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Pourquoi les riches votent à gauche

Préface de Serge Halimi

Titre original : Listen, Liberal: Or, What Ever Happened to the Party of the People? (2016)
Traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque

Parution : 18/04/2018
ISBN : 9782748903645
Format papier : 456 pages (12 X 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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« Ce que désire la classe des professionnels bien diplômés, c’est une méritocratie plus parfaite : un système où ceux qui ont du talent peuvent s’élever. Quand on est parvenus à la diversité et que les gens brillants de toutes races et de tous sexes ont été dûment qualifiés, cette espèce de libéral ne peut pas vraiment concevoir d’autres griefs contre le système. Les revendications des travailleurs ordinaires ne les touchent pas : les vigiles, les serveurs de fast-foods, les aides à domicile et les gardes d’enfant – dont la plupart sont des femmes et des personnes de couleur – qui n’ont pas de diplôme universitaire. »

Ce livre analyse l’abandon par les « nouveaux démocrates » des classes populaires et des syndicats au profit des classes aisées et cultivées. Il rappelle ce que cette « économie de la connaissance » a coûté aux travailleurs manuels et aux catégories peu diplômées, condamnées à la relégation sociale et à une forme de plus en plus agressive de mépris culturel. Dépréciées par le parti qui leur servait autrefois de véhicule politique, elles sont devenues plus attentives aux thématiques identitaires de démagogues réactionnaires. Comme celui qui vit à la Maison-Blanche.

Thomas Frank

Journaliste et essayiste, Thomas Frank écrit régulièrement pour Le Monde diplomatique et Harper’s des articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine. Cofondateur et rédacteur en chef du magazine The Baffler, il est l’auteur d’une demi-douzaine ­d’ouvrages.

Les livres de Thomas Frank chez Agone

Dossier de presse
Olivier Doubre
Politis, 7 juin 2018
Agnès Delaunay
Le Comptoir, 31 mai 2018
Alexandre Devecchio
Le Figaro Magazine, 27 avril 2018
Mathieu Dejean
Les Inrocks, 23 avril 2018
Martin Saintemarie
Le vent se lève, 21 avril 2018
Alexandre Devecchio, Guillaume Perrault
Le Figaro, 3 mai 2017
Sur les ondes : entretiens avec Thomas Frank

Les Matins de France Culture, 24 avril 2018
https://www.franceculture.fr/emissions/les-matins/trump-macron-le-reve-amer


Là-bas si j’y suis
https://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/Pourquoi-les-riches-votent-a-gauche

« Trump est le fruit de l’échec d’Obama »

Après un premier livre montrant comment la classe ouvrière états-unienne a basculé en faveur des républicains, Thomas Frank analyse la proximité des démocrates avec les élites économiques, et leur éloignement des syndicats et des travailleurs, jadis coeur de leur électorat.

Journaliste et historien, l’Américain Thomas Frank est beaucoup lu en dehors des États-Unis, particulièrement en Europe. En revanche, dans son pays, alors qu’il était régulièrement invité sur les plateaux de télévision au début de la présidence Obama (et plus rarement pendant la primaire démocrate de 2017, autour de la candidature de Bernie Sanders, dont il était proche), son propos sur l’abandon des classes populaires par les démocrates est désormais inaudible et marginalisé. Pourtant, il analyse avec rigueur (et un humour parfois féroce) comment les républicains ont courtisé avec succès la classe ouvrière, alors que le Parti démocrate apparaît comme soutenant fièrement la mondialisation néolibérale et ses principaux bénéficiaires. Auteur en 2013 de Pourquoi les pauvres votent à droite, il publie aujourd’hui… Pourquoi les riches votent à gauche (1).

Votre précédent livre s’intitulait Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les républicains ont-ils réussi à remporter une large part des votes de la classe ouvrière ?

Le titre français prête un peu à confusion puisque les très pauvres – du moins la petite part qui vote – continuent de donner leurs suffrages aux démocrates. À ce propos, il y a une longue histoire aux États- Unis des mesures adoptées pour empêcher beaucoup de gens de voter. Et devinez qui sont ces gens ?
Les plus marginalisés ou les plus faibles, qui en grande majorité voteraient démocrate. Mais c’est une autre question… Depuis quelques décennies, en effet, la classe ouvrière a basculé et vote dans une large proportion pour les républicains. En fait, ce phénomène a commencé avec Richard Nixon. L’idée principale des républicains a été d’utiliser le vocabulaire de la colère ouvrière en la tournant contre le gouvernement fédéral. Et leur stratégie a réussi ! Cela leur a pris des années, mais ils ont entrepris méthodiquement, et avec une redoutable intelligence, une intoxication des consciences tout entière construite sur l’« élite », désignée comme le principal ennemi et bientôt confondue avec la gauche et les démocrates.

Vous diriez donc que, depuis une cinquantaine d’années, on a assisté à une perversion du débat démocratique ?

Je dirais plutôt à une perversion de l’expression des intérêts de classe. Cette entreprise est d’ailleurs parvenue aujourd’hui à un niveau bien plus élevé qu’il ne l’était à l’époque de Nixon. Trump est l’ultime expression de cette stratégie, en réussissant à faire passer cette idée que « le milliardaire est votre ami », qui fut un slogan très populaire ! Vous comprendrez que chaque ouvrier aux États-Unis a bien conscience que les accords commerciaux internationaux comme l’Alena, le Tafta ou le Ceta (2) vont directement contre ses intérêts immédiats et ruinent sa situation de travailleur. Or Trump le sait et en parle de manière péjorative, alors que ce sont les républicains qui ont conçu et rédigé ces traités commerciaux. Mais Hillary Clinton et une bonne partie des démocrates les ont approuvés ! Aussi, quand Trump dit à la télévision en direction des ouvriers qu’il est contre et qu’il compte les renégocier, les démocrates et leur candidate ne savent quoi répondre.

On en vient donc au coeur de votre dernier livre, qui montre que les démocrates ont délibérément abandonné les classes populaires depuis les années 1980, en commençant par marginaliser le poids des syndicats dans le parti. Pourquoi ont-ils fait ce choix ?

Je dirais qu’on assiste à un renversement de la représentation politique des classes sociales. Une des raisons principales tient au système bipartite américain. N’oubliez jamais que l’offre électorale se limite à deux partis, ce qui est quasiment inscrit dans la loi. Du coup, chaque parti peut à peu près faire ce qu’il veut puisque les gens seront in fine obligés de voter pour eux. Et du côté démocrate, ils savaient que les syndicats et leurs adhérents seraient contraints de leur apporter leurs suffrages ! Idem en ce qui concerne les électeurs noirs. Ainsi, Jesse Jackson, dirigeant démocrate et ancien compagnon de route de Martin Luther King, a été littéralement insulté par Bill Clinton devant les caméras de télévision du monde entier. Et la direction démocrate a fait de même avec les dirigeants syndicaux lors de son soutien
à l’Alena !
Mais il y a plus grave : la volonté des dirigeants démocrates de ne plus être désormais le parti des syndicats, mais celui des yuppies ou de la Silicon Valley. Notamment parce que ces gens-là ont beaucoup plus d’argent que les syndicats et leurs adhérents. Hillary a d’ailleurs récolté durant la campagne deux fois plus de fonds que Donald Trump, ce qui est assez surprenant, du moins historiquement, pour un candidat démocrate. Elle a également dépensé deux fois plus que lui – et a néanmoins perdu ! [Rires.] De leurs côtés, les républicains ont continué à développer leur stratégie consistant à s’adresser et à plaire aux électeurs pauvres, délaissés et méprisés par Hillary Clinton. Quant aux Noirs, eux aussi régulièrement insultés par elle, ils ne sont pas allés voter, comme ils l’avaient fait pour Obama, en particulier en 2008.

Comment se fait-il qu’Obama ait oublié ses promesses en direction des pauvres, de la classe ouvrière, si rapidement ? Qu’est-ce qui l’a amené à renier aussi vite ses engagements ?

Je raconte dans le livre comment, deux mois seulement après son élection, il recevait à la Maison Blanche un groupe de banquiers, de traders de Wall Street, de lobbyistes pour les assurer que l’État fédéral n’allait pas varier de politique économique. Nous connaissons aujourd’hui le prix de la trahison d’Obama : son nom est Donald Trump. Trump est la conséquence directe de l’échec, de la faillite intellectuelle d’Obama.

Pourquoi ?

D’un certain point de vue, ces deux-là renvoient chacun l’image inversée de l’autre : Obama parlait d’espoir, quand Trump parle de désespoir, en s’adressant aux gens qui n’ont plus assez d’espoir. Or tous sont très en colère contre Wall Street ! Durant la campagne, Trump n’a cessé d’attaquer Wall Street, en expliquant que là était la cause de la misère qui progressait parmi les plus défavorisés. Ses propos sonnaient alors comme ceux d’un démocrate, quand Hillary n’arrivait pas à se démarquer de Wall Street, voire semblait son alliée ! Même si l’on sait qu’il est un menteur patenté, Trump n’a cessé de dire que la vétusté des villes et des infrastructures, ou la fermeture des usines avaient été causées par les politiques de l’élite de Washington. « Regardez ce qu’ils vous ont fait ! », répétait-il sans arrêt…

Peut-on donc dire que le vote des pauvres pour Trump a participé d’une sorte de révolte contre les classes favorisées et éduquées ?

