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Le Progrès sans le peuple
Ce que les nouvelles technologies font au travail

Édition originale, Progress Without People. New Technology, Unemployment and the Message of Resistance, Between The Lines, Toronto (Canada), [1993] 1995

Traduit de l’anglais par Célia Izoard

Parution : 13/05/2016
ISBN : 9782748902709
Format papier : 240 pages (12x21)
20.00 € + port : 2.00 €

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« Avant toute chose, les nouvelles technologies ont servi aux patrons à licencier leurs employés, à réduire leurs coûts de main-d’œuvre, à déloca­liser. De l’usine à l’exploitation agricole, de la raffi­nerie aux bureaux, aucune profession n’a échappé à l’offen­sive. Pourtant, toujours pas de révolte, d’exigence de protection, de résistance.
Quel contraste avec la première révolution industrielle, qui a terrassé un nombre incalculable de personnes mais suscita une résistance farouche et finit par déboucher sur le mouvement ouvrier et son corollaire, la législation sociale progressiste.
Aujourd’hui, ces acquis ne cessent de s’éroder à mesure que les syndicats s’affaiblissent et que les programmes sociaux destinés à nous protéger des violences du marché sont démantelés. Pourquoi une telle passivité ? Pourquoi une telle déférence pour le marché, une telle révérence pour la technologie ?
Ce qui nous paralyse, ce sont notamment les concepts dont nous avons hérité, comme celui d’un progrès technologique nécessaire et bénéfique ; et l’idée que la compétitivité, fondée sur ces technologies, serait la voie la plus sûre vers la prospérité et le bien-être. »

Rassemblant des conférences tenues par David Noble sur les conséquences sociales des technologies, en particulier sur la façon dont elles ont servi au patronat pour saper le savoir-faire technique et la capacité d’action des travailleurs, ce livre mène ce que l’auteur appelle une « analyse de classe des technologies » en reliant la première révolution industrielle et la première vague d’informatisation.

Sommaire : I. Une autre vision du progrès : défense du luddisme ; II. Retour sur la question des machines ; III. La technologie au présent ; IV. Délires robotiques, ou l’Histoire non automatique de l’autonomisation ; V. Le progrès social revisité ; Postface. Auditions sur la politique industrielle : déclaration au sous-comité du 98e congrès des États-Unis ; Annexe I. « Mourir de faim au paradis » avec les nouvelles technologies ; Annexe II. Lord Byron défenseur des luddites ; Annexe III. Lettre de Robert Wiener, fondateur de la cybernétique, à Walter Reuther, président du syndicat des ouvriers de l’automobile américain.

David Noble

Historien des sciences et des technologies, David F. Noble (1945-2010) travaille d’abord comme biochimiste, puis enseigne au Massachusets Institute of Technology, dont il fut renvoyé à cause de ses positions politiques. Il s’associe à Ralph Nader pour créer la National Coalition for the Universities in the Public Interest (1983), destinée à faire pression sur les administrations des universités nouant des partenariats avec l’industrie. Employé par la Smithsonian Institution (Washinghton), il est licencié après avoir organisé une exposition sur le « délire robotique ». Il émigre alors au Canada. En 1998, David Noble reçoit le prix Joe A. Callaway pour le courage civique, hommage à la lutte qu’il a menée pendant des décennies pour l’indépendance intellectuelle et contre la marchandisation de l’éducation.

Les livres de David Noble chez Agone

Dossier de presse
Franck Antoine
Luttes et ratures, le blog "lecture" de Questions de classe, dimanche 6 août 2017
Cristophe Patillon
Mediapart, 8 juin 2016
G. W.
Ballast, juillet 2016
François Jarrige
Territoires contemporains, août 2016
Patsy
Le monde comme il va, 6 juin 2016
Le progrès sans le peuple, David Noble
L’auteur, historien des sciences et des techniques, combat dans cet ouvrage les lieux communs sur le progrès technique qui libère des taches épuisantes. Il nous montre comment celui-ci utilisé par les capitalistes a surtout servi à priver les travailleurs et les travailleuses de toute autonomie vis à vis de leur activité, à licencier allègrement et à renforcer le contrôle sur l’ensemble des salariés. Il démontre comment les choix qui sont faits à propos des innovations techniques relèvent beaucoup moins d’une efficacité économique avérée que d’une volonté politique de mainmise sur la production. Il s’étonne du peu de résistance qui y a été opposée en dehors de l’épisode des luddites et en cherche les explications.

Ce livre est particulièrement intéressant parce que, à l’encontre de nombreux technophiles, David Noble ne part pas d’un positionnement idéologique pour juger des innovations mais bien des effets concret sur la population travailleuse. Ces réflexions nous seront certainement d’une grande aide pour comprendre ce qui fait aujourd’hui obstacle au mouvement social. (FA)

David Noble, Le Progrès sans le peuple : Ce que les nouvelles technologies font au travail, Agone (Contre-feux), 2016, 239 p., 20 €.
- Traduit de l’anglais par Célia Izoard
Franck Antoine
Luttes et ratures, le blog "lecture" de Questions de classe, dimanche 6 août 2017
Le progrès sans le peuple
C’est bien connu, le travailleur, grégaire et conservateur, voit d’un mauvais œil les mutations et évolutions technologiques. Le patronat va de l’avant, le travailleur freine des quatre fers ; ainsi va le capitalisme depuis plus de deux siècles.
L’historien américain David Noble bat en brèche cette idée simpliste avec « Le progrès sans le peuple », une compilation de quelques-uns de ses textes de réflexion sur le capitalisme, la technologie et la lutte des classes écrits dans les années 1980. Dès les origines du capitalisme, le développement des technologies a partie liée avec les savoir-faire ouvrier, la machine devant se les accaparer et les rendre ce faisant obsolètes sous leur forme ancienne. Il s’agit pour le capitalisme de produire toujours plus, toujours plus vite avec des travailleurs de plus en plus interchangeables. C’est pourquoi la lutte des classes prît la forme d’un combat pour la défense des qualifications ouvrières et de l’autonomie dans l’organisation du travail ; et on se sait ce que le mouvement social doit à l’aristocratie ouvrière.

Avec le célèbre exemple des Luddites, ces tisserands indépendants, briseurs de machines dans l’Angleterre du début du 19e siècle, David Noble nous rappelle opportunément que ces travailleurs s’opposaient à l’introduction des machines à tisser et filer parce que cette évolution entraînait, non seulement la mise au chômage de nombre d’entre eux mais aussi la régression des droits et des capacités d’action de ceux qui, d’artisans indépendants travaillant à façon devenaient des prolétaires soumis à l’ordre de la fabrique. Goûtez le ton ironique employé par Lord Byron qui se fit leur défenseur devant la Chambre des lords : « Les ouvriers sans ouvrage, dans l’aveuglement de leur ignorance, au lieu de se réjouir de ces perfectionnements dans les arts, si avantageux au genre humain, se regardèrent comme des victimes sacrifiées à des améliorations techniques. Dans la folie de leur cœur, ils s’imaginèrent que l’existence et le bien-être de la classe laborieuse et pauvre étaient un objet de plus grande importance que l’enrichissement de quelques individus. » L’histoire sociale est jonchée de luttes contre des évolutions technologiques pensées sans le peuple, et contre lui. Les Etats-unis ont connu des grèves importantes dans les années 1970, comme à Lordstown par exemple, usine ultra-moderne installée dans un coin perdu de l’Ohio et peuplée de prolétaires sans culture syndicale. La direction pensait y trouver paix sociale et productivité, elle récolta des formes de refus du travail, de la résistance collective, des grèves sauvages contre les cadences, de l’opposition au travail des robots. Au centre de tous ces combats : la lutte pour le contrôle du travail et du développement technologique.

