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Le Nouveau Vieux Monde
Sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain

Titre original : The New Old World ( Verso, 2009)
Traduit de l’anglais par Cécile Arnaud

Parution : 14/10/2011
ISBN : 9782748901436
Format papier : 744 pages (12 x 21 cm)
30.00 € + port : 3.00 €

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Dans le contexte de la montée générale du néolibéralisme, l’autosatisfaction des élites européennes et de leurs porte-parole accompagne le mépris des populations. À ce niveau, l’absence d’un réel clivage politique empêche l’émergence d’une véritable sphère publique en Europe. La bonne conscience entretient les illusions, comme celle d’une autonomie vis-à-vis des États-Unis. Entre la réalité d’un régime politique produisant des effets plus ou moins uniformes sur l’ensemble de son territoire et l’intensité incomparablement supérieure de la vie interne de chacune des nations qui la composent, l’Europe ressemble beaucoup à un objet impossible. Ce livre veut contribuer à rompre le concert d’échos médiatiques qu’est aujourd’hui l’Union européenne pour en faire un objet de véritables choix politiques.

Une partie du chapitre consacré à la France est déjà parue sous le titre La Pensée tiède (2005), ici actualisée et replacée au sein d’une réflexion globale sur place de la vieille Europe dans le nouvel ordre mondial.

L’auteur rassemble ici quinze ans d’observations et de réflexions pour retrouver le fil rompu des grands penseurs politiques de l’Europe. Alternant les points de vue généraux sur l’organisation du continent et sur les réalités nationales, il envisage aussi bien la question des origines historiques que les enjeux les plus actuels – comme l’élargissement vers l’Orient.

Perry Anderson

Historien britannique, Perry Anderson est l’un des fondateurs de la New Left Review, qu’il a dirigée pendant plus de quarante ans. Il a publié, en français aux éditions Agone, Le Nouveau Vieux Monde (2010) et (à paraître) Sur le marxisme occidental puis À la recherche du matérialisme historique.

Les livres de Perry Anderson chez Agone

Extraits

Vis-à-vis de l’Amérique, ce n’est pas seulement leurs différences que les Européens ont tendance à sous-estimer, mais aussi leur degré d’autonomie. La relation bilatérale est particulièrement bien illustrée par le champ même des études sur l’UE, auquel le troisième essai sur l’Union est ici consacré.
Pour l’essentiel, ce champ est un univers clos produisant une littérature souvent très technique, avec bien peu de débouchés vers un public plus étendu. En Europe, il a généré une vaste industrie faite d’articles spécialisés, de rapports de recherche ou d’expertise, pour la plupart financés par Bruxelles. Cette industrie, sans pour autant occuper les sommets du pouvoir, n’en forme pas moins une vaste sphère qui ne cesse de croître juste en dessous de ceux-ci. La densité des échanges inter-européens au sein de cette sphère atteint un niveau sans précédent, et ces écrits, ajoutés à beaucoup d’autres formes d’échanges – conférences, séminaires de travail, colloques, cours donnés dans des disciplines proches, de l’histoire et de l’économie jusqu’au droit et la sociologie – ont créé ce qui pourrait constituer les bases d’une communauté intellectuelle capable de débattre vigoureusement par dessus les frontières nationales. De fait, en pratique, ceci reste encore spectaculairement rare. Pour une part, cela tient aux tares habituelles du monde universitaire, quand le savoir s’adresse exclusivement à lui-même au lieu de s’ouvrir à une culture plus large. Mais c’est avant tout le reflet d’une absence de toute division politique susceptible de provoquer le débat dans un champ qui est – ou qui devrait être – éminemment politique et dominé par des scientifiques soucieux de la chose publique. Parler d’une pensée unique ne serait pas juste : il s’agit plutôt de quelque chose comme une pensée ouate qui étouffe le débat. Les médias offrent peu ou pas de contrepoids, les colonnes des journaux et les éditoriaux faisant preuve d’un euro-conformisme encore plus prononcé que celui des chaires d’université ou des think tanks.
L’un des effets d’un tel unanimisme est d’empêcher l’émergence d’une véritable sphère publique européenne. Dès lors que tout le monde s’accorde à l’avance sur ce qui est souhaitable et sur ce qui ne l’est pas – voir les référendums successifs –, rien ne vient encourager la curiosité envers la vie et la pensée des autres nations. Pourquoi prendre le moindre intérêt à ce qui se dit ou s’écrit ailleurs si cela répète, pour l’essentiel, à l’identique ce qui est déjà disponible chez soi ? De ce point de vue, il est permis de penser que le concert d’échos qu’est aujourd’hui l’Union est moins authentiquement européenne que la majeure partie de la vie culturelle de l’entre-deux-guerres ou même de l’avant-1914. Il n’y a pas beaucoup d’équivalents aujourd’hui de la correspondance entre Sorel et Croce, de la collaboration entre Larbaud et Joyce, du débat entre Eliot, Curtius et Mannheim, ou encore de la discussion entre Ortega y Gasset et Husserl ; sans parler des polémiques au sein de la deuxième et de la troisième internationales. Les intellectuels formaient un groupe beaucoup plus restreint et beaucoup moins institutionnalisé à cette époque, bien plus enraciné dans une culture humaniste commune. La démocratisation a dispersé tout cela, tout en lâchant un nombre largement supérieur de talents dans l’arène. Quoi qu’il en soit, et quels que soient les fruits de cette démocratisation – à l’évidence nombreux – dans d’autres domaines, elle est loin d’avoir jusqu’ici mené à ce qui serait une république des lettres à l’échelle de l’Union européenne. L’espoir de ce livre est de contribuer à prendre ce chemin.

***

La nature de l’Union européenne est forcément liée aux origines de la Communauté qu’elle englobe aujourd’hui sans la remplacer, par une pirouette juridique aussi subtile que symptomatique. Pour réfléchir à son avenir, il paraît souhaitable de commencer par éclaircir un peu la genèse de sa structure. Or, sur ce point, il n’existe toujours pas de terrain d’entente entre les chercheurs. Dès le début, les travaux historiques sur le sujet ont montré un penchant inhabituel pour la théorie, ce qui ne peut qu’inviter à regarder avec suspicion la plupart des idées couramment véhiculées. Les premières études académiques à faire autorité soutenaient qu’il fallait chercher les ressorts de l’intégration de l’Europe occidentale d’après guerre dans l’interdépendance croissante – non seulement économique, mais aussi sociale et culturelle – entre les États ayant constitué la Communauté du Charbon et de l’Acier puis les structures qui ont suivi. Cette première vague d’interprétation, de teneur néo-fonctionnaliste, soulignait la logique cumulative du développement institutionnel : c’est-à-dire la façon dont de modestes glissements de fonctions conduisaient vers de nouveaux ajustements sur la voie d’une intégration souvent involontaire. La convergence transnationale des échanges économiques et sociaux comme des pratiques culturelles aurait jeté les bases d’une avancée graduelle vers un nouvel idéal politique – une union supranationale d’États. Ernst Haas, pour qui les débuts de ce processus étaient à la fois contingents et déterminants pour son développement ultérieur, a donné, à la fin des années 1950, ce qui demeure sans doute la meilleure théorisation de cette position dans son ouvrage Uniting of Europe.
La deuxième vague d’interprétation, par contraste, soulignait la résilience structurelle de l’État-nation et considérait l’intégration de l’Europe occidentale d’après guerre non pas comme un chemin tout tracé vers la souveraineté supranationale, mais au contraire comme le moyen de renforcer le pouvoir des nations. Cette lecture néo-réaliste a été déclinée dans un certain nombre de versions pas toujours concordantes, dont celle de l’anglais Alan Milward est de loin la plus forte et la plus pertinente. Il y a d’ailleurs quelque ironie à considérer que le pays ayant le moins contribué à l’intégration européenne a donné l’historien qui l’a le mieux éclairée. Aucun autre chercheur de l’Union ne peut se prévaloir de ce mélange de maîtrise du travail archivistique et de passion intellectuelle que Milward a apporté à la question des origines.

Dossier de presse
Damien Augias
Nonfiction.fr, 21/09/2012
Baptiste Eychart
Les Lettres françaises, 01/03/2012
Bernard Cassen
Le Monde diplomatique, janvier 2011
Times Literary Supplement, janvier 2010
Mark Mazower
The Nation, 26/04/2010
The Economist, 21/01/2010
John Lloyd
Financial Times, 10/01/2010
Dick Howard
Colloque _La fin de l'histoire française ?_, 22/04/2005
Changer de perspective sur l'Europe
Perry Anderson est un historien et sociologue britannique réputé pour avoir dirigé la New Left Review et qui s’est fait connaître en France lors de la publication de La Pensée tiède (Seuil, 2005), panorama sévère mais réaliste du paysage intellectuel français. Son analyse, toujours intéressante et argumentée, porte en particulier sur l’évolution politique, culturelle et intellectuelle des pays européens ; elle est notamment relayée par les sphères de la gauche critique et alternative.
Son dernier ouvrage traduit en français (Le Nouveau vieux monde. Sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, Agone, 2011) se présente sous la forme d’une compilation de ses articles, publiés essentiellement dans la New Left Review et dans la London Review of Books, au sujet de l’Europe, à la fois du point de vue de la construction de son union économique et politique (objet de la première partie) mais aussi concernant les pays constituant ce que l’auteur appelle son "cœur" fondateur (France, Allemagne et Italie faisant l’objet d’études particulières, composant la seconde partie de l’ouvrage) et ceux qui constituent la "nouvelle question d’Orient" de l’Union européenne (Chypre et Turquie, ces deux chapitres formant la troisième et dernière partie du livre). Sa lecture est particulièrement éclairante à l’aune de la crise que connaît actuellement ce "nouveau vieux monde" sur un plan économique mais aussi politique. Elle apparaît même à bien des égards comme une bouffée d’oxygène par rapport au conformisme intellectuel trop souvent ambiant dès qu’il est question de politique européenne.

Car ce que déplore avant tout ce grand intellectuel – à la démarche et à l’envergure assez proches d’un Eric Hobsbawm –, c’est précisément "l’autosatisfaction des élites européennes et de leurs porte-parole [qui] méprisent de plus en plus ouvertement la volonté de la population" . Si son analyse est stimulante, c’est d’ailleurs parce qu’elle se démarque d’un positionnement uniquement centré sur les institutions et la politique européennes pour s’attaquer de manière convaincante aux ressorts politiques mais également culturels et intellectuels – selon une heureuse tradition britannique de pluridisciplinarité – de chacun des grands pays constituant le cœur des pays fondateurs du projet européen – le Royaume-Uni restant à part, de par son adhésion tardive et ses réflexes plus volontiers eurosceptiques.
Perry Anderson nous permet ainsi de comprendre pourquoi aucun véritable espace public européen – au sens des Lumières, puis d’Habermas – n’a encore tout à fait émergé, la construction d’une union avant tout économique ayant bien souvent précédé l’articulation d’un réel projet politique partagé par tous ses membres – qui plus est depuis les élargissements à l’est de 2004 puis 2007 –, dans une dialectique, bien connue des analystes européens, entre approfondissement et élargissement. Perry Anderson, renforcé dans son jugement par l’actualité des crises européennes (économique, budgétaire, institutionnelle...), ne partage pas l’enthousiasme déjà un peu désuet d’un Jeremy Rikin (Le rêve européen, Fayard, 2005) ou d’un Mark Leonard (Pourquoi l’Europe dominera le XXIe siècle, Plon, 2006) mais se réfère bien davantage à son collègue et ami Alan Milward (récemment décédé et à qui il dédie son livre) qui, dans son ouvrage The Reconstruction of Western Europe (Methuen & co, 1984), avait déjà insisté sur les éléments socio-économiques de la construction européenne de l’après-guerre, remarquant que le grand dessein de Jean Monnet s’était construit certes par étapes, selon la méthode des "petits pas", mais sans permettre un réel clivage politique quant au but ultime à atteindre – la paix, la prospérité et la fin des frontières constituant avant tout un catalogue de vœux pieux (somme toute assez vite exaucés, au regard du temps long de l’histoire continentale) après les traumatismes du "premier XXe siècle".

Le rattachement par Perry Anderson du projet européen à ce qu’il appelle "l’ordre américain" apparaît moins convaincant, surtout lorsque l’on connaît l’indifférence assez générale avec laquelle les Etats-Unis ont considéré historiquement les étapes de la construction européenne. Si les fondamentaux du dessein communautaire ont été liés au Plan Marshall et au contexte de guerre froide, la scène politique européenne s’est en revanche autonomisée pour ne devenir qu’un "auxiliaire" de l’ordre mondial. Il est ici intéressant de confronter les analyses de Perry Anderson à celles de l’Américain Tony Judt – récemment disparu – qui, dans son vaste ouvrage Après guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945 (Armand Colin, 2007), s’accorde pour partie au diagnostic de l’universitaire britannique, pour s’en démarquer quant à la pérennité du projet européen .

Si la compilation d’articles, écrits et publiés à des dates parfois très éloignées (de 1995 à 2009), manque parfois de cohérence, surtout pour un sujet aussi mouvant, il n’en reste pas moins que la plume et la force de conviction de Perry Anderson font défaut aujourd’hui au débat public en France, et pas seulement au sujet de l’Europe.
De ce point de vue, les deux articles consacrés à la scène politique et intellectuelle hexagonale – dont l’un, paru en 2005 sous le titre sans doute mal traduit La Pensée tiède , avait provoqué un débat important à propos du "déclin" de la France – permet de prendre un peu de distance vis-à-vis des analyses et commentaires auto-centrés sur notre pays. Loin du fracas des unes des news-magazines et autres essais politiques aussi vite lus qu’oubliés, l’étude sur la trajectoire politique de la France est ici replacée au sein d’une réflexion globale sur la place du "nouveau vieux" continent dans le concert international actuel, laissant place à la fois au champ strictement institutionnel et au monde intellectuel – Anderson insistant ainsi sur le "magistère" exercé par certains penseurs français, tel Pierre Rosanvallon, et sur des pensées plus dérangeantes, bien que souvent brouillonnes, comme celle d’un Emmanuel Todd.
De la même manière que pour la France, les vastes panoramas consacrés à l’histoire récente de l’Allemagne et de l’Italie sont particulièrement stimulants, tant d’un point de vue strictement politique – les analyses consacrées respectivement au SPD (notamment au sujet du fameux "Agenda 2010" de Schröder) et au berlusconisme sont vivement recommandables et d’ailleurs sans concession aucune pour l’un comme pour l’autre ! – que culturel – Anderson s’attardant en particulier sur les déséquilibres est-ouest, toujours prégnants en Allemagne, ainsi que sur la question du Mezzogiorno et la permanence de la corruption en Italie.

