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Les Pédagogies critiques
Sous la direction de Laurence De Cock & Irène Pereira
En coédition avec la Fondation Copernic.
Parution : 11/01/2019
ISBN : 9782748903850
Format papier : 144 pages (12 x 19,5)
12.00 € + port : 1.20 €

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En France, les pédagogies critiques sont rendues invisibles, abusivement englobées dans les pédagogies « nouvelles » ou « alternatives » à la mode dans les écoles de riches. Alors que partout ailleurs dans le monde les pédagogies critiques sont clairement distinguées des méthodes libérales, qui réduisent l’éducation à un parcours de performance personnelle, la France se singularise par un débat réduit à l’opposition simpliste entre « tradition » et « modernité ».

Le propos de cet ouvrage collectif est donc de remettre à la première place l’essentiel : les pédagogies critiques participent d’un projet politique de remise en cause de l’ordre néolibéral et des dominations de toutes sortes.
C’était la démarche des grands fondateurs Célestin Freinet et Paulo Freire ; c’est aussi celle que perpétuent et renouvellent beaucoup de pédagogues d’aujourd’hui.

Table des matières
1. Célestin Freinet et Paulo Freire, des pédagogies de transformation sociale, par Gauthier Tolini
2. Panorama international des pédagogies critiques, par Irène Pereira
3. Qu’est-ce qu’une pédagogie féministe ? par le groupe « Traces »
4. Faut-il décoloniser l’enseignement de l’histoire ? par Laurence De Cock
5. La récupération néolibérale des pédagogies alternatives, par Jean-Yves Mas
6. L’éducation populaire, par Adeline de Lepinay

Auteurs

Laurence De Cock est historienne et enseignante en lycée et à l’université Paris-Diderot. Chercheuse en histoire et sciences de l’éducation, elle est l’auteure d’une thèse sur l’enseignement du fait colonial. Derniers ouvrages : Sur l’enseignement de l’histoire : débats, programmes et pratiques depuis la fin du XIXe siècle, Libertalia, mars 2018 ; Dans la classe de l’homme blanc : enseigner le fait colonial des années 1980 à nos jours, PUL, 2018.

Adeline de Lépinay a accompagné pendant dix ans des dynamiques d’éducation populaire dans l’enseignement artistique puis dans des associations cherchant à renforcer l’implication de leurs membres, avant d’exercer le métier d’organisatrice de community organizing en France puis d’aller passer plusieurs mois aux États-Unis pour y découvrir la diversité de cette pratique là-bas. Elle partagera ses apprentissages en matière d’_organizing_ dans un livre à paraître courant 2018. Elle anime par ailleurs le blog www.education-populaire.fr.

Jean-Yves Mas, professeur de SES à Montreuil (93), anime un blog consacré à l’éducation sur Mediapart.

Diplômée en philosophie et habilitée à diriger des recherches en sociologie, Irène Pereira est chercheuse en sociologie et en philosophie. Elle enseigne également la philosophie à l’ESPE de Créteil. Elle est coprésidente de l’IRESMO et auteure de près d’une dizaine d’ouvrages parmi lesquels Les Grammaires de la contestation (La Découverte, 2010) et Paulo Freire, pédagogue des opprimé-e-s (Libertalia, 2017).

Gauthier Tolini est professeur d’histoire-géographie à Drancy (93), membre du groupe départemental ICEM-Pédagogie Freinet 93.

Groupe Traces : Caroline Bossu, Audrey Chenu, Diane Khoury, Mael Le Bars, Agnès Lubin, Patricia Mothes, Flora Nemoz et Sibylle Thilges se sont rencontré-es dans le cadre des rencontres de pédagogie féministes. Ces rencontres ont lieu une fois par an en non mixité et permettent à des militantes pédagogiques de se retrouver pour discuter de leurs pratiques sous l’angle du féminisme.