Certainement. Mais c’est à la fois une révolte et une escroquerie puisque leur leader, Trump, est un menteur, un démagogue et un milliardaire ! Pourtant, cette révolte est bien réelle : partout où vous allez dans le pays (en dehors des endroits favorisés comme Washington, New York ou San Francisco), tout le monde est en colère, les Blancs comme les Noirs, classe ouvrière comme classe moyenne.
Aux États-Unis, il y a deux types d’élite : d’un côté, les très riches, comme les propriétaires de Walmart ou de compagnies pétrolières, qui dirigent le Parti républicain ; de l’autre, une élite moins riche mais qui regroupe les professions libérales, les avocats, médecins, ingénieurs de la Silicon Valley ou traders de Wall Street par exemple. C’est ce type de personnes qui sont les élus et la direction du Parti démocrate. Or, dans votre vie quotidienne, vous n’allez probablement jamais croiser les très riches, qui n’apparaissent même pas à la télévision, contrairement à votre avocat, votre docteur, les professeurs d’université ou le maire de votre petite ville. Vous voyez même souvent les petits génies de la Silicon Valley à la télévision ! Et ceux-ci se conduisent très souvent comme les plus intelligents, rappellent qu’ils sont diplômés et fiers d’être les décideurs… C’est contre ces gens-là que se déploie la colère des Américains moyens au quotidien. Et ces gens-là sont très souvent des démocrates ! De ce point de vue, Bernie Sanders et Trump pouvaient tous deux dénoncer cette même élite qui oublie le peuple. Mais qui, ensuite, a récolté électoralement les fruits de cette colère ? Certainement pas Hillary Clinton, une fois les primaires passées…

(1) Pourquoi les riches votent à gauche, Thomas Frank, traduit de l’anglais (États-Unis) par Étienne Dobenesque, Agone, 428 p., 25 euros.
(2) L’Alena est l’accord commercial liant les États-Unis, le Canada et le Mexique. Le Tafta est un projet de traité, encore en négociation, entre l’Union européenne et les États-Unis, et le Ceta, en application pour 90 % de ses dispositions depuis 2017, entre l’UE et Canada. Ces deux derniers, fortement contestés, mettraient gravement à mal, au nom d’un libre-échange tous azimuts, les droits sociaux des travailleurs et la protection de l’environnement dans tous les pays signataires.

Olivier Doubre
Politis, 7 juin 2018
Quand le hipster devient l’ami du banquier
On ne peut comprendre l’élection de Donald Trump en 2016 sans analyser le tournant idéologique qu’a connu le Parti démocrate dans les années 1970, en rupture avec les valeurs et les actions du gouvernement Roosevelt à l’époque de la Grande dépression, et qui s’est généralisé jusqu’à l’ère Obama. Le Parti démocrate s’est non seulement décentré des préoccupations des classes populaires ouvrières au profit d’un électorat libéral tant sur le plan économique que sur les mœurs, mais a contribué à leur marginalisation tout en revendiquant défendre les intérêts des minorités et des plus faibles.

Dans cet essai décapant, Thomas Frank déconstruit point par point les concepts libéraux devenus des lieux communs parfaitement anodins dans le logiciel du Parti démocrate. Autant dire que le mythe originel du self-made man, très ancré dans l’inconscient collectif américain n’est jamais bien loin. L’auteur bat d’abord en brèche l’idée de méritocratie, qui amène in fine à faire porter à une population précarisée depuis la désindustrialisation et la tertiarisation du pays de l’Oncle Sam la seule responsabilité de leur misère économique et sociale. Il explique ensuite comment le Parti démocrate a changé de l’intérieur ; à l’époque de Roosevelt durant la Grande dépression, la majorité des conseillers du président n’étaient pas issus de grandes universités et usaient essentiellement de leur bon sens et de leur connaissance intime de la population afin de réduire la pauvreté et de corriger certaines inégalités sociales. Or, le Parti démocrate, pris dans l’engrenage de la néo-libéralisation de l’économie américaine après l’abandon des théories keynésiennes a adopté le même fonctionnement qu’une entreprise privée ; il a gagné en “professionnalisme” et connaît depuis un fonctionnement technocratique. Dans l’esprit des démocrates au pouvoir, de Bill Clinton à Obama, il ne s’agissait plus donc de réduire les inégalités mais de les rationnaliser. Ainsi, dès qu’il devint impossible selon eux de modifier profondément le système, non seulement les sujets sociétaux comme la défense de l’IVG ou le mariage gay ont commencé à leur servir de paravent, mais il devint primordial que le gouvernement soit paritaire, que le président affiche sa cool attitude et fasse une démonstration de son déhanché d’enfer sur les plateaux télé plutôt qu’il agisse concrètement, au jour le jour contre la pauvreté et les discriminations sociales.

Enfin, Thomas Frank dresse le portrait de la frange bobo de la population américaine, urbaine et dotée d’un fort capital culturel et économique, qui est autant en désaccord avec les mœurs traditionnelles des républicains qu’elle est alignée sur leurs intérêts de classe. Il explique d’abord comment, dans le sillage de la contre-culture des années 1960 et du rejet concomitant du New Deal, la société post-industrielle a signé l’acte de naissance de la “nouvelle économie”, où le soleil radieux du secteur des technologies en pleine expansion a éclipsé les récits pathétiques poussiéreux relatant le déclin de sites industriels autrefois emblématiques dans la ville de Detroit. Amplifiée par le krach de la bulle internet, la collusion entre la contre-culture et le capitalisme a été rendue possible grâce à l’idée selon laquelle la rébellion n’était pas une affaire de renversement des élites mais d’incitation à l’entreprenariat. San Francisco, autrefois berceau de la contre-culture, est aujourd’hui une banlieue huppée de la Silicon Valley, de surcroît aux mains des démocrates.

En outre, l’auteur déplore le “racisme de l’intelligence” constitutif de l’identité des néolibéraux de gauche, qui établissent de manière automatique un lien entre leur bulletin de vote et leur niveau d’éducation. À leurs yeux, leurs propres choix politiques sont forcément rationnels car le fruit de leur instruction, tandis que celui des classes populaires résulterait de la frustration, puisque ces derniers, peu éduqués, seraient forcément irrationnels. Ce nouveau racisme alimente autant d’idées reçues au sein des partis politiques, du Parti démocrate américain au Parti socialiste français, qu’au sein des milieux universitaires et culturels aux États-Unis et en Europe, concentrés dans les grandes villes et déconnectés des réalités quotidiennes de millions de gens se demandant tous les mois s’ils vont pourvoir vivre dignement de leur travail et régler leurs factures.

Instructif autant qu’humoristique, cet essai se révèle aussi être une cure efficace contre l’immaturité psychologique et culturelle des prophètes auto-satisfaits du vivre-ensemble, fustigeant les miséreux qui pensent mal.
Agnès Delaunay
Le Comptoir, 31 mai 2018
« Barack Obama a sauvé le néolibéralisme » – Entretien avec Thomas Frank

Thomas Frank est un historien et journaliste américain qui s’intéresse aux évolutions politiques contemporaines aux États-Unis. Il analyse comment les démocrates ont abandonné les classes populaires aux rébublicains dans ses ouvrages Pourquoi les riches votent à gauche (2018) et Pourquoi les pauvres votent à droite (2008). Il a récemment fait l’objet d’un portrait dans Le vent se lève et nous avons eu la chance de le rencontrer lors de sa venue en France, à l’occasion de la traduction de son dernier livre aux éditions Agone.


Vous avez écrit Listen, Liberal [en français : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018] quelques mois avant l’élection présidentielle de 2016. Dans ce livre, vous vous demandez ce qui est arrivé au « parti du peuple », et vous mettez en garde contre la prise de contrôle du parti par ce que vous appelez la « classe professionnelle » [les cadres et professions libérales qui possèdent un haut niveau d’éducation]. Avez-vous été surpris le 8 novembre 2016 ?


Non. Enfin, il y avait beaucoup d’émotions différentes ; bien sûr, j’étais surpris car tous les sondages disaient qu’Hillary Clinton allait gagner, vraiment tous. Et certains disaient qu’elle allait remporter une victoire historiquement écrasante : en ce sens, évidemment, cela fut surprenant. Cependant, je venais de faire le tour du pays [pour la promotion de Listen, Liberal et je disais, juste avant l’élection : « attention, Trump pourrait facilement gagner ». J’ai aussi écrit un article pour le Guardian, une semaine avant l’élection, dans l’éventualité d’une victoire de Trump, dans lequel il est appelé president-elect [président élu], et il a été publié quelques minutes après qu’il a été déclaré vainqueur. Donc, j’ai été le premier… [rires]. C’était un bon article, j’étais enthousiaste qu’il soit publié, donc il y avait beaucoup d’émotions différentes le soir de l’élection. Mais j’étais malheureux parce que je vis en Amérique. J’ai des enfants, vous savez ! C’est terrifiant que ce type soit président. Mais la réponse est que je n’étais pas surpris. J’avais passé la semaine à écrire cet article et j’avais fini par me convaincre qu’il avait une très bonne chance de gagner.


Pensez-vous que la défaite d’Hillary Clinton peut constituer une prise de conscience pour le Parti démocrate ? Pensez-vous que quoi que ce soit ait changé depuis 2016 ?


C’est une importante prise de conscience pour le Parti démocrate, mais ils choisissent de l’ignorer. À l’époque de l’élection, j’ai pensé que les choses allaient devoir changer dans le Parti démocrate. Ils allaient devoir voir que le chemin qu’ils suivent depuis 30 ou 40 ans a été une erreur, c’était évident. Mais plutôt que de faire ça, ils ont inventé toutes sortes de blocages cognitifs pour empêcher cette prise de conscience. Je dis que c’est évident, mais ils disent : oh non, c’était les Russes, c’était le FBI, c’était les racistes, les sexistes… Tout cela est vrai dans une certaine mesure, mais ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour ne pas tirer les leçons de cette élection. Selon moi, 2016 est une année qui restera gravée dans les mémoires. C’est une année volcanique comme 1968, sauf que tout va dans la mauvaise direction. Ne tirer aucune leçon de ce qui est arrivé est choquant, mais c’est ce qu’ils font.


Vous avez passé beaucoup de temps dans ce que l’on appelle le « Trump Country », c’est-à-dire les régions des États-Unis qui ont largement voté pour Donald Trump, comme lorsque vous avez visité la ville où a grandi Walt Disney, dans le Missouri. Pensez-vous que le « trumpisme » est parti pour s’implanter durablement dans ces endroits ?