Dans les années 1980, en Europe, les ouvriers se sont inscrits dans ces luttes contre la dépossession de leur savoir-faire, contre le tout technologique, quand bien même il fallut pour cela passer outre les organisations syndicales. En Angleterre, les ouvriers du groupe Lucas aéronautique ont arraché un moratoire sur l’introduction de nouvelles technologies en occupant l’usine et en se saisissant des machines. Dans sa réflexion sur les luttes contre ce développement néfaste des technologies, David Noble évoque le rôle essentiel des intellectuels. Il plaide pour leur alliance, seule façon d’enrayer cette évolution destructrice qui se traduit par un chômage structurel, de la désagrégation sociale, la dégradation des métiers, la déqualification des travailleurs et l’instabilité politique. Trente ans ont passé depuis l’écriture de ces textes et force est de contester que les mobilisations des travailleurs ne sont pas parvenues à contenir les mutations technologiques. Pourtant, David Noble reste persuadé qu’elles demeurent essentielles : « La résistance, loin d’être une erreur, écrit-il, n’a jamais été aussi essentielle parce qu’elle permet d’agir à la fois à court terme et à long terme. C’est une réponse aux suppressions d’emplois immédiates mais c’est aussi une opposition directe au marivaudage multinational. Résister à l’automatisation peut entraver la mobilité d’un groupe, restreindre sa capacité d’action et affaiblir son pouvoir sur nos vies et notre avenir. »
Cristophe Patillon
Mediapart, 8 juin 2016
Le progrès sans le peuple
Les éditions Agone, toujours prêtes à surprendre le lecteur avec des publications sorties des sentiers battus, ont décidé de traduire et publier un ensemble d’articles du défunt historien des sciences et des techniques américain David Noble. Ce dernier est mieux connu aux États-Unis pour s’être fait notamment virer de plusieurs grandes institutions (comme le MIT) en raison de son engagement contre le progrès technique et les nouvelles technologies. Car si Noble fut un éminent historien, ce n’était pas comme d’aucuns retranchés dans leurs bureaux à dépoussiérer de vieilles archives. Il était aussi inscrit dans sa cité et ses luttes. Et cela se ressent dans Le progrès sans le peuple : dans ce recueil d’articles rédigés dans les années 1980, réflexions militantes côtoient analyses critiques, enquêtes psychosociologiques et rappels historiques de luttes populaires. Assez bien structuré, l’ouvrage commence par une réhabilitation des luddites, ces briseurs de machines qui se révoltaient contre les conséquences des débuts de la révolution industrielle anglaise, et que l’historiographie dominante a transformé en obscurantistes refusant le progrès. S’ensuivent des analyses de la propagande progressiste, des conséquences de l’automatisation… Mais le plus intéressant réside dans sa critique des lieux communs sur le progrès : celui-ci ne serait pas si efficace économiquement parlant, et en réalité l’on investirait dans la technologie afin d’accentuer le contrôle du patronat sur ses travailleurs, plus que par recherche du profit. Ainsi, les technologies d’automatisation, rappelle-t-il, doivent beaucoup aux recherches faites par l’armée… Et donc à une vision autoritaire de l’outil de production favorisant le contrôle des exécutants par les dirigeants. Il met aussi en avant des raisons plus psychosociales, notamment d’image de l’entreprise, comme l’atteste cette citation d’un cabinet de conseil en stratégie : « [Les entreprises] achètent le robot le plus gros, le plus rapide et le plus sexy quand, il faut bien le dire, la plupart du temps un système très simple pourrait suffire. […] Non seulement elles font des erreurs, mais elles s’aperçoivent qu’il va falloir deux ou trois fois plus de temps et d’argent pour faire fonctionner cet équipement ». Un ouvrage salutaire en ces temps d’uberisation monomaniaque et de culte de l’innovation pour l’innovation.
G. W.
Ballast, juillet 2016
Le progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail
Publié initialement en anglais au début des années 1990, ce petit ouvrage regroupe divers textes de combats rédigés au cours des années 1980, lorsque les discours managériaux, la mondialisation économique et les mutations technologiques remodelaient en profondeur les mondes du travail aux États-Unis. Très loin d’un travail universitaire classique, il s’agit d’un ouvrage engagé et pamphlétaire, qui visait à diffuser un « message de résistance » auprès des classes populaires confrontées à « la propagande des grands groupes qui se poursuit sans relâche et sans honte » (p. 8). Le livre de David Noble est à la fois un essai politique, une synthèse historique, mais aussi un témoignage personnel et vivant sur les mutations du capitalisme contemporain. En dépit de son ancienneté et de ses références évidemment un peu datées, ce livre reste précieux pour penser les enjeux contemporains ; vingt ans après sa première publication sa lecture demeure d’ailleurs toujours aussi rafraichissante et éclairante pour appréhender le monde en train d’advenir.

David Noble était un intellectuel radical et un activiste politique bien connu outre-Atlantique, mort prématurément en 2010. Le progrès sans le peuple est son premier livre traduit en français, il offre une présentation synthétique de ses principales recherches dans un style peu académique mais toujours passionnant. Il faut saluer cette traduction – en espérant que d’autres suivront – tout en regrettant que les éditeurs ne l’aient pas accompagnée d’une préface présentant l’auteur, son œuvre et ses combats, au public français. Car David Noble n’est pas un historien ordinaire : né en 1945, il étudie d’abord la chimie avant de se consacrer à l’histoire. Forgée dans le contexte des pensées et des combats radicaux des années 1970, toute son œuvre est consacrée à l’analyse critique du devenir des grands groupes industriels, des mythes technologiques proliférant en Amérique du Nord, des processus d’automatisation/robotisation et de la marchandisation du système éducatif et universitaire. Ses engagements radicaux lui valurent d’ailleurs une carrière chaotique. Alors que nombre d’intellectuels critiques connaissaient la consécration, les engagements et prises de positions de Noble furent souvent mal comprises, qualifiées de technophobes ou « d’anti-technologie », catégories creuses mais fréquemment reprises pour disqualifier un auteur. Ainsi, en 1984, son poste ne fut pas renouvelé au sein du Massachusetts Institute of Technology (MIT) à la suite de ses analyses critiques sur les liens qui reliaient cette institution à l’industrie et l’armée.

Le Progrès sans le peuple reprend et tire une série de conséquences de ses premiers ouvrages sur l’histoire sociale des techniques et de l’automatisation. Alors que « l’idéologie hégémonique du progrès technologique » (p. 71) ne cessait de s’étendre dans les années 1980, David Noble fut l’un des rares intellectuels à oser s’en prendre aux « apôtres autoproclamés de l’automatisation dont l’irresponsabilité sociale n’a d’égale que la folie » (p. 118). Il fut l’un des rares à proposer une lecture politique du devenir technologique du monde, tout en invitant à la résistance. Dans la foulée de l’historien Lewis Mumford, ses ouvrages ont proposé une salutaire démystification des mythes technologiques contemporains, à commencer par le mythe du progrès. Son premier livre, publié en 1977 et intitulé America by Design: Science, Technology, and the Rise of Corporate Capitalism, montre ainsi comment la technologie contemporaine, loin d’être neutre ou modelée par les seuls progrès de la science et de la raison, fut sans cesse façonnée par la puissance du capital. Le capitalisme d’entreprise a modelé les choix techniques et la recherche scientifique pour répondre à sa quête de profit et de contrôle. Mais c’est surtout son second livre, publié en 1984 et intitulé Forces of Production: A Social History of Industrial Automation, qui l’a fait connaître et l’a propulsé comme une figure majeure des études sociales des sciences et techniques alors en plein développement en Amérique du Nord. Ce livre proposait une ambitieuse histoire de l’industrie des machines-outils à commande numérique dans l’industrie états-unienne de l’après-guerre. À mille lieux des philosophes proposant leurs analyses abstraites de la technologie, ou des économistes et ingénieurs obsédés par la compétitivité, Noble analysait au plus près des acteurs les enjeux sociopolitiques que soulevait ce qu’on appelait alors l’automatisation. Il montrait notamment son rôle dans l’affaiblissement des puissants syndicats après 1945, il révélait comment les nouveaux procédés visaient moins à améliorer l’efficacité de la production qu’à transférer le pouvoir des ouvriers qualifiés aux employés en col blanc. Par la suite, il poursuit son œuvre démystificatrice des discours technologiques en publiant en 1997 The Religion of Technology. The Divinity of Man and the Spirit of Invention. Durant 20 ans, David Noble a construit une analyse marxiste et matérialiste unique de la façon dont les puissants ont modelé les forces productives et nos environnements techniques à leur avantage. Dans la continuité de ce travail il s’est aussi intéressé à l’évolution du système éducatif, à sa marchandisation croissante. Dans Digital Diploma Mills; The Automation of Higher Education (2001) notamment, il mettait en garde contre « les usines à diplôme numérique » en cours de constitution et interprétait les mutations technologiques à l’œuvre dans l’enseignement supérieur comme un abandon de toutes visées émancipatrices.