Autour des pédagogies critiques

Pour approfondir les thèmes développés dans cet ouvrage, on pourra consulter :
– le site « Les cahiers de pédagogies radicales », qui veut développer les recherches, les expérimentations et la formation sur les pédagogies radicales dans l’aire francophone.
– le Centre numérique de documentation Paulo Freire
– l’Institut bell hooks/Paulo Freire
Dossier de presse
François Barraud
Le Café Pédagogique, 8 février 2019
Irène Pereira : Les pédagogies critiques

Pourquoi s’intéresser aux pédagogies critiques ? Parce qu’elles sont mal connues en France, explique Irène Pereira. Aussi parce que le système éducatif français est marqué par ses fortes inégalités. Enfin parce que l’actualité politique et éducative du pays, les rendent, encore plus nécessaires. Souvent confondues avec les pédagogies alternatives elles s’en distinguent par leur dimension critique. Les pédagogies critiques visent à lutter contre les dominations , qu’elles soient de genre, de classe, ou encore relèvent d’autres inégalités. Si la figure de Paulo Freire se détache nettement, Irène Pereira tente avec ce livre (éditions Agone), qu’elle dirige avec Laurence de Cock et auquel ont participé de nombreux auteurs, de faire connaitre d’autres pédagogies de l’opprimé encore très peu connues en France , mais célèbres dans les Amériques du Nord au Sud. Pour elle il y a urgence tant les valeurs semblent menacées en Europe.
 
Comment définir les pédagogies critiques ?
 
 C’est un mouvement international apparu dans les années 1990 dans la continuité de l’oeuvre de Paulo Freire. En 1964, il est expulsé du Brésil par la dictature et va dans différents pays où il rencontre des pédagogues et des intellectuels. Le terme apparait dans les années 1980 dans les pays anglophones et ibériques pour désigner un ensemble de pédagogies qui ont une visée critique des inégalités et des discriminations.
 
Pourquoi doit-on s’y intéresser aujourd’hui en France ?
 
Aujourd’hui on invite les élèves à lutter contre les stéréotypes. Mais je suis très frappée par leur reprise dans les propos de politiques. Et pas des moindres : par exemple les mots d’E Macron où il explique que le boxeur du Pont des arts sur “n’a pas les mots d’un gitan”. Il y a les mots sur les pauvres. J’observe un hiatus entre ce que l’institution demande aux enseignants de ne pas véhiculer  et les propos de politiques qui ne correspondent pas aux valeurs enseignées.
 
Le Brésil vient de se doter d’une obligation de neutralité pour les enseignants. En France on voit arriver l’article 1 de la  loi Blanquer. Pourra-t-on poursuivre un enseignant qui soulignerait le caractère homophobe ou pauvrophobe ou raciste de propos de personnalités politiques ?
 
Il y a un vrai conflit de valeurs entre des décisions administratives, par exemple les refus de scolarisation, et les valeurs de l’Ecole et du droit. Le pouvoir politique est il maintenant au dessus de valeurs juridiques ?
 
Quels pédagogues portent ce mouvement en dehors de Paulo Freire ?
 
Aux Etats Unis Peter Mclaren et Henri Giroux ont eu une grande influence. En Amérique latine,on peut citer Catherine Walsh. Paulo Freire influence ces auteurs mais on voit apparaitre des courants par exemple la pédagogie féministe, antiraciste, anticoloniale, queer…
 
Dans le livre vous citez des figures plus connues des Français comme Freinet…
 
Avec la co-directrice de l’ouvrage, Laurence de Cock, on utilise Freinet pour une mise en parallèle et pour montrer les liens, les proximités, entre les pédagogies critiques et des choses existant en France. Freinet n’est pas à l’origine des pédagogies critiques. On veut aussi lutter contre l’européocentrisme. Et donc on parle beaucoup de courants et d’auteurs peu connus ici qui peuvent enrichir la pensée pédagogique.
 
Ces pédagogies concernent quelles questions précisément ?
 
Tout ce qui concerne les inégalités sociales, environnementales, les discriminations. Par exemple c’est l’éco-pédagogie : un courant qui s’intéresse à la question de la conscientisation des questions écologiques en essayant de développer chez les élèves une conscience planétaire. Dans les pays scandinaves on voit se développer des pédagogies critiques des normes :elles interrogent les normes dominantes par exemple l’hétérosexualité, le validisme (un corps valide est supérieur à un corps handicapé).
 