Oui. Et la raison, c’est parce que le Parti républicain a appris comment battre les démocrates, Trump leur a montré. Il y a deux questions ici. La première est : qu’est-ce que les rébublicains vont faire ? Ils ne vont jamais abandonner le « trumpisme ». Ils peuvent détester Donald Trump, l’homme, c’est le cas de beaucoup d’entre eux : la famille Bush le hait… Mais ils ne feront jamais marche arrière sur sa politique, car ça leur a donné la victoire face à ce qui semblait être une situation impossible. Ils ont battu les Clinton, alors qu’Hillary avait levé deux fois plus de fonds que Trump ! Ils ne vont jamais renoncer à ça. Mais le prochain républicain ne sera pas aussi mauvais. Trump était un très mauvais candidat à la présidence. Par exemple, son racisme : offenser tous ces groupes différents, c’est une stratégie vraiment stupide ! Il a attaqué les Mexicains, pourquoi faire ça ? Il y a beaucoup de Mexicains en Amérique ! Il aurait pu avoir les voix d’un grand nombre d’entre eux s’il n’avait pas fait ça. Le prochain Trump ne fera pas ça. Il ne sera pas aussi stupide, et je dis ça aux démocrates depuis deux ans. Le prochain Trump pourrait être quelqu’un comme Ted Cruz [sénateur du Texas], qui est un très bon politicien. Il ne fait pas d’erreur idiotes, il n’envoie pas des tweets idiots et il n’est pas entouré d’idiots. Le « trumpisme » ne va pas disparaître, ils ont appris que même un imbécile peut battre les démocrates avec cette stratégie.
L’autre question concerne les régions « rouges » [d’après la couleur généralement attribuée au Parti républicain]. Elles vivent une histoire tragique. Cette ville du Missouri était un endroit acquis aux démocrates jusqu’à très récemment. Harry Truman vient de cette région. Le Missouri était un État démocrate jusque dans les années 1980. Mais maintenant, c’est fini, l’État est complètement républicain. Ça arrive à travers tous le pays, c’est ce dont je parle dans What’s the Matter with Kansas ? [2004, publié en France en 2008 sous le titre Pourquoi les pauvres votent à droite. C’est en train d’arriver dans le Michigan, en Pennsylvanie… Le Wisconsin était un des États les plus à gauche des États-Unis, et il a voté pour Trump. Et aucun signe ne montre que cela va s’arrêter maintenant. Cela va continuer tant que la situation de la classe moyenne continuera de se détériorer en Amérique. Et je crois que cela va continuer même si ce n’est plus le cas… Les rébublicains sont les seuls à parler de classe, les démocrates leur laissent le monopole de cet enjeu et ça leur coûte terriblement.


Les médias conservateurs sont des éléments-clef de cette stratégie. Fox News, ou les émissions de radio comme le Rush Limbaugh Show, semblent dominants dans l’Amérique rurale aujourd’hui. Comment les médias alternatifs de gauche peuvent-ils atteindre les Américains ruraux ?


C’est difficile, presque impossible. Dans des endroits comme le Missouri ou la Virginie-Occidentale, ces programmes sont omniprésents. Dès que l’on allume la radio, on tombe sur Rush Limbaugh ; si l’on change de station, ça sera Glenn Beck ou Sean Hannity… Quant à Fox News, leur portée est extraordinaire. C’est un phénomène en Amérique : tout le monde connaît un membre de sa famille qui passe son temps regarder Fox News et à répéter ce qu’il y entend. C’est une chaîne qui est fondée sur la persécution : « les méchants libéraux [au sens américain : la gauche] veulent ruiner votre mode de vie et augmenter vos impôts »… Tous les programmes sont comme ça. En fait, c’est une chaîne fondée sur la vision du monde de Richard Nixon ! L’idée vient de Roger Ailes, qui était son directeur de campagne. Ça a eu un impact énorme, car Fox News explique les actualités aux gens de ces endroits d’une façon que ne font pas les médias de gauche. D’ailleurs, les journaux sont en train de mourir aux États-Unis. J’ai grandi à Kansas City, et le journal local ne fait plus que douze pages, presque uniquement des dépêches de l’AP [équivalent de l’AFP]. À Chicago, les magnifiques locaux du Chicago Tribune, un des journaux les plus prestigieux du pays, ont été vendus pour devenir un complexe d’appartements. Donc, la presse papier se meurt et pendant ce temps, les médias conservateurs s’insinuent dans tous les aspects de la vie quotidienne. Il y a eu une époque où les médias de gauche avaient cette présence ; ils avaient un sens pour les gens dans la vie de tous les jours. C’était l’époque où il y avait un mouvement ouvrier actif et des syndicats dans toutes les petites villes, et ils avaient tous leurs journaux. Cette présence de la gauche dans la vie quotidienne des gens a disparu.


Depuis que vous avez écrit What’s the Matter with Kansas ?, on vous a souvent accusé de minimiser le rôle du racisme dans le mouvement populiste conservateur. Quel rôle le racisme a-t-il joué dans l’élection de Trump ? Est-ce que le backlash [contrecoup] conservateur est différent dans le Midwest et dans les Appalaches d’une part et dans le Sud profond de l’autre ?


Pour le dire simplement : oui, il est différent. Quand j’ai écrit What’s the Matter with Kansas ?, j’ai délibérément choisi le Kansas parce que ce n’était pas le Sud. Il y a déjà eu beaucoup de livres écrits sur le Sud, Jim Crow [les lois ségrégationnistes], la fuite des blancs du Sud vers le Parti républicain et la stratégie sudiste de Richard Nixon ; tout ça est une histoire de racisme. Mais dans le Kansas, c’était différent. C’est une situation où le backlash n’est pas ouvertement raciste. Cependant, le racisme a joué un rôle important dans l’invention de ce mouvement. Les origines du populisme de droite remontent à un homme, George Wallace : il était gouverneur de l’Alabama dans les années 1960, et il a quasiment inventé ce backlash contre la gauche. C’était un démocrate [à l’époque, les démocrates conservateurs dominaient totalement le Sud], et il a été le premier conservateur populiste. Nixon lui a piqué tout son répertoire. Il a appelé ça la stratégie sudiste, et l’objectif était de prendre l’électorat blanc sudiste aux démocrates. Mais aujourd’hui, ça s’est développé bien au-delà, en jouant sur les griefs des classes populaires blanches.
Quant à Trump, il a bien sûr charmé les électeurs racistes. Il est intolérant, surtout contre les musulmans, c’est le groupe qu’il a le plus attaqué. Mais je ne suis pas sûr que cela ait vraiment aidé Donald Trump à gagner l’élection : je pense que les électeurs racistes votaient déjà pour les rébublicains depuis longtemps. Peu de racistes ont voté pour Barack Obama…


Vous avez dit que la désindustrialisation était la force principale derrière la montée du backlash dans le Midwest, et en particulier dans la « Rust Belt » [régions fortement touchées par la désindustrialisation dans le nord du pays], et Donald Trump a été élu sur un programme protectionniste sans précédent grâce à ces endroits. Pensez-vous qu’un nouveau consensus protectionniste va émerger aux États-Unis, ou que seuls les rébublicains s’approprieront cet enjeu ?


Tout d’abord, la désindustrialisation était une force importante, je pense que c’est ce qui a fait élire Donald Trump, mais il y a beaucoup de forces différentes à l’œuvre. Cependant, faire campagne contre les traités de libre-échange lui a permis de battre tous les autres candidats rébublicains et Hillary Clinton : c’est un coup de génie. C’est précisément l’enjeu qui permet de séparer le Parti démocrate de sa base, notamment les syndicats. En revanche, impossible de savoir s’il va vraiment tenir sa parole. Il a annoncé qu’il mettrait des taxes douanières sur l’acier et l’aluminium, mais ne l’a pas encore fait. Les États-Unis sont en train de renégocier l’ALENA [Accord de libre-échange avec le Canada et le Mexique] en ce moment même, mais personne ne sait ce qui va changer. Je pense que les rébublicains vont continuer à faire campagne sur le protectionnisme, mais il y a beaucoup de démocrates qui sont très bons sur ce sujet. Hillary Clinton était particulièrement vulnérable, puisque c’est sous le mandat de Bill Clinton que l’ALENA a été signée, et parce qu’elle a été secrétaire d’État. Si Bernie Sanders ou Joe Biden avaient été candidats, ils auraient probablement dit qu’ils étaient d’accord avec Trump sur les accords de libre-échange et ça n’aurait pas posé de problème. En tous cas, il est tout à fait possible que nous entrions dans un nouvel âge du protectionnisme.


Dans 30 des 50 États américains, l’emploi le plus répandu est celui de camionneur, qui pourrait disparaître très vite avec l’arrivée des voitures autonomes. Avec le développement de l’automatisation, pensez-vous qu’il sera possible d’atteindre à nouveau le plein-emploi ? La gauche devrait-elle s’y opposer ?


L’automatisation n’est pas encore là : en ce moment, la croissance de la productivité aux États-Unis est très basse, et ce depuis longtemps. Par ailleurs, nous sommes très proches du plein-emploi. Les salaires vont recommencer à monter en Amérique, même sans les syndicats et sans augmentation du salaire minimum, parce que le marché du travail est tendu. Dans tous les cas, nous ne devrions pas être contre l’automatisation. Après la Seconde Guerre mondiale, quand la productivité augmentait sans cesse, les salaires augmentaient en parallèle. Nous ne devrions pas avoir peur de la productivité. Le problème, c’est qu’à un moment, dans les années 1980 et 1990, le rendement et les salaires se sont séparés : la productivité continue à augmenter mais les salaires stagnent. C’est catastrophique. La raison, c’est que les travailleurs n’ont plus de pouvoir, ils ne peuvent plus exiger d’augmentations quand la production s’accroît. Les syndicats ont été anéantis, tout le pouvoir est entre les mains du management. La hausse de la productivité est une bonne chose, mais il faut que les travailleurs en bénéficient.


En France, nous appelons souvent les géants du numérique les « GAFAM » (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft). Comment combattre le pouvoir de ces entreprises qui se sont insérées dans tous les aspects de la vie de tous les jours ?