La troisième partie consacrée à "La Question d’Orient" – reprenant ainsi un terme désuet fleurant bon le XIXe siècle – est en revanche plus décevante, l’article sur la Turquie notamment, s’apparentant davantage à une longue généalogie politique plus qu’à une réflexion sur les liens qui existent de longue date avec le cœur du continent européen.
Pour qui veut bénéficier d’un autre regard sur l’histoire récente de l’Europe, à la fois sur les ressorts de sa construction et sur les différentes réalités nationales qui la constituent, cet ouvrage assez iconoclaste apporte son lot d’observations savantes et de réflexions parfois à contre-courant, cherchant ainsi à faire d’un sujet complexe et souvent trop technique l’objet de véritables choix politiques
Damien Augias
Nonfiction.fr, 21/09/2012
L’Union européenne, ou le libéralisme censitaire

À l’origine du livre de l’historien Perry Anderson, le Nouveau Vieux Monde, on trouve une déception qui touche à son objet d’étude même : l’Europe et la construction européenne. Elle est exposée avec distance, érudition et finesse dans ces 700 pages dont on doit se réjouir qu’elles aient été traduites. Car il s’agit de comprendre comment un projet aussi ambitieux que celui de la construction européenne a pu enfanter une confédération totalement subordonnée au capitalisme dominant et à l’ordre impérial américain.
L’auteur part du constat que la généalogie du projet européen permettait d’envisager une trajectoire tout autre. Car, à l’origine, il n’y avait pas tant un projet, que plusieurs
projets, tous formulés au XIXe siècle, mais fortement divergents. À côté d’un projet contre-révolutionnaire insistant sur les racines chrétiennes, monarchiques et traditionnelles de l’Europe et dont une des manifestations fut le traité de Vienne (1815), on peut ainsi distinguer le projet progressiste et technocratique d’un Saint-Simon. Ce dernier proposait déjà la création d’une fédération européenne qui verrait chaque million d’habitants sachant lire et écrire élire quatre députés (un négociant, un savant, un administrateur et un magistrat) pour mettre aux commandes de l’Europe une élite apte à faire le bien de ses peuples par le commerce et les sciences. Ce courant « technocratique » avant l’heure était déjà flanqué sur sa gauche d’un Mazzini, d’un Hugo ou d’un Proudhon qui envisageaient, eux, la construction européenne comme une des voies vers la démocratie et la paix entre les peuples, plutôt que comme un modèle de développement économique et industriel de type capitaliste. Perry Anderson, en fin connaisseur de l’histoire du mouvement ouvrier, s’attarde sur la complexité des positions au sein des IIe et IIIe Internationales sur cette question qui voyait diverger Rosa Luxemburg et Kautsky ainsi que Lénine et Trotski. Finalement, il semble bien que la position la plus lucide était celle de la fondatrice du Parti communiste allemand quand elle rappelait que « l’idée de civilisation européenne est complètement étrangère au prolétariat conscient. Ce n’est pas la solidarité européenne mais la solidarité internationale […] qui est le fondement du socialisme ». L’histoire lui donna raison et lorsque la construction européenne fut réellement entamée sur les ruines de l’Europe au sortir de la seconde Guerre mondiale, ce fut avant tout en tant que projet de la bourgeoisie.
Ce constat ne signifie pas pour l’auteur une condamnation totale et définitive car Anderson fait remarquer que le projet initial esquissé par l’un des pères de l’Union européenne, Jean Monnet, et les juristes français qui le secondaient, ne correspond pas au modèle européen actuel. Si l’objectif était bien celui d’un développement économique rapide dans un cadre capitaliste, Monnet était favorable à l’instauration de systèmes sociaux avancés et à un dialogue substantiel avec les syndicats ouvriers. Il se prononçait même avec prudence pour que l’Europe adoptât une « position neutraliste » par rapport aux deux blocs et ne prônait pas donc la soumission servile à l’ordre américain. S’il y a une déception de Perry Anderson, c’est bien par rapport à ce projet dont la construction européenne s’est éloignée lentement mais sensiblement.
Le portrait au vitriol qu’il trace de l’Union européenne actuelle est à la hauteur de cette déception. Sa démonstration est si implacable qu’elle amènera à réfléchir les soutiens les plus enthousiastes de la construction européenne. Car, selon l’auteur, l’Europe affiche plus les contours de la construction souhaitée par un des parangons du néolibéralisme contemporain, Friedrich Hayek, que ceux envisagés par Jean Monnet. Avec sa bureaucratie restreinte mais interventionniste, sa banque centrale indépendante qui n’a pour objectif que de stabiliser les prix, ses structures de prise de décision totalement opaques et ses directives faisant de l’espace économique européen un lieu de déploiement dérégulé des capitaux, notamment allemands et français, l’Union européenne ne peut que susciter le désintérêt croissant des peuples européens, voire l’hostilité de ces derniers. Une hostilité qu’une élite narcissique juge évidemment rétrograde et chauvine, mais qui est surtout une forme de rejet face à une formidable « accumulation de pouvoirs en haut » au détriment de ceux d’« en bas », soit une forme renouvelée du « libéralisme censitaire ».

Baptiste Eychart
Les Lettres françaises, 01/03/2012
L'Union européenne revue et corrigée par Perry Anderson, un « machin » sub-impérial à la dérive…

Le « grand machin », disait avec dédain de Gaulle pour désigner les Nations unies. La formule est restée – et va comme un gant au Marché commun, aujourd’hui Europe des 27. Debray décrira le machin en des termes plus appropriés mais à peine plus charitables : « Prenez la place du Prisunic, flanquez le magasin d’une banque et d’un parking, rasez l’Hôtel de Ville, l’église et le cinéma, et appelez cela “le grand chantier européen”. »1 L’Europe ne soulève pas l’enthousiasme des foules. Les dépliants publicitaires que la Commission européenne imprime à grands frais pour chanter ses propres louanges paraissent à cet égard au mieux pathétiques.

L’Europe n’est pas un sujet sexy. On jugera Perry Anderson d’autant plus téméraire pour avoir produit sur le marché des idées cette brique de quelque cinq cents pages, The New Old World, que l’éditeur français, qui est maintenant connu, signalera sans doute en respectant l’ironie du titre original : un portrait de l’Union européenne sous les traits d’un « vieux monde » qui se veut nouveau. On en trouvera ici, renouant avec une tradition de critique d’ouvrages en langue étrangère, un résumé des lignes de force.

Pourquoi ? Il faut peut-être commencer par là. Pourquoi attirer l’attention sur le regard qu’Anderson porte à l’Europe ? Il y a une vieille règle de presse non écrite voulant qu’on ne divulgue pas les choix partisans qui ont conduit à publier un texte, à lui donner une certaine forme et un certain contenu. Cela s’explique. Si chaque texte de presse, chaque produit culturel de consommation devait se voir accompagné, rédigé par son auteur, d’une justification où serait expliqué le cheminement (choix du sujet, matériau utilisé, éléments écartés, etc.) qui a abouti au produit fini, la fonction idéologique s’en trouverait grandement ébranlée, jusqu’à flirter avec le ridicule. Jetons cette règle cachottière par-dessus bord, bébé, bain et baignoire. Cartes sur table.

Anderson est alors une vieille connaissance, une référence sûre qu’on peut consulter les yeux fermés. Dans le panthéon des « mille marxismes », son œuvre enjambe aujourd’hui près d’un demi-siècle sans prendre une ride, qu’il s’agisse de ses essais sur l’ultra-colonialisme portugais (1963), sur le marxisme occidental ou sur Gramsci (tous deux en 1976), de sa critique multidisciplinaire du postmodernisme (1998), de son pamphlet polémique sur la « pensée tiède » distillée par l’intelligentsia embourgeoisée de France (2004) ou, non encore traduit, Spectrum (2005), sa somme sur les figures marquantes de la bataille des idées contemporaine : Hayek, Rawls, Habermas, Bobbio, Thompson et Hobsbawm pour ne citer, de droite à gauche, que ceux-là2. Ce bref survol l’indique à suffisance. Fréquenter Anderson revient à côtoyer une érudition encyclopédique, curieuse de tout ce qui émerge à la surface conflictuelle de la conscience collective. D’office, donc, il vaut la peine d’être lu et discuté. CQFD.

Mais c’est peut-être le lieu d’élargir. C’est qu’on ne compte plus, sur le marché de l’édition à emballage contestataire, « retour de Marx » aidant, les écrits qui se pressent à l’audimat de la pensée critique, confuse ou convenue, souvent les deux, dépolitisation générale oblige. Devant cette coulée continue marquée par la multiplication des « petits récits » (à chacun sa petite théorie au salon des inventeurs), et pour ne pas perdre son temps, on fera œuvre d’hygiène mentale en divisant en deux tas. Dans le premier, on rangera les bouquins qui font avancer la pensée et dans le second, ceux qui la font reculer, ou piétiner sur place, qui divertissent l’attention, l’entraînent dans des culs-de-sac, l’ensevelissent sous un fatras de pseudo-concepts qui n’aident en rien à s’émanciper de la pensée dominante, que du contraire. Anderson, d’évidence, appartient au premier groupe. On peut lire sans crainte d’en sortir plus idiot qu’avant. (Ce n’est pas fréquent. Pour un Losurdo, combien de Negri, Michéa et Gauchet…)

Constat d’échec économique

Il est historien et l’économie n’est pas son angle d’attaque. Il n’empêche. À propos du refrain faisant de l’Europe un projet valant gage de prospérité, il rétablit les faits dans leur brutale incorruptibilité. L’Allemagne, instituteur modèle de l’européenne zone de libre-échange ? Dans l’ex-République démocratique, rappelle-t-il, 200 000 emplois industriels ont été détruits depuis 1989 et le chômage frôle les 20% (p. 227) – tandis que, sur le territoire entier, la priorité donnée à la santé financière des entreprises s’est traduite, entre 2003 et 2007, par une croissance des profits de 37%, six fois plus que les salaires (4%) tirés vers le bas par le quart des travailleurs les moins bien payés dont le revenu réel a chuté de 14% depuis 1995 (p. 257). La France ? À peine mieux. Son économie crapahute, un quart des jeunes sont sans travail et l’enseignement, « auparavant un des meilleurs d’Europe, ne cesse de se détériorer » (p. 145). Et ce ne sont là que des symptômes.

Comparée aux États-Unis, l’Europe fait, socialement, triste mine : le coefficient de Gini, mesure classique des disparités de revenus, « y est actuellement plus élevé qu’aux États-Unis, le pays légendaire des inégalités » (p. 62). Le bilan économique du traité instituant le Marché unique (1986) n’est guère plus encourageant. Ses promesses d’ajouter entre 4,3 et 6,4% de croissance ont dû faire amende peu honorable car la progression sera en réalité plus que mollassonne, 2,4% en moyenne durant les cinq ans précédant l’introduction de l’euro et 2,1% dans les cinq ans qui l’ont suivie, une performance médiocre que ne viendra pas améliorer le Traité de Lisbonne (2000) imaginant par sortilège3 de faire de l’Europe « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde » : son taux de croissance reste bien inférieur à celui des États-Unis et de la Chine – et des pays qui ont décliné de rejoindre l’union monétaire, la Suède, le Danemark et la Grande-Bretagne (p. 50). Il n’est jusqu’au « modèle social européen », la feuille de vigne dont d’aucuns se parent pour justifier leur adhésion au projet européen, qui ne tombe chez Anderson sur la table de dissection : mort et enterré depuis 1983, année de la volte-face de Mitterrand dont la présidence, « cynique et creuse en idées », cède alors aux logiques du marché, un coup de barre sur lequel aucun parti socialiste ne reviendra par après (p. 169).

Mais l’analyse économique n’est donc pas, chez Anderson, le bâton de marche qui va ouvrir le chemin. Il est historien et ce qui retient surtout son attention est l’évolution des idées, dont il cherche à identifier, rythmés par les heurs et malheurs des hommes et des partis qui les portent, les jalons. C’est une histoire politique de l’Europe. S’il fallait la résumer à très grands traits, elle comporterait trois sections, trois méditations. Une première autour de l’idée européenne, une seconde qui analyse le panorama institutionnel au départ de cinq nations embarquées dans cette nouvelle « internationale » et une troisième, plus prospective, sur quelques-uns des dossiers chauds dont l’Union européenne cherche vaille que vaille à extraire une position, le plus souvent ambiguë. Prenons dans l’ordre.

Sources troublantes

L’idée européenne va trouver son point de gravitation en la figure de Jean Monnet. Personnage fantasque. Son mariage rocambolesque avec l’élue de son cœur, une Italienne empêchée de divorce, le conduira en 1934 à régler cette délicate question avec le Vatican à Moscou, où sa dame, accédant à la citoyenneté soviétique, s’estimera enfin libre de sceller leur union. En tant que « père fondateur » de la chose européenne, le profil du personnage n’est pas moins symbolique. Banquier habitué des chancelleries et des élites politiques américaines, il n’a jamais dû s’abaisser à chercher les suffrages de l’électeur, ni à s’encombrer de considerations démocratiques. Depuis ses premiers pas en 1950, en pleine Guerre froide4, l’Union européenne en porte la marque. Alors comme aujourd’hui, note Anderson, « les structures foncières de l’Union européenne consistent effectivement à transporter les délibérations publiques des parlements dans le monde clos des chancelleries » (p. 62). Donner forme théorique à ce mode de « gouvernance » élitiste, compte tenu des contraintes invitant à lui conférer les apparences de la légitimité, n’est pas une simple affaire. Dans le panorama bibliographique que Perry Anderson dresse de la recherche académique sur la construction européenne, majoritairement produite dans les universités états-uniennes, le caractère élitiste et technocrate de la « méthode communautaire » est au cœur de l’analyse, tantôt pour la faire converger avec les théories du management (Morasevik, Princeton), tantôt pour chercher son inspiration chez l’anti-étatisme de Hayek (Gillingham, Saint-Louis), tantôt encore pour estimer que les foules, en raison de leur ignorance congénitale, doivent se laisser guider par plus éclairés et avisés qu’eux, le marché et les grandes entreprises, main dans la main avec la Commission européenne (Eichengreen, Berkeley). La manière de résoudre le « problème » de la légitimité démocratique chez ces auteurs trouve sans doute sa plus belle expression chez Majone (Harvard et Yale) qui a forgé, pour caractériser l’essence du montage européen, le terme de « démocratie non majoritaire » (p. III).

C’est le lieu de relever une faiblesse dans l’exposé d’Anderson. Il développe en longueur, susceptible de fournir un schéma explicatif, le procès de sédimentation de l’idée européenne. Cela va du Traité d’Utrecht de 1713 esquissant une « république chrétienne », reprise en 1751 par Voltaire, jusqu’aux envolées lyriques en faveur du concept des États-Unis d’Europe dues à Novalis (1789), Saint-Simon (1814) et Victor Hugo (1849). Mais, là-dessus, la parenthèse des deux guerres mondiales (contre-modèle de « désunion européenne ») se referme, sans transition, par l’entrée en scène providentielle de Monnet. Chez Anderson, entre Hitler et Monnet, il y a comme un chaînon manquant. Le « Nouvel Ordre » européen proclamé par l’Allemagne nazie? Il est évacué en deux lignes : « trop éphémère et instrumental, il ne laissera pas de traces profondes » (p.498). C’est faire peu de cas des travaux de Christian Joerges et d’autres juristes critiques qui discernent ici une continuité et, dans certains traits déterminants du droit public européen, la marque des théoriciens fascistes5.