La question coloniale entre dans ces pédagogies critiques ?
 
Le courant décolonial est très important en Amérique latine avec des auteurs reconnus comme Catherine Walsh ou Ines Barbosa de Oliveira. Souvent en France il est réduit à un mouvement marginal. En France la pédagogie décoloniale interroge la manière dont l’histoire est présentée d’un point de vue européocentré. Par exemple on parle des Grandes découvertes selon un point devue qui n’est pas celui des amérindiens. Ou encore il faut voir comment la littérature jeunesse présente l’Afrique, avec toujours des cases. Cette pédagogie invite à décentrer le regard.
 
Les pédagogies critiques sont pour quels élèves ?
 
 On les trouve à tous les niveaux scolaires. En maternelle par exemple on pourra travailler la question du genre. Un récent rapport du Rapporteur des droits a montré l’importance des stéréotypes de genre en maternelle.
 
Socialement, à la base, les pédagogies critiques ont été pensées pour les opprimés. Ce sont des pédagogies faites par les opprimés pour les opprimés. Ensuite des pédagogues se sont demandés si on pouvait conscientiser les privilégié set s’en faire un allié. La pensée contemporaine admet plusieurs types d’oppression. On peut etre privilégié d’un coté et opprimé dans une autre dimension. Ainsi les questions intersectionnelles sont un aspect contemporain des pédagogies critiques. P Freire l’avait déjà vu en discutant avec des féministes dans les années 1980.
 
L’Ecole peut vraiment changer le monde ?
 
Le monde est plutôt changé par des mouvements sociaux, comme le mouvement pour les droits civiques ou le féminisme. Pas par l’Ecole directement. Mais on assiste à la montée de régimes politiques qui rendent le respect des droits humains très problématique et l’Ecole doit s’orienter vers ces questions.
  
Laurence De Cock & Irène Pereira dir., Les Pédagogies critiques, Edition Agone.

François Barraud
Le Café Pédagogique, 8 février 2019
Laurence De Cock : « L’école doit apprendre aux élèves à développer une posture critique »

L’historienne Laurence De Cock et la sociologue Irène Pereira publient un ouvrage collectif sur les « pédagogies critiques » inspirées de Célestin Freinet. Entretien.

Connaissez-vous les « pédagogies critiques » ? Elles promettent l’abolition des « systèmes de domination » par l’exercice de la pensée critique, dès la maternelle. Encore méconnues en France, elles font l’objet d’un ouvrage collectif chez Agone (2019), sous la direction de la sociologue Irène Pereira et de l’historienne militante Laurence De Cock, qui nous accorde cet entretien.

Vous consacrez un ouvrage collectif d’introduction aux « pédagogies critiques » ; de quoi s’agit-il ?

De pédagogies d’émancipation. Mais pas n’importe quelle émancipation ! L’enfant n’a pas vocation à devenir autonome dans le sens, réducteur, de libre entrepreneur de lui-même : ça c’est l’émancipation selon Emmanuel Macron. Ce que nous défendons, c’est une émancipation collective. Nous voulons susciter chez l’élève le désir d’agir pour une société plus juste, qui offrirait une vraie égalité face au savoir.
Ces pédagogies amènent les apprenants, ceux qui sont en situation d’apprentissage, mais aussi les enseignants, à prendre conscience des rapports de dominations (racisme, sexisme, classisme – le racisme de classe –…), pour mieux les abolir. La finalité est de créer une société dans laquelle il est possible d’être soi parce que les autres sont là. Et non en dépit d’eux ou face à eux.

Le pédagogue français de gauche Célestin Freinet a posé les bases des « pédagogies critiques » dans la première moitié du XXe siècle, suivi par son fils spirituel, le brésilien Paulo Freire. Pourtant, elles se développent surtout sur le continent américain et dans le monde anglo-saxon depuis les années 1980. Comment expliquer ce décalage ?