Ce bref résumé suffit sans doute à montrer toute l’actualité de l’œuvre de Noble à l’heure où la robotisation s’accélère en devenant un marché gigantesque, où les mythes numériques déferlent sans retenu et où l’enseignement supérieur ne cesse d’être réformé selon des critères de rentabilité financière et de compétitivité économique. Dans les 5 chapitres qui composent ce livre, Noble résume sa pensée en l’inscrivant dans l’histoire. Il propose d’abord un détour historique pour tenter de comprendre pourquoi l’immense offensive technologique en cours ne suscite pas davantage de révolte et de résistance, à l’image de celles qu’avaient provoquées les premières vagues de mécanisation en Europe au début du xixe siècle à l’époque du luddisme, ce mouvement d’ouvriers briseurs de machines refusant les nouveaux rapports sociaux capitalistes qu’incarnaient les mécaniques. Pour Noble, la machine n’est pas un processus sans sujet, le fruit d’un déterminisme et d’un devenir inéluctable auquel il conviendrait simplement de s’adapter, elle est un processus historique modelé par des idéologies et des rapports de force. Si les organisations du mouvement ouvrier à la recherche de respectabilité ont renoncé à lutter contre le déferlement technologique, observe Noble, dans les années 1970 beaucoup de travailleurs ont pourtant tenté de résister à l’offensive technologique, généralement « sous des formes non organisées, fragmentaires et clandestines » (p. 103). À cet égard, l’enjeu est bien de repolitiser les processus techniques en révélant ce qui est caché derrière les discours publicitaires, ce à quoi s’emploie Noble dans le fascinant texte intitulé « Délires robotiques, ou l’Histoire non automatique de l’automatisation ». Alors même que la robotique industrielle – aujourd’hui triomphante – n’en était encore qu’à ses débuts, Noble montre tout ce qu’elle doit à l’obsession de la surveillance et du contrôle, à des pulsions irrationnelles et enthousiaste, à mille lieux des considérations techniques et économiques généralement avancées pour la justifier. Ses développements sur la culture des ingénieurs et leur enthousiasme systématique en faveur des machines, malgré leur faible rentabilité, sont particulièrement fascinants.

À travers ses enquêtes empiriques et ses témoignages de première main sur le monde des ingénieurs et des industriels états-uniens des années 1980, l’ouvrage de Noble offre en définitive un témoignage très riche sur les débuts de la robotique qui s’apprête aujourd’hui à transformer le monde. Il montre que derrière les argumentaires économiques apparemment rationnels réside un « évangélisme de l’automatisation », une idéologie mystificatrice qui n’a cessé d’accompagner les diverses étapes de la mécanisation du monde du travail, qu’il s’agisse de l’automatisation des années 1950, de l’informatisation des années 1970-1980, ou de la numérisation en cours. Au fond, conclut Noble, dans une formule synthétique qui apparaîtra sans doute excessive à beaucoup mais qui nous semble particulièrement adapté à notre temps : « le sermon managérial sur le progrès n’a jamais été qu’une opération de communication » (p. 184).
François Jarrige
Territoires contemporains, août 2016
« Mourir de faim au paradis » : les syndicats et le progrès technologique
La révolution numérique et son cortège de technologies et de robots bouleverse de différentes manières le monde du travail : intensification du travail, frontière de plus en plus floue entre travail et hors travail, flicage, déqualification mais aussi disparition de millions d’emplois. Dans son ouvrage, Le progrès sans le peuple, l’historien des sciences, David Noble porte une critique radicale des nouvelles technologies en rappelant que loin de toujours représenter « un progrès », elles servent surtout les intérêts du patronat. Alors que la première révolution industrielle, au XIXème siècle, avait suscité des mouvements de résistance des travailleurs et travailleuses – les luddites entre autre –, il constate que ce n’est pas le cas pour cette nouvelle révolution technologique. Il milite depuis les années 1980 pour que les technologies soient considérées comme une question centrale et politique dans les syndicats.

Bien que rares, les mobilisations syndicales pour contrôler et maîtriser l’usage des nouvelles technologies ne sont pas inexistantes. Dans son ouvrage, David Noble prend l’exemple de l’International Association of Machinists and Aerospace Workers (IAM) – syndicat des machinistes et des travailleurs de l’aérospatiale – crée à la fin du XIXème siècle par des machinistes aux États-Unis et au Canada qui rassemble 600 000 salariés de l’aéronautique et aérospatiale, des pièces automobiles, de l’électronique, de l’industrie des machines-outils et des systèmes. En 1981, lors d’un congrès du syndicat, une résolution et une campagne sur la question des nouvelles technologies est adoptée. Voici un extrait de l’intervention d’un syndicaliste, Dick Greenwood, assistant du président international de l’IAM.

« L’objectif n’est pas de bloquer la technologie mais de contrôler le rythme et la forme de son introduction »
La relation entre le travailleur et la machine est en train de subir une transformation radicale. Jusqu’à maintenant, les machines ont globalement remplacé la force musculaire dans le monde du travail. Mais le travail humain est resté le principal facteur de production dans la création de richesse, quoiqu’il n’ait jamais été reconnu ou rétribué à sa juste valeur.

Certains signes montrent que les nouvelles technologies qui sortent actuellement relégueront le travail, en tant que facteur de production même, à un statut secondaire. À l’heure où les robots construisent des robots capables de découper, de mouler, de souder, de peindre, d’assembler et de charger et décharger des véhicules et des appareils, alors, mes frères et mes sœurs, il nous faut parler de primauté du capital, parce que, dans ce type de production, le travail a été drastiquement réduit voire éliminé des ateliers. Les universitaires commencent à parler de productivité du capital, et non plus du travail.

Les nouvelles technologies ne remplacent pas seulement la force musculaire, elles sont en train de remplacer les capacités intellectuelles et le système nerveux des humains. Les directions ont toujours brillé par leur intelligence artificielle mais on a moins envie de rire quand on apprend que les universités et laboratoires des grandes firmes travaillent aujourd’hui incorporent à leurs machines de la véritable intelligence artificielle. Le QI des machines n’est pas le problème – de toute façon les directions nous ont rarement prêté le moindre QI ; et, depuis Frederick Taylor, elles n’ont jamais voulu que nous ayons la moindre intelligence – juste assez pour répondre aux ordres de la hiérarchie, comme « Plus vite ! », « Ne posez pas de questions », « Arrêtez de chipoter sur les salaires », « Vous êtes viré » et, parfois, « Vous êtes embauché ».

