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Le Marché de droit divin
Capitalisme sauvage et populisme de marché

Titre original : One Market Under God : extreme capitalism, market populism, and the end of economic democracy (Anchor Books, 2000)
Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton

Parution : 18/11/2003
ISBN : 2910846776
Format papier : 504 pages (12 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Ce livre raconte comment, dans les années 1990, la communauté des affaires a fini par acquérir cette légitimité tant convoitée en persuadant le reste du monde que la voie du laissez-faire n’était pas seulement la meilleure et la seule possible mais également la plus soucieuse de répondre à la volonté et aux intérêts populaires. Il montre comment « détruire l’ancien monde » pour en édifier un nouveau, plus sur, à l’usage des milliardaires fut une entreprise à la fois politique, culturelle et économique.

Thomas Frank

Journaliste et essayiste, Thomas Frank écrit régulièrement pour Le Monde diplomatique et Harper’s des articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine. Cofondateur et rédacteur en chef du magazine The Baffler, il est l’auteur d’une demi-douzaine ­d’ouvrages.

Les livres de Thomas Frank chez Agone

Le « populisme de marché » est la pièce centrale du nouveau consensus américain. Il revendique à grands cris sa nature démocratique et pourtant les institutions démocratiques formelles n’ont jamais semblé plus lointaines et plus déplacées que sous son règne. Il discute avec ferveur de la justice économique et pourtant, dans les années 1990, l’économie américaine a enrichi les riches et néglige les plus pauvres dans des proportions qu’on n’avait plus connues depuis les années 1920. Il critique l’« élitisme » tout en transformant la classe des dirigeants d’entreprise en une des élites les plus riches de tous les temps. Il s’en prend à la hiérarchie mais il fait de l’entreprise la plus puissante institution du monde. Il célèbre l’autonomisation accrue de l’individu mais considère pourtant ceux qui en usent pour défier les marchés comme des automates. Il acclame la liberté de choix tout en proclamant que le triomphe des marchés est inévitable.
Mais en dépit de toutes ces contradictions, le populisme de marché constitue une doctrine étonnamment vivace, qui peut survivre à ses défauts, parce qu’il s’est lui-même inoculé sa propre opposition. Aussi, ce qu’il nous faut, c’est un véritable contre-pouvoir, une force qui résiste aux impératifs du profit au nom de la démocratie économique. C’est-à-dire, au bout du compte, ce que réclamaient autrefois les vrais Populistes.
Dossier de presse
Charles Henry
Idées <em>(SCÉRÉN-CNDP)</em>, janvier 2005
Francis Boucher
Le Devoir, 10/04/2004
Michel Muller
L'Humanité, 26/01/2004
Ibrahim Warde
Le Monde diplomatique, décembre 2000
Les joies et colères de la vie de libraire

Certaines sections auraient intérêt à être mieux connues de nos clients. C’est le cas notamment des sections Politique et Sciences Sociales, mieux connues dans notre jargon comme étant les sections 09 et 14. Dans nos succursales, nous avons l’habitude de laisser un cube à un endroit stratégique, au centre du commerce ou près du comptoir des libraires. Nos ventes des sections citées précédemment, de même que celles des essais québécois, sont en hausse. Les nouveautés de ces sections sont installées sur ce cube inévitable, à mon plus grand bonheur. Comme les clients, je retrouve les nouveaux essais de ces sections dont j’ai la responsabilité.

C’est d’ailleurs à cet endroit que j’ai remarqué l’ouvrage de Thomas Frank intitulé Le Marché de droit divin : capitalisme sauvage et populisme de marché, édité chez Lux, en collaboration avec les éditions Agone de France. Paru en anglais chez nos voisins du sud en 2000, il aurait pu passer inaperçu avec toutes ces couvertures reprenant les traits rouge et blanc du drapeau américain, comme les livre de Richard Hétu ou de Robert Baer. Un autre ouvrage sur cet empire appelé USA, comme on en évoque parfois l’existence. Celui-là se démarque nettement du fait de la vigueur de l’argumentation et de son sujet central, l’idéologie du marché tout-puissant.
C’est avec un vif plaisir et parfois l’expression de mon indignation que j’ai parcouru les quelques 464 pages. Terminant un vieil essai d’une bêtise consternante, La révolution conservatrice américaine de Guy Sorman, paru en 1983 chez Fayard, il me fallait quelque chose de plus sérieux que les rodomontades d’un partisan français de Ronald Reagan qui raconte sa promenade à la Tocqueville chez les Américains. Thomas Frank n’aurait sûrement pas apprécié les aventures de Sorman parmi les gens ” libres ”, ceux dont l’idéal est de voir chacun prendre son trou et ne plus payer pour les ” autres ”. Au contraire, on retrouve chez Frank la dénonciation du résultat navrant de ce qui provoquait l’admiration de Sorman et probablement ses homologues du même acabit de l’hexagone, Alain Minc, Jean-François Revel et Alain-Gérard Slama.