Gauthier Tolini revient sur le parcours de ces deux pédagogues. Ce chapitre de même que le livre tout entier remettent en question les politiques éducatives françaises actuelles. Notre société suscite uniquement le désir d’agir pour soi. Notre gouvernement continue de réduire l’éducation à un parcours de performance personnelle. Nous ne sommes pas dans un pays qui encourage les actions collectives ou la remise en question des conditions d’enseignement des savoirs.
Dans un autre chapitre, Irène Pereira explique comment les « pédagogies critiques » sont invisibilisées et englouties par la promotion de celles dites « alternatives » inspirées par une vision dépolitisée de l’éducation nouvelle (comme Montessori), pratiquées uniquement dans les écoles de riches et dans une logique individualiste. Sous couvert de « tradition » (refus de la pédagogie) et/ou de néolibéralisme (promotion des pédagogies purgées de leur dimension politique), nous sommes jusque-là passés à côté des « pédagogies critiques ».

N’est-on pas plus proche du programme politique que du programme pédagogique ?

La pédagogie est, par essence, politique. C’est une chimère d’imaginer l’inverse. Un projet éducatif n’est rien d’autre que la projection de ce que l’on espère faire d’une génération. Comment pareil dessein pourrait-il être neutre ? Aucune matière n’échappe au politique.
L’histoire, que j’enseigne, est une discipline qui a toujours été mise au service de causes. Sous la monarchie, même s’il est difficile de parler d’« histoire » à cette époque, les récits des hagiographes servaient à légitimer les puissants. Au XIXe siècle, elle donnait de l’épaisseur historique à une nation en formation. Aujourd’hui, dans la façon dont on enseigne le programme, c’est encore la légitimation des puissants qui domine. Or pour certains enseignants, dont je fais partie, il faut tendre vers la participation à une lecture critique du passé, puis du présent.

L’ouvrage est divisé en plusieurs parties, sur le fait colonial, le racisme, le classisme, le féminisme, l’intersectionnalité… À qui s’adresse-t-il ?

D’abord, aux enseignants, aux prises avec des injonctions contradictoires. Ils sont à la fois encouragés à faire de la pédagogie de projets, à innover, à expérimenter. Mais dans le même temps, ils subissent un discours extrêmement négatif sur « les pédagogistes », montrés du doigt comme ceux qui sacrifient les savoirs sur l’autel des méthodes, compétences, savoir-être… Sans oublier qu’ils souffrent d’une absence de formation.
Le livre s’adresse aussi aux parents. Le succès de Céline Alvarez nous a beaucoup interrogés. [Dans son livre-manifeste, Les Lois naturelles de l’enfant. La révolution de l’éducation. À l’école et pour les parents (Les Arènes), l’enseignante de Gennevilliers raconte comment elle est parvenue à faire progresser ses élèves de maternelle en difficulté, ndlr] Or, dans les librairies, on le retrouve au rayon « Éducation et bien être » et non « École ». Ce qui en dit davantage sur les angoisses parentales, dans une société de compétition, que sur les défaillances de l’école. Jean-Yves Mas détaille d’ailleurs comment ces projets nourrissent la néolibéralisation de l’école et sont très éloignés des fondements de la pédagogie.
Enfin, ces pages sont destinées au monde militant. Parfois, à gauche surtout, il est en grande difficulté avec la question pédagogique. Certains la dénigrent radicalement, tandis que d’autres la relèguent à quelque chose d’accessoire. Or, le militantisme n’est pas inné, c’est une démarche qui s’apprend, comme l’explique Adeline Lepinay dans son article sur l’éducation populaire.

Mais est-ce à l’école de dispenser cette formation ?

Oui. L’école doit apprendre aux élèves à développer une posture critique. Et ce, par la révélation des modalités de construction du savoir enseigné, ce que Bourdieu appelait « vendre la mèche ». Ce livre, d’une certaine manière, fait un inventaire des combats de société qui relèvent du projet éducatif sur lesquels nous n’avons pas le droit de capituler. Éclairer les enfants sur le fait qu’ils vivent dans un monde sexiste, raciste, organisé selon des rapports de domination, est le rôle de l’école et doit intégrer le programme de l’Éducation nationale.