Maintenant, General Electric et ses collaborateurs de la Business Roundtable ont non seulement installé Ronnie le robot à la Maison blanche (dont il n’est pas difficile de deviner le QI), mais ils viennent nous pourchasser jusqu’au travail [1].

Oubliez ces postes sympathiques et proprets en col blanc ou rose que nous étions censés obtenir une fois que les technologies nous auraient évincés des ateliers de production, des ateliers de mécanique spécialisée et des entrepôts : les nouvelles technologies sont déjà en train de faire le vide dans les immeubles de bureaux. Adressez votre candidature : elle vous sera renvoyée direct à travers la porte-tambour par l’exode déjà en cours. La nouvelle tendance, dans les bureaux, c’est le traitement de texte avec systèmes de mémoire et imprimantes automatiques. Un seul opérateur, à condition d’être suffisamment « taylorisé », peut en gérer une dizaine. Dans la même veine, dans les usines, de nouveaux ateliers mécaniques et cellules de travail robotisés permettant le chargement, la découpe, l’affûtage, le fraisage, le polissage, le façonnage, le transfert et l’assemblage éliminent des métiers, des savoir-faire – et des personnes.

Même si nous échappons pendant quelques années au « chômage technologique », nous allons nous retrouver avec des espaces de travail organisés différemment, des tâches supplémentaires et des compétences réduites, de nouvelles catégories professionnelles et d’autres obsolètes, de nouveaux systèmes et des centres permettant aux directions de contrôler le travail à distance. Les conflits vont se multiplier, le langage des contrats sera trop vague ou totalement inadapté aux problèmes, et le jargon et la novlangue que la direction commence à utiliser permettront un enfumage complet – un véritable tour de passe-passe.

Tous ces changements ne font que commencer. Ils vont s’accélérer, propulsés par un patronat paniqué par sa gestion désastreuse de la crise en cours. Les directions voient dans les technologies une solution de facilité à leurs décisions cupides et à courte vue et au gâchis de leurs politiques d’investissement. Ce sont aussi un moyen de contourner les syndicats et les procédures de négociation collectives. Bien sûr, c’est grâce aux généreuses baisses d’impôts et crédits d’impôt que leur ont accordés les reaganiens et le Congrès que nos employeurs peuvent financer tout ceci.

Face à ce contexte, le syndicat des machinistes a convié un groupe de délégués d’ateliers, quelques cadres locaux et régionaux, plusieurs ouvriers perspicaces sans titre particulier, quelques ingénieurs du groupe, des chercheurs en génie industriel et d’autres universitaires, et les a enfermés pendant une semaine pour cogiter et débattre sur la situation en cours.

Une fois tout le monde reparti, les membres de l’IAM ont rédigé une « déclaration des droits » destinée à faire connaître au public les conséquences sociales des technologies, et non pas seulement les aspects économiques et techniques sur lesquels on se focalise ces temps-ci. Nous avons aussi dressé une liste de recommandations spécifiques à présenter à l’ensemble du syndicat pour prolonger la discussion et la réflexion. Tous ces documents sont disponibles sur demande.

À ce stade, l’objectif n’est pas de bloquer la technologie mais de contrôler le rythme et la forme de son introduction afin qu’elle soit adaptée aux besoins des ouvriers et rende service aux gens au lieu de faire de nous ses serviteurs ou ses victimes. Elle peut aller dans les deux directions. Elle va pour l’instant dans la mauvaise.

Qu’on se le dise : si nous voulons une semaine de travail plus courte à salaire égal, c’est le moment de se battre. À défaut, nous allons nous retrouver avec plus de temps libre que nous n’en avons jamais rêvé, comme ces millions de chômeurs dont le temps libre n’est pas rémunéré.

Comme le disait un analyste, nous risquons de mourir de faim au paradis.

Recommandations de la conférence des scientifiques et ingénieurs de l’IAM
1. Le programme de contrôle de la technologie mis en place par les travailleurs de la métallurgie norvégiens pourrait être utilisé comme modèle pour le programme législatif et les syndicats locaux de l’IAM.
2. Chaque district et chaque loge locale créent un comité de contrôle des technologies et élisent ou nomment des délégués. Ce comité accueillera des membres du comité d’hygiène et sécurité et au moins deux membres du comité de négociation.
3. Ces comités locaux de contrôle des technologies se mettent en relation avec les ingénieurs de la firme afin d’établir des liens de confiance et de bénéficier de leurs connaissances spécialisées et de leurs informations pour mettre en place un programme de contrôle de la technologie.
4. Les comités locaux de contrôle des technologies travaillent étroitement avec le comité de négociation pour donner le maximum d’importance au contrôle des technologies dans les négociations et pour élaborer des contrats permettant de protéger les membres de l’IAM en les prévenant et en les consultant obligatoirement avant que l’entreprise n’installe de nouveaux équipements, systèmes ou technologies. Étant donné que leur introduction se solde partout par le remplacement ou la mise à la porte de salariés, le comité devrait examiner et évaluer leurs effets à l’échelle de la firme ou de l’ensemble du système, et non pas seulement au niveau d’un département ou d’un site de production.
5. Quand la direction notifie et consulte la loge locale ou de district sur l’introduction d’une technologie nouvelle, les loges devront tenter de convaincre l’entreprise :
6. a) d’accepter d’être accompagnée par le comité de contrôle des technologies pour l’achat de logiciels, de façon à ce que le syndicat soit pleinement informé, puisse se prononcer sur la conception des systèmes et inclure les ouvriers des ateliers « dans la boucle » ;
7. b) qu’avant tout achat, location ou installation de hardware ou d’équipement, la direction considère réellement la possibilité de produire cet équipement. Si l’externalisation est choisie, tout doit être fait pour maintenir le travail sur le site ou au sein de l’entreprise avec une unité de négociation ;
8. c) que toute proposition concernant les nouvelles technologies faite par la direction soit présentée au syndicat dans un langage susceptible d’être facilement compris par toute personne non experte en la matière ;
9. d) que toutes les tâches de programmation, édition, fonctionnement et entretien de la nouvelle technologie soient représentées dans l’unité de négociation ;
10. e) que le syndicat ait le droit de superviser le fonctionnement de la salle de commandes et du système ;
11. f) que la reconversion et le statut des salariés remplacés ou déplacés par la nouvelle technologie fassent l’objet d’un accord avant que l’entreprise ne soit engagée par une vente, une location ou un contrat, et que la formation et la reconversion soient payées par l’entreprise ;
12. g) que tout accord conclu avec l’entreprise concernant une technologie nouvelle ait été négocié en bonne et due forme et rédigé dans un contrat ou clairement énoncé dans des accords provisoires ;
13. h) que des conflits sur l’introduction, l’usage et l’abus d’une nouvelle technologie puissent faire l’objet d’une grève.
14. La grande loge met en place et dirige une école pilote afin de former les délégués aux technologies et les membres du comité de contrôle des technologies aux questions de logiciel et de hardware.
15. La grande loge fait tout son possible pour convaincre les divers organes de l’AFL-CIO d’adopter et de mettre en œuvre un programme sur les nouvelles technologies proche de celui proposé par la conférence.
16. La grande loge constitue un groupe de scientifiques et d’ingénieurs ayant une expertise sur la technologie en question et les réunit pour évaluer le nouvel équipement non seulement en fonction de considérations techniques et économiques, mais en s’intéressant particulièrement aux conséquences sociales, de sécurité, de santé ; la grande loge commence à mûrir ce projet avec l’Union of concerned scientists [2].
17. La grande loge rédige ses propositions pour une législation nationale dans une « déclaration des droits » des travailleurs des États-Unis sur les technologies, et ces propositions sont intégrées au programme de l’IAM, « Rebuilding America ».