C’est par exemple la doctrine de l’anti-formalisme qui tient pour secondaires, car inutilement encombrantes, les procédures et sources de droit constitutives de la démocratie parlementaire, tels le respect des formes légales, la légitimité élective ou la séparation des pouvoirs. Idem avec la doctrine du « grand espace » (Großraum) cher au théoricien nazi Carl Schmitt qui voit les progrès techniques rendre obsolètes les États-nations – de même que leurs dispositifs démocratiques. Le projet de constitution européenne ou le Traité de Maastricht en paraissent des émanations : illisibles au sens politique du terme, ils sont rédigés dans une langue qui n’est pas – ne doit pas – être comprise de l’homme de la rue. Ce mépris pour le « bas peuple » est tout sauf une curiosité du passé. Il forme l’armature des justifications théoriques de la « méthode communautaire », que des experts rétribués par la Commission européenne décrivent comme une « procéduralisation » de la décision politique rendue nécessaire par – no comment – « l’incapacité croissante des parlementaires à dominer l’ensemble des paramètres à prendre en compte pour élaborer de nouvelles lois »6. Et il alimente, avec les mêmes arguments, les raisonnements de petits maîtres à penser de l’establishment comme Pierre Rosanvallon, qui préfère la « légitimité » compétente des experts à celle des élus, « susceptibles de parti pris », ou Jacques Julliard qui assimile le système représentatif à un « pieux mensonge » et le monopole des parlements sur la fonction législative a une « volonte générale totalitaire » qu’il faudrait briser7. Place aux experts. À la machinerie européenne, lubrifiée par mille et un groupes d’intérêts, il ne manquait que ce vernis de respectabilité. La voilà servie sur un plateau d’argent. Chypre, c’est une autre affaire.

Le Vietnam chypriote

Avec le dossier chypriote, on change de registre. C’est l’Europe au travers des lunettes du fait national. Anderson en examine cinq, l’Italie marquée par l’hara-kiri de la gauche, la France déclinante, devenue désert intellectuel, l’Allemagne triomphante, unifiée et unifiante, la Turquie, ultime trophée convoité par une politique d’élargissement qu’Anderson attribue au « rôle subimpérial » (p. 544) que Washington assigne à l’Union européenne (l’extension à l’est sera à chaque fois précédée par celle de l’Otan, les États-Unis ouvrent à chaque fois la voie) et puis, cerise sur le gâteau, le cas de Chypre. Il mérite qu’on s’y attarde. Il a été le théâtre d’une des rares guerres de libération nationale sur sol européen, il a représenté la menace intolérable (et intolérée) d’un « Cuba » tiers-mondiste aux portes de l’Europe et, marionnette victime des visées géopolitiques des grandes puissances, le sort fait à cette petite nation, une des dernières à avoir rejoint l’Union européenne (1er mai 2004), ne manque pas d’être révélateur.

Pour la facilité, on peut diviser en quatre périodes l’histoire moderne de cette île qui, depuis 1878, a eu l’insigne honneur d’avoir été détaché de l’empire ottoman pour devenir possession britannique et, à partir de 1945, entamer un difficile parcours européen. La première période, 1945–1958, voit se former un puissant mouvement d’indépendance nationale qui, fort d’un référendum par lequel 96% des Chypriotes réclament le rattachement à la Grèce, va se heurter aux corps expéditionnaires britanniques, 28 000 hommes au plus fort du conflit. Naturellement, le moment est mal choisi. Churchill vient d’écraser la résistance (de gauche) en Grèce et, partant, tout soutien au seul mouvement de masse dans l’île, incarné par AKEL, le parti communiste chypriote. Et c’est, déjà, un scénario de type irakien. Accorder l’indépendance est impensable, dira le Premier ministre Anthony Eden : « Perdre Chypre serait perdre des moyens de protéger notre approvisionnement en pétrole. Perdre le pétrole signifierait chômage et famine en Grande-Bretagne. C’est aussi simple que cela. » (p. 358) Donc, longues années de guerre d’usure, guérilla, attentats, sabotages. Le tournant viendra en 1958. Faute de pouvoir imposer à Chypre un État policier, la Grande-Bretagne mettra en œuvre une technique éprouvée en Inde, diviser pour régner, et jouera la carte turque. Elle est sans doute « hasardeuse », comme on notera à Londres, mais à portée de main : 20% de la population chypriote sont d’origine turque et, bien agité devant les yeux d’Ankara, ce fait a de quoi justifier une intervention. Londres va agiter. La Turquie entrera en scène.

D’où deuxième période, 1958–1967. Durant ces dix années, qui verront le charismatique président chypriote Makarios se profiler aux côtés des leaders brandissant la bannière tiers-mondiste de Bandung (Nehru, Chou En-lai, Nasser, Tito), c’est le projet de partition de l’île qui va s’imposer dans les chancelleries pour anéantir les velléités indépendantistes de Chypre. Une « constitution » entérinant le fait accompli turc lui sera taillée sur mesure à Zurich et les États-Unis bloqueront systématiquement Makarios au Conseil de sécurité : une indépendance formelle, passe encore, mais un droit souverain à l’autodétermination, ne rêvons pas. Cela ne suffira pas à « pacifier » la donne entre communautés grecque et turque, délibérément dressées l’une contre l’autre par Londres et Ankara. En 1963, les casques bleus débarquent. D’évidence, comme notera l’envoyé états-unien George Ball, « ce fils de pute devra être liquidé avant que quoi que ce soit ne bouge à Chypre » (p. 370). Il visait Makarios, la bête noire de Washington, qui ne craignait rien plus que de voir Chypre devenir un Cuba européen. Là-dessus, 1967, le putsch des colonels à Athènes.

Là, Chypre perd tout soutien de la Grèce, y compris, lorsque l’invasion par l’armée turque devient imminente en 1974, de « l’internationale social-démocrate » puisque, réunis à la veille de l’assaut, ses membres britanniques, Wilson et Callaghan, ne lèveront pas le plus petit doigt pour empêcher leur « collègue » turc Ecevit de passer à l’action. Elle conduira à une occupation de 37% du territoire chypriote sans que personne ne bronche. Kissinger y veillera : les États-Unis bloqueront la condamnation de l’agression au Conseil de sécurité. En 1983, la Turquie proclame la République turque de Chypre du Nord. La partition de l’île est devenue pour longtemps irréversible.

Elle fournira, durant la dernière période, 1990–2004, un ballet diplomatique tenant de la mascarade. Car Chypre, pays occupé, est désormais candidate à une Union européenne qui ne sait comment résoudre le nœud sans fâcher la Turquie, candidate elle aussi, d’autant que la Grèce menace d’opposer son veto à tout élargissement de l’Europe si Chypre n’est pas de la partie. Pour s’en extraire, Bruxelles s’en remettra courageusement à la décision du G8 qui refile le dossier au secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan. L’homme doit son poste à Washington dont il se fera, qualités de ventriloque aidant, le double obligeant. De ce tandem sortiront successivement cinq « plans » de pacification censés être agréables aux deux parties qui se regardent en chiens de faïence à Chypre. Le dernier, surréaliste, prévoit entre autres choses l’abolition de Chypre, drapeau et hymne national inclus, la suppression de son armée, l’interdiction d’exercer son droit d’appel à la Cour européenne des droits de l’Homme et l’obligation de voter pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Il sera, sans surprise, rejeté en 2004 par 73% des Chypriotes grecs lors du référendum organisé en 2004 – mais acclamé par 65% de la minorité des Chypriotes turcs. Sans surprise mais ponctué d’un ultime sketch bouffon puisque le vote négatif provoquera une crise d’hystérie chez le commissaire européen Verheugen, dont l’engagement en faveur du plan sera totalement snobé – même réaction dans la presse internationale, d’ailleurs, du Financial Times à l’Economist, scandalisée par le refus de Chypre de se plier aux diktats du Big Brother européen8. Ici, renversement des rôles. Peu après le vote, le 1er mai 2004, Chypre est membre de l’Union européenne – avec droit de veto sur l’entrée de la Turquie, précisément ce qu’on voulait éviter à Bruxelles…

Si ce compte-rendu s’est attardé sur le dossier chypriote, c’est parce qu’il est né et a mûri dans le sillage de la construction européenne sans qu’aucune des promesses de paix éternelle et de respect du droit international attachées à cette dernière ne lui soient étendues, que du contraire. Putschs militaires, invasions en règle, violations répétées du principe de souveraineté, opérations de purification ethnique, envois de barbouzes, établissement de bases militaires étrangères, rien ne sera épargné au peuple de Chypre sans que, jamais, l’Europe n’y trouve à redire. La politique étrangère de l’Union européenne a cette griffe-là, elle est quasi inexistante, elle est le fait des plus puissants de ses membres, à commencer par son « 28e État » qui a, passager peu clandestin, pignon sur rue à Washington. On peut sur ce point refermer la boucle. L’ Europe n’a en la matière qu’un rôle sub-impérial, c’est particulièrement patent au Moyen-Orient.

Parmi les tares génétiques qui forment la matière de la dernière partie de l’ouvrage, l’absence de politique étrangère n’est qu’un des boulets entravant la marche du Vieux Monde dans ses habits nouveaux. Tour à tour, Anderson examine ici le fameux « déficit démocratique », pierre angulaire du régime communautaire, les politiques d’immigration et de cohabitation « ethnique » mal ou peu pensées, dont les semences sont autant de bombes à retardement et, du point de vue géopolitique, la valse-hésitation vis-à-vis de la Turquie.

Problèmes existentiels

Construite dès sa conception comme un appareil dirigé par une strate éclairée peu encline à soumettre ses décisions au suffrage des populations dont elle va façonner le quotidien, l’Union européenne s’est employée au fil du temps à parfaire un mode de fonctionnement où le terme de « déficit » – qu’il soit démocratique, de légitimité ou de transparence – tient du contresens. Parler de déficit, en effet, ne se justifie que si ce dont il signale l’absence faisait partie intégrante du projet. Avec l’Europe, ce n’est pas le cas. Il n’a jamais été question d’être démocratique, légitime ou transparent.

Sur ce point, Anderson n’apporte rien que l’on ne sache pas déjà. Ce sont par exemple les délibérations du Conseil des ministres européen, l’organe « législatif » de l’Union européenne, tenues « secrètes et dont la plupart des décisions sont élaborées à un étage bureaucratique inférieur pour ensuite s’imposer aux parlements nationaux » (p. 22). Trois quarts de ces mêmes décisions, « approuvés sans discussion, ont été préfabriqués dans les recoins obscurs du Coreper » (le comité des ambassadeurs permanents), « tandis que, à un cran plus bas, cachées des regards, se multiplient les connexions souterraines entre les bureaucraties nationales et la machinerie européenne », un tableau qui serait incomplet si on en omettait la constellation de lobbies et groupes d’intérêt qui gravitent autour de l’Europe, dont 99% des porte-parole du big business9 (p. 516). La concordance entre l’imposant corpus réglementaire produit par l’Union européenne et les objectifs poursuivis par les lobbies industriels mériterait en soi une étude.

Cette façon de gouverner, qualifiée par Stefano Bartolini de « démocratie collusive », consiste, pour les élites qui en forment la clé de voûte, « à s’assurer que l’électorat soit dans l’impossibilité de prendre position sur les questions auxquelles il n’a pas accès » (p. 517). Tel est le cas, de manière flagrante, avec le problème d’absorption des populations immigrées que le discours sur le multiculturalisme (importé des États-Unis) et la « diversité » (synonyme publicitaire) va s’efforcer de dépolitiser. Fidèle à la « méthode communautaire », ce discours se veut toujours consensuel, il ne connaît ni les clivages politiques (droite et gauche ? obsolètes) ni ce que les différences culturelles peuvent avoir d’irréductible (tous « citoyens » européens). Le résultat, comme le souligne Anderson, est une « répression massive des réalités de la nouvelle immigration » et le fait que, à l’aube du nouveau millénaire, « l’Europe culbute comme par inadvertance dans un problème politique explosif susceptible de devenir d’autant plus aigu que le poids des immigrés dans la population augmente » (p. 532).

Achevons le tour d’horizon avec l’épineuse question turque. Comme Anderson le rappelle, l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne est passée, depuis la présidence Clinton, « en priorité haute pour Washington en vue d’ancrer cet allié clé des États-Unis dans le comité des nations occidentales pour renforcer la puissance de feu militaire d’une Europe loyale – l’armée turque pèse deux fois plus que celle de n’importe quel pays de l’UE – et construire une barrière à tous les dangers anti-impérialistes du monde arabe » (p. 545). Le raisonnement stratégique n’est pas neuf. Dans la balance des pouvoirs, il s’agit de faire pencher la Turquie vers l’Ouest et éviter qu’elle succombe à l’autre orbite, que surplombe Moscou. Culturellement, historiquement, la Russie est un membre naturel de l’espace européen, tout le contraire de la Turquie qui garantit son exclusion : ceci explique cela, CQFD. Bruxelles propose, Washington dispose10.

Comment en est-on arrivé là ? L’inventaire d’Anderson veut voir dans la « métamorphose générale du capitalisme » qui jette les bases dans les années 1980 un nouvel ordre mondial de dérégulation financière, l’élément d’ensemble qui dévie et dénature tout ce que le projet d’intégration européenne pouvait avoir, à l’origine, de singulier. Modèle social, services publics, économie mixte, tradition de concertation sociale, tout cela sera progressivement balayé sous la poussée du néolibéralisme triomphant. Voilà qui fait de l’Europe un fétu sans boussole dont le cap sera déterminé par les vents dominants : l’idée même de l’Union européenne, conclut Anderson, « semble à la dérive aux yeux de beaucoup » (p. 547). À un autre endroit, Anderson caractérise l’Union européenne de « dernière grande réalisation historique mondiale de la bourgeoisie » (p. 78). C’est peut-être faire mouche. L’affaire reçoit par là une assise théorique plus solide, on en comprend mieux la genèse, les déterminants, l’évolution et, dérive aidant, peut-être déjà le déclin…

1 « Que vive la république », Régis Debray, 1989.

2 Spectrum – from left to right in the world of ideas, Verso, 2005. À l’exception de l’analyse de la postmodernité (traduit en français aux éditions des Prairies ordinaires en 2010 et actuellement sur les étals), les autres ouvrages cités, publiés en traduction chez divers éditeurs (Maspero, Seuil), restent avec un peu de patience disponibles sur le marché de seconde main.

3 Dans le portrait que le journaliste financier Wolfgang Münchau dresse de la Commission Barroso, à ses yeux lamentable de cécité politique, il qualifie le dispositif de Lisbonne de « politique économique vaudou » (Financial Times, 11 mai 2009).

4 En 1953, Monnet en utilise le langage. La création du Marché commun est indispensable, dit-il, pour que les Européens puisse « jouer leur rôle dans le progrès du monde libre »(nous soulignons). Extrait de Jean Monnet, Les États-Unis d’Europe ont commencé (discours et allocutions 1952–1954), Laffont, 1995.

5 Darker legacies of law in Europe – The Shadow of National Socialism and fascism over Europe and its legal tradition, sous la direction de Christian Jorges et Navraj Singh Ghaleigh (Hart, 2004). Résumé et recensé dans le Times Literary Supplement du 13 août 2004.