Ne va-t-on pas ainsi former les révolutionnaires de demain ?

Nous ne formatons pas des individus, nous visons une prise de conscience. Non pour que les apprenants, devenus grands, renversent les dominations, mais pour qu’ils les annulent. Comme le disait le pédagogue brésilien Paulo Freire : « Je ne veux pas faire de nouveaux dominants. » Nous insistons sur des valeurs de solidarité et d’égalité.
Faudra-t-il en passer par la révolution pour parvenir à une certaine justice sociale ? Chacun fera bien comme il l’entend. Ce que disait Célestin Freinet, et j’y suis très attachée, c’est qu’un pédagogue qui veut émanciper doit se préparer à ce que certains fassent des savoirs enseignés autre chose que ce qu’il aurait attendu. C’est ce qui nous protège contre l’endoctrinement. Aujourd’hui, les pédagogies pratiquées par l’Éducation nationale sont mises au service d’enfermements. Nous désirons ouvrir les cages. Ce que les gens deviendront une fois dehors, nous ne voulons pas le contrôler.

Concrètement, que doit faire l’enseignant pour susciter cette envie de justice sociale chez les jeunes ?

Notre ouvrage n’est pas garni de recettes toutes faites. Nous posons une sorte de première pierre à l’édifice qui laisse toute la place à l’expérimentation. Cela dit, l’enseignant pourra y glaner quelques conseils. Comme celui de faire attention au temps de parole de chacun. On sait qu’en classe, les garçons sont plus souvent interrogés que les filles. Nous recommandons aussi de « dégenrer » les activités proposées. Si les filles font de la danse, les garçons peuvent se joindre à elles. Et vice-versa pour le football.
Pour les SVT, l’enseignant peut s’appliquer à ne pas parler uniquement de manière binaire ou hétéro-centrée. La question : « Est-ce que tu as une petite copine ? » peut être une violence pour celui qui n’est pas forcément hétérosexuel. C’est ce que détaille le groupe « Traces », qui signe la partie du livre dédiée aux pédagogies féministes et queer. En histoire, il est possible de s’intéresser au sort des colonisés de leur propre point de vue, et non comme celui de simples agents aliénés par la situation coloniale. Globalement, il s’agit d’une vigilance quotidienne pour ne pas invisibiliser certaines personnes et perpétuer ainsi malgré soi les inégalités et injustices sociales.
L’enseignant doit aussi donner envie d’apprendre, en posant les bonnes questions. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les micros-trottoir sont un échec ? Ce sont les questions posées qui ne conviennent pas. Ça n’intéresse personne de savoir quand Louis XIV est né. Mais demandez aux gens, ou aux enfants : « Qu’est-ce que le pouvoir personnel et pourquoi est-ce une menace pour la démocratie ? » Là, ils vous répondront : « Louis XIV ». Ce que nous attendons de ce livre, c’est qu’il fissure des certitudes.

« Fissurer des certitudes » certes, mais ne faut-il pas d’abord avoir des bases pour pouvoir les déconstruire ?

Quand Paulo Freire contribue à alphabétiser des adultes démunis du Brésil, il n’attend pas que ses apprenants sachent lire avant qu’ils ne comprennent les ressorts des dominations qu’ils subissent. Les savoirs sont là, ils ne sont pas remis en question dans leur essence : le fait que la guerre éclate en août 1914 n’est pas discuté. Ce qui l’est, ce sont les interprétations : comment ces savoirs ont été construits. Les pédagogies critiques permettent de revenir à la philosophie des Lumières, quand la construction rationnelle des savoirs laissait tout de même la place à la critique. C’est ce que nous voulons retrouver. Et il n’y a pas d’âge pour commencer.

Connaissez-vous les effets réels de ces pédagogies sur les élèves ?

