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Les Migrants de Calais
Enquête sur la vie en transit
Cet ouvrage a reçu le prix de l’écrit social 2018 décerné par l’ARIFTS (Association Régionale pour l’Institut de Formation en Travail Social des Pays de la Loire).
Parution : 21/10/2016
ISBN : 9782748902990
Format papier : 216 pages (12 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €

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« Au-delà de la condition de migrant, ce que ces hommes et ces femmes nous donnent la charge de penser, c’est tout à la fois la difficulté de vivre dans un lieu qu’on n’a pas choisi et qui est (devenu) invivable, la responsabilité des États européens dans la stratification de la mobilité mondiale aussi bien que dans les conflits mondiaux, la légitimité du rapport d’appropriation à un territoire “national”, la question de savoir où aller lorsqu’on ne peut pas rester là où l’on est, et qui choisit et décide du lieu où l’on peut aller. Au fond, les migrants de Calais sont pris dans un étau qui les prive doublement de choix : ils n’ont pas choisi de naître et de grandir dans leur pays d’origine et, une fois parvenus à Calais, on leur signifie qu’ils ne peuvent pas non plus choisir un nouveau lieu de vie. Que signifie alors cette vie en transit ? Peut-on vivre sans chez-soi dans un lieu comme la “jungle” ? Que vivent et que veulent ces hommes et ces femmes réfugiés en pareils lieux ? Pourquoi la France condamne-t-elle les migrants illégaux à se replier dans ces espaces ? Quelle alternative peut-on raisonnablement envisager ? »

Indissociablement enquête sociologique et philosophique, ce livre explore la condition de migrant, d’abord au travers de leur point de vue, ensuite par une analyse du vocabulaire dans lequel on les enferme, on les regarde et par lequel ils se racontent. Mais on voit aussi ce que leur condition nous dit de la politique d’accueil et d’asile de l’État français, des liens contradictoires entre démocratie et politique d’immigration, de la façon dont la France ne représente plus un « bien » pour les immigrés en quête d’asile, en dépit de sa longue tradition de défense des libertés et des droits humains.

Sophie Djigo

Enseignante dans le Nord-Pas-de-Calais, Sophie Djigo travaille sur des questions de philosophie morale, d’éthique et d’esthétique. Elle est notamment l’auteure de La Raison vivante (2013) et L’Éthique du gangster au cinéma (2016).

Les livres de Sophie Djigo chez Agone

Dossier de presse
Emilia Da Lage
EspacesTemps.net, 14 juin 2017
Elodie Maurot
La Croix, 30/12/16
Marie Darieussecq
Le Monde, 01/12/16
En finir avec l’hospitalité… ou pas.
Les migrants de Calais porte bien son titre. Il n’y est pas question d’ouvrir une réflexion générale sur « une condition de migrant » universelle, mais bien de saisir la singularité de ce que « migrant de Calais » implique comme expérience du monde, comme type de questionnements et surtout sur quels types de problèmes, au sens philosophique, cette condition nous oblige à réfléchir. C’est là le grand mérite du travail de Sophie Djigo, que de ne pas faire disparaître les singularités sous la puissance des paradigmes, tout en montrant comment, à partir d’enquête situées, à partir de ces singularités de situations et d’expériences, il est possible d’ouvrir des questionnements généraux.

En quoi cette situation est-elle singulière ? D’abord, bien sûr, par son positionnement géographique. Calais, ville frontalière, n’en finit pas de régler ses comptes avec l’Angleterre. Son paysage est marqué par le passage-tunnel, ferry, port… campements ; son économie dépendante des flux et des différentiels de taxes et autres franchises frontalières, du tourisme, y comprise, lors des années 2015-2016, du tourisme humanitaire. L’histoire du campement est d’ailleurs étroitement liée à l’histoire économique de Calais : la grève de la compagnie FerryLink, au début de l’été 2015, a, par exemple, fourni aux migrants des occasions de se glisser dans les camions bloqués – les images de migrants partant « à l’assaut de l’Angleterre », pour reprendre les titres de la presse anglaise, ont généré en retour un intérêt médiatique et militant des Anglais pour la situation du camp. Mais ce qui retient surtout l’attention de Sophie Djigo, c’est le désir, partagé par une partie – extrêmement visible – des habitants de Calais et des autorités publiques, de voir partir les migrants et, par les migrants eux-mêmes, de quitter la ville. À ce désir de départ s’oppose la fermeture de la frontière, la machine administrative européenne à produire de l’illégalité, qui oblige les uns et les autres à cohabiter dans des conditions épouvantables. L’enquête de Sophie Djigo se concentre sur les réflexions qui se forgent dans les épreuves subies par les migrants à Calais. Celles d’une vie en transit, marquée par le fait d’être indésirable. Privés de nombreux droits, contraints à habiter la « Jungle », les migrants que nous rencontrons dans le livre nous conduisent à nous poser des questions tant politiques qu’éthiques. Sophie Djigo s’appuie pour cela sur une enquête de terrain et une méthode d’écriture qui entend rendre audible ces voix subalternes. Cette écriture oblige au décentrement. Nous sommes ainsi guidés dans la « Jungle » par plusieurs exilés, et c’est à partir des conversations entretenues avec eux que Sophie Djigo construit les questionnements qui sous-tendent le livre. Les migrants de Calais construit donc des communs possibles à partir de ces questionnements partagés : nous sommes conduits à nous poser les mêmes questions que ces exilés. Comment habiter ce lieu, pourquoi se nomme-t-il de cette manière ? Comment se fait-il que notre État de droit, patrie des Droits de l’Homme, organise des zones de non-droit, des zones d’obscurité hors des « lumières de la République », dans lesquelles les traitements dégradants, la violence – y compris policière – restent impunis ? Comment faire entendre les voix de ceux qui y transitent, comment rendre habitables ces espaces de transits, nouvelles frontières, épaisses et sans statuts, de l’Europe contemporaine ?

L’ouvrage porte une attention particulière aux mots et aux métaphores qui nous permettent d’imaginer le monde : que signifie le succès de « la Jungle » pour désigner les campements du Nord, qu’a-t-on à gagner, ou en l’occurrence à perdre, à utiliser la métaphore de l’hospitalité ou de l’hôtellerie pour désigner et penser, voire évaluer, des politiques publiques d’asile ? Cette médiation du langage et l’usage de la métaphore constituent la clé de lecture du livre, et recadrent les questions soulevées par les exilés dans la démarche philosophique de l’auteur.
Métaphores vives.