Le moment où nous aurions dû faire ça était, encore une fois, durant la présidence de Barack Obama. Nous avons des lois « anti-trust » contre les monopoles aux États-Unis, mais elles ne sont pas appliquées. Toutes ces entreprises, sauf peut-être Apple, violent ces lois de manière flagrante. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une application vigoureuse de ces lois. Les gouvernements doivent se préoccuper de vie privée et de concurrence, et mettre en place des règles pour ces nouveaux secteurs d’activité. Ça, Obama ne l’a pas fait.


Il semble que le néolibéralisme a atteint une sorte d’hégémonie culturelle, en particulier dans les médias, où il est rarement remis en question. Comment la gauche peut-elle contrer cette hégémonie ? Comment peut-on amener la question du libéralisme économique dans le débat public ?


En fait, ça ne devrait pas être si dur. L’Amérique n’a jamais eu la sécurité sociale que vous avez en France, mais même ici, le public soutient fortement les éléments de base de l’État-providence. Notre système d’assurance retraite est extrêmement populaire, tout comme Medicare, l’assurance maladie pour personnes âgées. En fait, la crise financière, il y a 10 ans, était l’opportunité parfaite. Imaginez si les banquiers responsables de cette crise avaient été poursuivis… Ça aurait fait la une des journaux pendant un an, et les gens auraient été furieux. Ils étaient très en colère contre le plan de sauvetage des banques. Et la question était : qui allait saisir cette colère? Est-ce que ça sera les démocrates, ou le mouvement du « Tea Party » [mouvement populiste libertarien au sein du Parti républicain] ? Et, vous savez, les rébublicains étaient en très mauvaise posture en 2008. George W. Bush était très impopulaire, ils avaient laissé arriver la crise, il y avait eu l’ouragan Katrina et la guerre en Irak… Leur parti semblait moribond. Alors, qu’ont-ils fait ? Ils ont inventé un faux mouvement de protestation qu’ils ont appelé le Tea Party. Ils jouent sur la confusion puisque le nom sonne comme un parti mais en fait, ce sont juste des rébublicains. Et on les retrouve à manifester avec des pancartes contre les banques alors que ce sont eux-mêmes qui ont créé cette situation… Les rébublicains ont réussi à capturer assez de l’indignation populaire pour reprendre le pouvoir au Congrès dès 2010 : ils n’avaient passé que quatre ans dans l’opposition et ils étaient déjà revenus ! Vous avez raison de dire que le néolibéralisme est dominant dans le débat public, mais nous avions cette opportunité unique d’y mettre fin et nous l’avons manquée.


Alors, nous devrions attendre la prochaine crise financière ?


J’espère qu’il n’y en aura pas de prochaine… Je passe mon temps à dire « nous », mais en réalité, la faute incombe à Obama et au Parti démocrate. Je sais que la façon dont vous voyez la crise en Europe est différente, mais elle a commencé en Amérique, avec Goldman Sachs et la bulle immobilière : c’était notre faute ! C’est la grande occasion manquée. Dans une situation comme celle-ci, le consensus peut facilement se désagréger. Vous savez, une des biographies de Barack Obama s’appelle The Center Holds. « Le centre tient »… Barack Obama a sauvé les banques et le néolibéralisme, quel triomphe ! Et puis, le centre tient jusqu’à ce que Donald Trump arrive et fasse tout basculer vers la droite… Il n’y a pas de quoi être fier.


Il y a maintenant de nombreux mouvements populistes de gauche qui émergent en Europe et aux États-Unis – de l’organisation « Our Revolution » de Bernie Sanders, à la France insoumise chez nous et à Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. Mais aucun d’entre eux n’a encore réussi à gagner… Que font-ils de travers ?


Corbyn a bien réussi, bien mieux que quiconque ne l’aurait pensé. Il sera probablement Premier ministre un jour. Mais je ne devrais parler que des États-Unis, c’est la situation que je connais le mieux. Avec Bernie Sanders, on sait ce qui s’est mal passé : le Parti démocrate avait choisi Hillary Clinton. Les membres de l’establishment Démocrate répétaient que maintenant, c’étaient son tour d’être présidente. Ils ont tout fait pour que Sanders n’ait aucune chance. Hillary Clinton avait un avantage car elle était plus connue, mais elle est aussi très détestée, et ils ne l’ont pas pris en considération. Vous avez mentionné Rush Limbaugh tout à l’heure : il passe son temps à se moquer et à insulter Hillary Clinton depuis 1992.


Hillary Clinton était la seconde candidate à la présidence la plus impopulaire de l’histoire, juste derrière Donald Trump…


Oui, c’est vrai ! Elle n’était manifestement pas un bon choix pour représenter le parti. Quel système génial qui nous a donné Hillary Clinton et Donald Trump ! Pour revenir à la question, il est déjà arrivé que les populistes prennent le contrôle du Parti démocrate, c’était en 1896 avec William Jennings Bryan. Il avait seulement 36 ans et a a suscité l’enthousiasme à travers tous le pays. Les rébublicains ne pouvaient pas encore le traiter de communiste, alors ils l’ont comparé à Robespierre ! Ils ont levé vingt fois plus d’argent que lui et ils ont fini par le battre, notamment en trichant. Pendant longtemps, les démocrates populistes ont pensé qu’ils ne pourraient plus jamais défier les rébublicains après ça. Mais ensuite, il y a eu la grande dépression et Franklin Roosevelt, et ils ont fini par gagner.

Martin Saintemarie
Le vent se lève, 13 mai 2018
Thomas Frank : « La classe moyenne est en train de disparaître aux États-Unis »


Après Pourquoi les pauvres votent à droite, l’essayiste américain signe Pourquoi les riches votent à gauche. Il y analyse les difficultés rencontrées par les progressistes dans son pays.


Thomas Frank, journaliste et essayiste américain né en 1965, jette depuis trente ans un regard acéré et plein d’humour sur la vie intellectuelle, politique et culturelle des États-Unis. Cet ancien chroniqueur au quotidien conservateur Wall Street Journal est aujourd’hui contributeur régulier au mensuel de gauche Harper’s Magazine et au quotidien britannique The Guardian. En France, ses articles paraissent dans Le Monde diplomatique. En 1988, il a également fondé le magazine The Baffler, désormais dirigé par une nouvelle équipe. Thomas Frank est l’une des principales voix de la gauche sociale aux États-Unis, où le camp progressiste est davantage structuré par la question raciale. Il est l’auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages, notamment Pourquoi les pauvres votent à droite (Agone, 2008), une analyse du basculement à droite de l’opinion populaire au Kansas, dont il a fait un poste d’observation pour comprendre le mouvement des idées. Son nouveau livre, Pourquoi les riches votent à gauche, dénonce l’abandon des classes populaires par le Parti démocrate.

Comment êtes-vous venu au journalisme ?

J’ai étudié l’histoire des idées et l’histoire culturelle des États-Unis. Ma thèse de doctorat portait sur la publicité dans les années 1960. Elle a été publiée quelques années plus tard, sous le titre The Conquest of Cool (non traduit, 1997). Je cherchais à comprendre comment les entreprises américaines sont soudainement devenues cool. Dans les années 1950, les hommes d’affaires passaient pour des personnages ternes. Dans les années 1960, le concept de cool, qui était un mode d’opposition, a été adopté par l’entreprise afin de présenter le capitalisme comme une forme de rébellion. Pour parler de cette transformation, l’exemple de la publicité me semblait particulièrement parlant parce que c’est la voix du marché pour s’adresser à nous.

Après l’obtention de mon doctorat, je me suis rendu compte que les postes de professeur d’université étaient très rares. Il était possible de devenir enseignant, mais pour un salaire dérisoire. Le journalisme m’assurait des fins de mois plus faciles. En écrivant un seul article pour la presse locale alternative, je gagnais autant qu’en six mois d’enseignement. Je me suis dit : « Je vais devenir journaliste, c’est là qu’il y a de l’argent à se faire… » Surtout, j’ai vite pris goût à ce métier.

Vous avez rapidement été politisé…

Je ne sais pas bien comment cela m’est venu. Je suis le seul de la famille à m’intéresser à la politique. Au lycée, j’étais un grand fan de Ronald Reagan [président de 1981 à 1989]. Il avait un côté enthousiasmant, il parlait d’une Amérique pleine d’espoir.

À quand remonte votre rupture avec les idées de Reagan ?

Cela s’est fait en 1984-1985. À mon arrivée à l’université, je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose qui clochait dans la façon dont Reagan voyait le monde. Les cours que je suivais sur les populistes américains du XIXe siècle ont été une révélation pour moi. Je n’en avais jamais entendu parler, alors que le Kansas, dont je suis originaire, en était le bastion. Ce mouvement réformiste de gauche rassemblait des paysans, des patrons de petites entreprises, des ouvriers et des syndicalistes qui entretenaient une haine viscérale à l’égard de Wall Street, des patrons des chemins de fer et des magnats du pétrole. C’était la grande époque des monopoles. Les populistes se battaient donc pour une plus grande intervention de l’État et une réforme qui s’inspire de la base plutôt que du haut de la pyramide sociale. Ils tenaient un discours proche de celui des électeurs conservateurs auprès desquels j’ai grandi : contre les élites, les puissants, et en défense de l’homme ordinaire. Mais pour ces conservateurs, c’était l’État et les experts au pouvoir qui incarnaient l’élite.

Dans « Pourquoi les riches votent à gauche », vous écrivez, parlant de la gauche : « Le problème, c’est nous. » Mais peut-on dire une telle chose en un moment où le président des États-Unis semble être le problème principal ?

Le livre est paru en mars 2016, bien avant la victoire de Donald Trump. Pourquoi la gauche a-t-elle perdu face au candidat le moins populaire de l’histoire ? Le problème, c’est bien nous, à gauche. La classe moyenne est en train de disparaître aux États-Unis. Hors de certains grands centres urbains comme Washington, New York et San Francisco, les États-Unis ressemblent à un champ de ruines et nos leaders ne s’en préoccupent pas. Trump l’a emporté en Ohio, en Pennsylvanie, dans le Michigan, le Wisconsin et en Iowa en parlant de ce problème comme les démocrates ne savent plus le faire.