Nous avons un exemple, même s’il ne figure pas dans le livre faute de nous être parvenu à temps. C’est celui du sociologue Julien Talpin, qui a travaillé sur le « community organizing », ou l’émancipation des classes populaires, aux États-Unis. En dehors du cadre scolaire, à l’occasion d’une formation dispensée par une association, il a pu observer l’impact des « pédagogies critiques » sur les pré-adolescents et les adolescents latino-américains et afro-américains des quartiers populaires. Ils en sont ressortis avec une assurance et une maîtrise impressionnante dans leur prise de parole publique. On en a d’ailleurs entendu certains s’exprimer récemment contre le port d’armes.

Les Pédagogies critiques, aux éditions Agone, collection « Contre-feux ». Un ouvrage collectif sous la direction de Laurence De Cock et Irène Pereira. Avec Adeline de Lépinay, Jean-Yves Mas, Gauthier Tolini et le groupe « Traces » : Caroline Bossu, Audrey Chenu, Diane Khoury, Mael Le Bars, Agnès Lubin, Patricia Mothes, Flora Nemoz et Sibylle Thilges.

Barbara Krief
L’Obs, 23 janvier 2019
Racisme, sexisme, fait colonial… Et si l’école enseignait l’esprit critique ?

Les « critical pedagogy », ou « pédagogies critiques », se développent outre-Atlantique depuis les années 1980. Encore méconnues en France, elles font l’objet d’un ouvrage collectif.

Et si la finalité de l’école n’était pas de préparer les adultes de demain à se fondre dans le moule de la vie professionnelle mais, à l’inverse, de leur donner les clés pour changer le monde ? Racisme, sexisme, classisme, homophobie… Les élèves sont encouragés à prendre conscience des rapports de domination qui structurent notre société, pour mieux les « annuler ». En grandissant, ils s’emploient à créer une société plus juste. Ce louable et ambitieux projet est celui des « pédagogies critiques ».
À moins que vous soyez à la pointe des pratiques scolaires outre-Atlantique, vous n’en avez certainement pas entendu parler. C’est en effet sur le continent américain ou dans le monde anglo-saxon qu’elles se développent, surtout depuis les années 1980. Notamment au Brésil, sous l’impulsion du pédagogue Paulo Freire, fils spirituel du français de gauche Célestin Freinet.
Pour combler notre lacune nationale, la sociologue Irène Pereira et l’historienne engagée Laurence De Cock publient ce mois-ci un ouvrage collectif d’introduction au sujet : Les Pédagogies critiques (Agone, « Contre-feux », 2019).
« C’est une première pierre à l’édifice, qui laisse toute la place à l’expérimentation. Nous ne livrons ni précepte ni recette. Ce que j’attends, c’est que ce livre fissure des certitudes. »
La lecture de cette centaine de pages a quelque chose de galvanisant. On en sort avec cette certitude que si ces pédagogies arrivent jusque dans nos classes, notre société en sortira profondément transformée.