D’emblée, nous avons une illustration de ce que Frank nomme le ” populisme de marché ” : il s’agit essentiellement d’une idéologie pernicieuse, sous des oripeaux d’avant-garde, cherchant à assimiler les idéaux de liberté et de démocratie à la liberté complète du marché. Ce renouveau du conservatisme, affranchi des valeurs religieuses et morales au profit de la logique économique en tant que matrice du progrès et de l’autorégulation sociale, s’est insinué au sein même des arguments des progressistes américains, amenant un consensus imposé auquel il est très difficile de s’opposer. Comme dans le populisme originel, il existe une ” élite ” à laquelle on s’en prend constamment, mais elle n’est pas située où on s’y attendait : le snobisme des élites n’est plus celui des grands patrons (néanmoins ceux de la ” vieille économie industrielle ”), mais bien celui des intellectuels et autres opposants à la prépondérance de l’économie de marché. L’illustration la plus frappante est la façon dont les médias ont qualifié les manifestants venus à Seattle clamer leur opposition à l’Organisation Mondiale du Commerce à la fin de 1999. Ce consensus tacite a permis à des journalistes qualifiés de ” progressistes ”, tels que Thomas Friedman du New York Time, de lancer l’anathème sur ces ” réactionnaires ” que sont les syndicalistes, les écologistes et les militants de l’altermondialisation en général, au nom de l’absence d’alternative au capitalisme, chère à Margaret Thatcher. C’est ainsi que des leaders politiques tels que William (Bill) Clinton et Anthony Blair, issus de partis socio-démocrates, en sont venus à renier les fondements mêmes de leurs partis respectifs pour assurer au populisme de marché une légitimité mille fois renouvelée dans les médias et les débats.

Pour Thomas Frank, cette usurpation du consensus a permis des dérives de toute sorte, amenant l’économie à la surchauffe et à une quasi répétition du Krach de 1929. Au nom d’une économie déréglementée, libérée de toute entrave étatique amenant la prospérité à tous, des auteurs connus pour leur conservatisme étroit comme George Gilder sont devenus des sommités de par leur optimisme envers les possibilités extraordinaires d’Internet ainsi que leurs interventions répétées ad nauseam un peu partout dans les médias écrits et électroniques. Le populisme de marché s’est mis à glorifier les exemples de réussites comme la fortune de Bill Gates et, à un niveau modeste, de tous ceux qui ont eu la Révélation et qui sont devenus des investisseurs, malgré leurs origines modestes. À travers une somme considérable d’ouvrages et d’essais tout aussi délirants que trompeurs, des apôtres de la nouvelle économie ont fait mille fois l’éloge des façons de faire de l’argent et de transformer la gestion des entreprises, d’une manière plus avantageuse que la précédente. On y retrouve d’ailleurs des titres qui nous sont connus, comme Qui a piqué mon fromage?, fable pour crétins que dénonce Franck comme étant l’illustration parfaite de ce que veut faire croire le populisme de marché à l’ensemble des individus, soit la possibilité de devenir riche en pratiquant leurs théories fumeuses.