6 « La gouvernance dans l’Union européenne », Commission européenne, 2001.

7 « Le couteau sans lame du social-libéralisme », Evelyne Pieiller, Monde diplomatique n°661 d’avril 2009.

8 L’adhésion aveugle de l’élite médiatique au discours institutionnel européen est, comme l’a bien relevé Pascal Durand (La censure invisible, Actes sud, 2006), un autre trait marquant de l’idéologie dominante : à l’exception notable de L’Humanité, note-t-il, la grande presse aura tout applaudi, le projet de constitution européenne, les politiques de flexisécurité, l’œuvre civilisatrice de l’Otan, etc.

9 Pour un aperçu des liens de consanguinité entre la Commission européenne et les « think tanks » du secteur privé, voir sur le site du gresea (www.Gresea.be), Henri Houben, « La construction européenne des lobbies patronaux », octobre 2009.

10 Le rôle des États-Unis dans l’avènement d’une Europe unifiée campée dans le « monde libre » est une des faiblesses de la démonstration d’Anderson. Rien ne vaut ici les écrits rédigés sur le vif au moment des faits, comme ces « Réflexions politiques 1932–1952 » publiées en 1951 par Hubert Beuve-Méry: on y lit que, dès les années trente, Washington jugeait opportun que l’Europe passe du « polythéisme des souverainetés au monothéisme économique » et ce seront, ensuite, les étapes de l’enchaînement, plan Marshall en 1948, pacte de l’Atlantique en 1949 et plan Schuman en 1951, un plan dont Beuve-Méry dit que, « conçu naguère comme un instrument de paix, (il sera) en fait imposé aux Allemands par les Américains ». Voilà, sans fard, quelles étaient les fées tutélaires de l’Union européenne.

Erik Rydberg
Mauvais Sang, février 2011
Ce marxiste britannique qui admire Jean Monnet

Ancien rédacteur en chef (1962–1982 et 2000–2003) de la New Left Review de Londres et professeur d’histoire et de sociologie à l’université de Californie à Los Angeles, Perry Anderson est l’une des figures les plus marquantes du marxisme britannique. C’est aussi l’un des plus subtils et des plus érudits connaisseurs de la scène politique et culturelle de la plupart des pays d’Europe, qu’il parcourt à la manière de ces voyageurs anglais du XVIIIe siècle.

L’ouvrage qu’il nous propose1 est fort ambitieux. Rien de moins que les origines, l’état des lieux et les perspectives de l’Union européenne, qu’il complète par des monographies sur trois pays (la France, l’Allemagne et l’Italie, mais pas le Royaume-Uni…) et sur la nouvelle question d’Orient, appréhendée par le biais de Chypre et de la Turquie. Au total, dix textes dont la quasi-totalité des premières versions ont été publiées entre 1996 et 2009 dans la New Left Review et la London Review of Books, avant d’être parfois complétées.

Anderson fait assez peu de cas de la masse de textes savants et ennuyeux produits par les experts en tout genre et par les universitaires – ressortissants ou non de l’Union – qui se situent dans la mouvance de la Commission européenne et bénéficient de ses largesses. Selon lui, c’est le monde universitaire anglo-saxon2, et tout particulièrement celui des États-Unis – à priori plutôt critique –, qui a le plus théorisé cet « objet politique non identifié » (Jacques Delors) qu’est la construction européenne. Mais il l’a fait prioritairement avec les outils de la science politique, discipline en lévitation sur les réalités sociales et qui finalement n’explique pas grand-chose. À cet égard, Anderson se fait un malin plaisir de citer l’historien britannique Alfred Cobban, pour qui cette branche du savoir est un procédé « pour éviter ce dangereux sujet qu’est la politique, sans parvenir au niveau de la science ».

Pour la plupart d’entre eux, les chercheurs dont les thèses sont passées en revue par l’auteur (Ernst Haas, Alan Milward, Andrew Moravcsik, Robert Keohane, Craig Parsons, John Gillingham, Barry Eichengreen, Neil Fligstein, l’Italo-Américain Giandomenico Majone, le Polonais Jan Zielonka, Larry Siedentop, Joseph Weiler, Philip Schmitter) ignorent complètement la littérature sur le sujet écrite autrement qu’en anglais. Et la réciproque est vraie, au moins pour les chercheurs français. À la différence de leurs collègues d’outre-Atlantique (voire d’outre-Manche), pour lesquels l’Union est un objet scientifique exotique, les universitaires français interviennent dans un champ politique et social extrêmement clivé, comme l’a montré la victoire du « non » au référendum du 29 mai 2005 sur le traité constitutionnel européen. Ils savent que leur production est de nature à alimenter le débat public dans un sens ou dans un autre. Mais n’est-ce pas aussi important que de s’interroger sur la nature exacte d’un projet européen qui, en constante évolution, ne se prête pas à des conclusions sans appel ?

On ne sera pas surpris, compte tenu de ses convictions de toujours, qu’Anderson adopte une vision très critique des politiques d’une Union qui s’est muée, de manière suicidaire, en machine de guerre du néolibéralisme et de l’atlantisme. Mais l’auteur ne se coule dans aucun moule et, quitte à prendre certains de ses lecteurs à rebrousse-poil, il exprime en termes presque gaulliens sa nostalgie pour une Europe qui n’a jamais été: « Mon admiration pour ses architectes originaux reste intacte. Leur entreprise n’a aucun précédent historique et sa grandeur continue à hanter ce qu’elle est devenue par la suite. » Quant au premier de ces « architectes », Jean Monnet, il est décrit comme un aventurier de génie « qui appartient davantage au monde d’André Malraux qu’à celui de Georges Duhamel ». Ce n’est pas là une posture affectée, mais au contraire la marque d’une impertinence, d’une liberté d’esprit et d’un éclectisme intellectuel devenus bien rares.

1 Perry Anderson, The New Old World, Verso, Londres – New York, 2010, 561 pages, 24,99 livres. Cet ouvrage n’a pas encore été traduit en français. Le dernier livre d’Anderson publié en France est Les Origines de la postmodernité. Les Prairies ordinaires, Paris, 2010.

2 L’ouvrage est dédié au grand historien britannique Alan Milward, décédé en septembre dernier.

Bernard Cassen
Le Monde diplomatique, janvier 2011
L'un des plus grands essayistes de notre temps…

Le Nouveau Vieux Monde, dernier ouvrage depuis Spectrum du célèbre historien et intellectuel Perry Anderson, est une analyse magistrale du développement de l’Europe depuis la fin de la Guerre froide. Une étude qui vient enfin rivaliser avec l’ampleur et l’ambition de son histoire de l’Europe en deux volumes, saluée par la critique : Les Passages de l’antiquité au féodalisme et L’État absolutiste, ses origines et ses voies.

Dans cet ouvrage majeur d’histoire contemporaine et d’analyse politique, Anderson dresse un portrait iconoclaste d’un continent qu’on présente de plus en plus comme un exemple moral et politique pour le monde entier. Selon Anderson, pour dépasser ce mythe d’une Europe servant de modèle de perfection pour le reste du monde, il faut se débarrasser d’un certain nombre d’illusions, comme par exemple l’idée que l’Europe incarne des valeurs plus nobles que les États-Unis et joue un rôle plus édifiant au niveau mondial.

Passant en revue la trajectoire post-guerre froide de la puissance européenne et du ralentissement du processus d’intégration économique et sociale, Anderson établit des liens entre l’expansion vers l’Est de l’Union européenne (la Turquie sera bientôt le pays le plus peuplé d’Europe, devançant l’Allemagne), une politique étrangère très largement soumise à celle des États-Unis, et le rejet populaire de la Constitution européenne.

En tant que projet économique néolibéral, porté par une succession de gouvernements centristes, l’Union européenne ne peut pas se permettre de laisser à ses peuples une liberté de choix qui risquerait d’entraver la démocratie post-nationale dont rêvent les élites. Anderson examine la suggestion d’Hayek selon laquelle la protection d’une économie de marché nécessiterait peut-être ce type même de structure interétatique, imperméable à toute opposition populaire.

Le Nouveau Vieux Monde, avec des chapitres essentiels sur la France, l’Allemagne, l’Italie et la Turquie (l’omission de la Grande-Bretagne est clairement assumée : son histoire depuis la chute de Thatcher n’a été que de peu d’envergure et un tour d’horizon des théories actuelles sur l’Union, deviendra une référence inestimable : une étude consacrée à la montée du néolibéralisme publiée au moment d’une crise majeure du système néolibéral lui-même.

Perry Anderson est l’un des intellectuels les plus importants et influents de notre époque. Il est l’auteur de Spectrum (non traduit), L’État absolutiste, ses origines et ses voies, Sur le marxisme occidental,Arguments in English Marxism (non traduit), In the Tracks of Historical Materialism (non traduit), A Zone of Engagement (non traduit) et Les Origines de la postmodernité. Il enseigne l’histoire à UCLA et a été rédacteur en chef de la New Left Review.

Article traduit par Clément Petitjean

Times Literary Supplement, janvier 2010
Les amphibologies d’Anderson : sur Perry Anderson

Quand j’étais étudiant, dans les années 1980, je me tenais toujours à une distance respectueuse de la section « Union européenne » de la bibliothèque. Elle était couverte d’un voile de technocratie soporifique si sinistre qu’à côté d’elle les sections « droit » et « science politique » paraissaient séduisantes. Beaucoup d’ouvrages sur l’Europe ont été écrits depuis, mais la plupart garde le même « manque d’intérêt mortel », pour reprendre l’expression de l’historien Perry Anderson. Qu’on puisse en revanche accuser le nouvel ouvrage d’Anderson de manquer d’intérêt, c’est là quelque chose d’impossible : son Nouveau Vieux Monde est aussi pénétrant, combatif et revigorant que ses illustres prédécesseurs. Étant donné que l’Europe est un sujet qu’Anderson connaît bien, et depuis longtemps – il a à la fois dirigé la New Left Review et apporté des contributions régulières à la London Review of Books au cours de ces vingt dernières années – on ne peut qu’attendre avec impatience ce qu’Anderson nous offre finalement : une attaque virulente venue de quelque part à gauche contre les sermons moralisateurs qu’on rabâche sans cesse sur l’Europe, ainsi que de nouvelles perspectives sur l’évolution – et sans doute la trajectoire future – de l’une des plus importantes expériences politiques et culturelles actuelles.

Anderson annonce dès le début la difficulté fondamentale à laquelle se heurte son projet : l’Europe se révèle être un « objet impossible », qui se perd dans trois types bien distincts de littérature. Il y a d’abord les analyses historiques du continent après-guerre, qui pour la plupart ne portent que peu d’attention à l’Union européenne, par ailleurs vue au travers du prisme de la Guerre froide. Il y a ensuite la nuée d’ouvrages, universitaires ou grand public, qui se concentrent non pas sur l’Europe en tant que telle mais sur tel ou tel pays européen (L’Europe est sans doute une espèce d’organisation politique supra-nationale, toujours est-il que c’est encore à l’échelle nationale qu’on observe des impulsions politiques et culturelles). Il y a enfin ce qu’on est en droit d’appeler « l’eurologie » professionnelle, à savoir une série d’interventions, qui sont essentiellement le fait de juristes et de politologues, à propos des détails techniques du processus d’intégration et de ses institutions. Étant donné l’amnésie qui affecte tout particulièrement la majeure partie de cette dernière catégorie, la capacité d’Anderson à naviguer entre ces trois types de textes, et surtout à voir l’Union comme le produit d’une idéologie, est nécessaire et arrive à point nommé.

Anderson prend comme point de départ une série de réflexions sur les travaux de l’historien Alan Milward, qui, dans The Reconstruction of Western Europe, 1945–51 (1984; non-traduit), The European Rescue of the Nation-State (1992; non-traduit) and The Frontiers of National Sovereignty (1993; non-traduit), démontre à quel point il est crucial de partir de la politique de chaque État-nation pour expliquer le mouvement vers l’intégration européenne impulsé après-guerre. L’argument de Milward est le suivant : le renouveau démocratique dans les États-nations d’Europe occidentale, bouleversés par l’expérience de l’occupation et de la guerre, dépendait d’une recherche de prospérité qui passait par la reconstruction de réseaux économiques transnationaux. Et c’est la reconstruction elle-même qui est devenue le moteur d’une coopération européenne plus large et plus durable. Acceptant cette idée de base, Anderson affirme cependant que Milward exagère la nature démocratique du processus. D’ailleurs, les institutions créées par les pères fondateurs de l’UE, loin de rétablir et d’approfondir la démocratie en Europe, comme ils le souhaitaient, l’ont minée et affaiblie. Cette tendance a atteint son apogée lors de la création d’une monnaie unique, défendue par une puissante autorité monétaire centralisée qui exerce des pressions déflationnistes sur les salaires afin de protéger les conditions rigides du Pacte de stabilité et de croissance. L’absence d’un véritable corps législatif européen aux pouvoirs comparables signifie que la volonté populaire reste silencieuse – le « non » français et néerlandais au traité constitutionnel en 2005 est une rare exception, un écart dans une trajectoire que le Traité de Lisbonne est venu rectifier en 2009. Toute impulsion démocratique dans le processus d’intégration a depuis longtemps disparu, pour être remplacée par une forme élitiste, voire même oligarchique, de consensus dans la prise de décisions, que l’on mène à huis-clos et qui s’achève en faits accomplis.

De manière très significative, Anderson est plus admiratif que Milward des élans fédéralistes de Jean Monnet et de ses pairs. Il salue leur vision transnationale, leur engagement dirigiste, leur défense de l’État-providence, ainsi que leur désir d’asseoir l’Europe sur des fondations qui lui permettraient de se frayer un chemin à elle, loin des deux superpuissances. Mais il insiste en même temps sur le fait que l’idéalisme des fédéralistes a besoin de faire contrepoids à la géopolitique continentale : la France et sa peur de l’Allemagne après la Seconde guerre mondiale ; l’Allemagne de l’Ouest et son désir de rejoindre le groupe des puissants ; et, surtout, la réalité crue du désir des États-Unis, au moment de la Guerre froide, de considérer l’Europe comme une garnison stable. Pour Anderson, les Européens n’ont tout simplement pas réussi à reconnaître leur véritable statut, celui d’avant-poste de l’empire américain ; pire, au fil des ans, de Truman à Bush II, ils sont devenus encore plus serviles et soumis.

Malgré les désaccords, tout cela est présenté avec le plus grand respect à l’égard de la rigueur intellectuelle de Milward (c’est d’ailleurs à ce dernier qu’Anderson dédie son livre). Mais le ton change quand Anderson s’attaque à l’eurologie contemporaine, expédiant avec enthousiasme les différents modèles – intergouvernemental, confédéral, impérial – que chercheurs et experts ont proposés pour comprendre ce qui est devenu, en l’espace de quelques dizaines d’années, l’une des structures politiques contemporaines les plus complexes au monde. Anderson accuse la plupart, voire toutes les versions de l’eurologie de surestimer les réussites de l’UE, de minimiser ses faiblesses géopolitiques, et de se complaire dans l’adhésion au néolibéralisme économique. Contrairement aux idées en vigueur chez les chercheurs et les experts, on ne peut ni négliger le fait que les institutions européennes ne sont responsables devant personne, ni excuser ou gratifier les tentatives des eurocrates pour remplacer la violence et la férocité des luttes politiques par un consensus obtenu au cours de négociations secrètes.