Horizontalité et solidarité

Cousine des pédagogies dites « alternatives » ou « actives », cette démarche remet en question le système éducatif vertical : les élèves ne sont plus considérés comme le réceptacle d’un savoir indiscutable du maître, ils ont leur mot à dire et sont acteurs de l’enseignement qui leur est prodigué. L’ouvrage choisit d’ailleurs de ne pas parler d’« élèves » mais d’« apprenants », abolissant ainsi le rapport hiérarchique maître-élèves.
Le collectif et la solidarité se situent au cœur du projet. C’est ensemble que les futurs adultes dynamiteront l’ordre social établi. Celui-là même qui est « précieusement perpétué par l’Éducation nationale, qui n’a rien de neutre, ni dans ses programmes ni dans sa manière de procéder », estime Laurence De Cock, coordinatrice générale de la Fondation Copernic qui œuvre pour « remettre à l’endroit ce que le libéralisme fait fonctionner à l’envers ».
Comment former, concrètement, ces futurs esprits émancipés ? D’abord, les auteurs encouragent l’enseignant comme les élèves à prendre conscience de leur position de dominant ou de dominé dans la société. Laurence De Cock dispense cet exemple :
« En tant que femme, blanche, non-handicapée, hétérosexuelle et issue d’un milieu plutôt favorisé, l’enseignante que je suis est le dominant malgré elle de beaucoup d’individus. Notamment de certains de mes élèves, qui vivent le racisme, l’homophobie, l’exclusion, le classisme [le racisme de classe, ndlr]…
Tout ensuite est question de vigilance, au quotidien. Dans la construction des cours et les interactions avec et entre les élèves. La distribution du temps de parole, par exemple, n’est pas anodine, quand on sait que d’ordinaire, les garçons sont plus souvent interrogés que les filles. L’attention se porte aussi sur les activités proposées en classe, en sport et en récréation : c’est l’exemple classique des filles qui discutent dans un coin de la cour pendant que les garçons monopolisent l’espace en jouant au foot. Avec les pédagogies critiques, ces déséquilibres ont vocation à disparaître.
La toile de fond de l’enseignement doit permettre aux « apprenants » d’exercer leur esprit critique. Toutes les matières sont concernées. Même les mathématiques ! Et bien sûr l’histoire, discipline éminemment politique, qui fait l’objet d’un chapitre. Les enseignants y sont invités à ne pas invisibiliser certains acteurs, au profit de personnalités – souvent des hommes blancs – érigées en héros nationaux. Et aussi à « s’intéresser au sort des colonisés de leur propre point de vue, et non comme celui de simples agents aliénés par la situation coloniale ».
À ceux qui considèrent que là n’est pas le rôle de l’école, Laurence De Cock répond :
« Ce livre est un inventaire des combats de société qui relèvent du projet éducatif de notre pays, sur lesquels nous n’avons pas le droit de capituler. »

Leçon d’humilité

Dans cette démarche critique, l’enseignant doit faire preuve d’humilité. « Il doit se préparer à ce que certains fassent des savoirs enseignés autre chose que ce qu’il aurait attendu. C’est un principe d’émancipation et démocratique majeur. C’est ce qui nous protège contre l’endoctrinement », souligne Laurence De Cock. De quoi créer la future génération de Nuit Debout ? Pas nécessairement. Si un soulèvement populaire découle de cette nouvelle manière d’enseigner, ainsi soit-il. Mais ce n’est pas, assure-t-elle, une finalité en soi.
La démarche des auteurs n’est d’ailleurs pas de dire aux enseignants, aux parents, ni même aux élèves, ce qu’il faut ou ne faut pas faire dans une salle de classe. « Loin de nous l’idée de se positionner en savants convaincus, c’est tout l’inverse que nous défendons », met en garde l’historienne. Non, ici il faudra pour tous penser par soi-même, se faire confiance, remettre en question ses certitudes et le savoir qui est inculqué. Expérimenter jusqu’à l’égalité sociale. Cette « pédagogie d’émancipation » verra ainsi naître des jeunes « désireux d’agir pour une société plus juste. Une société où chacun bénéficiera d’une vraie égalité face au savoir. Il sera alors possible pour tous d’être là, parce que les autres sont là » et pas en dépit d’eux.
De quoi détourner des élèves auto-centrés destinés à entrer dans le droit chemin capitaliste… Place aux idéalistes ! Un programme audacieux qui suppose un très fort engagement de la part des enseignants, souvent déjà essorés par la réalité de leur métier. Une utopie dans le système français ?

Les Pédagogies critiques, aux éditions Agone, collection « Contre-feux ». Un ouvrage collectif sous la direction de Laurence De Cock et Irène Pereira. Avec Adeline de Lépinay, Jean-Yves Mas, Gauthier Tolini et le Groupe Traces : Caroline Bossu, Audrey Chenu, Diane Khoury, Mael Le Bars, Agnès Lubin, Patricia Mothes, Flora Nemoz et Sibylle Thilges.

Barbara Krief
L’Obs, 23 janvier 2019
Réalisation : William Dodé