La difficulté de s’accorder sur les mots de l’exil particulier vécu dans les campements du Nord signale la singularité de cette expérience. Première difficulté et source de débat, tant dans le champ académique que parmi les bénévoles et les militants : la désignation des lieux de transit – camp, campement, bidonville, aucun de ces mots ne semble adéquat pour décrire Calais, d’où le recours à des mots inventés sur place, en l’occurrence « Jungle », prononcée à l’anglaise, « Djeungle » et dont l’emploi est, pour Sophie Djigo, hautement métaphorique. Paul Ricoeur dans la Métaphore vive montre le pouvoir particulier de la métaphore : celui de la redescription de la réalité par l’invitation du presque, de l’écart, qui autorise le déploiement de l’imagination et de la recréation. Chez Ricoeur, la métaphore est le processus rhétorique par lequel le discours libère le pouvoir, que certaines fictions comportent, de redécrire la réalité. Le pouvoir de la métaphore n’est pas restreint à la fiction, il est également au cœur des discours militants, médiatiques ou académiques.

La première métaphore analysée est donc celle de la « jungle » pour redécrire le bidonville de Calais. Le chapitre est intitulé « Au cœur des ténèbres » et l’analyse est, de fait, marquée par le travail d’Edward Saïd et sa critique de l’œuvre de Conrad dans Culture et Impérialisme. Sophie Djigo veut pointer les conséquences de la réactivation de l’imaginaire colonial, dont le terme est investi. Il ne s’agit pas tant de dénoncer une continuité de pratiques et de violence entre la période coloniale et la période contemporaine, mais plutôt de montrer que les violences qui se déploient à Calais ne sont pas sans parenté avec les violences coloniales. Outre le poids des responsabilités historiques et présentes – pointées par les migrants – des pays européens dans les désordres du monde, Sophie Djigo retient les analyses de Simone Weil – il aurait été également possible de citer Aimé Césaire – sur leurs conséquences : les violences commises, la privation de droit et de protection des migrants de Calais, « ensauvage » non les migrants, mais une partie du voisinage du camp, ainsi que les pouvoirs publics qui conduisent et administrent cette politique. Sophie Djigo rapporte les nombreux cas – soit constatés directement par l’auteur, rapportés par les migrants, les associations de soin ou la presse – de violence exercée sur les migrants, absolument impensables envers d’autres catégories de personnes.

Il aurait été aussi important de souligner comment, en retour, ces violences ont fédéré un large front du refus et suscité des engagements tout à fait inédits. Sophie Djigo note d’ailleurs le rôle essentiel des associations, des bénévoles qui ont su construire une « éthique du transit » avec les migrants. En partant de l’usage du mot « Djeungle » par les associations, il aurait été possible de voir toute l’instabilité de la métaphore de la jungle : détachée cette fois de son imaginaire colonial, retournée, elle offre une alternative à bidonville, fait des migrants des héros, rend désirable un espace construit comme lieu de possible et d’invention de formes de justice et de vivre ensemble ; l’extériorité y gagne en potentiel de critique d’un monde dénaturé. Si l’attention portée à l’usage métaphorique des mots permet de prendre en considération leur consistance historique et sociale, le risque est de figer la métaphore là où celle-ci reste pourtant toujours « vive » (Ricoeur 1997), c’est-à-dire à envisager dans les pratiques discursives et dont le sens ne saurait être arrêté.
L’éthique du transit : renouveler les formes et les dispositifs de l’accueil.

L’éthique du transit, que l’ouvrage décrit dans un second temps, est marquée par le faire ensemble : réparer, assembler, embellir, coopérer pour rendre à peu près vivable cet espace de relégation. Dans le dénuement total, coopérer est une nécessité vitale, et les migrants et leurs soutiens inventent localement un art de l’improvisation qui est aussi une éthique de la coopération, base anthropologique de notre humanité, pour reprendre Richard Sennett (2014). Cette obligation à coopérer conduit également à la constitution de micro-communautés locales, organisées principalement autour d’une langue commune, mais également par un processus de « reconnaissance ». Ce resserrement autour d’une communauté, y compris de circonstance, est décrit par Smain Laacher (2010) comme inhérent à la situation d’exil. Cette situation partagée favoriserait, pour Laacher, ce que Jan Patočka, dans sa réflexion sur l’histoire, nomme « la solidarité des ébranlés ». Jan Patočka place au cœur de sa philosophie la question du mouvement : partir, devoir rompre avec la possibilité même de la routine et de la quotidienneté peut fonder un « ébranlement », ouvrant un rapport problématique au monde. Ceux dont le quotidien a été ébranlé se sont mis en mouvement et, eux-mêmes « ébranlés » dans l’exil, se battent pour réinventer des mondes communs locaux, fragiles et transitoires, labiles face à leur impossible institution. Le campement de Calais serait l’un de ces espaces, ce qui le fait tenir est pour Sophie Djigo le partage de valeurs qu’elle qualifie de véritablement « universelles », celles qui se manifestent dans le respect de la vulnérabilité de l’autre et permettent à chacun, quelle que soit sa culture, sa langue ou sa religion de distinguer le bien du mal et de maintenir sa dignité : ne pas voler, ne pas entrer dans une tente occupée, faire de la place à celui qui arrive, ne pas commettre de violence, etc… Tout cela nous entraîne loin du monde animal et de la loi du plus fort sous-entendue par le mot « jungle », mais bien au cœur d’une communauté humaine qui aspire à être reconnue. C’est ce que marque le combat des exilés kurdes iraniens, rapporté par Sophie Djigo, qui ont décidé de se coudre la bouche pour protester contre la destruction de la zone Nord de la « jungle », et qui entendent ainsi témoigner de la violence du déni de reconnaissance qui leur est fait. Pour Sophie Djigo, cette éthique de la vie en transit prime, dans la vie du camp, sur les violences, les rapports de pouvoir et les conflits dont le camp est le théâtre. Il aurait été utile de rappeler que tous les exilés du campement de Calais n’étaient pas soumis aux mêmes violences, certains parvenaient à sortir de l’anonymat et à gagner protection, d’autres au contraire ont subi les pires violences, sociales, physiques, psychologiques et politiques.

La solution envisagée par Sophie Djigo pour sortir de l’indignité des conditions faites aux migrants en transit est l’instauration de zones ouvertes de franchises, sur le modèle des cités franches, et d’un statut de migrant en transit. Cette solution prend acte, en quelque sorte, de l’impossibilité d’instaurer des mondes communs à l’échelle nationale ou « supra ». La zone de franchise n’obligerait pas l’ État à faire ce qu’il ne peut pas : pratiquer l’hospitalité, ou se transformer en hôtelier. En s’appuyant sur le travail de Magali Bessonne et Mireille Rosello, Sophie Djigo déconstruit l’usage de la métaphore de l’hospitalité, et particulièrement la manière dont Derrida l’a formulée, pour « redécrire » la politique d’asile. Cette métaphore lui apparaît improductive car elle charrie avec elle l’idée de la nation comme une maison, projection élargie de la demeure individuelle, et fait du migrant un « invité ». En revisitant l’usage colonial de l’hospitalité, Mireille Rosello montre la partition des places que la relation d’hospitalité dessine entre accueillant et accueilli, entre celui qui agit – l’accueillant – et celui qui subit – l’accueilli.