Les conséquences de ce délire consensuel sont inqualifiables. Désormais, les réactionnaires ne sont plus les patrons et leurs meneurs de claques mais bien les militants de gauche et autres, convaincus qu’il existe autre chose que le marché déréglementé. On s’empare de la phraséologie gauchiste pour faire de la rhétorique de management, en qualifiant de révolutionnaire le fait que les employé(e)s peuvent désormais travailler avec le style vestimentaire qu’ils désirent (alors que c’est très exceptionnel), tout en ne bénéficiant d’aucune protection, et qu’ils peuvent changer d’employeurs à volonté, possibilité encore aujourd’hui restreinte à quelques individus. On fait de la délocalisation des entreprises et du renvoi massif d’employé(e)s des ” bienfaits ” empreints d’humanisme, même s’il s’agit de milliers de pertes d’emplois et de la ruine de régions entières, car ces décisions ont amené nombre d’actionnaires (le ” Peuple ”) à s’enrichir grâce à leur compréhension de la nouvelle économie. Le diable de ces nouveaux populistes est incarné par le syndicalisme et ses militants; pactiser avec lui, c’est accepter la convention collective.

L’essai a aussi l’avantage d’expliquer le mécanisme ayant amené l’éclosion de la nouvelle économie durant les années 90 et sa dérive. Nombreux sont les exemples de ce qui ont été les prophéties extravagantes concernant les possibilités sans fin d’Internet pour s’enrichir, dans un langage propre au populisme. En postface, l’auteur a rappelé comment la bulle spéculative du Nasdaq a causé la perte d’un nombre considérable de petits épargnants et d’actionnaires lors de son éclatement. Les délires sur l’enrichissement des nouveaux millionnaires avaient fait perdre de vue que leur argent n’existait que sur la confiance; lorsque le soi-disant marché autorégulateur a surchauffé, créant une panique, des fortunes entières ont disparu. Rappelons comment Nortel et d’autres compagnies ont vu leurs titres perdre plus de 90% de leur valeur en moins d’un an, provoquant la faillite du ” peuple ” de la nouvelle économie : ” Auriez-vous acheté des actions d’Amazon.com le jour même où son patron était élu ” personnalité de l’année ” par le (magazine) Time, ou des Priceline.com le jour ou (le magazine) Forbes qualifiait le patron de cette entreprise d’ ” Edison des temps modernes ”, que vous auriez perdu respectivement 90 et 98% de votre investissement ” apprend-t-on à la fin de l’essai.

Finalement, ce livre a la qualité première de démontrer comment des faussaires de toute sorte bernent les gens en leur faisant croire que le néo-libéralisme, l’économie libérée et l’absence de toute intervention est pour le bien du Peuple. Les exemples de ce type de faussaires foisonnent dans le paysage québécois. Les Américains ont leurs Rush Limbaugh, George Gilder et tous les gourous du management; nous avons Gilles Proulx, Jeff Filion et André Arthur pour nous rappeler comment la ” cupidité est bonne pour le peuple ” et comment l’argent de ” nos taxes ” ne sert qu’à enrichir une élite de pelleteux de nuages et de fonctionnaires hippies qui la dépensent pour des futilités comme l’éducation et l’environnement.

Le Marché de droit divin mériterait un ” Coup de cœur ”, mais chez Renaud-Bray, on lui a préféré davantage la fable des souris qui recherchent où est ce foutu fromage…

Lire l’article en ligne

www.blogg.org, 7/06/2006
Compte-rendu
Thomas Frank retrace en quelque cinq cents pages l’évolution idéologique des États-Unis au cours des années 1990. Se substituant à l’ultrapatriotisme à la Reagan, le populisme de marché est désormais le nouveau consensus. Il s’agit là d’une contribution importante à la compréhension des « mœurs » nord-américaines et à la façon dont elles peuvent faire système.