Certes, Barack Obama a donné l’impression, au cours de la campagne électorale de 2008, qu’il se souciait des syndicats, des agriculteurs, etc. Après son élection, il aurait d’ailleurs pu former un mouvement populiste. Les Américains étaient très en colère contre Wall Street. Mais il a plutôt cherché à régler la crise en faisant appel à des experts. Il s’est donc tourné vers celui qui est généralement vu comme le meilleur économiste américain : Larry Summers, l’architecte de la dérégulation financière mise en place par Bill Clinton…

Vous évoquez une classe, que vous appelez « professionnelle », ou « créative », dont l’émergence, dans les années 1990, aurait mené à la rupture entre le Parti démocrate d’une part et les syndicats et les classes populaires de l’autre. Qui sont les membres de cette classe sociale ?

Ce qui les distingue, ce sont leurs diplômes. Ils détiennent soit un master, soit un doctorat. Au sens classique, ils sont docteurs, avocats, membres du clergé, ingénieurs ou architectes mais, aujourd’hui, c’est un groupe beaucoup plus étendu. Et ce sont les électeurs ciblés par les démocrates. Le parti estime que nous vivons maintenant à l’ère de l’économie du savoir et qu’il faut donc s’adapter. En réalité, cette classe ne représente pas plus de 10 % de la population, les 10 % les plus aisés, ce qui explique que les démocrates ne se préoccupent pas de la montée des inégalités.

Vous insistez sur le rôle de Bill Clinton. Pourquoi ?

En l’emportant en 1992, il a donné l’impression que cette stratégie pouvait fonctionner. C’est lui qui a opéré la rupture avec les syndicats, alors que le Parti démocrate en avait fait ses principaux alliés depuis les années 1930. L’idée était de s’appuyer sur la nouvelle classe de diplômés qui sortait des universités. Dès son arrivée au pouvoir, il a d’ailleurs veillé à l’adoption de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, un traité qui vise à affaiblir les syndicats.

Simultanément, Bill Clinton s’est rapproché de la Silicon Valley, de la finance, des grandes compagnies pharmaceutiques, tous des secteurs qui emploient des diplômés. Il s’est donc mis à vanter la méritocratie, tant appréciée par ceux qui ont su s’illustrer à l’école, car elle laisse entendre que leur succès est mérité. Toutefois, cette valeur permet aussi de justifier le « supercapitalisme », d’expliquer qu’il est normal qu’une poignée de personnes disposent de la moitié de la richesse du pays, car ce sont les meilleurs.

Critique

La gauche américaine n’en finit pas de s’entre-déchirer depuis la défaite d’Hillary Clinton face à Donald Trump, en novembre 2016. Comment expliquer cette déconvenue ? Pour Thomas Frank, elle a été préparée de longue date par les leaders du Parti démocrate, Bill Clinton et Barack Obama en tête. Ces deux présidents ont fait le choix d’appuyer les « vainqueurs de l’économie de la connaissance » tout en déconsidérant les classes populaires. Le progrès a été réduit aux notions de méritocratie et d’innovation. En promouvant ces valeurs, la gauche s’est contentée d’accompagner l’essor d’industries qui emploient les esprits les plus brillants et qui concentrent les profits.

Dans la postface écrite en 2017, l’essayiste et journaliste constate à regret que c’est Donald Trump qui a su répondre à une peur légitime, celle que suscite l’effondrement de la classe moyenne. À travers une enquête vivante et truculente, Thomas Frank montre comment son pays parle de classes sociales à mots couverts, sans aborder directement la question. Il suit l’évolution des mœurs et du discours politique depuis trente ans afin d’exposer l’hypocrisie de l’élite démocrate. La seule solution pour sortir de la nasse serait, selon lui, de renouer avec un « populisme de gauche », qui prendrait le parti de l’homme ordinaire contre les puissants. On le voit : certains des débats qui agitent également la gauche française prennent ici un accent américain. Au pays de ­Donald Trump, ils revêtent toutefois un degré d’urgence supplémentaire.

Marc-Olivier Bherer
Le Monde des livres, 9 mai 2018
Thomas Frank : comment la gauche américaine a abandonné ses électeurs

L’essayiste américain publie un nouveau livre, Pourquoi les riches votent à gauche, qui raconte comment les démocrates ont préféré les élites financières et technologiques aux classes populaires. Et pourquoi Trump a gagné et pourrait bien être réélu.


Le journaliste et essayiste américain Thomas Frank, 53 ans, avait défrayé la chronique au cœur des années Bush, en 2004, avec un ouvrage intitulé What’s the Matter With Kansas ?, traduit en français par Pourquoi les pauvres votent à droite. Il y analysait, à partir de son État natal du Kansas, comment les classes populaires rurales, autrefois à l’avant-garde du progressisme américain, votaient désormais majoritairement pour les conservateurs. Selon lui, la mise en avant par la droite de questions clivantes comme le droit de porter des armes à feu, le mariage homosexuel ou la religion, a permis aux conservateurs d’orienter la colère des électeurs au bas de l’échelle sociale vers les élites de gauche, en même temps qu’ils infligeaient des politiques néolibérales sauvages au détriment de ces mêmes électeurs.

Même si d’autres auteurs ont par la suite contesté la thèse de Thomas Frank, elle reste toujours extrêmement pertinente pour comprendre la « révolution conservatrice » qui domine les États-Unis depuis les années 1980. Mais il manquait un pendant à cette analyse, que Frank nous livre aujourd’hui avec un livre en forme de suite : Pourquoi les riches votent à gauche (paru en 2016 dans sa version anglaise : Listen, Liberal). Il y raconte comment le parti démocrate a abandonné les classes ouvrières et populaires qui formaient sa base pour devenir une « gauche en limousine », ou le parti des nantis, les élites financières, artistiques, technologiques.

Publié avant l’élection de Donald Trump, son ouvrage est devenu une lecture obligatoire après l’accession du milliardaire orangé à la Maison Blanche pour comprendre ce qui s’est déroulé. Malheureusement, comme s’en plaint Thomas Frank, les démocrates américains ne semblent pas disposés à se remettre en cause ni à examiner les raisons profondes de leur défaite.


Votre livre décrit la situation des démocrates aux États-Unis, mais ce que vous racontez s’applique aussi bien au PS en France, au SPD allemand, au Labour britannique…
Thomas Frank : Il est toujours difficile de plaquer un facteur d’explication sur différents pays, mais oui, c’est particulièrement vrai dans le cas du Royaume-Uni, qui a véritablement suivi l’exemple américain. Tony Blair était un admirateur de Bill Clinton et il a pris le même chemin. Et cela s’est avéré terrible pour le Royaume-Uni : les guerres, la hausse des inégalités et la destruction des services publics.


Pourtant, aujourd’hui, 25 ans après la « triangulation » de Bill Clinton, 20 ans après la « Troisième voie » de Tony Blair, les partis sociaux-démocrates persistent dans la même voie.
Ils ne font qu’empirer les choses ! De mon point de vue, le gros problème aux États-Unis, c’est la désintégration de la classe moyenne, qui découle des choix politiques et économiques qui ont été faits. Ils ont été faits, bien entendu, par les conservateurs, mais dans un système politique avec seulement deux partis, ils ne sont pas les seuls responsables. Nous vivons dans une ère conservatrice depuis 50 ans et l’élection de Richard Nixon (en 1968), mais ce n’est que la moitié de l’équation. Qu’a fait l’autre camp ? Quand on se penche sur la question, on se rend compte que Bill Clinton est davantage responsable du passage du programme conservateur que Ronald Reagan : l’adoption de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui était une idée républicaine, la réforme de l’assurance-chômage, l’incarcération massive des délinquants. La dérégulation bancaire était une grande idée des républicains qu’ils n’avaient jamais réussi à faire voter, et c’est Clinton qui l’a faite. Ce qui me rend dingue aujourd’hui, c’est que même après le cataclysme de 2016, les démocrates ne comprennent toujours pas.


Même si Bernie Sanders a failli avoir l’investiture démocrate en 2016 ?
Oui ! Sanders est le politicien le plus populaire aux États-Unis aujourd’hui et la plupart des études montrent qu’il aurait battu Donald Trump, mais il y a un barrage psychologique chez les démocrates. Ils préfèrent blâmer la Russie pour la défaite de Hillary Clinton que se pencher sur eux-mêmes. L’autre jour, ils ont même déposé une plainte en justice contre la Russie !


Le Parti démocrate est-il toujours divisé aujourd’hui à niveau égal entre les partisans de Clinton et ceux de Sanders ?
Oui, c’est 50–50. Mais il y a eu un grand chambardement après l’élection de 2016 et les proches de Clinton ont réussi à prendre les commandes du parti, et il semble qu’ils soient partis pour y rester. Ils ont l’argent, ils ont les réseaux et ils ont les deux journaux les plus influents du pays, le New York Times et le Washington Post, qui les soutiennent à fond.


Dans un de vos précédents ouvrages, Pourquoi les pauvres votent à droite, vous montriez comment le Parti républicain agitait des épouvantails comme le triptyque armes à feu/religion/homosexualité pour rallier les classes populaires à sa bannière, tout en promouvant des politiques contraires à leurs propres intérêts économiques. La gauche n’a-t-elle pas fait la même chose en mettant en avant des progrès sociétaux, comme le mariage homosexuel, par exemple, pour camoufler des politiques économiques néolibérales ?
Absolument. Mon livre est une suite du précédent : les démocrates avaient leur propre version de la stratégie républicaine. Dans les deux cas, ce qui a été abandonné était l’essence des partis de gauche, c’est-à-dire l’État providence. Et ceux qui ont été abandonnés étaient les électeurs de la gauche, la classe ouvrière, et leurs priorités. Dans le cas du Parti démocrate aux États-Unis, cela s’est fait de manière transparente : leurs dirigeants ont clairement dit qu’ils préféraient les classes supérieures, ce que j’appelle dans mon livre les classes professionnelles.