Sophie Djigo pointe donc une fois encore les usages métaphoriques problématiques et, à la métaphore, elle préfère les modèles. C’est à partir de celui de la franchise qu’elle esquisse sa solution. La création de lieux de franchises, assortie d’un statut de « migrant en transit » serait une manière de prendre acte de la transformation des frontières et de leur dissémination, de l’obligation faite à de nombreux exilés non de traverser, mais d’habiter la frontière de manière temporaire ; le lieu franc serait une façon de rendre habitable de manière temporaire cette frontière, de la constituer en refuge. Mais la franchise revient également à prendre acte de la création d’espaces particuliers et dérégulés, hors du droit et de la vie commune.

La franchise pour le transit des migrants offre un contre-point aux trouées du territoire organisées « depuis le haut » par les entreprises mondialisées – qui se soustraient de cette manière aux obligations locales (Sassen 2009) –, mais elle participe du même mouvement. Il faut donc aller au bout du raisonnement pour voir que si la proposition offre certes « un espace d’imagination aux juristes », elle est aussi une forme de renoncement à voir se créer, au-delà « du droit de passage », un droit de vivre ensemble temporairement. Le risque est également là de voir les franchises se transformer en ghettos, en espaces de relégation davantage qu’en refuges (Agier 2013). Enfin, en quoi ces lieux de franchise seraient-ils nécessaires, si le statut de réfugié en transit était reconnu, et si les personnes étaient effectivement protégées et accompagnées lors de leurs voyages multiples entre les différentes destinations européennes ?

Par ailleurs, comme le souligne Anne Gotman (2001-2011), il est possible de tracer la manière dont l’hospitalité contamine ou travaille le droit et d’en faire non un usage métaphorique, mais heuristique, afin d’analyser ce même droit. De plus, réduire tous les usages du mot « hospitalité » à un usage métaphorique fait fi du travail de conceptualisation qui a permis d’arracher l’hospitalité à son ancrage dans le monde de l’éthique pour en penser l’intérêt public. Cet arrachement produit un déplacement de sens – comme le montre, pour la sociologie urbaine, le travail d’Isaac Joseph par exemple – qui oblige à penser les multiples effets de seuil entre le monde privé du domicile et l’espace public.

Anne Gotman montre l’importance à accorder non seulement aux concepts et aux mots, mais également aux conditions de leur usage. La métaphore hospitalière apparaît alors plus ambiguë : elle peut être utilisée pour réclamer plus de réouverture et d’élargissement du droit, signalant des formes de fermeture des dispositifs d’accueil, mais elle peut également venir jouer en faveur de l’accueillant en légitimant une dissymétrie de la relation entre accueilli et accueillant, dissymétrie constitutive de la relation d’hospitalité. Cette tension est évidente dans le débat public français, dans lequel le devoir d’hospitalité est mis en avant tant par les militants pour lutter contre le délit de solidarité, soutien des formes de désobéissance civile, et par les partis xénophobes qui rabattent patrie-nation et maison en scandant « On est chez nous ».

L’hospitalité apparaît féconde lorsqu’elle déborde le droit, comme sont en train de le prouver les réseaux de l’hospitalité privée qui se rendent visibles comme contre-pouvoir, et entendent jouer un rôle politique en mettant en échec, parfois sous la modalité de la désobéissance civile, des législations jugées contraires au maintien de la dignité des personnes « en transit ».[1]

C’est également le positionnement de Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère (2017), qui reprennent l’ambition kantienne d’arracher l’hospitalité à ses considérations éthiques pour la fonder en raison, et font de l’hôpital et de la capacité collective d’instituer des formes impersonnelles d’hospitalité la matrice d’une politique réaliste de l’hospitalité contemporaine. Pour cela il faut se détacher d’une lecture compassionnelle ou contractuelle de l’hospitalité, pour l’envisager comme « care » (Brugère 2011) (Tronto 2013). Cette politique est déjà à l’œuvre dans les réseaux militants dont les actions s’inscrivent dans une éthique du care – du souci de soi, des autres et du monde – qui déborde le cadre de la nation. Loin d’être les pratiques de « héros » anonymes, elles constituent une infrapolitique cosmopolite et locale qui pourrait, pour Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère, constituer la base active de la revivification d’une République – qui s’est peu à peu enfermée dans un bureaucratisme étroit – et d’une démocratie engluée.
De la philosophie de terrain.

Dans La fin de l’hospitalité, Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc contestent aux sciences sociales le « monopole du terrain » et s’appuient sur Michel Foucault pour légitimer une pratique du terrain en philosophie. Mais ces deux ouvrages, qui revendiquent la philosophie « de terrain », déploient deux rapports différents au terrain.

L’enquête de Sophie Djigo est une investigation philosophique qui donne une place importante aux voix des exilés, fondée sur la connaissance d’un terrain limité : les campements du Nord. La réflexion se déploie à partir de propos précis rapportés « du terrain », avec lesquels se nouent les questionnements des migrants rencontrés, longuement interviewés et accompagnés. Ce sont eux qui nous « guident » dans ces campements, le livre ménageant l’espace d’une réflexion partagée sur la vie en transit.

Chez Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, il s’agit d’un tout autre rapport au terrain qui se dessine. D’ailleurs, il apparaît tout à fait contestable de parler de « terrain », tant les camps et campements apparaissent davantage dans leur travail comme le lieu d’une expérience personnelle des chercheurs, mais peu comme des terrains d’enquête. Ce sont les chercheurs, cette fois, que nous suivons de Berlin à Calais, de Grande-Synthe à Idoméni. Privilégier l’expérience de la visite au travail d’ethnographie des lieux les conduit à accumuler les imprécisions : le camp de Grande-Synthe n’a pas été financé par Médecins du Monde, comme ils l’écrivent, mais par Médecins sans Frontières, et les covoiturages qui étaient annoncés, jusqu’au départ d’Utopia 56[2], à l’entrée du camp l’étaient surtout à destination des bénévoles – dont les nombreux Bretons – davantage qu’aux exilés… cela peut paraître anecdotique, pourtant il s’agit là d’une élémentaire précaution de vérification. Ce sont donc surtout des impressions de ces lieux traversés qui irriguent le livre, la réflexion et l’écriture.