Le fait que les premiers chapitres du Nouveau Vieux Monde soient pour la plupart basés sur des écrits antérieurs publiés dans la London Review of Books ne les rend pas moins précieux, une critique du champ aussi globale et pénétrante restant quelque chose de trop rare. Mais au moment du livre où on attend d’Anderson qu’il élabore plus en détail ses propres analyses de l’UE, il nous ressort des tours d’horizon des trois pays – Italie, France, Allemagne – qui, selon lui, forment ce qu’il appelle le « noyau » européen. Cette rétrogradation de l’eurologique au national est abrupte et justifiée de manière superficielle, comme pour prouver au lecteur qu’il est bien impossible d’écrire sur l’Europe, ce qu’Anderson considère comme un trait frappant du paysage intellectuel actuel.

Le problème tient en partie au fait que, même si on gagne à relire ces textes, ils sont dans certains cas assez vieux et datent, forcément (la première partie du chapitre consacré à l’Allemagne est à l’origine un essai publié dans la LRB en janvier 1999). Les antennes politiques d’Anderson, sensibles aux considérations de longue durée, sont toujours adaptées aux exigences de la conjoncture. Dans ses mains, l’analyse historique, robuste et raffinée, sert toujours de munition dans une guerre de position sans fin. Ainsi ces essais ne sont-ils, malgré la densité des tableaux qu’ils dressent, leur ton distancié et leur érudition experte, rien d’autre que les estimations du moment. En ce sens, mais en ce sens seulement, ils ressemblent à l’effort de faire une « histoire du présent » dont Anderson accuse Timothy Garton Ash. (Comme Garton Ash, Anderson s’intéresse à la classe politique et à ses manœuvres, mais alors que Garton Ash, selon Anderson, la caresse dans le sens du poil et l’étudie en se tenant juste derrière elle, Anderson prend ses distances et fait sans cesse tomber les masques.)

Il y a une autre difficulté. Anderson isole ses Trois Grands non seulement pour leur rôle dans l’Union européenne, mais aussi – et peut-être surtout – pour leur place prédominante dans la vie culturelle européenne. Une perspective strictement eurologique aurait sans doute impliqué d’autres candidats. En effet, la poussée vers l’intégration est souvent venue, après tout, soit de petits pays comme la Belgique ou les Pays-Bas, soit de la Commission européenne (le principal organe administratif de l’UE). Mais le pli idéaliste d’Anderson le détourne de tels thèmes et le ramène aux spécificités des porte-drapeaux de la cette bonne vieille Kultur nationale. Dans chaque cas, la montée du néolibéralisme est rattachée à la perte de vigueur idéologique et philosophique de la gauche. On retrouve là quelque chose de l’ancien Gramscien : puisque la gauche a perdu la guerre des idées en Italie, en France et en Allemagne, de terribles conséquences politiques s’ensuivent. En substance : avant, il y avait des géants comme Sartre ou de Gaulle, et maintenant il ne nous reste plus que BHL et Sarko. Le ton est élégiaque, et l’analyse acerbe. Mais la conception de la politique qui ressort de tout cela est étonnamment démodée : ce qui compte, c’est la politique des Trois Grands, chacune étant modifiée par l’équilibre international des forces mais se déployant malgré tout au sein des frontières nationales. Analysant le même groupe qu’Anderson, l’historien Charles Maier a autrefois écrit un classique d’histoire comparative, Recasting Bourgeois Europe (1975), dans lequel il tente d’expliquer les mutations de la vie politique et des institutions survenues après la Première guerre mondiale à travers l’Europe. Anderson ne fait rien de tel. Du fait que les membres de l’UE sont passés de six à vingt-sept, il s’est concentré sur les Trois Grands. Il voit l’Europe comme un nouveau – et peut-être le dernier – triomphe de la bourgeoisie d’Europe occidentale, mais, en s’abstenant de dresser des comparaisons systématiques, il est moins clair que Maier sur les raisons de cette victoire.

Ces sombres analyses sur la désagrégation du noyau de l’Europe sont suivies par une série d’essais sur Chypre et la Turquie, écrits dans un esprit fort différent et publiés en 2008 dans la LRB. On passe alors des institutions et des luttes à propos des cultures nationales à de majestueux récits aux accents moraux, situés dans un contexte expressément géopolitique. Anderson intitule son sujet la « question d’Orient » de l’Union européenne, avec l’idée que son traitement de Chypre et de la Turquie révèle autant sur l’UE que le traitement de la vieille question orientale (les répercussions de la chute de l’empire ottoman) révélait sur la vraie nature du « concert européen » au XIXe siècle. En bref, il n’est ici question que de faire tomber le masque des prétentions européennes. Malgré leurs beaux discours sur les droits de l’homme, les Européens ont systématiquement laissé tomber les Grecs chypriotes et accepté la division turque de l’île sans broncher. En même temps, nous dit Anderson, ils ont bien accueilli la perspective d’une adhésion de la Turquie, tandis que les décideurs européens et l’opinion bien-pensante font de leur mieux pour ignorer toute référence gênante au génocide arménien.

Anderson n’est plus ici en territoire connu, et ça se sent. Son récit de la tragédie chypriote est trop long et réussit à la fois à être professoral et polémique. Son pendant sur la Turquie pousse la partialité encore plus loin. Il exagère les chances d’adhésion de la Turquie (qui sont actuellement faibles, étant donné que les Européens, n’en déplaise à Anderson, ne font pas tout ce que les Américains leur disent de faire). Mais c’est la perspective historique elle-même qui est ici médiocre – ce qui est fort inhabituel chez Anderson. Après nous avoir rappelé dès le début du chapitre que l’UE a en face d’elle le descendant d’un État impérial, il nous avertit que la version moderne de l’Empire ottoman avait été « conçue pour le champ de bataille, sans frontières fixes ni définition propre. » On pourrait décrire l’Empire britannique en termes parfaitement identiques, mais dans quel but ? Les caractéristiques d’un État ne sont pas déterminées par ses origines, et même quand de telles assertions sur les empires se vérifient, elles ne sont que de peu d’utilité pour comprendre les perspectives actuelles et les attitudes de leurs successeurs post-impériaux. Quant à la suggestion selon laquelle les réformes impériales du XIXe siècle ont n’ont pas réussi à transformer les fondements religieux du pouvoir ottoman, elle est à peine étayée par des faits. Si l’islam politique a émergé au cours du XIXe siècle comme un nouveau programme pour l’empire – Anderson, qui manifeste un agacement typique à l’égard de la politique de la piété, n’y voit que « fanfaronnades idéologiques » –, c’est précisément à cause de l’impact désastreux qu’a eu le programme de réforme sur la place de l’islam dans la société ottomane.

Un autre problème on ne peut plus pertinent pour comprendre la vision du monde de l’élite politique turque, et qui mérite plus de place que celle qu’Anderson lui accorde, c’est les lourdes pertes humaines causées par le déclin de l’Empire : à partir de 1821, des millions de musulmans, vivant dans l’arc allant de la Grèce au Caucase en passant par les Balkans, ont été obligés d’abandonner leurs terres et de recommencer leur vie en Anatolie. Mais rendre compte de cette migration forcée aurait compliqué et contextualisé l’histoire du génocide arménien, qui est le véritable sujet d’Anderson. Cela aurait nécessité des explications plutôt que des accusations. Il aurait fallu, par exemple, situer le génocide au moment où le comité Union et Progrès, au pouvoir à l’époque, a décidé de mettre en place une politique à grande échelle de gestion des populations, gestion qui identifiait un nombre incroyable de groupes ethniques différents – chrétiens comme musulmans – comme des suspects potentiellement dangereux, et a mis en avant les liens étroits entre la bureaucratie responsable de crimes de masse et les migrations des réfugiés pendant la Première guerre mondiale.

S’agissant de la politique de commémoration du génocide, la dimension polémique du texte d’Anderson est trop liée à un positionnement rhétorique. Il a raison lorsqu’il dit que l’élite s’est complue dans un silence tel qu’il demeure difficile, voire dangereux, à briser. Mais ses allégations selon lesquelles, dans cette affaire, les sympathies européennes vont à l’élite turque kémaliste et laïque laissent perplexe. Le silence turc a été dénoncé par l’Assemblée nationale française, le Parlement européen et le Conseil de l’Europe, pour ne citer que quelques noms. Si les Européens se dérobent devant l’adhésion turque, c’est entre autres pour cette raison. Et même s’il est très certainement vrai que les historiens occidentaux de la Turquie moderne évitent soigneusement « le mot en g » (tout comme les historiens soviétiques prenaient avec des pincettes ce qui aurait pu compromettre leur accès aux archives), cette déformation professionnelle n’inhibe pas les éditocrates européens, qu’Anderson cloue inutilement au pilori.

Une litanie sur les erreurs de l’auteur ne sert pas à grand-chose. Il est plus utile d’expliquer les particularités du ton et de la perspective d’Anderson. Au fond, ce livre essaie de répondre à une déception profonde et clairement douloureuse, qui a d’abord à voir avec les idées d’Anderson et ne peut être seulement expliquée par la montée du néolibéralisme ou les défaites répétées de la gauche. C’est l’Europe, peut-être avant toute chose, qui l’a déçu. Très tôt dans l’histoire de la New Left Review, qui fête cette année ses cinquante ans, Anderson a adopté une position européiste pour trois raisons au moins. Premièrement, elle était un moyen facile de fustiger l’esprit de clocher de la gauche britannique. Deuxièmement, il était possible d’imaginer que la concentration régionale du pouvoir mise en place par la bourgeoisie d’Europe occidentale à travers le processus d’intégration économique des années 1950 puisse paradoxalement – si la gauche arrivait à mettre la main sur les rênes du pouvoir – rassembler les gauches d’Europe et ainsi ouvrir la voie vers le socialisme. Et troisièmement – et c’est là sans doute le point le plus important –, la New Left Review considérait l’Europe (occidentale) comme une sorte de calice culturel et intellectuel et a consacré beaucoup de son temps à répandre les œuvres de Gramsci, Althusser, Mandel et bien d’autres penseurs de la société qui étaient jusqu’alors inconnus dans le monde anglo-saxon ou avaient été négligés.

En ce qui concerne la première de ces raisons, la bataille est finie. Le Labour Party est maintenant plus clairement pro-européen que les Tories, et l’Europe n’y est pas vraiment un sujet qui fait débat. Quant à la troisième raison, l’ampleur de la réussite de la New Left Review et de la maison d’édition qui lui est associée, Verso, qui fête ses quarante ans cette année, est sans appel : la dissémination de l’euro-marxisme a bien influencé la vie intellectuelle britannique, en particulier dans les universités. Mais sans grand impact politique, puisque les universités n’ont jamais été, comme l’avait déjà anticipé la NLR, le « maillon faible » du capitalisme. Pire, la source à idées a tari, et la gauche européenne – c’est du moins ce que suggère Anderson – est intellectuellement fauchée.

Ce qui nous amène à la dernière raison pour laquelle Anderson a adopté une position européiste : la possibilité de transformer l’UE en moteur du socialisme, ou au moins en social-démocratie. En 1998, Anderson était encore prêt à voir cela comme une possibilité. Dans un échange avec le philosophe italien Norberto Bobbio, il avait prédit que si le parti social-démocrate allemand gagnait les élections cette année-là, « les quatre principaux pays d’Europe occidentale […] seront pour la première fois de l’histoire gouvernés simultanément par des gouvernements qui se disent de gauche. Cette configuration devrait voir le jour au moment même où le grand projet d’une monnaie unique deviendra réalité. Le pouvoir d’améliorer les conditions de vie des gens en Europe serait entre les mains de la gauche de gouvernement, au-delà des frontières nationales, d’une manière jusqu’à présent inédite. » Le parti social-démocrate a gagné, et sous Gerhard Schröder il a bien formé un gouvernement, mais le résultat n’a pas été celui qu’escomptait Anderson. En bref et dans l’ordre : le gouvernement Schröder a baissé les impôts, réduit les aides sociales et envoyé les troupes allemandes se battre (au Kosovo et en Afghanistan) pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale. C’était le dernier d’une série de déceptions – par rapport à l’UE, ses institutions, ses électeurs – qui a laissé Anderson devant une Europe bien différente de celle à laquelle il avait cru pendant tant d’années.

Dès lors, que lui reste-t-il d’autre à faire sinon déverser son mépris sur les prétentions des Euroboosters libéraux actuels ? Est-ce qu’ils voient l’Europe comme un phare, le rappel que celle-ci est meilleure que le monde d’outre-Atlantique ? Ils oublient, dit Anderson, qu’en termes géopolitiques l’UE n’est qu’un « empire subalterne ». Est-ce qu’ils en font l’éloge pour représenter une forme de politique post-conflictuelle ? Pour leur prouver qu’ils ont tort il suffit de leur rappeler que les États-membres clés continuent de défendre farouchement leurs intérêts propres. Tout cela rend Anderson agréable à lire. Mais c’est aussi ce qui fait de lui meilleur procureur que juge.

Le désir de mettre les libéraux en déroute et de percer des trous dans leurs illusions nébuleuses conduit Anderson à fréquenter de curieux personnages. Il a ainsi un petit faible pour les réalistes inflexibles et les néoconservateurs. Il fait l’éloge de Robert Kagan pour avoir, avec son Of Paradise and Power (2003), écrit le meilleur livre sur la soumission de l’Europe aux États-Unis ; Reflections on the Revolution in Europe (2009), l’attaque de Christopher Caldwell contre toute l’hypocrisie du débat sur l’immigration en Europe, est présenté comme « tranchant avec les discours moralisateurs et les dérobades qui accompagnent d’habitude le sujet » grâce à « la clarté de ses analyses historiques et l’acuité de sa perspective comparative ». Ce n’est pas qu’Anderson soit incapable de repérer les points faibles de l’argumentaire des réalistes et des néoconservateurs, mais leur empressement à ignorer les tabous et à incriminer l’autosatisfaction des élites de la Vieille Europe est quelque chose qui semble lui plaire.

Idem pour leur réalisme géopolitique. Dans l’Europe d’Anderson, on est en permanence à l’affût, guettant le retour des vieux démons du passé. L’Allemagne réunifiée en particulier est présentée comme une Grossmacht potentiellement bismarckienne, voire même nazie, prête à imposer sa volonté à des voisins tétanisés ; l’UE est un nouveau Concert des puissances qui rejoue dans une nouvelle tonalité la vieille lutte pour la domination. À travers Le Nouveau Vieux Monde, présidents et premiers ministres actuels sont appelés « souverains », leurs gouvernements « régimes », comme pour insinuer leur illégitimité fondamentale – et ce malgré leurs victoires électorales. C’est une vision du continent – et de ses électeurs – qui s’accommode mal de l’autre pan de la critique d’Anderson : le manque de démocratie en Europe. Soit le pouvoir s’est déplacé de manière inexplicable vers les couloirs néolibéraux de Bruxelles, privant les politiques nationales de la majeure partie de leur autonomie ; soit au contraire il reste aux mains des Allemands, des Français ou des autres prétendus despotes. Anderson veut nous faire craindre anciennes et nouvelles tyrannies en même temps, ce qui semble quelque peu inconséquent et incohérent.