[1] Lobby patronal créé en 1972, le Business Roundtable rassemble plus de cent cinquante dirigeants des plus grandes entreprises américaines et joue un rôle déterminant dans l’inflexion des politiques publiques du gouvernement des États-Unis – sur le droit du travail, le pouvoir syndical, les impôts ou les accords de libre-échange. Et « Ronnie le robot » est bien sûr le président Ronald Reagan (1981-1989). [nde]

[2] Fondée en 1969 au MIT par Kurt Gottfried et Henry Kendall, deux physiciens impliqués dans le mouvement contre l’arme nucléaire, « L’union des scientifiques inquiets » s’est constituée dans le sillage de la publication en 1968 d’un manifeste dénonçant l’utilisation irresponsable des connaissances technologiques et scientifiques, notamment pour l’armement. [ndt]
Terrains de luttes, 6 juillet 2016
Pour survivre, la gauche devrait-elle abandonner le progrès?
La gauche reste accrochée au progrès. Mais le progrès qu’elle plébiscite est celui de la technologie et des machines, le tout au service des élites. C’est en tout cas ce que tentent de prouver les deux livres à contre-courant «Le Progrès sans le peuple» et «Le Progrès m’a tuer».

Le philosophe Régis Debray se plaît souvent à rappeler un dialogue entre deux artistes du XIXe siècle, Honoré Daumier et Jean-Auguste-Dominique Ingres: alors que le premier lance doctement qu’«il faut être de son temps», le second répond: «Mais si l’époque a tort?» Cette conversation illustre très bien la complexité du débat sur le progrès. «Il faut être absolument moderne», écrivait Arthur Rimbaud dans Une saison en enfer. Mais qu’est-ce garantit que la modernité est nécessairement bonne? La gauche est aujourd’hui face à ce dilemme.

Depuis sa naissance officielle, le 28 août 1789, en pleine Assemblée constituante, cette famille politique se présente comme simultanément le camp du progrès et du peuple. Dans Les gauches françaises. 1762-2012: Histoire, politique et imaginaire (Flammarion, 2012), Jacques Julliard la définit comme «la rencontre de l’idée de progrès, telle que par exemple la concevait Condorcet, avec l’idée de justice [sociale], telle que la concevait Proudhon». L’essayiste explique alors: «Ôtez l’une ou l’autre de ces deux idées, et il ne reste de rien de ce que l’on appelle la gauche. Sans le progrès, elle n’est plus qu’une entreprise de bienfaisance, incapable de s’attaquer aux causes de l’injustice. Sans la justice, elle se réduit à un lobby technocratique, qui fait une confiance aveugle à l’évolution de la société.» Aujourd’hui, la gauche semble pourtant se rapprocher du «lobby technocratique». Elle ne présente plus ses réformes, de la loi El Khomri à l’ouverture des commerces le dimanche, que comme d’inéluctables modernisations, auxquelles les Français doivent se soumettre afin de rattraper leur retard. C’est sans doute ce qui explique que les classes populaires se détournent d’elle.

La gauche doit-elle donc rompre avec l’idéologie du progrès pour son propre bien? C’est en tout cas ce que préconisent deux livres publiés en mai 2016. Le premier, intitulé Le Progrès sans le peuple, rédigé par l’américain David Noble et traduit en français par les éditions Agone, analyse les conséquences sociales –comme le chômage ou l’affaiblissement du lien social– du progrès technique. Le second, Le Progrès m’a tuer: Leur écologie et la nôtre, traite d’écologie. Publié par Le Pas de côté et L’échappée, il compile une quarantaine de textes d’intellectuels proches de la gauche radicale, dont Serge Latouche, Mohammed Taleb, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour ou encore Célia Izoard, traductrice du livre de Noble.

Une histoire d’amour vieille de deux siècles
Le progrès consacre la croyance dans le perfectionnement globale et linéaire de l’humanité. L’augmentation du savoir, notamment scientifique, doit entraîner avec elle le progrès technique. Jugé bénéfique pour l’homme, qui n’aura plus à accomplir les tâches les plus fatigantes grâce aux machines, celui-ci doit permettre un accroissement des richesses –rebaptisé «croissance économique»– ainsi qu’une amélioration morale et sociale. De fil en aiguille, les sociétés s’approchent du meilleur des mondes possibles, à la fois prospère et composé d’individus bons.

Si le concept est né au XVIe siècle et est central dans la pensée des Lumières au XVIIIe siècle, il ne connaît sa meilleure théorisation que durant la Révolution française, grâce à Nicolas de Condorcet. Le philosophe rédige Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain entre 1793 et 1794. Il y constate que «la nature n’a marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines». Alors qu’il tente de consigner tout le savoir de son époque, il décrit un avenir où la raison, les connaissances, les découvertes scientifiques et techniques et l’éducation sont prépondérantes. S’il estime qu’«il n’y a pas de liberté pour l’ignorant», il prédit qu’«il arrivera [...] ce moment où le soleil n’éclairera plus, sur la Terre, que des hommes libres, et ne reconnaissant d’autre maître que leur raison».

À partir du XIXe siècle, la croyance dans le progrès est alors largement partagée, de la gauche libérale au socialisme, en passant par la gauche républicaine, de Jules Ferry à Karl Marx, en passant par Georges Clemenceau. Cependant, dès le début du XXe siècle, quelques voix, souvent libertaires, s’élèvent contre cette idéologie. Ces derniers s’en prennent à la croyance marxiste selon laquelle le progrès finira par libérer les ouvriers, à condition que ceux-ci finissent par prendre possession des machines.

Simone Weil résume parfaitement, dans ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934), la teneur de ces critiques. Jugeant naïve, voire dangereuse, la foi marxiste, la philosophe anarchiste explique que «le progrès technique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n’a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre». Simone Weil, ancienne marxiste qui a abandonné l’enseignement durant une année pour devenir ouvrière, pointe la dégradation des conditions de travail des prolétaires soumis au travail à la chaîne. De plus, selon elle, le progrès scientifique n’a pas permis l’avènement d’une humanité guidée par la raison. Elle écrit: «L’expérience montre que nos aïeux se sont trompés en croyant à la diffusion des Lumières, puisqu’on ne peut divulguer aux masses qu’une misérable caricature de la culture scientifique moderne.» Le Progrès sans le peuple, ouvrage publié outre-Atlantique en 1995 et rédigé dans les années 1980, «pendant une période d’intense restructuration des grands groupes, et donc de vulnérabilité», poursuit la critique de Simone Weil.

Apporter la misère aux masses
Historien des sciences et des techniques décédé en 2010, qui a enseigné dans le très prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), David Noble estime qu’il est peut-être temps de «commencer à porter un regard plus critique sur cette question essentielle du progrès technologique, qui a des conséquences majeures sur nos vies», notamment sur nos conditions de travail. Car pour lui, le capitalisme repose autant sur le «laissez-innover» que sur le «laissez-faire» économique. Ainsi, le progrès technique tel qu’il se présente favorise le patronat au détriment des travailleurs. Les luddites, mouvement social important qui démarre en outre-Manche en 1811, constitue le point de départ de son analyse.