Ces deux rapports au « terrain » entraînent deux formes différentes d’écriture, qui dessinent également en creux deux philosophies. Dans le livre de Sophie Djigo, la question centrale est celle de la reconnaissance de la voix des exilés et la possibilité – revendiquée par ceux qu’elle a interviewés – de les entendre comme sujets politiques et acteurs de leurs trajectoires. Face au refus et à la difficulté de les entendre, Sophie Djigo, qui cite Gayatri Spivak, Edward Saïd ou Mireille Rosello, ouvre son écriture aux questionnements des exilés rencontrés et s’efforce de nous les faire entendre ; elle cite l’intégralité des associations et acteurs des terrains rencontrés dans le cours de son enquête sur le transit. Les ressources théoriques de Sophie Djigo sont avant tout post-coloniales, et elle partage avec elles l’idée de l’importance du discours comme lieu de construction du monde. L’épaisseur des relations sociales, l’imprévisibilité des situations finissent par s’évanouir dans l’analyse des métaphores, comme si finalement ce qui importait se déroulait ailleurs : dans les métaphores et les discours. In fine, Sophie Djigo renonce à reconnaître la possibilité du commun, dont pourtant son enquête est une belle illustration, faute de penser ce qui pourtant apparaît si central dans les camps et campements et qui semble une des pratiques de son écriture : l’expérience de la traduction permanente.

Chez Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, l’expérience physique des lieux, davantage que l’épreuve d’un terrain, irrigue une écriture de l’urgence, une écriture presque physique qui emmène le lecteur dans l’inquiétude devant l’organisation d’un nouvel « archipel carcéral ». Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc nous invitent à assister à leurs visites des lieux, voire à leurs exploits – réussir à franchir les barrages policiers sans accréditation, lors de la destruction du camp de Calais, ou encore s’introduire par la ruse dans un centre d’accueil en Allemagne par exemple. Le passage de lieux en lieux fait apparaître une « big picture » que le recours à un appareillage conceptuel, posé dès l’introduction, permet de penser ensemble, au risque d’aplanir la rugosité propre « aux terrains » sous le poids des concepts, voire à leur faire la violence de l’inexactitude. Loin de conduire à un décentrement, La fin de l’hospitalité recentre la réflexion sur la façon dont « nous », citoyens européens, devons ou pouvons réagir devant la vulnérabilité de ces « demandeurs de refuge », une vulnérabilité qui nous renvoie à la nôtre propre et fonde, à cette condition, la possibilité d’un rapport en humanité. L’apport « du terrain » ne réside pas dans le développement philosophique déployé, qui doit davantage à un examen du concept d’hospitalité travaillé, de manière d’ailleurs féconde, par les philosophies du care – un travail revendiqué comme normatif, qui contribue à réduire l’hétérogénéité des pratiques pour faire advenir un modèle d’hospitalité désirable. C’est le cas quand les chercheurs uniformisent les pratiques multiples et organisées selon des principes et des modalités très différents par les collectifs associatifs et militants. Il y a finalement peu à voir entre les dispositifs qui héroïsent les accueillants[3] ou renvoient à une version de l’hospitalité critiquée par l’ouvrage – et théorisée par Derrida –, qui fait de l’hospitalité un attribut du sujet, les formes paternalistes d’hospitalité pratiquées par certaines congrégations religieuses ou celles imaginées par les collectifs militants qui s’inscrivent dans la perspective défendue par les auteurs : ce sont mille manières, parfois antagonistes et conflictuelles, que l’enquête aurait pu révéler et sur lesquelles elle pouvait s’appuyer. L’apport du « terrain » réside dans « l’ébranlement » des chercheurs, qui ont éprouvé les lieux et en ont tiré une expérience sensible suffisante pour en saisir l’importance et déclencher la nécessité de l’enquête philosophique engagée.

Ces deux usages distincts du « terrain » en philosophie sont liés à des conceptions bien différentes de la possibilité de penser le singulier et l’universel, certes, mais, plus largement, ces deux ouvrages nous invitent à reprendre la longue réflexion sur le langage et son imbrication dans nos expériences du monde, afin de tisser des voies originales qui permettent de tenir compte des singularités et de l’instabilité du réel sans renoncer à faire monde commun.

[1] Voir les réseaux CALM, RAIL, et la multiplication des réseaux d’hébergeurs locaux qui se signalent par un sticker sur la porte, un profil facebook et qui manifestent de la solidarité lors des procès des militants inculpés pour aide au séjour d’étrangers en situation irrégulière.

[2] Association fondée par un collectif d’habitants de Bretagne, partie prenante du festival des Vieilles Charrues, qui a géré le déménagement du camp avec MSF, ainsi que les premiers mois de son existence, jusqu’à l’accord entre la ville de Grande-Synthe et l’État et la désignation de l’AFEJI comme association gestionnaire du camp.

[3] Voir par exemple : http://www.refugeehero.com/fr/
Emilia Da Lage
EspacesTemps.net, 14 juin 2017
« Les Migrants de Calais – Enquête sur la vie en transit » – Une interview de Sophie Djigo
A l’occasion de la parution de son livre « Les Migrants de Calais – Enquête sur la vie en transit », paru aux éditions Agone, Sophie Djigo, chercheur et enseignante en philosophie, a accepté de répondre à nos questions. Nous l’en remercions vivement et espérons contribuer à la diffusion d’un ouvrage qui est essentiel pour une compréhension approfondie de la question des migrants aujourd’hui, et qui a aussi le grand mérite de formuler des solutions respectueuses du droit et de la dignité de la personne.

Chronique de Palestine : Sophie Djigo, pouvez-vous en quelques lignes vous présenter ?

Sophie Djigo : Je suis philosophe et j’enseigne la philosophie au lycée Baudelaire de Roubaix. Je mène mes recherches au laboratoire Savoirs, texte et Langage à Villeneuve d’Ascq.
Mes recherches portent en premier lieu sur des questions éthiques, mais aussi sociales et politiques avec ce nouveau livre.

CP : Quelle est l’histoire du livre « Les Migrants de Calais » ? Du moment où l’idée vous en est venue jusqu’au moment de sa parution ?

S. Djigo : J’ai enseigné à Saint-Omer dans le Pas-de-Calais pendant sept ans. Chaque matin, je prenais la ligne de TER Lille-Calais pour aller au lycée et depuis 2014, je voyais de plus en de migrants à bord des trains. Au bout d’un moment, on a commencé à discuter, à évoquer leurs conditions de vie. Puis, je me suis dit qu’il fallait recueillir cette parole, mais je ne voulais pas faire un livre de « témoignages ». C’est une perspective que je récuse, parce qu’elle place les migrants dans une posture passive, celle du sujet procédant par introspection pour raconter son vécu, explorer ses émotions et exprimer sa subjectivité. Ce n’était pas cela qui m’intéressait, mais plutôt de collecter leur expertise. Je voulais partir de leur propre analyse de la situation pour comprendre ces « jungles », l’existence de et dans ces campements.