L’élitisme peut prendre beaucoup de formes, évidemment. Au fil des années, les objectifs politiques d’Anderson ont été revus à la baisse, comme en témoigne ce livre : ce qui compte pour lui désormais en Europe, c’est le renouveau de la politique populaire (dans tous les sens du terme) et la lutte contre les inégalités économiques grandissantes. Mais si ses anciennes prises de position ont été tacitement abandonnées, l’assurance de l’auteur reste toujours la même : le ton omniscient demeure en grande partie intact, et on retrouve par éclairs la hauteur qui caractérise Anderson. C’est sa prose, selon moi, qui est le plus en désaccord avec ses objectifs ouvertement démocratiques. Les connaisseurs des frasques d’Anderson se délecteront de perles telles que « amphibologie », « capsizal » [renversement] et « conflictivity » [propension au conflit]. Sans toucher aux « en français dans le texte » et autres, on trouve, en seulement quelques pages, « décathexis » [détachement], « semi-catallaxie », « paralogisme » et « censitaire », auxquels s’ajoutent des archaïsmes tels que « estoppage » [mettant un terme à], « prébendes » et « to be brigaded » [être enrôlé]. Un tel langage témoigne d’une différente sorte d’élitisme, celui d’une petite portion de la gauche britannique d’après-guerre qui prétendait soutenir la victoire des masses, alors que ses conceptions grossièrement léninistes du radicalisme politique l’avaient conduite à abjurer tout contact avec ces mêmes masses qu’elle disait défendre. Mais désormais une autre forme d’élitisme, bien plus difficile à pénétrer, tant dans les mots que dans les actes, se développe en Europe. Anderson sait crever ses mythes égoïstes. Mais pour trouver l’explication à tant de résistance, il faut chercher ailleurs.

Article traduit par Clément Petitjean.

Mark Mazower
The Nation, 26/04/2010
Compte-rendu

L’incapacité de l’Union européenne à peser dans les décisions prises le mois dernier au sommet de Copenhague a fait beaucoup de bruit dans les capitales européennes. Alors que les pays membres ratifient le traité de Lisbonne, destiné à accroître le rayonnement mondial de l’Union, de nombreux Européens déboussolés en viennent à se demander à quoi elle sert.

En ces temps d’angoisse, une étude historique magistrale du projet européen, complétée par une critique de ses échecs actuels, est exactement ce dont l’Europe a besoin. Perry Anderson, historien britannique à l’université de UCLA et ancien rédacteur de la New Left Review, nous fournit ces outils pour la réflexion dans un recueil d’essais sur l’Europe et l’Union. Clairement ancrées à gauche, ses prises de position pour « la rue » et contre « le palais » lui permettent de ne pas se leurrer sur ce qu’est en grande partie l’Europe : un « cartel d’élites avares de leurs privilèges ». Il est parfois très méprisant à l’égard de ses bêtes noires : la Grande-Bretagne, le New Labour, Winston Churchill (une « modeste » figure historique, qui n’inspira son pays que le temps d’« une guerre gagnée par les troupes soviétiques et les fonds américains »).

Mais son ton acerbe est le plus souvent original et intelligent : la Commission européenne doit asseoir son pouvoir par la régulation, note-t-il, parce qu’elle n’a quasiment pas de fonds pour mener des politiques (le budget européen représente moins de 2 % du PIB de l’UE). Ce n’est pas Bruxelles qui paie les vrais coûts de la régulation, son budget correspondant seulement aux salaires des quelques milliers technocrates de l’Union : ce sont ceux qui sont régulés. Anderson décrit la manière dont l’UE a « castré » les parlements nationaux en leur imposant des législations complexes qu’ils devaient ratifier en un rien de temps et qui venaient d’être marchandées par des diplomates nationaux, processus qui a retiré le pouvoir aux élus pour le confiner « dans le monde fermé des chancelleries ».

Hélas, le livre se révèle être décevant. Il comprend des essais si vieux qu’on y voit M. Anderson méditer sur les faiblesses du gouvernement Chirac ou sur les changements qui surviendront en Allemagne lorsque Berlin deviendra la nouvelle capitale. Même les mises à jour sont dépassées. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’auteur n’a pas voulu réactualiser son livre et y ajouter des analyses de la crise financière. Ses prédictions les plus fortes pour l’UE sont particulièrement faibles.

Francophile béat, M. Anderson a été horrifié de voir le président Nicolas Sarkozy réintégrer le commandement militaire de l’OTAN et envoyer des troupes en Afghanistan. La France rejoint les autres grands pays qui se sont soumis à « l’empire atlantique » : l’UE, conclut Anderson, se prépare au rôle d’« empire suppléant » des Yankees.

C’est là paresse intellectuelle. Parmi les hommes politiques européens, la puissance américaine devient soudain l’objet de soupirs nostalgiques et non une source d’inquiétude. Ce dont tout le monde parle maintenant, c’est d’un siècle post-américain, dominé par des puissances telles que la Chine, ce que M. Anderson évoque à peine. Il condamne par là même ce gros livre, parfois brillant, au royaume du hors-sujet.

Article traduit par Clément Petitjean.

The Economist, 21/01/2010
Compte-rendu

Si ce recueil d’essais de l’un des intellectuels marxistes européens les plus brillants fait un sort à beaucoup d’attitudes actuelles à l’égard de l’Europe, c’est avant tout aux attitudes libérales qu’il s’attaque. L’Europe est l’objet principal des préoccupations de Perry Anderson, qui s’inspire des idées du plus grand historien contemporain de l’intégration européenne, Alan Milward, et en particulier de l’idée majeure de ce dernier, selon laquelle la construction européenne a toujours été basée sur des calculs nationaux et a, dans les faits, renforcé, voire même « sauvé », l’État-nation. S’inspirant toujours de Milward, Anderson voit dans les espoirs fédéralistes et la rhétorique qui continue d’encombrer l’UE une « compilation de sermons moralisateurs ».

Dans le même esprit, Anderson prend ses distances par rapport à la gauche qui, privée d’un mouvement social viable qu’elle soutiendrait, s’est ralliée à la cause de l’intégration européenne. Il voit l’UE d’un œil très sceptique, et trouve beaucoup d’eau à apporter à son moulin. Là où il est, à mon avis, le plus brillant, c’est dans sa comparaison récurrente entre les prétentions de l’UE à la démocratie et à un « gouvernement ouvert », les délibérations plus ou moins secrètes de la Commission européenne, et surtout le Conseil des ministres et son très puissant vassal, le Comité des représentants permanents. Anderson pense que les institutions de l’UE sont clairement, et de plus en plus, élitistes, ce qui entraîne une sortie de l’engagement politique et déclenche l’hostilité populaire.
« Au mépris pour les principes basiques de la démocratie dont font montre les élites du Conseil, de la Commission et de leurs satellites, sans parler de l’armée médiatique de journalistes dociles, répond le dédain grandissant des masses pour un parlement qui est censé les représenter », écrit Anderson.

Le ton des autres essais majeurs, ceux sur la France, l’Allemagne, l’Italie et la Turquie, auxquels s’ajoute un aperçu acerbe de l’histoire chypriote moderne, mêle déception et mépris. La déception ne vient pas de l’action des hommes politiques, globalement déplorable à ses yeux, mais toujours prévisible. Elle vient de la décrépitude de l’intelligentsia, tout particulièrement en France, qu’Anderson voyait jadis comme le centre intellectuel et culturel non pas seulement de l’Europe mais du monde en général. À ce titre, on ne peut qu’être frappé par son idée selon laquelle, à part Milward, presque tous les travaux intéressants sur l’intégration européenne viennent des États-Unis – ce sont ceux d’Andrew Moravcsik, Craig Parsons, John Gillingham, Neil Fligstein, Giandomenico Majone (un Italien formé outre-Atlantique et qui y est professeur), ou, plus récemment, Christopher Caldwell, l’éditorialiste du Financial Times et auteur de Réflexions sur la révolution en Europe.

Pour Anderson, l’état du monde intellectuel est au moins aussi important que celui du monde politique. Le lien de parenté qui selon lui unit Jean-Paul Sartre à Bernard-Henri Lévy est un CQFD : l’un est un penseur sérieux et fort influent, l’autre un « cul-terreux grotesque ». Que Sartre – un homme qui, selon l’expression de George Walden, s’est rapproché plutôt qu’éloigné du totalitarisme – ait chanté les louanges de Mao pendant que Lévy s’opposait vigoureusement à ses héritiers, ne mérite pas le moindre commentaire.
Si on doit lire ces essais, c’est d’abord pour le refus d’Anderson de se courber devant quelque sermon moralisateur que ce soit, en particulier ceux de gauche. Contre l’idée très répandue selon laquelle de Berlusconi au fascisme il n’y a qu’un pas, Anderson rétorque : « L’Italie est étroitement engagée dans l’UE, son économie, son armée, sa diplomatie sont toutes soumises à des contrôles multinationaux qui ne laissent que peu de place à quelque politique indépendante que ce soit. Berlusconi n’a ni le besoin ni la possibilité de devenir un nouveau Mussolini. »
Mais malgré l’impassibilité d’Anderson, on sent, à travers tous ces essais, et telle la présence de spectres de vaincus au banquet du vainqueur, que quelque chose d’autre était possible. Cette alternative n’est pas vraiment définie dans ces pages : en effet, dans l’essai (non inclus dans le recueil) qu’Anderson écrivit en 2002 pour relancer la New Left Review, il refusait la possibilité d’une opposition substantielle au capitalisme dont il critique pourtant les cruautés et les procédures d’exclusion, en écrivant que « pour la première fois depuis la Réforme, il n’y a plus d’oppositions significatives – c’est-à-dire de perspectives rationnelles contradictoires – au sein de la pensée occidentale, ni guère davantage au niveau mondial. »

Mais les spectres qui hantent le travail d’Anderson ont malgré tout besoin d’être exprimés plus explicitement. Ces anciens marxistes qui ont appuyé de toutes leurs forces le centre-gauche peuvent eux aussi revendiquer les gains réformistes. Son ancien collaborateur, Tom Nairn, qui a soutenu le nationalisme écossais, assiste actuellement à la prise formelle du pouvoir à Édimbourg par un Parti nationaliste totalement pro-capitaliste. Quel genre d’arrangements socio-économiques Anderson veut-il ? Est-ce suffisant de continuer de disséquer et d?exhiber ? Voici une question à laquelle il répondra peut-être. Ou pas.

Article traduit par Clément Petitjean.

John Lloyd
Financial Times, 10/01/2010
Malentendus marxistes : Perry Anderson et la politique française

Note de l’éditeur : Nous présentons ici la version revue d’une intervention donnée par Dick Howard le 22 avril 2005 au colloque qu’avait organisé à New York la revue French Culture, Politics and Society. Le sujet du colloque était la réinterprétation radicale de l’histoire et de la politique françaises que proposait Anderson dans deux essais publiés dans la London Review of Books en 2004 (« Dégringolade » le 2 septembre, et « Union Sucrée » le 23). Les essais d’Anderson ont été publiés en France en 2005, accompagnés de la réponse de Pierre Nora, sous le titre La Pensée tiède. Un regard critique sur la culture française, suivi de La Pensée réchauffée, réponse de Pierre Nora, Le Seuil, Paris.

Dick Howard commence son intervention en se rappelant sa première rencontre avec Perry Anderson, à Londres, en 1969. Ils étaient Tous deux des jeunes de gauche ; Howard venait à peine de quitter le Paris de 1968, pendant qu’Anderson, rédacteur en chef de la New Left Review, rentrait tout juste, bizarrement, de l’Albanie d’Enver Hoxha. La conclusion d’Howard était qu’une partie d’Anderson continuait d’éluder la nouveauté de la révolution démocratique qui avait explosé en 1968 ainsi que ce qu’elle signifiait vraiment pour la gauche. Anderson, déclare-t-il dans une réflexion sur le débat postérieure au colloque, n’était toujours « pas vraiment rentré d’Albanie », pour ainsi dire.

Le point de vue d’Howard représente une version alternative de l’histoire de la gauche, qui commence à Paris plutôt qu’à Tirana. « La critique du totalitarisme et la politique des droits de l’homme, écrit-il, sont plus utiles que l’histoire téléologique de la Vieille gauche pour comprendre les dilemmes actuels… on peut comprendre presque toutes les particularités de l’histoire française récente (qu’Anderson souligne bien) à partir d’une autre grille de lecture : celle d’une l’histoire de la démocratie.

Introduction
Ce que révèle le point d’interrogation à la fin du titre que nous avons choisi pour notre conférence – la fin de l’histoire française ? –, c’est qu’Anderson propose une critique des choix politiques néolibéraux qui ont ramolli une culture autrefois vigoureuse qui cherchait à tenir les promesses de la révolution française. Mais d’un autre point de vue, on pourrait insister sur le fait que, pour le marxiste que continue d’être le rédacteur en chef de la New Left Review, la « fin » ne renvoie pas à l’épuisement d’une tradition mais à un telos, une trajectoire historique dirigée vers un but qui réaliserait l’impulsion initiale. Je pense que c’est là une caractérisation plus fidèle – de la pensée d’Anderson, s’entend, pas de l’histoire française. Elle permet d’expliquer non seulement sa critique mais aussi l’optimisme subtil qui vient clore l’essai, et sur lequel je reviendrai.

Anderson part du principe que le telos de l’histoire française est la création d’une république démocratique, caractérisée par une riche culture socialiste. Le néolibéralisme comme culture, plus que comme « déclinisme » économique, interromprait alors ce processus historique en imposant ses propres options, nierait le telos, et le viderait de son sens. Malgré tout, Anderson s’entête à vouloir trouver les ferments d’espoir qui animaient la révolution française. Sa téléologie critique dresse donc le tableau du déclin d’une culture politique (qu’il appelle « dégringolade ») qui semble avoir perdu sa force motrice (en acceptant les compromis qu’il dénonce comme une « union sucrée »). Mais ce déclin a lieu dans le cadre implicite d’un telos fondamentalement positif, qu’on voit réapparaître dans la conclusion. Citant Raymond Aron, il nous rappelle que « le peuple » n’a pas sombré dans la gueule du capitalisme mondial.

En un mot, la version d’Anderson répète un motif qu’on connaît bien en théorie critique, celle d’un déclin qui malgré tout porte en lui la possibilité d’un renouveau. À partir de là, permettez-moi d’abord de résumer très rapidement ce que j’ai compris des arguments d’Anderson, pour ensuite commenter certains de ses présupposés – et de ses omissions.