En pleine «première révolution industrielle», qui marque l’avènement de la «mécanisation» –c’est-à-dire par le remplacement de la force musculaire par les machines–, des artisans des secteurs du coton et de la laine s’opposent aux employeurs et manufacturiers. Ils prennent le nom de «luddites», en hommage à Ned Ludd, ouvrier mythique anglais qui aurait détruit deux métiers à tisser en 1780. D’après Noble, ces travailleurs ont tenté de résister à «l’introduction de rapports sociaux capitalistes marqués par la domination et le salariat-esclavage; ils étaient bien conscients que l’introduction de nouvelles technologies par leurs adversaires s’inscrivait dans un rapport de force plus large». Ainsi, les luddites se mirent à casser les machines, comprenant qu’elles étaient l’instrument de leur nouvel asservissement.

L’historien relève qu’ils «n’étaient pas contre la technologie en soi» mais «luttaient contre les rapports sociaux du capitalisme industriel». Surtout, ils «ne se souciaient pas du progrès technique en théorie», mais évaluaient de manières concrètes conséquences dans leur vie et dans l’ensemble de la société de la mécanisation. Malheureusement pour eux, en 1812, une loi instaurant la peine capitale pour le bris de machine est entérinée. Plusieurs luddites sont alors pendus et le mouvement est maté. Les défenseurs du libéralisme réussissent peu à peu à imposer l’idée que le progrès est naturel, donc inévitable. «Les courageux luddites» passent alors pour «irrationnels, pitoyables, dangereux et délirants». La victoire idéologique des machinistes est telle que «même les socialistes, ennemis jurés de l’expansion capitaliste et du profit, furent dès lors obligés de s’accommoder de cette nouvelle invention culturelle [le progrès] en embrassant la foi devenue hégémonique dans la délivrance par la technologie». Pourtant, les problèmes posés par les machines ne s’évanouissent pas.

Selon l’historien, la «seconde révolution industrielle», qui a démarré après 1945 et qui se caractérise par l’«automatisation» –c’est-à-dire par le remplacement des activités mentales par l’informatique–, provoque actuellement «chômage structurel, désagrégation sociale, dégradation des métiers, déqualification des travailleurs et instabilité politique». En outre, si le progrès technique, guidé par des hommes d’affaire rationnels, aurait dû en théorie répondre à des besoins économiques, Noble s’est rendu compte que dans la pratique ce n’avait pas été nécessairement le cas. Les profits et les gains de productivités dus aux technologies n’ont jamais réellement été évalués. Il est alors apparu à l’historien que, «si les considérations techniques et économiques étaient toujours importantes, elles tenaient rarement lieu de facteur décisif dans la décision de concevoir et de mettre en œuvre». Il estime que la volonté des dirigeants d’accroître le contrôle des ouvriers et une fascination pour l’innovation expliquent davantage l’escalade technologique.

Pour l’intellectuel, «nous sommes prisonniers d’un processus en mouvement, quelque chose que nous n’avons pas démarré, auquel nous n’avons pas choisi de participer» et que nous devons stopper. Noble n’entend pas abandonner définitivement la technologie et l’innovation. Il plaide pour une remise en cause de «l’idéologie mensongère et paralysante d’une destinée automatique» et des «visées délétères de ceux qui font commerce», ainsi que pour une réévaluation des «sciences et les technologies selon les critères liés à l’enrichissement de la vie». Ce serait donc au peuple de sélectionner la technologie qu’il souhaite, selon ses vrais besoins.

Le progrès contre l’écologie
Outre la justice sociale, cœur historique de la gauche, c’est l’écologie qui exige également un changement de paradigme sur le progrès. Dans ce domaine, force est de constater que le gouvernement de gauche actuellement au pouvoir n’est pas à la hauteur, malgré la présence de ministres étiquetés verts. Aucune grande réforme écologique n’a été votée, la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim, qui constituait une promesse électorale de François Hollande, a été renvoyée aux calendes grecques et la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est maintenue. C’est en réaction à cela que le mensuel d’écologie politique La Décroissance a tenté d’organiser le 14 novembre 2015, à Vénissieux, un «Contre-sommet mondial sur le climat». Malheureusement, l’événement a dû être annulé à cause des attentats de la veille. Le Progrès m’a tuer, regroupe les interventions initialement prévues. Coédité par les libertaires de L’échappée et les anti-industriels du Pas de côté, ce recueil défend une écologie radicalement anticapitaliste contre le développement durable en vogue actuellement.

«L’écologie a été vidée de son contenu subversif», déplore Pierre Thiesset, journaliste à La Décroissance et cofondateur du Pas de côté, dans l’introduction du livre. Selon lui, «elle a non seulement été délestée de la critique radicalement antiproductiviste qu’elle portait, mais elle a été totalement retournée, transformée en un levier pour le redressement productif». La présence des grandes entreprises –de la BNP Paribas à EDF, en passant par Renault et Carrefour– à la Cop 21, l’existence d’un «marché des droits à polluer» et l’essor de l’industrie agroalimentaire labellisée bio paraissent aller dans son sens. Voilà pourquoi le livre s’attaque aux symboles de ce retournement que sont le «développement durable», «qui fait croire que l’environnement sera préservé grâce à l’innovation technologique, au marché et à la responsabilité individuelle», et le «capitalisme vert», qui «se caractérise par sa stratégie de marchandisation de l’atmosphère et d’individualisation des enjeux». Le souci proviendrait de la difficulté de nos dirigeants à rompre avec ce que les auteurs nomment «la religion du progrès». Pour l’essayiste américain John Michael Greer, il y a au cœur de cette foi indéfectible «le postulat que n’importe quel changement intervenu récemment doit être poursuivi indéfiniment à l’avenir». En résulte «une éternelle marche en avant, dans la direction que nous sommes en train de prendre», même si elle est mauvaise. L’innovation apparaît donc comme la seule solution aux problèmes environnementaux.

Mais pour Thiesset, «ce n’est pas avec des remèdes techniques ou économiques que nous résoudrons les maux précisément engendrés par notre puissance technique et notre organisation économique. Ni en achetant de nouveaux styles de vie individuels au supermarché, avec ampoules économes, application sur smartphone pour fluidifier le trafic urbain, voitures électriques en libre-service et tri des déchets». Il pointe que nos dirigeants aient parfaitement intégré la contrainte environnementale: «nous n’avons jamais brûlé autant d’énergie que ces dernières années», «les rejets de gaz à effet de serre continuent à grimper», «la concentration de dioxyde de carbone, de méthane et de dioxyde d’azote dans l’atmosphère atteint des niveaux sans précédents» et «le dérèglement climatique et la destruction des écosystème s’emballent». Quant à la «transition énergétique», elle apparaît comme un leurre. L’historien Jean-Baptiste Fressoz relève dans l’ouvrage qu’«il n’y a jamais eu de transition énergétique». Selon lui, «l’histoire de l’énergie n’est pas celle d’un passage progressif du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, puis du pétrole à autre chose, elle n’est pas celle de transitions, mais celle d’additions successives de nouvelles sources d’énergie primaire». Ainsi, les biocarburants ou les éoliennes se sont ajoutés aux hydrocarbures sans les remplacer.

Nos décroissants ne proposent pas pour autant un retour à l’âge de pierre, mais une meilleurs prise en compte des besoins humains et des contraintes environnementales au détriment de l’accroissement matériel et les profits. Selon eux, notre société, qui se présente comme une «organisation totale, où les individus-rouages perdent leur autonomie, deviennent dépendant du système de production et de consommation, adoptent des modes de vie standardisés, adaptés aux marchandises et aux technologies», doit être totalement repensée. Aurélien Bernier rappelle que cela exige de «repenser les relations internationales» et d’abandonner «schéma néocolonial», dans lequel «les marchés» ont remplacé l’occupation administrative et militaire pour poursuivre l’exploitation des peuples du Sud». Car notre mode de vie repose sur l’accaparement de matières premières dans des pays plus pauvres. Le coltan, minerai indispensable à la fabrication de nos smartphones et responsable de la guerre civile en République démocratique du Congo, qui a déjà causé plus de 6 millions de morts, est le parfait exemple.