En outre, comme tout le monde, je lisais la presse et j’étais abreuvée par les articles de La voix du Nord ou autres, qui au lieu de produire un éclairage sur la situation à Calais et dans la région, faisaient naître de plus en plus de perplexités. J’étais pressée de questions que je ne parvenais pas à résoudre : pourquoi appeler ces lieux des « jungles » ? Malgré les quelques rixes, largement mises en spectacle par certains médias, par quel miracle ces centaines, voire ces milliers de personnes, qui ne se connaissent ni d’Adam ni d’Eve, qui ne parlent pas la même langue, n’ont pas la même culture, réussissent-ils à vivre ensemble dans ces lieux dont les conditions de vie sont extrêmes ? Comment cela se fait-il que « ça tienne » et qu’il n’y ait pas plus de tensions et de violences ? Comment l’Etat français accepte-t-il et crée-t-il ces enclaves, qui sont de véritables no man’s land légaux, juridiques et sociaux, sur le territoire de la République ?

En septembre 2015, j’ai donc décidé d’enregistrer mes entretiens avec les migrants et d’aller plusieurs fois par semaine dans les campements, essentiellement à Calais et Norrent-Fontes.

Il fallait nouer des contacts, tisser des liens pour que la conversation en vienne à un certain niveau d’analyse et avec une centaine d’entretiens menés entre octobre et mars 2016, j’ai eu le matériau nécessaire pour faire le livre. Je tiens beaucoup à la méthode de l’enquête en philosophie, celle qui a été théorisée par toute une tradition philosophique très riche, comme le pragmatisme américain (de grands penseurs comme John Dewey).

Enquêter, c’est partir d’une situation obscure, indéterminée, source de perplexité. L’expérience du réel, qui nécessite de s’adapter à ce que l’on veut tenter de comprendre, d’accueillir ce qui advient, vise à produire une clarification à la fois des faits et de la manière dont nous en parlons, dont nous les représentons.

J’ai écrit mes précédents livres dans une durée plus « universitaire », en prenant mon temps. Au contraire, j’ai écrit ce livre-ci dans une réelle urgence, habitée par la nécessité d’écrire et de publier. J’ai totalement assumé la part d’inachèvement du livre, rajoutant quelques notes de bas de page au fil de l’actualité jusqu’à quelques heures avant que le manuscrit ne parte aux presses. Il y a des sujets sur lesquels la philosophie ne peut s’écrire sub specie aeternitatis ; qui exigent une écriture non systématique, l’expression d’une réflexion provisoire sur l’actualité et non l’élaboration d’une doctrine figée dans le marbre.

Entre le début de ce travail et sa publication, les « jungles » ont progressivement été démantelées et les « migrants de Calais » dispersés, à nouveau invisibilisés. Est-ce que cela signifie que le livre est (déjà) périmé ? Malheureusement, je ne crois pas et je pense que ce travail nous permet de mieux comprendre les ressorts de cette politique d’invisibilisation qui n’a rien d’original ni de nouveau, et pourquoi elle est vouée à l’échec.

CP : En quoi le qualificatif de « migrants », pour toutes les personnes regroupées dans les camps sauvages autour de la région de Calais, est-il selon vous plus adapté que celui de « réfugiés » ?

S. Djigo : Le problème vient justement du fait que ces personnes ne sont pas des réfugiés. « Réfugié », c’est un statut juridique : cela signifie que vous avez fait une demande d’asile auprès de l’OFPRA et qu’elle a été acceptée. Toute la difficulté, c’est que ces migrants ne souhaitent pas demander l’asile en France, puisqu’ils veulent rejoindre l’Angleterre. Or, la République française ne prévoit rien pour ces personnes ; elles sont réduites à commettre, du simple fait de leur présence sur le territoire national, un délit administratif, celui du séjour irrégulier. Être sans statut, c’est être privé de tous ses droits, de la protection du droit, y compris des droits de l’homme. Être humain, ce n’est pas un statut ; et on voit bien que pour revendiquer ne serait-ce que les « droits de l’homme », il faut au préalable être reconnu en tant que sujet de droit, donc on en revient toujours à la question du statut. Il faut rentrer dans une catégorie administrative ou juridique pour exister dans l’espace public et dans celui du droit ; faute de quoi, vous êtes littéralement sans protection, dans une grande vulnérabilité.

Face à des migrants sans défense, certains policiers et certains civils se livrent à de très grandes violences, parce qu’ils ont le sentiment de pouvoir le faire en toute impunité. Et effectivement, comment ces individus clandestins, sans identité, qui vont jusqu’à limer leurs empreintes digitales, pourraient se saisir de l’instrument juridique contre la force publique (ses abus) ou contre les violences de civils qui sont, eux, des citoyens nationaux ?

CP : Vous mettez en évidence, dans votre livre, que le traitement infligé aux migrants révèle une absence de recouvrement entre « la loi » et « le territoire ». Pouvez revenir sur cette idée, si lourde d’implications ?

S. Djigo : La République s’est constituée à travers la double forme de l’Etat de droit et de l’Etat-nation. Cela suppose que les droits de chaque individu soient garantis sur le territoire national. D’où la tension entre les citoyens, forcément des nationaux, dont l’Etat protège les droits, et les résidents étrangers, qui se retrouvent sur cet espace national sans pouvoir bénéficier des mêmes droits. Dans le cas des migrants clandestins, la situation est encore plus complexe : en adoptant une politique d’immigration clandestine zéro et une politique peu généreuse en matière d’asile, l’Etat français transforme ces migrants en clandestins ; et en ne prévoyant aucune politique publique d’accueil, l’Etat crée lui-même des enclaves d’illégalité où vivent, au moins provisoirement, ces migrants illégaux.

Cela signifie que la loi n’est pas la même pour tous sur le territoire français, il y a ce que l’on pourrait nommer des frontières juridiques et légales à même l’espace de la nation. Et en plus, c’est l’Etat lui-même qui fait advenir de véritables lieux de non-droit, comme le sont ces « jungles » : elles surgissent de la tension entre une politique nationale hostile à l’immigration et l’état de fait des migrations. Les migrants qui sont parvenus sur le sol français sont bien souvent inexpulsables, au moins provisoirement, et l’Etat est conduit à tolérer leur présence. Le fait que cette tolérance ne s’accompagne ni d’une véritable politique d’accueil ni d’un cadre juridique conduit à créer des marges extralégales de la République.

Exclus du cadre républicain, les migrants ne peuvent donc avoir accès aux structures civiques de l’Etat. Ils n’existent pas en tant que sujets politiques et juridiques.

CP : Vous avancez une idée très séduisante pour tenter de remédier aux conditions de vie et traitements imposés aux migrants, qui est celle de « zones franches ». Pouvez-vous nous préciser cette notion ?