Cela n’est-il pas dû en partie à la disparition de la classe ouvrière, qui est aujourd’hui supplantée par les gens qui ont des diplômes et qui ont des jobs sous-payés dans l’industrie des services ?
C’est vrai, la classe ouvrière a beaucoup diminué en raison de la désindustrialisation. Mais les gens qui vendent leur force de travail pour vivre continuent de représenter 80 % de la population. Ils occupent juste des jobs différents. Et c’est vrai qu’aux États-Unis, il y a énormément de jeunes qui ont fait des études supérieures parce qu’on leur a dit que c’était nécessaire et qui se retrouvent massivement endettés dans des boulots qui payent mal. C’est le nouveau prolétariat. Les mots ont changé, mais la nécessité de politiques de gauche est toujours aussi forte qu’avant.


Bernie Sanders avait bien compris cela lors de primaires de 2016. Et Donald Trump aussi, même si l’on savait que chez lui, ce n’était que de la rhétorique.
Oui, ces deux-là ont été le phénomène de 2016. C’était une éruption politique ! Et les vieilles politiques à la Clinton étaient balayées. Mais aujourd’hui, il est impossible de faire entendre cela aux dirigeants démocrates. Pourtant, c’est le Parti démocrate qui est censé incarner la tradition populiste depuis 1890. Et Trump a délibérément volé la ligne de Sanders. Comme il est incapable de garder un secret, il l’a ouvertement admis lors de la convention républicaine en clamant : « Ce que je viens de dire, Sanders le disait avant moi, mais il a été spolié par Hillary, alors votez pour moi ! » Bien entendu, il ne fait rien de ce qu’il avait promis maintenant qu’il est président.


Depuis la crise de 2008, la question des inégalités est sur le devant des préoccupations, y compris aux États-Unis. C’est quand même une nouveauté.
Si vous écoutez le discours d’inauguration de Trump, c’est une longue lamentation sur la désindustrialisation. Bien sûr, il l’a fait d’une manière très agressive. Mais Trump est un opportuniste, et un opportuniste s’appuie sur ce qui existe déjà, sur le sentiment populaire.


La campagne américaine de 2016 a également remis en cause un dogme que l’on croyait intangible : le candidat qui a le plus d’argent gagne.
Deux dogmes, en vérité, qui étaient l’essence du clintonisme : celui qui récolte le plus d’argent gagne et celui qui se rapproche le plus du centre l’emporte. Et les deux vont ensemble : les démocrates ne cessent de répéter depuis plusieurs décennies qu’il faut ramasser plus d’argent que les républicains pour les battre et que, pour ce faire, il faut se débarrasser de toutes ces vieilles politiques de gauche. Hillary a récolté deux fois plus d’argent que Trump, mais elle a perdu ! L’autre dogme qui a volé en éclats, c’est la croyance, depuis Obama, dans la toute-puissance de la Silicon Valley, qui permettrait de gagner les élections grâce à une mobilisation sur Internet. Le président de Google, Eric Schmidt, était impliqué dans la campagne de Hillary. Et, en face, il y avait Trump dans son coin qui tweetait n’importe quoi, et ça s’est avéré plus fort !


Malgré cela, vous dites que les démocrates n’ont toujours pas mis à jour leur logiciel.
Dans mon livre, j’explique le basculement qui se produit quand la génération des années 1960 arrive au pouvoir. Bill Clinton est leur leader et le clintonisme l’expression de cette génération qui embrasse « l’âge de l’information ». L’élection de 1992, lorsque Clinton, un baby-boomer, a battu Bush père, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, est emblématique de ce basculement. Aujourd’hui, admettre qu’ils ont eu tort et qu’il faudrait avoir d’autres priorités, reviendrait à admettre que ce changement de génération était une erreur. Il y a une dimension psychologique dans ce refus du changement de politique qui reviendrait à nier ce qu’ils sont. Par ailleurs, il y a la question de l’argent, qui est souterraine, mais cruciale : le clintonisme a permis à beaucoup de gens, Bill et Hillary en premier, de devenir très riches. Et l’on peut se demander si le Parti démocrate a vraiment envie de gagner des élections ou s’il lui suffit juste de ramasser de l’argent et de le distribuer parmi ses dirigeants et tous ceux qui gravitent autour.


Mais aujourd’hui, les Clinton ont disparu, ils ne seront plus candidats. N’y a-t-il pas une nouvelle génération de démocrates avec des idées différentes ?
Je déteste l’admettre, mais je me suis trompé : en 2008, j’étais très enthousiasmé par la victoire de Barack Obama, notamment parce que je pensais qu’il allait mettre fin à la domination des Clinton sur le Parti démocrate. Et voilà que ce jeune homme brillant, qui sait très bien ce qu’il a à faire, choisit Hillary Clinton comme secrétaire d’État, puis comme sa successeure !


Dans le dernier numéro de Harper’s Magazine, vous écrivez un essai dans lequel vous envisagez la réélection de Trump en 2020.
Si l’économie continue de croître au rythme de ces derniers mois et que le chômage continue de baisser, alors nous risquons le même phénomène que celui qui s’est produit avec Bill Clinton à la fin des années 1990. Il est passé de président haï à président adoré, alors même que le Congrès était en train d’essayer de le destituer. Tout cela grâce à une économie très dynamique et un niveau de chômage tellement bas que les salaires augmentaient. Aujourd’hui, Trump a nommé plusieurs conseillers dans les domaines économiques et financiers qui sont des fanatiques de la croissance, qui veulent vraiment appuyer sur l’accélérateur. Par ailleurs, les républicains sont parfaitement hypocrites : cela fait un siècle qu’ils disent vouloir se battre contre les déficits, ils ont empêché Obama de recourir au déficit, mais désormais, dans la dernière loi sur les impôts, ils ont complètement accepté l’augmentation des dépenses et l’accroissement du déficit. Ils font tout pour stimuler la croissance. Et c’est la voie de la réélection pour Trump !

Thomas Cantaloube
Mediapart, 29 avril 2018
Thomas Frank et le « progressisme de limousine »

Pourquoi les riches votent-ils à gauche ? C’est la question à laquelle répond l’intellectuel américain dans un essai à la fois drôle et savant.


C’était en 2008, Obama s’apprêtait à entrer à la Maison-Blanche et personne ne pouvait imaginer qu’une décennie plus tard Donald Trump serait son successeur. Sauf peut-être Thomas Frank ! Dans un livre aujourd’hui devenu culte, Pourquoi les pauvres votent à droite, l’essayiste montrait l’émergence d’une nouvelle droite « populiste » douée pour capter la colère des classes populaires contre les élites. Pourquoi les riches votent à gauche se situe dans le prolongement de cet ouvrage de référence et se révèle tout aussi incisif. L’auteur, pourtant marqué à gauche, y dépeint avec une ironie féroce l’hypocrisie et la condescendance du « progressisme de limousine » : cette gauche caviar, incarnée par Hillary Clinton, qui a beaucoup de compassion pour les personnes malheureuses qui sont loin, mais se pince le nez devant ce qu’elle considère comme le « panier des déplorables » (les électeurs de Trump).
Chez Frank, le sarcasme n’exclut pas la profondeur historique et la puissance d’analyse. L’auteur décrit le mariage entre le politiquement correct et l’argent, les diplômés de Harvard et les financiers de Wall Street, les hipsters de la Silicon Valley et les technocrates de Washington, le cool et le capitalisme. Ou comment les clercs démocrates ont troqué les cols bleus contre les cols blancs, le gouvernement du peuple contre celui des experts.
Pour les socialistes français, il y a eu le tournant de la rigueur en 1983. Pour les démocrates américains, le basculement s’opère dès 1971. Il est théorisé par le stratège démocrate Frederick Dutton dans son manifeste Changing Sources of Power, qui n’est pas sans rappeler le rapport Terra Nova. Dutton est convaincu que la société industrielle va céder la place à l’« économie de la connaissance ». Et que le parti doit s’adapter en transformant sa base électorale : liquider les ouvriers et les syndicats au profit de la nouvelle classe des « professionnels » éduqués (jeunes diplômés, cadres, etc.) censés représenter le progrès et la modernité. Adieu New Deal et lutte des classes, bienvenue aux néolibéraux et à l’idéologie managériale. Pour Thomas Frank, ce réalignement stratégique est aussi lié à un mépris culturel d’une partie des élites démocrates pour les catégories populaires jugées pas assez raffinées. Après bien des revers électoraux, ce changement de cap se concrétise avec la présidence de Bill Clinton (1993–2001). Le président démocrate fera ce que même Reagan n’avait jamais osé faire : signature du traité de libre-échange de l’Alena qui facilite les délocalisations vers le Mexique, politique d’austérité au nom de la réduction des déficits, dérégulation de l’électricité et des télécommunications. Jusqu’au bout, Clinton sera le fossoyeur de l’héritage de Roosevelt. Sa « dernière grande œuvre », la déréglementation bancaire, conduira en 2008 à la plus grande crise depuis 1929. En 2016, les « ouvriers blancs » prendront enfin leur revanche sur les Clinton en votant massivement pour le protectionniste Trump. La boucle est bouclée : les riches votent à gauche et les pauvres à droite. Mais, conclut Thomas Frank, personne ne défend plus réellement les gens ordinaires.

Alexandre Devecchio
Le Figaro Magazine, 27 avril 2018
Thomas Frank : « Je ne sais plus quoi penser de Donald Trump, idiot ou génie absolu ? »

L’essayiste et journaliste américain, auteur de Pourquoi les riches votent à gauche, retrace l’abandon des classes populaires et des syndicats par leur parti historique, les démocrates. Il déplore que ces derniers n’aient toujours pas tiré les leçons de la défaite historique de Hillary Clinton.