David Noble et La Décroissance signent deux critiques très différentes du progrès, mais qui se rejoignent sur la conclusion, à savoir le retour indispensable à l’humain, qui fait cruellement défaut à la gauche. Ces deux ouvrages jettent les bases d’un antiprogressisme universaliste, égalitariste et soucieux des classes populaires. Dans le début des années 1940, George Orwell expliquait: «Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains.» La gauche serait sûrement très inspirée de l’écouter.
Kévin Boucaud
Slate, 21 juillet 2016
Le progrès sans le peuple

C’est bien connu, le travailleur, grégaire et conservateur, voit d’un mauvais œil les mutations et évolutions technologiques. Le patronat va de l’avant, le travailleur freine des quatre fers ; ainsi va le capitalisme depuis plus de deux siècles. L’historien américain David Noble bat en brèche cette idée simpliste avec Le progrès sans le peuple, une compilation de quelques-uns de ses textes de réflexion sur le capitalisme, la technologie et la lutte des classes écrits dans les années 1980.

Dès les origines du capitalisme, le développement des technologies a partie liée avec les savoir-faire ouvrier, la machine devant se les accaparer et les rendre ce faisant obsolètes sous leur forme ancienne. Il s’agit pour le capitalisme de produire toujours plus, toujours plus vite avec des travailleurs de plus en plus interchangeables. C’est pourquoi la lutte des classes prît la forme d’un combat pour la défense des qualifications ouvrières et de l’autonomie dans l’organisation du travail ; et on se sait ce que le mouvement social doit à l’aristocratie ouvrière.

Avec le célèbre exemple des Luddites, ces tisserands indépendants, briseurs de machines dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, David Noble nous rappelle opportunément que ces travailleurs s’opposaient à l’introduction des machines à tisser et filer parce que cette évolution entraînait, non seulement la mise au chômage de nombre d’entre eux mais aussi la régression des droits et des capacités d’action de ceux qui, d’artisans indépendants travaillant à façon devenaient des prolétaires soumis à l’ordre de la fabrique. Goûtez le ton ironique employé par Lord Byron qui se fit leur défenseur devant la Chambre des lords : « Les ouvriers sans ouvrage, dans l’aveuglement de leur ignorance, au lieu de se réjouir de ces perfectionnements dans les arts, si avantageux au genre humain, se regardèrent comme des victimes sacrifiées à des améliorations techniques. Dans la folie d eleur cœur, ils s’imaginèrent que l’existence et le bien-être de la classe laborieuse et pauvre étaient un objet de plus grande importance que l’enrichissement de quelques individus. »

L’histoire sociale est jonchée de luttes contre des évolutions technologiques pensées sans le peuple, et contre lui. Les Etats-unis ont connu des grèves importantes dans les années 1970, comme à Lordstown par exemple, usine ultra-moderne installée dans un coin perdu de l’Ohio et peuplée de prolétaires sans culture syndicale. La direction pensait y trouver paix sociale et productivité, elle récolta des formes de refus du travail, de la résistance collective, des grèves sauvages contre les cadences, de l’opposition au travail des robots. Au centre de tous ces combats : la lutte pour le contrôle du travail et du développement technologique.
Dans les années 1980, en Europe, les ouvriers se sont inscrits dans ces luttes contre la dépossession de leur savoir-faire, contre le tout technologique, quand bien même il fallut pour cela passer outre les organisations syndicales. En Angleterre, les ouvriers du groupe Lucas aéronautique ont arraché un moratoire sur l’introduction de nouvelles technologies en occupant l’usine et en se saisissant des machines. Dans sa réflexion sur les luttes contre ce développement néfaste des technologies, David Noble évoque le rôle essentiel des intellectuels. Il plaide pour leur alliance, seule façon d’enrayer cette évolution destructrice qui se traduit par un chômage structurel, de la désagrégation sociale, la dégradation des métiers, la déqualification des travailleurs et l’instabilité politique.

Trente ans ont passé depuis l’écriture de ces textes et force est de contester que les mobilisations des travailleurs ne sont pas parvenues à contenir les mutations technologiques. Pourtant, David Noble reste persuadé qu’elles demeurent essentielles : « La résistance, loin d’être une erreur, écrit-il, n’a jamais été aussi essentielle parce qu’elle permet d’agir à la fois à court terme et à long terme. C’est une réponse aux suppressions d’emplois immédiates mais c’est aussi une opposition directe au marivaudage multinational. Résister à l’automatisation peut entraver la mobilité d’un groupe, restreindre sa capacité d’action et affaiblir son pouvoir sur nos vies et notre avenir. »

Patsy
Le monde comme il va, 6 juin 2016
Comment se fait-il que personne ne veuille détruire les ordinateurs ?

Au XIXe siècle, l’arrivée de machines qui dégradaient la condition des ouvriers a entraîné des mouvements sociaux. L’historien des techniques David Noble se demande pourquoi il n’en est pas allé de même avec l’informatique.

Dans les années 1980, David Noble, historien des techniques, observe avec stupéfaction les effets de l’informatique sur le travail.
« Après cinq décennies de révolution informatique, les gens travaillaient plus qu’avant, dans des conditions dégradées, subissaient plus de stress et d’anxiété  ; ils avaient perdu en savoir-faire, en sécurité, en pouvoir, en protection sociale et en rémunération. »
Pourquoi, se demande-t-il, les travailleurs ne se rebellent pas contre ces techniques  ? Pourquoi les gens continuent-ils à accueillir à bras ouverts une technologie qui, leur dit-on, va bientôt les mettre au chômage ou du moins sérieusement déqualifier leur emploi  ?
Le Progrès sans le peuple, qui vient de paraître aux éditions Agone, tente de répondre à cette question.
Le texte date des années 1980, mais à bien des égards, il amène de l’eau au moulin de la critique de l’innovation et à la réflexion sur le progrès technique – toujours aussi valides aujourd’hui.

Ned Ludd, personnage mythique
David Noble est un historien des techniques américain, mort en 2010, qui a mené pendant des décennies une réflexion sur l’histoire des techniques d’automatisation dans le travail. Ses positions politiques très à gauche l’ont empêché toute sa vie d’avoir un poste fixe dans des universités prestigieuses.
Il commence donc sa réflexion en historien, en se demandant  : pourquoi, au XIXe siècle, quand les ouvriers voient débarquer les machines à vapeur qui automatisent une partie du travail, ceux-ci se révoltent-ils, mais ne voit-on rien de tel un siècle plus tard avec l’arrivée de l’ordinateur  ?
Car l’arrivée des machines, au début du XIXe siècle, soulève d’importantes protestations chez les ouvriers. Là où on leur parle de progrès technique, les ouvriers voient tout de suite ce que ces machines vont changer dans leur conditions de travail. Ils anticipent les nouveaux rapports sociaux qu’elle amène  : l’automatisation d’une partie du travail dévalue automatiquement une partie des savoir-faire des artisans et va créer de nouvelles exigences de productivité et de sujétion à leurs patrons.
Dans les premières décennies du siècle, plusieurs mouvements d’ouvriers décident alors de s’en prendre directement aux machines, en les sabotant ou en les détruisant à la masse. Ils se réclament d’un personnage mythique, Ned Ludd, qui donne son nom au mouvement luddiste.