S. Djigo : Il s’agit plutôt de « lieux de franchise » pour reprendre l’expression qui désignait, au Moyen-Age, des endroits, institutions, quartiers ou villes bénéficiant d’une certaine autonomie par rapport au pouvoir central. Dans notre contexte contemporain, l’idée de ces lieux de franchise est issue de la tension, accrue par le processus administratif de décentralisation, entre les politiques de l’Etat et les politiques territoriales. Une franchise consisterait, pour certaines municipalités, à avoir le droit de se soustraire en partie à la souveraineté nationale en pratiquant des politiques locales autonomes. C’est ainsi que le quartier du Faubourg Saint- Antoine à Paris autorisait le travail des ouvriers qui n’avaient pas encore de maîtrise, ou que les ambassades accueillaient des personnes ayant commis une infraction, devenues « hors-la-loi ». Ces lieux remettent en question les normes du droit national et la rigidité de la loi : il arrive que le respect d’une loi générale contredise la justice dans certains cas particuliers.

On peut ainsi se dire que le traitement des migrants, leur invisibilisation, la politique de dissuasion à leur égard est moralement discutable et que leur délit (avoir franchi illégalement la frontière) n’en fait pas des criminels. C’est d’ailleurs par humanité et pour des raisons morales que des maires de diverses obédiences politiques comme Damien Carême à Grande-Synthe (EELV) ou Jean-Pierre Bataille à Steenvoorde (LR) justifient leur accueil des migrants sur des terrains communaux. Envisager des lieux de franchise ne ferait que reconnaître et donner une légitimité à une situation qui existe déjà dans les pratiques et éviterait la contradiction et la lutte permanente entre autorités municipales et autorités préfectorales. Ce n’est donc pas une proposition utopique ni une suggestion coûteuse.

On m’objecte parfois que cela est irréalisable au regard du droit ou de la réalité économique. Mais en réalité, on le fait déjà : d’abord, je remarque que la République a su faire preuve d’une très grande créativité en matière de droit de séjour des migrants, lorsqu’on est allé chercher des travailleurs maghrébins dans les années soixante pour les installer dans des bidonvilles et des cités de transit à proximité des chantiers. L’Etat n’a alors eu aucun mal à concevoir des titres de séjour provisoires. L’idée était bien de créer un statut juridique afin de fournir une main d’œuvre éphémère, totalement contrôlable, que l’on pourrait faire venir au gré des besoins des entreprises tout en les dissuadant de rester – dissuasion fondée en grande partie sur le logement. Difficile en effet de faire venir sa famille pour vivre dans un bidonville ou d’avoir le désir de s’y installer. Pourquoi ne peut-on faire preuve de la même créativité, cette fois-ci en faveur des migrants en transit ?

Il ne faut pas oublier que si ces milliers de personnes sont bloqués à la frontière, c’est à cause de l’échec et des contradictions internes en matière de sécurisation des frontières de l’Union Européenne. Tant que la France et l’Angleterre n’auront pas clarifié les termes de leur accord remis en question, semble-t-il, par le Brexit, les migrants tenteront le passage. On pourrait ajouter qu’il est certainement illusoire de vouloir à ce point contrôler les flux migratoires et que des individus qui fuient les conflits que l’on connaît en Syrie, au Soudan, en Irak, qui n’ont littéralement plus rien à perdre, continueront leur périple à destination de l’Angleterre au péril de leur vie. Si donc la politique nationale de sécurisation des frontières échoue, que fait-on « en attendant » avec ces milliers de personnes qui sont de facto sur le sol français ? Il faut bien imaginer des solutions, même provisoires.

Sur le plan économique, la « jungle » de Calais a fait la preuve de sa viabilité en tant que micro-société avec son marché, sa clientèle et ses entreprises. Au point d’ailleurs que certains discours fascisants expriment leur indignation que ces commerces illégaux ne payent pas de taxes…Là encore, nous sommes capables d’être souples et inventifs en matière de législation économique, comme le montrent les zones franches, qui reposent sur le principe de l’exonération de certaines taxes. On pourrait parfaitement imaginer qu’un espace comme celui de la « jungle » de Calais, désormais entièrement détruite, eut pu donner lieu à une telle « franchise » juridique et économique, donnant à ses habitants la possibilité de sortir de l’illégalité, d’être protégés par un statut, de sortir du campement sans y être confinés, de travailler et de construire pour chacun une solution individualisée à moyen terme. Ce que ne font pas les CAO, qui relèvent d’un contrôle des populations et qui n’ont d’autre vocation que de confiner les migrants et de les conduire face à l’alternative tranchée : demander l’asile qu’ils ont 80 % de probabilité de se voir refuser ou retourner dans le pays qu’ils ont quitté parce qu’il était devenu invivable.

CP : Vous abordez aussi la question des droits des migrants à s’organiser, désigner leurs représentants, exercer des droits politiques. Quel est l’enjeu de cette prise directe de parole ?

S. Djigo : Ce qui me frappe dans la façon dont les gouvernements français successifs traitent la question des migrants depuis 20 ans, quelle que soit leur couleur politique, c’est une constante : la négation et le mépris total pour les principaux intéressés. On a le sentiment d’une gestion de matériel : on déplace des objets, on les stocke dans des espaces disponibles, etc..Mais jamais on ne leur demande « pourquoi Calais ? ». J’imagine que nos gouvernants ont du mal à entendre cette vérité : que la France a grandement perdu son attractivité en tant que terre d’asile et qu’elle est devenue relativement indésirable sur l’échelle des pays d’accueil européens. Il y a des raisons objectives à ce manque d’inclination pour la France : les violences policières qui sont le corollaire de notre politique de dissuasion vis-à-vis des clandestins, les délais de traitement des demandes d’asile, les difficultés du regroupement familial, le chômage, la barrière linguistique, le racisme et l’islamophobie. Comme me le disait un jeune migrant pakistanais diplômé en électronique : « Si je reste en France, je vais finir au mieux vendeur de kebabs ». On est loin du rêve français, de la patrie des droits de l’homme, etc..

Il faut comprendre ce manque de goût pour la France, qui résulte de notre frilosité à accueillir les étrangers, de notre opposition au multiculturalisme. Une politique qui n’intègre pas les intérêts des premiers intéressés est vouée à l’échec et au-delà, elle interroge sur ce que l’on entend par « démocratie ». Il est clair que pour exister dans l’espace public démocratique, il faut être citoyen et/ou représenté. Mais qui représente les intérêts des migrants en transit. ? Personne. Pour paraphraser le titre d’un excellent article de l’intellectuelle indienne Gayatry Chakravorty Spivak, demandons-nous : « les migrants peuvent-ils parler » ? Pour parler, il faut être reconnu en tant que sujet, avoir accès aux structures de l’Etat, sinon, personne ne vous écoute ; vous n’avez pas de parole publique. Quand, pour se faire entendre, des migrants iraniens en viennent à se coudre la bouche (en mars dernier), on comprend que cette absence de représentation anéantit la possibilité d’avoir des droits politiques et même, de revendiquer ses simples droits humains.