Deux ans après l’élection de Donald Trump, le Parti démocrate a- t-il tiré les leçons de sa défaite à la présidentielle ?
Il n’en a rien retenu. Il est apparu que pendant un court instant après l’élection présidentielle de 2016, sous le choc et hébétés, les cadres du Parti démocrate ont semblé faire ce que je leur avais suggéré : prendre le temps de se regarder dans la glace et se demander ce qui n’avait pas marché et ce qu’il avait bien pu se passer pour perdre face à un candidat tel que Donald Trump. Mais tout s’est très vite évanoui. Aujourd’hui, à les entendre, s’ils ont perdu, c’est la faute du sexisme. Ou la faute des « fake news ». Ou la faute de la Russie. Ou celle du FBI… Ou même celle de Bernie Sanders ! Pourtant, Bernie Sanders a été un très bon soldat, très discipliné. Il n’a pas manqué de se rallier à Hillary Clinton après sa victoire aux primaires. Et si Hillary Clinton l’avait choisi sur -son ticket présidentiel, elle aurait remporté facilement l’adhésion de tous ces électeurs de la classe ouvrière blanche qui lui ont cruellement fait défaut en Pennsylvanie, au Michigan et dans l’Ohio.


Pourquoi a-t-elle refusé cette alliance ?
Parce que séduire la classe ouvrière aurait signifié pour Hillary Clinton faire un douloureux pas en arrière. Elle voulait se concentrer sur cette faction moderne et diplômée du parti dont elle est éperdument amoureuse. Il me semble que c’est quelque peu similaire en France avec la génération de 1968. Aux États-Unis nous avons eu les Clinton et d’autres politiciens qui se sont découverts à cette période. Cela a été le grand moment générationnel pour eux, le moment o·u le Parti démocrate s’est refondé et où il a écarté les syndicats et le monde ouvrier de ses préoccupations pour prendre un visage plus moderne. Tous ces jeunes qui ont défilé contre la guerre du Vietnam avaient une très haute idée d’eux-mêmes, de leur propre noblesse. Et le moment clé pour eux a vraiment été cette victoire générationnelle, cette purge du monde de leurs parents. Ce moment où ils ont pris les commandes du parti et ont mis le vieux monde syndical et ouvrier de côté, et pas seulement le monde syndical mais aussi tout l’héritage du New Deal de Roosevelt et de l’État-providence dont ils n’ont plus voulu. Les nouveaux cadres du Parti démocrate ont dit : « Nous sommes un nouveau parti désormais. Nous sommes le parti de l’innovation économique, des travailleurs éduqués et diplômés, le parti de l’âge de l’information. »


Pour vous, le Parti démocrate mène une politique de classe : celle des « professionnels ». Comment définiriez-vous cette nouvelle classe sociale ?
Ils ne sont pas difficiles à définir. Les sociologues parlent d’eux en permanence. Les « professionnels » sont ces gens dotés de diplômes prestigieux ou simplement de diplômes d’études supérieures. Ce sont dans tous les cas ces cadres au col blanc, très bien payés, qui travaillent dans certaines industries que l’on appelle les « industries de la connaissance », de la culture ou des nouvelles technologies. Ils croient dur comme fer à la méritocratie et à la technocratie.
Pour eux, la méritocratie signifie que les personnes en haut de l’échelle hiérarchique méritent leurs privilèges car « ils sont les meilleurs dans ce qu’ils font ». Ils adhèrent aussi à l’idée d’un gouvernement et d’une société dirigés par les personnes les plus brillamment diplômées. De prime abord, ce n’est pas une si mauvaise idée, mais il arrive en permanence à ces gens très éduqués toutes sortes de fâcheux problèmes qu’ils n’avaient pas prévus : la crise financière, le terrorisme…


Pourquoi son progressisme semble-t-il étranger à la question des inégalités ?
La question des inégalités est, selon moi, la question la plus importante de notre temps. Moi, j’ai 53 ans et je suis né dans une société où la classe moyenne était également composée de cols blancs et de cols-bleus. Tous vivaient dans les mêmes quartiers, conduisaient les mêmes voitures et gagnaient sensiblement pareil. Les cols blancs gagnaient certes un peu plus mais pas tant que ça. Aujourd’hui, ce monde a complètement disparu. La partie du pays dans laquelle j’ai grandi est aujourd’hui en ruines, elle est complètement désindustrialisée. Et, en conséquence, les habitants de ces zones industrielles en ruines voient bien que leur avenir est très sombre, que celui de leurs enfants n’est pas meilleur. Alors pourquoi les « professionnels », pourtant si éduqués, ne proposent-ils rien de particulièrement fort sur ce sujet ? Eh bien parce qu’ils n’ont aucun problème avec cette situation. Ils ne se sentent pas particulièrement révoltés par cet état de fait. D’ailleurs, avez-vous entendu le discours de Hillary Clinton récemment en Inde ? Lorsqu’elle dit « Moi j’ai porté avec ma candidature l’Amérique qui regarde vers l’avant, l’Amérique qui contribue le plus à notre produit national brut. ». Elle en est fière ! Elle le revendique !
Or ces mêmes personnes laissées sur le bas-côté de la route, ces employés d’usine, ces fermiers appauvris, ce sont eux qui étaient le cœur du Parti démocrate·autrefois. Et voilà qu’aujourd’hui elle se vante de ne pas avoir eu leurs votes. C’est complètement fou.


Hillary Clinton a-t-elle également payé le bilan de son mari à la Maison-Blanche ?
C’est là un point absolument essentiel. Il faut bien imaginer que ces ouvriers se sont entendu répéter par leurs syndicats, par leurs patrons, par leurs amis, par tout le monde pendant plus de vingt ans que Bill Clinton les avait trahis. Alors quand l’occasion s’est présentée de prendre leur revanche sur un Clinton, ils ne l’ont pas laissée passer. En conséquence, lorsque Donald Trump place le Traité Nafta (accord de libre-échange nord-américain, NDLR) au cœur de tous ses discours et de ses apparitions télévisées, il fait mouche. C’était d’ailleurs très osé de sa part, à lui, le candidat républicain. Ce fut un coup magistral de Donald Trump, à tel point qu’aujourd’hui je ne sais plus quoi penser du personnage, idiot ou génie absolu ? Je vois un peu des deux en lui. Il tweete ces absurdités et en même temps ce qu’il a fait avec la Corée du Nord est exceptionnellement brillant. Donc, qui sait ?


Dans le livre, vous attribuez l’échec·des démocrates à leur politique économique néolibérale. Ne sous-estimez-vous pas le rôle joué par leur politique en direction des minorités ?
Le livre est avant tout né à cause d’une discussion que j’ai eue lors d’une soirée organisée par le Parti démocrate. Un invité à cette soirée m’a expliqué qu’en raison de l’évolution démographique du pays, les démocrates feraient main basse sur toutes les élections à venir. Ils avaient calculé que les groupes ethniques qui leur étaient supposément associés prenaient de l’essor alors que le vote des « blancs » diminuait. Certains démocrates pensaient sérieusement qu’ils gagneraient sans n’avoir plus rien à faire. J’ai aussitôt pensé : « C’est la stratégie la plus stupide que j’aie jamais entendue. » Les républicains ne se laisseraient jamais faire aussi facilement. Ils allaient trouver un moyen de faire passer leur message à de nouveaux groupes. Ils ont parfaitement réussi à le faire avec Donald Trump. Ils sont partis chercher la classe ouvrière blanche normalement hostile aux républicains.

Alexandre Devecchio
Le Figaro, 27 avril 2018
Comment la gauche s’est embourgeoisée

Dans “Pourquoi les riches votent à gauche”, l’essayiste américain Thomas Frank analyse comment le Parti démocrate a délaissé les classes populaires au profit de populations aisées et cultivées. Un réquisitoire qui pourrait aussi bien s’appliquer à la social-démocratie française.

La défaite spectaculaire d’Hillary Clinton face à Donald Trump à la présidentielle américaine de 2016, conjuguée à la percée inopinée du challenger “socialiste” (le mot fait frémir les Yankees) Bernie Sanders à la primaire démocrate, auraient pu être l’occasion d’une autocritique radicale pour le Parti démocrate. Au lieu de cela, elles n’ont suscité que les imprécations outrées de la candidate déchue contre les fake news russes (une plainte a d’ailleurs été déposée le 20 avril par le Comité national démocrate), la misogynie des hommes et les pulsions racistes du bas-peuple, ce “panier de gens pitoyables” (sic).


“Trump a de très bonnes chances d’être réélu en 2020”
Pour l’essayiste américain Thomas Frank, collaborateur régulier au Monde diplomatique, ce “déni” est caractéristique des “faiblesses du Parti démocrate, dont l’incapacité à aborder la question sociale n’est pas accidentelle”, nous explique-t-il dans un café parisien. C’est l’objet de son livre aujourd’hui traduit en France, Pourquoi les riches votent à gauche (éd. Agone), qui analyse comment le “parti du peuple” a sciemment rompu ses liens avec les travailleurs pour devenir un deuxième parti “pro-business”, plébiscité par les professionnels blancs de la classe moyenne supérieure. “Le Parti démocrate doit se demander qui il est, or pour l’instant il ne fait que dénoncer constamment la présidence Trump, et prétend que l’élection a été truquée, sans jamais se remettre en cause. Si bien que selon moi, malheureusement, Trump a de très bonnes chances d’être réélu en 2020”, déplore l’essayiste.

Qu’est-ce que le Parti démocrate aujourd’hui ? Hillary Clinton est celle qui l’a peut-être le mieux résumé, bien qu’involontairement, lors d’un voyage en Inde après la présidentielle : “Je l’ai emporté dans des endroits qui représentent deux tiers du produit intérieur brut américain”. C’est cet inversement de la base électorale du parti de Franklin Roosevelt, l’instigateur du New Deal, qui travaille Thomas Frank. “Les démocrates sont toujours un parti de classe. D’ailleurs, ils témoignent d’une sollicitude admirable pour les intérêts de la classe qu’ils représentent”, souligne-t-il avec une ironie mordante.