Le journaliste, dans un style mi-critique mi-ironique, tente de saisir les ressorts idéologiques qui permettent de rendre supportables les contradictions de la société américaine et même plus, de transformer les causes supposées, selon lui, des « soucis » en facteurs positifs. C’est cette nouvelle figure du conservatisme qu’est le populisme de marché qui passe donc pour révolutionnaire. Alors que les inégalités économiques n’ont jamais été aussi grandes, ce sont les nouvelles fortunes, à l’instar de Bill Gates, que l’on célèbre. Et le populisme tient en ceci que ce sont les nouveaux entrepreneurs qui sont les héros populaires, et non les vieilles fortunes, qui, bien entendu, pour que le populisme idéologiquement soit le registre dominant, contestent ces « nouveaux riches ». Et alors de retourner les valeurs : la démocratie économique se réduit au marché, chacun pouvant réussir. Le populisme tient encore en ceci que tout ce qui ressemble ni plus ni moins à une critique (sans parler de l’esprit critique !) est assimilé au cynisme et à l’élitisme. Il en va ainsi à l’université, de plus en plus dominée par l’anti-intellectualisme, qui était auparavant l’apanage des « forces économiques ». Tel est le climat désormais au cœur même de l’institution universitaire, fragilisée moins par les problématiques du déconstructionnisme que par l’emprise croissante du marché dans sa gestion, à commencer par le recrutement des thésards, « corvéables à merci » ; c’est aussi vérifié dans l’inflexion des problématiques de recherches caractérisée par le retournement des Cultural Studies qui en viennent à célébrer la moindre pratique populaire comme subversive, mais dans un sens réactionnaire, dit révolutionnaire, c’est-à-dire antisnobinard, anti-libéral (au sens américain, c’est-à-dire progressiste) dont l’enjeu consiste à nier toute domination au nom de l’authentique. Il en va pareillement à l’encontre des journalistes, montrés du doigt pour n’être pas assez proches des gens, pas assez à leur écoute : ici, la révolution s’accomplit à travers des ajustements rédactionnels allant dans le sens du très populaire, USA Today devenant en quelque sorte la référence du bon produit journalistique. C’est enfin l’« humilité » de George W. Bush que l’auteur retient comme exemple de populisme, lui, le président qui n’a jamais fait autant en faveur des milieux d’affaires.
On lira donc avec intérêt cette fresque des mœurs et des pratiques populistes, même si le contenu de l’ouvrage, parce que journalistique, est « tous azimuts ». Il faudrait relire les éléments, anecdotes et événements dans une logique plus analytique, au-delà de l’humeur (mauvaise), par exemple en s’interrogeant sur les effets de fermeture des cercles d’initiés, des cercles de professionnels, en particulier de ceux parlant de ce peuple et en son nom, qu’ils ne connaissent pas, monopolisant la critique à partir de leur position de surplomb : l’élitisme de « gauche » avant d’être de « gauche » est d’abord la manifestation d’une supériorité qui peut « agacer » ceux dont elle est supposée améliorer le sort.
Charles Henry
Idées <em>(SCÉRÉN-CNDP)</em>, janvier 2005
Le divin marché

Nous sommes en 1999. Vous travaillez dans le secteur des télécommunications. Votre employeur vous annonce ce que vous croyez être une bonne nouvelle en ces temps d’euphorie boursière: vous serez dorénavant payé sous forme de stock-options. Après tout, n’est-ce pas là une façon de prendre le contrôle de l’entreprise? Ce « communisme.com » est la voie de l’avenir, entend-on sur toutes les tribunes. Quant au patron, il est par trop fier de pouvoir diminuer le montant de sa masse salariale, faisant grimper d’autant plus la valeur de l’action de la compagnie. Tout le monde y gagne, en somme.
Ce raisonnement, pour le moins spécieux quant on sait que les stock-options ont permis à plusieurs chefs d’entreprise d’être rémunérés 475 fois plus que le salarié moyen, est la cible de Thomas Frank. Qualifiée par l’auteur de «populisme de marché », la pensée managériale de la précédente décennie promettait d’en finir avec la hiérarchie et l’élitisme d’autrefois. Désormais, nous étions entrés dans une ère de proximité: les patrons nouveaux renonçaient « aux cravates et aux costumes sinistres » et « allaient au bureau à vélo ». Bref, ils étaient « comme nous ».
Le credo des populistes, affirme l’essayiste, était des plus limpides: « Le marché était naturellement démocratique et exprimait à la perfection la volonté populaire au travers de mécanismes de l’offre et de la demande, des sondages et des focus groups, des supermarchés et de l’Internet. » Et tant pis pour les snobs et les arrogants qui pensaient différemment. En un aussi curieux que surprenant retournement de situation, nous explique l’essayiste, ceux qui militaient pour plus de justice sociale étaient maintenant considérés comme des élitistes détachés du peuple et de ses besoins: « Rien qu’en tentant de résoudre certains problèmes ils commettent le péché d’orgueil et font preuve d’arrogance, autant d’offenses inexcusables commises à l’encontre de la démocratie. »
Avec les scandales qui ont éclaboussé le monde des affaires depuis quelques mois, il est permis de croire que les jours du «populisme de marché» sont comptés. Écrit au début de 2001, mais tout récemment traduit, l’ouvrage ne peut donc en tenir compte, et c’est dommage. Le collaborateur du Monde diplomatique nous livre un ouvrage un brin démagogique par moments mais toujours original, en plus d’être doté d’un humour d’une rafraîchissante causticité.