Il y a eu une récente tentative des migrants pour s’organiser en communauté politique et se doter de représentants : le Parlement des migrants, qui s’est tenu en février 2016 à Hambourg sous l’impulsion d’une association, « Les Lampedusa à Hambourg ». Il y a aussi de très dynamiques associations de sans-papiers en France. Mais on est encore loin d’une véritable représentation politique, celle-ci restant conditionnée par la citoyenneté nationale.

CP : Vous relevez la contradiction que doivent gérer les diverses associations de solidarité, qui de fait suppléent en partie aux manquements de l’État et des ses institutions. Cette contradiction peut-elle être surmontée ?

S. Djigo : L’Etat soutient une politique de fermeture des frontières et lutte contre l’immigration clandestine. Cette position se prolonge par des dispositifs de dissuasion : non-accueil, absence de logements, violences policières. Tout est fait pour que les migrants n’aient aucun désir de s’installer ici, de demander l’asile en France et pour dissuader les éventuels candidats à la migration de venir chez nous. Et pourtant, ces migrants arrivent jusqu’à Calais. On ne peut comprendre cela si on n’a pas à l’esprit les atrocités qu’ils fuient, qui sont la guerre, l’oppression et la misère. Ils sont donc sur le territoire de la République, face à un Etat qui nie leur présence et refuse donc toute forme d’accueil. Il n’y a pas de politique publique d’accueil et ce sont les associations de bénévoles ou humanitaires qui pallient cette absence. Sauf que ce n’est pas à elles de le faire, dans la mesure où l’accueil n’est pas une question éthique mais politique.

Nous sommes victimes d’une conception erronée de l’accueil, que nous envisageons en termes d’hospitalité. L’hospitalité est une vertu morale et une pratique privée. Concevoir l’accueil des migrants comme une question d’hospitalité (ou de manque d’hospitalité) revient à dépolitiser le problème. On fait comme si l’Etat était un super-particulier offrant ou non son hospitalité dans la maison-France. C’est une métaphore source de confusions. L’Etat n’a pas être hospitalier ou inhospitalier, mais à engager une politique d’accueil en cohérence avec les principes du droit, comme la Convention de Genève, dont il est signataire. Et s’il ne le fait pas, alors que les municipalités « franchisées » puissent le faire.

CP : Pour en venir à la société française et à ses supposés représentants politiques, quels enseignements peut-on tirer de leurs réactions (ou de leur absence de réaction) ?

S. Djigo : Il y a une incontestable continuité entre le gouvernement actuel et les précédents. Nicolas Sarkozy prétendait régler la question en fermant Sangatte, donc en interdisant l’accueil pour invisibiliser les migrants. Eric Besson rappelait en 2009, par cette si élégante formule : « Ici, c’est Calais, pas Kaboul », et ce faisant, il faisait comme si c’était les migrants eux-mêmes, et non l’Etat français, qui étaient responsables du surgissement d’enclaves hors-la-loi. La destruction brutale des « jungles » dans les semaines qui précédent s’inscrit dans cette politique d’invisibilisation : comme si le démantèlement des campements allait conduire à l’évaporation de leurs occupants, comme si les migrants allaient miraculeusement désirer retourner dans les Etats qu’ils ont fui, demander l’asile en France et perdre leur goût pour l’Angleterre. Il y a, dans cette façon de se positionner, à la fois un terrible cynisme et les traces d’une pensée magique tout à fait archaïque.

Rappelons aussi que ce qui avait mis un terme à la grève de la faim des migrants iraniens de Calais en mars dernier, c’était la promesse faite par les autorités préfectorales et municipales, de ne pas détruire ce qui restait du campement de Calais, d’en améliorer les conditions de vie, avec une route goudronnée, des logements en dur, des sanitaires. Que vaut une promesse faite à des migrants clandestins ? Sans doute la même chose qu’une promesse électorale.

CP : A-ton selon vous franchi un seuil, où les politiques bellicistes et interventionnistes occidentales à l’étranger entraînent un coût humain qui n’est plus seulement l’objet de statistiques mais aussi de flux migratoires impactant directement nos sociétés ?

S. Djigo : Il faut effectivement s’interroger sur l’importance de ces flux. Depuis les années 2000, ce sont en gros entre 200 et 500 personnes qui transitent via Calais afin de passer en Angleterre. Depuis 2014, nous sommes passés à un comptage mensuel de ces migrants, jusqu’à atteindre plusieurs milliers en 2016. Cela s’explique d’une part par la fermeture de la frontière franco-britannique : les centaines de personnes qui passaient s’entassent désormais à Calais. D’autre part, nous vivons effectivement dans une époque où le nombre et l’intensité des conflits et des violences est particulièrement élevé. On ne doit pas se focaliser uniquement sur Calais ou sur la France : combien de migrants vivent réfugiés sur le continent africain ou en Turquie ? C’est un phénomène global et étendu.

Le petit nombre de ceux qui ont la force, le courage et les moyens financiers d’entreprendre le voyage en Europe arrivent ici. Et il est clair que s’ils souffrent de leur clandestinité, ils peuvent aussi avoir moins de scrupules à se réfugier dans des Etats qui sont impliqués dans la situation invivable de leur pays d’origine.

On peut comprendre que lorsque la France bombarde Raqqa, un migrant syrien se sente relativement légitime à venir chercher refuge en France.

Et puis il y a aussi le passé colonial, qui témoigne de l’implication ancienne des Etats occidentaux dans les politiques et les économies de nombreux pays en Afrique et en Orient. Faut-il s’étonner que des migrants Pakistanais désirent aller en Angleterre ou que les Syriens se souviennent de Picot et Sykes ?

Enfin, ce ne sont pas seulement les politiques bellicistes qui favorisent les migrations, mais aussi un certain impérialisme économique et le coût humain du capitalisme mondialisé. Il faut alors questionner notre tendance à moraliser la figure du migrant et à opérer, sur des critères moraux, un tri entre des « bons » et des « mauvais » migrants. Les bons, ce seraient ceux qui fuient les persécutions. Les mauvais, ceux qui fuient « seulement » la violence économique de la misère. De là à suspecter tout migrant de venir chercher profit en Europe, il n’y a qu’un pas, assez vite franchi.

CP : La criminalisation des migrants, que ce soit par la suspicion systématique, le vocabulaire employé à leur égard, les traitements infligés par les institutions, ne rappelle-t-elle pas les souffrances infligées (pour ne prendre que cet exemple) aux républicains espagnols fuyant le franquisme en 1939 ? N’y a-t-il pas « une tradition française » et une propension historique à confiner les migrants dans des camps, organisés ou non par les institutions ?