Les arguments d’Anderson
Son histoire commence vraiment avec Mai 68, présenté comme ayant ouvert des possibilités radicales qui n’ont disparu qu’avec la rupture opérée avant les élections législatives de 1978 par le Programme Commun, qui réunissait le PS et le PCF[1]. Une période de décomposition politique s’en est suivi, au cours de laquelle s’est développé un nouveau programme intellectuel (et idéologique) hégémonique. Mais bien que l’idéologie du libéralisme économique ait dominé les débats politiques, chaque gouvernement, de droite comme de gauche, qui a tenté de l’imposer a été battu aux élections suivantes. La classe politique était discréditée, et le seul journal correct n’était plus qu’une feuille de choux. Mais sous la nouvelle idéologie, la « vieille taupe » marxienne de la révolution continuait de creuser. Le Monde Diplomatique et Attac, son incarnation politique, allaient bientôt représenter une force d’opposition antimondialiste.

Anderson n’est ni Vivianne Forrestier, ni même Pierre Bourdieu, dont les livres populaires dénoncent l’immoralité de l’économie mondialisée. Pour Anderson, la France incarne une culture politique qui, plus que toute autre, est ouverte au monde des lettres et du cinéma. Et donc, pendant que l’offensive néolibérale sape les fondations de la vieille culture révolutionnaire, la « relève » est en marche. Ce que Raymond Aron appelle « ce peuple, apparemment tranquille, [qui] est encore dangereux » n’est pas, dans le schéma d’Anderson, une force sauvage de conservatisme (comme le craignait Aron). Il est plutôt l’héritier d’un but culturel plus élevé, traditionnellement associé à la république démocratique française.

Critique
Cette histoire me plaît. Elle est familière et rassurante. Elle redonne de l’espoir à un moment où on en a besoin. Mais Anderson critique ses ennemis sans remettre en cause les présupposés de ses amis. Son radicalisme devient involontairement conservateur parce que son syncrétisme lui permet d’éviter toute remise en cause.

Commençons par le commencement : la description que fait Anderson du monde intellectuel avant Mai 68 est certes marquée par les noms de Foucault, Barthes, Lacan et autres, mais elle ne mentionne pas le fait que leur créativité doit bien peu au marxisme. Pourquoi donc les intellectuels français n’ont-ils apporté aucune contribution à la théorie marxiste ? Le marxisme français était plat et répétitif, orthodoxe et académique. La reconstruction qu’avait opérée Sartre dans la Critique de la raison dialectique (1960) est tombée dans l’oreille d’un sourd. Ce qui passait pour de la créativité se qualifiait de « science », avec Althusser et son utilisation de la coupure épistémologique, qui lui servait à montrer que les théories de l’aliénation du jeune Marx devaient laisser place au nouveau « continent » découvert par le Marx de la maturité. Le parti n’avait aucune raison de se plaindre. Mais pourquoi donc le marxisme était-il à la fois omniprésent dans la culture politique française et aussi sous-développé au niveau théorique2 ?

Il n’est pas surprenant que le mouvement du 22 mars, catalyseur de Mai 68, ait été influencé par le travail critique du groupe Socialisme ou Barbarie.3 Il n’exprimait que peu de sympathie pour le PCF (témoin les sorties à répétition de Cohn-Bendit contre son leader, Georges Marchais, taxé d’être un « tas de fumier ambulant »), et seulement du dédain pour le Parti socialiste émergeant, dirigé par François Mitterand (parti massivement hué alors que ses leaders se tenaient vainement et en vain à leurs balcons, regardant passer l’énorme manifestation du 13 Mai, et dont les premiers rangs avaient déjà atteint Denfert avant même que la queue du cortège était encore à République). Les disciples maoïstes d’Althusser avaient déjà dénoncé les étudiants petit-bourgeois pendant la nuit des barricades (11 Mai) et mis le cap vers les banlieues à la recherche de véritables révolutionnaires. Mais à vrai dire, même le PSU de Michel Rocard, qui exerçait une certaine influence sur le mouvement, s’accrochait aux rêves révolutionnaires. Lors de sa dernière manifestation, au stade Charléty, il cherchait à faire de Pierre Mendès-France – le Premier ministre provisoire – une sorte de Kerensky qui gouvernerait le temps que l’avant-garde réveille les masses.

C’est effectivement après Mai que s’est opéré le regroupement des organisations de gauche dont Anderson dresse le portrait. Mais ceux qui ont rejoint le PCF, ou d’autres organisations trotskistes ou maoïstes, pour beaucoup, l’ont fait faute de mieux, ou sans vraiment réfléchir, puisque d’autres options existaient. Pour d’autres, Mai 68 a prouvé non pas que la révolution était possible, mais plutôt qu’elle était impossible, un rêve métaphysique plutôt qu’une véritable option politique. Tirant les conséquences de cela, ils sont passés à un réformisme radical qu’on a plus tard associé au PSU et à ce que Michel Rocard appelait « la deuxième gauche » – qui serait plus tard dénoncée comme « gauche américaine ». Les idées d’André Gorz, de Serge Mallet, d’Henri Lefèbvre ou d’Alain Touraine pouvaient être mobilisées pour essayer de comprendre la situation. Au niveau pratique, la CFDT, menée par Edmond Maire, est devenue une force catalysante. Rien de tout cela ne rentre dans l’histoire d’Anderson. Ce que ces forces essayaient de créer, c’était une nouvelle voie, et pas de fouler une fois encore les mêmes sentiers. Elles sont donc omises par Anderson.

Anderson a raison d’affirmer que, pendant un moment, il semblait possible que la gauche accède au pouvoir par les urnes. La victoire serrée de la droite en 1974 n’avait rien de fatidique ; le Programme commun de la gauche promettait des résultats aux législatives de 1978, qui seraient suivies des présidentielles en 1981. Anderson met l’échec de ce Programme commun – dont il n’analyse jamais vraiment le contenu – sur le dos d’une manœuvre idéologique attribuée aux prétendus Nouveaux Philosophes, et à l’effet Soljenitsyne. À elle toute seule, cette manœuvre semble avoir réussi à discréditer les choix politiques de la gauche. C’est là exagérer le rôle des Nouveaux Philosophes, dont la philosophie n’était finalement qu’un plagiat de Castoriadis et de Lefort, et n’annonçait aucun développement autonome potentiel. Quant à L’Archipel du Goulag, le brûlot en trois volumes de Soljenitsyne contre le système des camps sovétiques, il est difficile d’imaginer que ceux qui l’ont acheté l’ont effectivement lu. Son influence était plutôt due à l’ampleur et à la véhémence des attaques de son auteur, et encore plus à leurs faiblesses, qui discréditaient bien plus sérieusement la foi des communistes orthodoxes.

La politique antitotalitaire, ou mal comprendre Furet
La critique française du totalitarisme (qui n’était pas due, comme le suggère Anderson, à l’absence de bonne soviétologie) a apporté avec elle une réévaluation de la politique des droits de l’homme, dans le contexte des accords d’Helsinki et des premiers sursauts de ce qui est devenu une société civile autonome. Le sommet politique de cette critique a été atteint lors des campagnes de soutien des « Boat People » vietnamiens, et la reconnaissance de la logique totalitaire complètement folle de Pol Pot. Ce point d’orgue symbolique s’est accompagné de la réunion des « petits camarades », Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, qui, avec le Nouveau philosophe André Glucksmann, ont soutenu la cause des droits de l’homme. Mais Anderson évite la question des implications radicales d’une politique antitotalitaire en invoquant la critique d’une politique basée sur des droits multiculturels, qu’il ne considère que comme un succédané de politique.

Le récit d’Anderson passe alors de la sphère politique à la sphère idéologique. Là, c’est François Furet qui est dénoncé comme celui qui tire les ficelles. Il est vrai qu’en tant qu’intellectuel, administrateur de l’Ecole des Hautes Etudes, journaliste au Nouvel Observateur, et plus tard fondateur et directeur de la Fondation Saint-Simon, le rôle de Furet a été significatif. Mais son travail ne représente pas une contre-offensive idéologique contre une gauche au bord de la prise de pouvoir. Il s’inscrit plutôt dans le processus au travers duquel la culture politique française essayait de tirer les leçons de l’échec de Mai 68 (et du Programme commun) et de la critique du totalitarisme qui avait replacé la démocratie au centre des préoccupations politiques de la gauche.

Anderson ne mentionne que brièvement Penser la révolution française de Furet, dont la publication en 1978 a coïncidé avec un regain de vigueur de la pensée antitotalitaire. Le premier chapitre jette le doute sur les origines révolutionnaires fantasmées de la culture politique française, et sur l’idée que 1789 a culminé dans le radicalisme de 1793, qui a finalement été réalisé en 1917 – idée qui suggère que le marxisme-communisme est d’une certaine manière inhérent à la culture politique française.

Anderson prétend que c’est ce nouveau climat idéologique, en partie créé par Furet, qui explique l’acceptation générale de la décision de Mitterrand, en 1983, d’abandonner le programme radical qui l’a conduit au pouvoir en 1981 au profit de la dévaluation et de la soumission aux exigences du marché. Mais cet argument repose sur une série de présupposés erronés à propos de ce que Furet (ancien communiste) défendait dans la série d’ouvrages provocants qu’il avait commencé à publier en 1978 avec Penser la révolution française. Anderson voit dans ce livre le reniement de la vision radicale révélée en 1789. Il voit l’interprétation d’un siècle de politique française, qu’on trouve dans La Révolution, 1770–1880, comme une démonstration de la thèse de la fin de l’espoir révolutionnaire. Et il voit le Dictionnaire critique de la révolution française, co-édité par Furet en 1989, comme une critique appuyée des contradictions internes du projet révolutionnaire en soi.

Mais on peut tout à fait discuter la lecture d’Anderson. Penser la révolution française s’ouvre sur une longue explication critique de la raison pour laquelle « la révolution française est terminée ». Le livre commence par une critique décapante du « catéchisme révolutionnaire », et cherche à détruire les « discours édifiants » qui utilisent le passé pour (ce que l’on prend pour) le bien du présent. Les chapitres qui suivent sur Tocqueville et Cochin forment un tout : le premier révèle la nécessité de comprendre « l’histoire longue de la révolution » qui, pour Tocqueville, éclot en 1787 ; le second montre que sans le développement d’un mode d’action adéquat (analysé par Cochin), cette possibilité historique ne pourrait pas être actualisée. Furet a lu Marx, mais aussi Machiavel (incontestablement au travers du prisme de Lefort5). Le travail de Furet constituait un engagement créatif avec l’échec de Mai 68 (et du Programme commun), le refus d’esquiver le totalitarisme, et l’appel répété à ce que la démocratie soit au cœur des préoccupations politiques.

Esquiver l’antitotalitarisme
Anderson fait un raccourci facile lorsqu’il assimile l’antitotalitarisme au capitalisme brutal et mondial d’après 1989. Il suggère que « les enthousiastes [qui défendent la politique des droits de l’homme] feraient bien de relire ce que Marx a à dire sur le sujet. » Anderson fait ici évidemment référence à l’essai de Marx « Sur la question juive », écrit en 1843, qui critique le prétendu formalisme de ces droits simplement bourgeois, tout en exigeant leur réalisation à travers la réalisation matérielle de ce qui avait été entrepris en 1789. 1843, c’est aussi l’année où Marx a découvert le prolétariat, produit de l’histoire qui, en devenant conscient de son exploitation, pouvait faire la révolution. Cette conscience radicale, écrit Marx, serait réveillée par « l’éclair de la pensée ». Anderson, cependant, ne s’occupe pas du problème.

On peut saisir la différence entre l’interprétation d’Anderson et celle que je veux avancer dans sa discussion des grandes grèves de 1995, qui ont paralysé la France pendant plus d’un mois, et qu’Anderson compare à Mai 68 (sans doute à cause de la taille et de la durée du mouvement, puisque toute ressemblance s’arrête là). La bataille aurait alors opposé le libéralisme économique radical du Premier ministre, Alain Juppé, aux syndicats en grève, soutenus par Pierre Bourdieu et autres intellectuels radicaux. Curieusement, la gauche antitotalitaire est mise dans le même sac que Juppé. C’est non seulement factuellement faux, mais logiquement et historiquement incohérent. D’un côté, Anderson ignore l’aspect « corporatiste » des grèves, qui étaient limitées au secteur protégé du public, et taxées par ceux qui ne pouvaient nier la chose de « grèves par procuration », la partie agissant au nom du tout. De l’autre, il néglige (comme toujours) le rôle de la CFDT, syndicat réformiste.

Anderson aurait bien fait d’appliquer aux grèves l’argument positif que suggère Furet dans Penser, où la combinaison d’une perspective de développement à long terme à la Tocqueville d’une part, avec de l’autre l’analyse que fait Cochin d’un nouveau mode d’action politique rappelle les deux pôles que Marx allait plus tard unir dans sa vision de révolution prolétarienne. En effet, cette structure semble également s’appliquer à l’émergence de Mai 68 conçu par Anderson comme moment originaire, qui a résulté de la jonction des transformations du capitalisme français d’après-guerre et d’un nouveau sens de l’action politique. Mais une telle perspective changerait radicalement les grandes lignes de l’interprétation d’Anderson : elle ferait de la démocratie, et non plus de la révolution, l’angle d’attaque critique normatif et le telos de l’histoire française post-1789. Au lieu de cela, Anderson s’embarque dans un chemin différent et fort inattendu.

Les espoirs d’Anderson
Dans un certain sens, et malgré la foi implicite dans ce que Marx a appelé la « vieille taupe » de la révolution qui creuse toujours, le portrait que dresse Anderson de l’avancée du capitalisme financier et de la corruption d’une classe politique socialement consanguine confirme mon impression. Il décrit les contre-polémiques antimondialistes, symbolisées par La Misère du monde de Bourdieu, mais il reconnaît les limites d’une critique embrouillée qui exprime sa frustration sans formuler aucune politique véritable. Il a raison de remettre en cause cette « tournure d’esprit » simpliste typiquement française concernant la politique. Anderson est loin d’être illettré. Il fait remarquer que Rousseau avait déjà compris que quelque chose comme une « religion civile » était nécessaire pour maintenir la cohésion d’une société d’individualistes ; et il indique qu’on retrouve cette intuition au siècle suivant, chez les fondateurs de la sociologie, Comte, Cournot, et Durkheim ; puis au XXe siècle, avec les théories de la transgression de Roger Caillois, Georges Bataille et le Collège de Sociologie, qui ont tous influencé les penseurs postmodernes dans le sillage de Lacan et Derrida. Toujours au courant des nouvelles publications, Anderson voit l’idée réapparaître dans le livre de l’ancien gauchiste Régis Debray, Dieu, un itinéraire (2001), ainsi que dans les travaux du « juriste français le plus pénétrant, Alain Supiot. » Mais il ne va pas plus loin. Il identifie une tendance, mais se contente d’en déterminer la récurrence plutôt que de l’analyser. Son essai se transforme en chronique littéraire, et, bizarrement, oublie une fois de plus les notions élaborées par la gauche antitotalitaire, comme le concept d’« imaginaire » de Castoriadis, ou la notion du « politique » qu’on trouve chez Lefort. Au lieu de cela, Anderson se contente d’allusions fort surprenantes. « Si les agents individuels refusent de s’associer librement pour changer leur condition, quel est le souffle qui pourra les transformer sans prévenir, d’un jour à l’autre, en une force collective capable de secouer la société jusque dans ses fondements ? » Le lecteur de Marx ne peut s’empêcher de remarquer que ce « souffle » – terme souvent utilisé pour désigner le Saint Esprit – rappelle « l’éclair de la pensée » invoqué par Marx en 1843, après avoir découvert le prolétariat révolutionnaire. La tradition française serait-elle plus matérialiste qu’Anderson ? Ou Marx a-t-il été, une fois de plus, mal compris de ses disciples réducteurs ?