Francis Boucher
Le Devoir, 10/04/2004
Les dogmes du divin marché

« Le marché est naturellement démocratique », c’est « un outil anti-élitiste » ; avec lui, c’est « la démocratie des gens ordinaires, des anonymes ». « Faire confiance au peuple, c’est faire confiance au marché libre », car « c’est en consommateurs qu’ils veulent être traités et pas en électeurs ». Ces refrains – « inventés » dans les années 1980 aux États-Unis par la droite dominante – ont été depuis tellement répétés qu’ils ont tendance à devenir des évidences, comme celle qui fait que le soleil se lève le matin et se couche le soir. Ces thèmes sont apparus en même temps que se développait la tentaculaire campagne idéologique sur les miracles de la « nouvelle économie », avec celles tournant autour du « désengagement de l’État », ce « résidu dépassé du communisme », ou, au choix, de 1789, de Mai 68 ou du New Deal.

Dans cet ouvrage, le journaliste américain Thomas Frank, fondateur-rédacteur en chef du magazine The Baffler (que l’on pourrait traduire par « Le Perturbateur ») et collaborateur du Monde diplomatique, dresse un inventaire critique – dans un style particulièrement tonique et réjouissant – des techniques de mise en œuvre de ce nouveau trompe-l’œil du capitalisme en crise qu’on appelle « économie de marché ».

On présente souvent la démocratie aux États-Unis comme un modèle universel de justice et de liberté, fonctionnant sous la forme d’une alternance quasi harmonieuse entre conservateurs (les « républicains ») et sociaux-démocrates (les « démocrates »). Ce qui a pour effet, entre autres, d’occulter ce qui pourrait ressembler à la lutte des classes. Or, ici aussi, elle est une réalité. Frank rappelle ainsi que le New Deal, lancé par le président démocrate Franklin D. Roosevelt au lendemain de la crise de 1929, consécutive à l’explosion d’une bulle spéculative généralisée, avait posé les fondements de l’État social aux États-Unis. On peut ajouter qu’à l’inverse c’est aussi un président démocrate, Jimmy Carter, qui déclara en janvier 1978 : « Le gouvernement ne peut pas résoudre nos problèmes. Il ne peut fixer nos objectifs. Il ne peut pas définir nos visions d’avenir. Le gouvernement ne peut éliminer la pauvreté, ni offrir une économie bienfaisante, ni réduire l’inflation, ni sauver nos villes, ni guérir l’illettrisme ni fournir de l’énergie. » Cette proclamation deviendra évangile des idéologues et chantres des vingt glorieuses qui suivirent l’avènement de Reagan. Une sorte d’évangile que Thomas Frank décortique dans son livre, dans un esprit qui fait penser au Michel Clouscard du Capitalisme de la séduction1.