S. Djigo : Paradoxalement, la république française s’est bâtie sur la tradition de l’asile et de l’accueil des frères révolutionnaires luttant pour la cause commune de la liberté. L’exemple des camps où ont été parqués les Républicains espagnols nous rappelle en effet que la politique de gestion et de contrôle des populations n’est pas une nouveauté. La grande différence, c’est que les Républicains ont été placés dans des camps véritablement concentrationnaires, administrés par l’Etat, avec la présence de l’armée, parfois même des soldats issus des colonies. Il y avait un écart politique entre le gouvernement d’alors et l’idéologie des Républicains espagnols.

Aujourd’hui, on oscille entre tolérance, dissuasion et dispersion (la dispersion étant le prélude à l’expulsion). Les camps sont auto-gérés, auto-installés, relativement libres. Ce qui est intéressant, c’est de voir que le critère discriminant qui motive le non-accueil n’est pas, au fond, un critère racial, national ni même religieux. Nous n’avons pas su accueillir nos propres voisins espagnols. On comprend mieux cette tradition de frilosité envers les migrants si l’on se reporte au paradigme proposé par le sociologue Norbert Elias, qui oppose les insiders (les établis) et les outsiders (les nouveaux venus). Le migrant est une menace, un concurrent pour les établis : s’il parvient à s’établir aussi, alors, il faudra partager avec lui les fruits de l’appropriation.

CP : A la lecture de votre ouvrage, il apparaît que pour les migrants arrivant sur le sol français, des solutions existent pour un traitement décent et respectueux du droit de la personne. Mais comment les défendre ? Et au plus tôt les imposer ?

S. Djigo : A mon avis, la solution passe par le rôle des maires. Plusieurs maires sont volontaires pour accueillir des migrants en transit et pour leur fournir des conditions d’accueil dignes. Ils sont épuisés par les heurts avec l’Etat (le préfet). Une solution très simple et peu coûteuse serait de tout simplement légitimer leur action : officialiser ce qui est un état de fait. C’est ce qu’est parvenu à faire Damien Carême de manière très subtile à Grande-Synthe. Quand on voit le coût de la surveillance policière dans une ville comme Calais, on se dit qu’on pourrait transférer le même argent public sur les conditions du logement provisoire.

En outre, un droit de transit est tout à fait pensable puisque le droit français le fait déjà pour les étudiants ou les travailleurs. On devrait pouvoir transiter de manière inconditionnée pour une certaine durée, le temps d’élaborer une solution migratoire raisonnable, le temps aussi que les rapports franco-britanniques soient clarifiés. Le problème de l’asile, c’est qu’il est conditionné à des critères pas toujours transparents, comme la clause de la nation la plus favorisée. Quid de celui qui ne peut prouver les persécutions dont il a été victime ? Et ces conditions impliquent une certaine moralisation : on adresse aux migrants une exigence exorbitante, celle de la sainteté. Il faudrait qu’ils soient moralement purs pour recevoir l’asile. Si on appliquait à nos concitoyens français les mêmes critères, il ne resterait plus beaucoup de Français sur le territoire…

Une plus grande générosité en matière d’asile est aussi concevable : on dispose déjà des instruments juridiques. Mais là, on affronte les difficultés de l’asile : l’absence de droit au travail, la durée de traitement des demandes, les délais du regroupement familial…tout cela n’est pas très motivant pour les migrants.

Ce qui débloquerait la situation, c’est avant tout que nos gouvernants acceptent l’idée de prendre des mesures provisoires, de créer les outils pour gérer une situation inédite et éphémère. A-t-on envie d’investir dans du provisoire ? c’est toute la difficulté.
Chronique de Palestine
Chronique de Palestine, 24/11/16
Calais, enquête philosophique
Professeur de philosophie au lycée Charles Baudelaire de Roubaix, Sophie Djigo a précédemment enseigné à Saint-Omer dans le Pas-de-Calais pendant sept ans. À partir de 2014, dans la ligne de TER qu’elle empruntait, elle a rencontré de plus en plus de migrants et commencé à discuter avec ces compagnons de voyage singuliers, à évoquer leurs conditions de vie, leurs rêves, leur passé… Elle a choisi de recueillir leur parole, puis d’écrire mais sans intention de faire un livre de « témoignages ». Au contraire, c’est en philosophe qu’elle a voulu aborder le cas du campement de Calais, démantelé à l’automne 2016. À partir des entretiens qu’elle a menés, puis de visites sur place, elle a construit un ouvrage qui aborde nombre de questions philosophiques : qu’est-ce qu’un abri ? qu’est-ce qu’une vie en transit ? Comment donner une parole politique aux migrants ? L’ouvrage fait des propositions qui, après le démantèlement du camp, restent d’actualité. Comme, par exemple, de créer une représentation politique des migrants, dans l’esprit du Parlement des migrants qui s’est tenu à Hambourg en février 2016, ou de réactiver le modèle des « lieux de franchise » – expression qui désignait, au Moyen Âge, des quartiers ou des villes bénéficiant d’une certaine autonomie par rapport au pouvoir central – pour permettre aux maires désireux d’aider les migrants de pouvoir le faire.
Elodie Maurot
La Croix, 30/12/16
Tenir contre le sentiment d'impuissance
Le monde migre. L’exil de masse d’aujourd’hui est un phénomène nouveau qui nous oblige à repenser la migration. Tant que le monde est ce qu’il est, scandaleusement inégal, il est aussi vain de vouloir empêcher le Sud de venir au Nord que les tempêtes de souffler fort sous nos climats déréglés. Tant que les richesses ne sont pas mieux partagées, les pauvres des zones pauvres viendront dans les zones riches, et les pauvres des zones riches voteront mal. Et les riches n’auront d’autre choix que de vivre derrière des barbelés et de faire confiance à leurs vigiles sous-payés. Ou de s’évader eux-mêmes dans les îles de leurs paradis fiscaux, avec la mer qui montera, montera… Récemment j’assistais à une conférence de Karen Akoka sur la fabrique des réfugiés ; et je lisais le livre Les Migrants de Calais, de Sophie Djigo [Agone, 216 pages, 16 euros]. Comme elles, je continue à ne pas comprendre en quoi, selon les critères de notre « inhospitalité organisée » – l’expression est du sociologue Didier Fassin –, il est moins légitime de fuir la faim que la guerre, de fuir l’absence de futur que les persécutions. Je voyage, je cherche des réponses, et j’écris – un roman sur les ­ « migrants » – avec un sentiment d’impuissance contre lequel il faut tenir.
Marie Darieussecq
Le Monde, 01/12/16
« Les Migrants de Calais », présentation de Sophie Djigo
Le vendredi 24 novembre 2017    Toulouse (31)
Sophie Djigo, Les Migrants de Calais
Le mercredi 4 octobre 2017    Liège (Belgique) (0)
Conférence de Sophie Djigo, auteure de "Migrants de Calais"
Le jeudi 11 mai 2017    Orléans (45)
Rencontre avec Sophie Djigo : "Les Migrants de Calais"
Le samedi 19 novembre 2016    Lille (59)
Réalisation : William Dodé