Anderson évite toute simplification, notamment en critiquant ce « souffle », qu’il considère comme trop vague et idéaliste. Il veut une société dans laquelle les gens choisissent les modes d’association de manière rationnelle. C’est pour cela qu’il passe à autre chose et dénonce le « courant nerveux » qui sous-tend l’optimisme du journal de centre-gauche Le Monde, avant de nous emmener faire un tour du côté de son voisin radical, Le Monde diplomatique, puis ensuite ATTAC, Porto Alegre, José Bové, avant de retourner une fois de plus à Pierre Bourdieu. Mais tout cela est trompeur : Anderson n’est pas plus déterministe en matière d’économie que les « déclinistes » du centre droit qu’il condamnait au début. La France vers laquelle il tourne tous ses espoirs est une terre de culture, ouverte au monde des lettres et au cinéma. Sans vraiment aller plus loin dans son argument, Anderson se débrouille pour suggérer que cet héritage culturel pourrait constituer la source qui mettra en mouvement le peuple apparemment « tranquille » qui inquiétait tant Aron.

Pourquoi pas. Mais dans ce cas, où est la différence entre cette conclusion légèrement optimiste et le « souffle » qu’il avait précédemment critiqué ? En définitive, c’est comme si Anderson nous offrait sa propre version de « l’éclair de la pensée » de Marx.

Démocratie républicaine
Au début de mon intervention, j’ai posé la question de savoir pourquoi aucun intellectuel français n’avait apporté de véritable contribution à la théorie marxiste. Au terme de cette entreprise de réinterprétation, qui s’est appuyée sur la synthèse remarquable mais idiosyncratique d’Anderson, on voit que le marxisme, comme l’essai d’Anderson, a développé la logique initiale de la politique française : la percée républicaine de 1789 allait être suivie d’une sorte de social-démocratisation en 1793… ou en 1848, ou en 1871, ou en 1917… C’était là la base de la critique des droits de l’homme que fait Marx dans « Sur la question juive ». La difficulté, comme Furet l’a bien vu dans Penser la révolution française, tient à ce qu’en histoire, les origines ne sont jamais des causes fixes immuables (par exemple, « la lutte des classes » ou la « détermination en dernière instance » de l’économie).

La France a changé. Non seulement au « niveau superficiel » de l’économie que critique Anderson, mais aussi dans sa culture politique. Le volontarisme d’un telos en quête d’une république démocratique a été remplacé par la recherche de ce que j’ai appelé ailleurs une démocratie républicaine. Une « république démocratique » cherche à introduire un contenu social dans une forme républicaine, éliminant ainsi la différence entre la société et l’État, entre l’homme et le citoyen, entre le privé et le public. La « démocratie républicaine » prend en compte la nature des structures politiques et institutionnelles, qui garantissent les libertés individuelles, source du dynamisme des relations sociales.6 C’est la raison pour laquelle la critique du totalitarisme et la politique des droits de l’homme sont plus utiles que l’histoire téléologique de la Vieille gauche pour comprendre les dilemmes actuels.

L’angle d’attaque qui permet de commencer à développer cette autre interprétation est suggéré par Anderson lorsqu’il oppose de manière ironique la vision française d’une république démocratique « une et unie » à la quête américaine, inscrite sur n’importe quel billet vert mais qui ne peut être réalisée par la seule économie : e pluribus unum (un à partir de plusieurs). Malgré Anderson, mais aussi grâce à lui, il est difficile de ne pas conclure en pensant que le « souffle », ou l’esprit, qui semble historiquement si important pour la république française, peut en fin de compte être actualisé par la démocratie républicaine à l’américaine, qui reconnaît – même si l’idée n’est pas toujours mise en pratique – que toute véritable unité n’est possible que dans la division : l’un existe seulement parce que le multiple est là, et actif. Au niveau politique, cette variante du e pluribus unum signifie que les formes d’action politique radicales cherchent à préserver la pluralité et la diversité plutôt que de chercher à réaliser les désirs d’Anderson (et de la prétendue « gauche de la gauche » en France) : une société égalitaire dans laquelle toute forme de division disparaît dans une unité qui ne laisse aucun espace pour la différence.

Aveuglement et clairvoyance: réflexions sur l’intellectuel qui ne pense pas.
(Note additionnelle de Dick Howard)
À la fin du colloque, la traditionnelle discussion des thèses de Perry Anderson a été décevante. Il se défendait bien, mais je ne suis pas certain que le but d’un débat intellectuel soit de défendre des arguments déjà bien assis. C’est pour cela qu’au matin du 23 avril, j’ai essayé de comprendre ce qui s’était passé, inscrivant mes remarques sous le titre « Aveuglement et clairvoyance ». Je les ai envoyées à un certain nombre des intervenants, et les présente ici, à quelques modifications près, comme je les ai écrites. On peut aussi les trouver, elles et le texte initial de mon intervention et de celles des autres participants, sur le site web de la revue French Culture, Politics and Society.

À bien des égards, la remarquable synthèse de près d’un demi-siècle de vie intellectuelle et politique française que nous propose Anderson rappelle le titre d’un recueil d’essais très influent de Paul de Man, Blindness and Insight (non traduit). Le prix à payer pour une grande clairvoyance, écrit de Man, est l’aveuglement à d’autres aspects du monde environnant. La capacité qu’a Anderson à proposer une grille d’interprétation exhaustive, qui, comme l’aurait souhaité Aristote, a un début, un milieu et une fin, dépend non seulement de son aveuglement à tel ou tel détail historique – par exemple, concernant la nature des relations entre l’intellectuel français et la vie politique, caractérisées par son parangon et ennemi juré, François Furet – mais dépend d’abord de son aveuglement à l’irrésistible force de sa propre pensée sur la téléologie qui la guide.

La synthèse d’Anderson rappelle la remarque d’Harold Rosenberg au sujet du militant politique, qui est d’après lui un « intellectuel qui ne pense pas ». Rosenberg faisait référence à l’intellectuel marxiste, pour qui l’histoire – mieux : l’Histoire – représente un processus téléologique vers lequel tend tout évènement, positif ou négatif. Cette théodicée laïque n’était bien sûr qu’une autre variante de cet aveuglement qui rend possible l’intuition. Réfléchissez à l’aphorisme de Rosenberg. Le militant peut être considéré comme un intellectuel au sens où il a besoin de sa tête ; mais une tête qui adapte les pièces du puzzle afin de reproduire l’ordre qu’on lui avait auparavant assigné. Il y a la ligne du parti, la direction du progrès historique ou même l’impératif moral ; et puis il y a les faits, qui doivent être interprétés pour pouvoir rentrer dans cet ordre initial. Ou, comme le dirait un scientifique, il y a les lois universelles, auxquelles doivent se conformer les différents objets étudiés. Ce genre de jugement consiste simplement à subsumer le particulier sous l’universel. Un tel type de jugement ne fait guère montre de réflexion intellectuelle. À aucun moment ne sent-on le besoin de penser qu’il y a quelque chose de nouveau sous le soleil des lendemains radieux.

En introduction à mes remarques sur la synthèse innovante d’Anderson, je rappelais ma seule rencontre avec l’homme en question, qui a eu lieu à Londres en juin 1968. Les « évènements » de Mai 68 (comme les Français, en bons marxistes, ont l’habitude d’appeler les expériences qui ne rentrent pas dans un paradigme historique donné) étaient encore tous frais dans ma mémoire. Anderson, lui, rentrait juste de ce paradis des travailleurs qu’était l’Albanie d’Enver Hoxha. Il était l’un des premiers Occidentaux à avoir été admis en Albanie, la seule alliée de la mal-nommée « révolution culturelle » chinoise, au sujet de laquelle la New Left Review se montrait très enthousiaste. Les détails de la rencontre importent peu (je ne me les rappelle plus, et lui non plus j’imagine). Ce qui compte, c’est le symbole : la rencontre de deux paradigmes, l’un essayant de comprendre la nouveauté, dans le cas présent, la transformation d’une république démocratique en ce que j’allais plus tard appeler une démocratie républicaine ; et l’autre cherchant à restructurer un vieux paradigme, le rêve d’une société socialiste dans laquelle l’unité remplacerait la division, l’individu trouvant le sens dans la vie dans l’appel collectif.

Pas vraiment rentré d’Albanie
Anderson avait reçu la plupart des interventions qui discutaient son ouvrage bien avant le colloque. Ses remarques, préparées à l’avance, se sont attaquées à telle ou telle remise en cause, avec des résultats mitigés. Mais aucune critique isolée de pouvait forcer les murs de la véritable forteresse que représente sa synthèse. Anderson pouvait se montrer généreux envers ses critiques, montrant comment on pouvait intégrer leurs commentaires à son édifice ; ou il pouvait au contraire se barricader dans la forteresse et parer les attaques de critiques mineurs. Cet historien pouvait être conforté, se réjouissait un militant, dans une certitude renouvelée que tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Dans les réponses d’Anderson, mes propres commentaires n’ont fait l’objet que d’une rapide allusion. On m’a par exemple appris que Jean-François Lyotard était bien plus intéressant que Claude Lefort, que j’avais mentionné. Peut-être bien, en tout cas pour quelqu’un comme Anderson. Lorsque j’ai suggéré qu’il était curieux que le marxisme ait été si longtemps dominant en France mais qu’aucun Français n’avait rien apporté à la théorie marxiste, Anderson m’a sorti une liste de noms en guise de réponse. Pourquoi pas. Un colloque est fait pour qu’on s’intéresse au contenu d’une thèse générale.

Quand est venu le dernier tour de questions, et après la réponse initiale d’Anderson, je suis revenu à ma thèse de départ. Mais j’ai mal joué mon coup. J’ai fait référence en passant à un cas particulier, mentionné dans un des survols d’Anderson : celui de Max Weber. Mais au lieu de répondre à mon argument – qu’il avait déjà évité dans ses réponses aux autres intervenants – Anderson s’est jeté sur mon exemple, invoquant avec une jouissance sarcastique des banalités sur le penseur en le taxant simplement de national-impérialiste allemand, dont il se trouve qu’il avait aussi fondé la sociologie moderne. Bien sûr, il a eu le dernier mot – rétorquer en citant des passages de la superbe étude politico-biographique de Mommsen sur Weber aurait été aussi vain que de discuter des « mérites » respectifs de Lefort ou Lyotard. Le problème est ailleurs.

Ma thèse, comme je l’avais suggéré dans ce dernier tour de table, était qu’on peut comprendre presque toutes les particularités de l’histoire française récente (qu’Anderson souligne bien) à partir d’une autre grille de lecture : celle d’une l’histoire de la démocratie. Je n’insinue pas que la démocratie est une sorte de but inévitable (ou même moralement désirable, ou normativement impératif), vers lequel tendrait ou devrait tendre l’histoire des nations civilisées. La démocratie est un jeu dangereux. Ses pères athéniens sont célèbres pour avoir voté la mort de Socrate (après avoir signé leur arrêt de mort politique en envahissant Syracuse). Mais c’est justement parce que la démocratie est dangereuse que la politique est nécessaire, même quand celle-ci s’avère être mortelle – à court terme du moins. Pourquoi ne pas, dès lors, interpréter l’histoire française récente à partir de cette grille de lecture incertaine ?

Alors qu’Anderson se tourne vers l’histoire pour nous enseigner quelque chose – et pour montrer la supériorité de sa propre science – il me semble qu’on peut envisager une autre approche, plus désirable, et plus utile. Son maître n’était pas Marx, mais Machiavel, dont les Discours sur Tite-Live n’enseignent rien de particulier mais nous montrent comment lire, et questionner, l’histoire d’évènements uniques. Rien de tout cela chez Anderson, qui ne laisse aucune place à la singularité, à la nouveauté, et manque cruellement de curiosité.7 Le mépris d’Anderson, qui se reflète dans son refus de s’engager dans le débat et dans sa préférence, en bon universitaire, pour la reconnaissance qu’on n’accorde aux autres qu’en pinaillant, rend tout dialogue impossible. C’est dommage. Cela pose donc à nouveau la question par laquelle j’ai commencé : le prix de la clairvoyance est-il un aveuglement volontaire ? Si oui, ce prix est-il trop élevé ?

La « fin » de l’histoire française n’est pas un 1793 qui réaliserait et ferait la synthèse des conflits – et y mettrait fin – ouverts en 1789. C’est plutôt la réalisation de la démocratie républicaine appliquée à l’horizon politique de 1789. Perry Anderson n’est toujours pas vraiment rentré d’Albanie. Je me demande quels horizons ont été ouverts en 1968.

Dick Howard est professeur émérite de philosophie à la State University of New York à Stony Brook. Il a écrit de nombreux livres, notamment Selected Political Writings of Rosa Luxemburg (1971) From Marx to Kant (l985), _The Birth of American Political
thought_ (1989), et The Specter of Democracy (2002). Il écrit fréquemment pour des publications françaises, et est membre du comité éditorial d’_Esprit_. Ses deux ouvrages les plus récents ont été écrits en français, Aux origines de la pensée politique américaine (2004), et La démocratie à l’épreuve. Chroniques américaines (2006).

Article traduit de l’anglais par Clément Petitjean.

1 Le Programme Commun de l’Union de la gauche a été signé en juillet 1972 par François Mitterrand pour le Parti Socialiste (PS), Georges Marchais pour le parti Communiste (PCF), et Robert Fabre pour les Radicaux. Le PCF a quitté l’Union en septembre 1977.

2 J’essaie de fournir une réponse à cette question dans le Chapitre 2 de The Specter of Democracy (Columbia University Press, 2002)

3 Pour une discussion de ce groupe de penseurs, voir le Chapitre 5 de The Specter of Democracy, et pour une discussion de ses deux plus importants leaders, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, voir les chapitres 6 et 7.

4 Je m’appuie essentiellement sur mes souvenirs de la période. L’histoire de Kerensky m’a été racontée par Serge Mallet, à l’époque membre de la direction du PSU.

5 La somme de Lefort, Le Travail de l’œuvre, Machiavel, a été publiée en 1971. Une traduction anglaise sera publiée sous peu par Northwestern University Press.

6 J’ai développé cette distinction dans The Specter of Democracy, en particulier dans le chapitre 10.

7 J’ai essayé de montrer les implications de cette remise en cause dans La démocratie à l’épreuve. Chroniques américaines (Buchet-Chastel, 2006). Ce livre est composé de 50 « chroniques » écrites chaque semaine pendant l’année qui a suivi la réélection de George W. Bush en 2004. Chaque essai traite de plusieurs aspects de la vie d’une démocratie, ce « jeu dangereux » qui a réélu Bush, et qui le place maintenant au plus bas dans les sondages.

Dick Howard
Colloque _La fin de l'histoire française ?_, 22/04/2005
Réalisation : William Dodé