Les années 1980 ont vu – avec le développement des technologies de l’information – l’éclosion de la bulle informatique dont les marchés financiers se sont nourris, d’abord par le biais des fonds communs de placement qui ont collecté 523 milliards de dollars entre 1991 et 1993, puis par la glorification du citoyen-investisseur qui, grâce à Internet, « doublait les élitistes de Wall Street » en « jouant mieux à la Bourse que ces ringards de capitalistes ». Ce qui s’est, en réalité, traduit par une formidable polarisation de la richesse : 86 % des gains du marché sont allés, dans la dernière décennie du XXe siècle, aux 10 % les plus riches. Et à l’aube de l’an 2000, chaque ménage américain avait perdu en moyenne 45 000 dollars avec l’effondrement du mythe de la « nouvelle économie ». La bulle a éclaté, mais l’idéologie qu’elle a nourrie est devenue « une vérité de sens commun », à laquelle il faudrait définitivement se résigner.
Le « populisme de marché », explique Thomas Frank, est une forme dévoyée du populisme de gauche, lequel, issu de la classe ouvrière, est à l’origine du mouvement progressiste dans la dernière décennie du XIXe siècle. Ce détournement idéologique, cette inversion-destruction des normes et des valeurs, qu’elles soient progressistes ou tout simplement démocratiques, a présidé au formatage de la pensée dominante contemporaine. Aux États-Unis (comme en France, pourrait-on ajouter), le changement, la réforme et même, selon certains « experts » médiatiques, la « révolution » sont devenus les valeurs fondatrices du marché. Avec le mur de Berlin « d’autres murs sont tombés », affirme l’éditorialiste du New York Times Thomas Friedman, ceux de la toute-puissance des syndicats, des tarifs douaniers, et du mouvement social en général. D’ailleurs ce dernier n’exprimerait, dans cette même vision, que les appétits d’un conglomérat de profiteurs bourgeois et réactionnaires qui, en s’opposant aux délocalisations, privent d’emplois et de ressources les peuples du Sud !
Dans le même temps, avec cette capacité protéiforme qui les caractérise, les experts de la pensée dominante se veulent subversifs : « Et un libertarien à dreadlocks leur servira de guide », écrit Frank en titre de l’un des chapitres de son livre (page 364). Toute valeur pouvant contrarier ou entraver le libre jeu du marché – comme par exemple la solidarité, les droits de l’homme, la justice sociale, le droit du travail, etc. – doit être combattue car elle participe de cette « dictature honnie des idées du passé ». Le véritable radicalisme, celui des « modernes », consiste donc à détruire ces valeurs pour le plus grand bien de l’humanité « globalisée ». « Les marchés sont des machines électorales. Ils fonctionnent par référendum. Ce sont des plébiscites planétaires. » Ils donnent le « pouvoir au peuple », affirme Walter Wriston, le patron de la plus grande banque des États-Unis, la Citybank, dans son livre The Twilight of Sovereignty, cité par Frank (p. 85 et suivantes).
« Politiquement correct » : la géniale formule inventée pour inféoder ces intellectuels et ces politiciens à la fois « rétrogrades » et « méprisants d’une culture populaire » (la seule véritable est celle des soap operas et de la foi dans le marché) couronne d’une auréole « post-moderniste » la rhétorique d’un capitalisme qui a perdu ses capacités émancipatrices.

Il faut lire le livre de Thomas Frank. Il fait, en creux – pointant la fragilité des dogmes du nouveau marché de droit divin –, la formidable démonstration que le capitalisme n’est pas plus idéologiquement irréversible qu’en d’autres temps ne le fut le « socialisme réel ».

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1 Éditions sociales, 1981.

Michel Muller
L'Humanité, 26/01/2004
Compte-rendu

Le langage économique a envahi le discours politique. Tant les gourous du management (Tom Peters) que les journalistes les plus influents (Thomas Friedman, du New York Times) ou même les auteurs d’ouvrages savants sur la « culture populaire » s’accordent à penser que « le marché, c’est la démocratie ». Leurs arguments, plus souvent fondés sur l’incantation que sur l’analyse, sont connus : le consommateur est roi, et ses décisions d’achat sont autant de « votes », sinon d’actes de rébellion ; le dépérissement de l’État et les dégraissages d’entreprises sont facteurs d’émancipation et d’épanouissement de l’individu ; la « démocratisation » de la finance met la fortune à la portée de tous ; la nouvelle économie libère car elle bouscule les hiérarchies existantes. Mieux : la globalisation promet d’étendre ces conquêtes à l’ensemble de l’humanité.

Les quelques hérétiques qui contestent cette philosophie de l’histoire (selon laquelle tout converge vers l’« inévitable » triomphe du marché, nouvel horizon indépassable) sont accusés… d’élitisme. L’un de ces hérétiques, Thomas Frank, dissèque ce nouveau catéchisme dans un ouvrage qui constitue à la fois une analyse rigoureuse et un pamphlet implacable qui traque avec verve les glissements rhétoriques, les sophismes et les syllogismes de ce « populisme de marché ».

Lire l’article sur le site du Monde diplomatique

Ibrahim Warde
Le Monde diplomatique, décembre 2000
Réalisation : William Dodé