Pas contre les machines mais ce qu’elles entraînent
Noble insiste : les ouvriers ne sont pas contre la technologie en soi – mais contre ce qu’elle va changer.
Par exemple, des ouvriers agricoles qui se rebellent contre les batteuses mécaniques dans la région de Swing, dans les années 1830, ne sont pas contre les machines – mais contre l’élimination du travail hivernal, la menace du chômage et la prolétarisation du travail.
A la même période, des tisserands anglais déclarent que le principal avantage des métiers mécaniques, c’est « de faciliter l’exécution d’une quantité de travail avec davantage de contrôle et de surveillance, de lutter contre le détournement de matériel et non de réduire les coûts de production. »
Mais ces tisserands ne disent pas « débarrassons-nous des métiers mécaniques », mais ils proposent une taxe sur les métiers mécaniques et des lois pour protéger les moyens de subsistance des tisserands – ce que Noble appelle « une politique sociale de la technologie ».
D’ailleurs, leur opposition aux machines trouve des sympathisants dans toutes les couches de la société. Des économistes comme David Ricardo ou Stuart Mill leur donnent raison. Mais un nouveau concept permet de justifier ces destructions au nom d’un horizon lumineux  : celui du progrès technique et de ses bienfaits.

Horizon radieux indiscutable
Le mythe du progrès technique comme un synonyme de progrès social qui est en train de se former va être crucial pour saper les revendications des ouvriers et associer définitivement le terme « luddiste » à l’idée de conservatisme passéiste.
La bourgeoisie intellectuelle, alliée aux industriels et aux scientifiques, développe et propage l’idée que le progrès technique amène mécaniquement le progrès social.
« Les concepts politiques de justice, équité, liberté, égalité et raison, qui étaient au cœur de la conception du gouvernement de l’époque des Lumières et des révolutions bourgeoises, cédèrent le pas à la notion mécaniste d’“amélioration sociale”. »
Une nouvelle façon de penser la technique s’impose, élaborée loin des lieux de travail, et balayant les premières critiques des ouvriers au nom d’un horizon radieux indiscutable (richesse, progrès social pour tous).
De son côté, le mouvement ouvrier se concentre sur la lutte des classes et délaisse le conflit autour des machines.

Fétichisation de la technique
Naît alors ce que Noble appelle la « fétichisation de la technique » : une vue abstraite portée par les élites bourgeoises et les cadres du mouvement ouvrier qui part du principe que le développement technologique est bon en soi. Ses conséquences concrètes et immédiates sont évacuées :
« Le développement technologique a fini par être perçu comme un phénomène autonome, indépendant de la politique et de la société, doué d’une destinée propre devant nécessairement se confondre avec la nôtre. »
L’idée a d’autant plus de force qu’une conjonction s’opère alors entre la science et l’industrie  : le terme « innovation » fait son apparition, fruit de la rencontre entre des scientifiques qui cherchent des marchés où développer leurs recherches et des industriels désireux de légitimer leurs choix technologiques et leur entreprise.

Le sursaut des années 1960
La révolte contre les machines entre alors en sommeil pour un bon bout de temps. Il faut attendre les années 1960 pour retrouver une vague de contestation des techniques « par la base », par les gens qui sont directement concernés.
L’automatisation et les machines programmables qui débarquent dans la métallurgie, l’automobile, l’industrie pétrolière, la chimie etc., suscitent de nouveau de fortes résistances.
Une fois de plus, les nouvelles machines menacent les anciennes règles de travail, les conditions de travail et la sécurité de l’emploi. Un peu partout dans le monde, peut-être aussi portés par un climat général de révolte et de remise en cause des institutions, les ouvriers entament des grèves et des sabotages.
A Detroit, sur un site de production de moteurs automobiles, le sabotage s’organise par roulement sur l’usine entière  : les ouvriers produisent délibérément des moteurs défectueux, jusqu’à ce que le taux de rebut de 75% provoque la fermeture de l’usine.

Les éphémères actions du Clodo
« Le véritable enjeu, c’est finalement de déterminer ce que nous autres travailleurs considérons comme un “progrès”. »
Ce tract écrit en 1971 des dockers en grève de San Francisco résume bien les revendications des mouvements de l’époque.
Mais ces révoltes ne donneront pas grand-chose. Syndicats et experts sont dépêchés par le patronat pour régler les conflits. En 1970, une loi en France est votée contre « toute personne instiguant, organisant ou participant délibérément à un acte de sabotage ».
En Scandinavie, des « accords sur la technologie » sont signés dans quelques entreprises, sans grand impact.
L’introduction des ordinateurs dans les années 1980 se fera sans grandes vagues. Noble cite tout de même quelques sabotages  : en France, il y aura les éphémères actions du Clodo (« Comité pour la liquidation ou le détournement des ordinateurs »), ou un sabotage mené à Toulouse en 1980 dans les centres informatiques de Philips Data Systems et Honeywell-Bull qui sont attaqués.
Un officiel déclarera à un magazine américain  : « Ils savaient exactement comment effacer les logiciels des disquettes, comment détruire les systèmes de saisie électronique. »
Mais ces actes sont isolés et sans suite. Comme nous le disait François Jarrige, historien des technocritiques, le mouvement luddiste est aujourd’hui au point mort.

« Demain sera meilleur qu’aujourd’hui… »
Pourtant, on ne peut pas dire que l’introduction de nouvelles technologies ne menace plus le travail et ses conditions.
Ubérisation du travail, digital labor et automatisation, dont différentes études prédisent qu’elle entraînera une destruction massive d’emplois dans les années à venir : des chercheurs ont ainsi estimé [PDF] que 47% des emplois américains seraient menacés, et les peu gauchistes économistes de Davos ont prédit, pour leur part, la disparition de 5 millions d’emplois dans le monde. Les Echos résumaient récemment : « Selon une étude, près d’un expert sur deux estime que l’essor de l’automatisation va détruire des emplois et augmenter les inégalités de revenus. »
Ou, comme le dit le « conseiller innovation » d’Hillary Clinton, Alec Ross, « Demain sera meilleur qu’aujourd’hui mais pas pour tout le monde. »
Alors que faire ? Noble propose des pistes de réflexion pour retrouver une pensée politique des techniques, où celles-ci sont évaluées non pas comme un bien en soi mais comme une série d’outils disjoints dont il faut regarder les conséquences au cas par cas.
Contre la « fétichisation » de la technique, il propose quelques critères pour refuser l’introduction de certaines technologies  :
si elles disqualifient les individus ou diminuent leur liberté et capacité de maîtrise sans qu’ils reçoivent des compensations manifestes ;
si leur viabilité technique et économique est ambiguë mais qu’elles posent de sérieux problèmes sociaux ;
si elles sont clairement viables techniquement et économiquement, mais également clairement destructrices pour la société dans son ensemble ;
ou si le patronat y voit de trop grands avantages…

Avant de le prendre pour un dangereux marxiste, notons que des scientifiques de haut vol proposent déjà de refuser certains développements techniques.
Ainsi, Stephen Hawking (qui a déjà mis en garde contre les risques de l’intelligence artificielle pour l’humanité), mais aussi Noam Chomsky, Elon Musk et bien d’autres ont déjà appelé à un moratoire sur le développement des robots tueurs, par exemple.
Ensuite, Noble appelle à élaborer les alternatives techniques, sans perdre de vue un changement social qui ne soit pas seulement technologique.
« La politique étant l’art des possibles, et la technologie étant politique, alors cette dernière devrait être à son tour ouverte aux possibles. »
Surtout, ce qui est plus que jamais d’actualité, c’est cette phrase : « Quand on vous dit progrès, demandez-vous  : “progrès pour qui  ?” »

Claire Richard
Rue 89, 4 juin 2016
Débat "Robots et travail. Le progrès sans le peuple ?" avec Célia Izoard
Le samedi 11 mars 2017    Toulouse (31)
Rencontre avec Celia Izoard, traductrice de "Le progrès sans le peuple" de David Noble
Le samedi 25 juin 2016    Lautrec (81)
Réalisation : William Dodé