L’adieu au peuple de la gauche
L’origine de cet abandon de la lutte contre les inégalités économiques et sociales remonte selon lui aux années post-68. “Les démocrates ont cessé d’être le parti du peuple depuis les années 60 : ils ont cru que le futur reposait entre les mains des jeunes opposants à la guerre du Vietnam, les hippies sortis des grandes universités comme Bill Clinton, et ils ont viré les syndicats du parti. A partir de là, le Parti démocrate est devenu le parti de la classe professionnelle, dont le but est la redistribution de la richesse entre les 10% les plus riches de la population”, affirme l’auteur.

Les démocrates ne se sont pas cachés de ce revirement idéologique, ils l’ont même théorisé ouvertement dans “Changing Sources of Power”, publié en 1971 par le stratège démocrate Frederick Dutton. La trahison des clercs démocrates trouve conjointement sa source dans un think-tank qui a fini par imposer sa ligne, le Democratic Leadership Council (DLC), dont sont issus notamment Bill Clinton et Al Gore. Pour ce groupe, il convenait de négliger la classe ouvrière en déclin, au bénéfice d’“une classe de la connaissance émergente” vouée à peser de plus en plus démographiquement. Toute ressemblance avec le fameux rapport de Terra Nova (think-tank proche du PS) en 2011, signant définitivement le divorce entre la gauche social-démocrate et les catégories populaires, serait purement fortuite.


Technocratie et dégoût pour la politique partisane
Le Parti démocrate devient donc celui de l’“establishment”, des professions indépendantes, blanches, aisées et libérales sur les questions sociales, et abandonne tout volontarisme dans le domaine de l’égalité salariale. En 2008 déjà, Barack Obama lève plus de fonds pour sa campagne à Wall Street que son adversaire républicain. Et pour cause : cette coalition de technocrates méprise le conflit, a fortiori la lutte des classes, tandis qu’elle célèbre les vertus de la mondialisation et de la méritocratie, cette doctrine qui “se soucie des vainqueurs et que chacun ait une chance de devenir un vainqueur” selon Thomas Frank. Celui-ci dénigre cet entre soi élitiste, d’autant plus qu’“un statut social élevé n’est pas nécessairement la preuve d’une pensée créative ou originale”. Il rejoint en cela le philosophe Alain Denaut, qui décrivait dans La Médiocratie la révolution silencieuse par laquelle une élite acquise au libre-échange a imposé son hégémonie culturelle.

On reconnaît aussi dans le livre de Thomas Frank un attachement au populisme de gauche – rooseveltien et égalitaire –, qui n’est pas sans rappeler la théorie de la philosophe Chantal Mouffe, appelant à conflictualiser le débat pour sauver la démocratie, dans L’Illusion du consensus. Thomas Frank voit d’ailleurs en Bernie Sanders, qu’il a rencontré, un continuateur de “la tradition populiste” et “le symbole vivant de ce que les démocrates représentaient”. Il pourfend en contrepoint le “dégoût bien connu des professionnels pour la politique partisane, et leur foi en ce qu’ils considèrent comme des solutions apolitiques”.


“Masochisme politique”
C’est bien de cette maladie du centre mou, et du séparatisme social qui en découle, que la gauche se meurt selon lui – et pas seulement aux Etats-Unis. En Europe, elle nourrit le “faux populisme” de droite, qui n’a plus qu’à récolter les fruits de cette incurie politique en donnant voix à la frustration économique des classes populaires. Voilà comment la gauche s’embourgeoise, tandis que la droite se prolétarise. L’auteur en a fait l’amer bilan dans un précédent livre, Pourquoi les pauvres votent à droite, analysant le “masochisme politique” qui poussait les ouvriers de son Kansas natal (un des Etats les plus pauvres des Etats-Unis) à voter conservateurs. Le Brexit s’inscrit dans la même logique. “Dans le Yorkshire, qui est l’équivalent du Kansas, les gens ont voté pour le Brexit [à 58%, ndlr], non pas parce qu’ils sont riches, mais parce qu’ils sont pauvres !”, martèle-t-il. Là encore, les dirigeants de la social-démocratie européenne, qui avaient largement milité contre, ont eu du mal à comprendre cette manifestation de colère populaire. Comme l’écrit Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique, dans sa préface, c’est ce qui arrive quand le progressisme politique n’est plus qu’une “disposition culturelle, un charabia compassionnel” : il “devient indexé au prix du mètre carré et il ne se soucie plus du tout de loyers à bon marché”.

Mathieu Dejean
Les Inrocks, 23 avril 2018
Mais pourquoi les riches votent-ils à gauche ?

L’historien Thomas Frank analyse la lente conquête des classes populaires par la droite radicale aux États-Unis. Son dernier livre, Pourquoi les riches votent à gauche, paru en anglais juste avant l’élection de 2016, sonne comme une alarme. Sa traduction en français chez Agone, avec une préface de Serge Halimi, peut nous donner les clefs pour comprendre cette évolution et inverser la tendance.


En Europe comme en Amérique, les anciens grands partis de gauche semblent suivre une trajectoire similaire qui les pousse toujours plus vers un consensus centriste et libéral. Cette stratégie conduit pourtant systématiquement à un effondrement électoral, ou même à une « pasokisation », en référence à l’ancien grand parti de la gauche grecque, aujourd’hui réduit à un groupuscule parlementaire. En réaction, les partis et les mouvements de droite connaissent cependant un mouvement inverse qui les pousse vers des positions toujours plus radicales. Quelles sont les raisons derrière ce glissement politique ? La question a déjà été posée à de nombreuses reprises mais bien peu nombreux, finalement, sont les intellectuels à avoir vraiment analysé la situation. La sortie en français de l’ouvrage Pourquoi les riches votent à gauche chez Agone (Titre original : Listen, Liberal : or Whatever Happened to the Party of the People ?, Scribe, 2016) nous donne l’occasion de parler de l’un d’eux. Thomas Frank n’est pourtant pas facile à cerner. On a pu le lire dans le Harper’s Magazine, sur Salon.com, dans le Financial Times, le Guardian et Le Monde diplomatique, mais il est aussi l’auteur de plusieurs livres. Selon les endroits où il s’exprime, il peut être à la fois un auteur, un analyste politique, un historien, un journaliste, un critique culturel ou même un « _culture war author_ ». Ce qui est certain, c’est qu’il aussi un visionnaire.
Pour comprendre son importance, il faut revenir sur sa carrière. Thomas C. Frank est né en 1965 et a grandi à Mission Hills, Kansas, une banlieue dans l’aire urbaine de Kansas City, Missouri. Il étudie à l’université du Kansas puis à l’université de Virginie, et reçoit un doctorat en histoire de l’université de Chicago après une thèse consacrée à la publicité aux États-Unis dans les années 1960. Il fonde en 1988 un magazine de critique culturelle : The Baffler. La revue, qui deviendra notamment célèbre pour avoir éventé la supercherie du « _Grunge speak_ » dans le New York Times, se vante de critiquer « la culture business et le business de la culture ».
Les deux premiers ouvrages de Thomas Frank (Commodify Your Dissent, composé d’articles qu’il a écrits pour The Baffler, et The Conquest of Cool, tiré de sa thèse) ont pour sujet la cooptation de la dissidence par la culture publicitaire, c’est-à-dire la marchandisation de la langue et du symbolisme non-conformiste et contestataire, en particulier celui de la jeunesse. Il s’agit d’un sujet dont l’actualité est frappante, et qui est tout-à-fait éclairant sur le rôle que tient la publicité dans la société contemporaine, les liens entre capitalisme, culture populaire et médias de masse et les relations sociales de pouvoir dans l’espace médiatique.
À l’occasion de la parution de The Conquest of Cool, Gerald Marzorati écrit dans The New York Times Book Review le 30 novembre 1997 :
« [Thomas Frank est] peut-être le jeune critique culturel le plus provocateur du moment, et certainement le plus mécontent. […] Sa pensée ainsi que sa prose nous renvoient à une époque où la gauche radicale représentait, en Amérique, plus que des conférences et des séminaires suivis par des professeurs foucaldiens. Frank s’est débarrassé du jargon de mandarin ; pour lui, il est question de richesse et de pouvoir, de possédants et de dépossédés, et c’est clair et net. »
Le troisième ouvrage de Thomas Frank, publié en 2000 et intitulé One Market Under God, examine la confrontation entre démocratie traditionnelle et libéralisme de marché, et s’attaque en particulier à ceux qui considèrent que « les marchés sont une forme d’organisation plus démocratique que les gouvernements élus ». Ici encore, l’actualité de l’analyse est brûlante et démontre que Thomas Frank avait parfaitement compris les enjeux politico-économiques qui ouvraient le nouveau millénaire.


La conquête conservatrice des classes populaires


L’ouvrage qui va le rendre célèbre aux États-Unis sera publié en 2004, peu avant l’élection présidentielle que George W. Bush remportera face au démocrate John Kerry, sous le titre What’s the Matter with Kansas ?. Présent 18 mois sur la liste des best-sellers du New York Times, il sera traduit en français sous le titre Pourquoi les pauvres votent à droite. Ce livre est en grande partie tirée de l’expérience de Thomas Frank avec les évolutions politiques de son État d’origine, le Kansas, et représente une analyse politique magistrale qui est encore souvent reprise aujourd’hui.
Thomas Frank part d’un constat : les régions rurales des États-Unis, et en particulier dans le Midwest, font partie des zones les plus pauvres du pays. Alors que ces endroits furent le foyer d’un populisme agrarien de gauche radicale à la fin du XIXe siècle et qu’elles souffrent énormément des politiques libérales depuis les années 1970, comment se fait-il que ces régions soient autant acquises aux républicains ? Ainsi, le comté le plus pauvre des États-Unis à l’époque (hors réserves indiennes) se trouvait à la frontière entre le Nebraska et le Kansas : ce comté de fermiers et de ranchers déshérités votait pour les candidats républicains avec des marges de plus de 60 points. Comment, se demande Thomas Frank dans ce livre, peut-on autant voter contre ses intérêts ?
La réponse se trouve aussi, en écho avec son travail sur la publicité, dans une appropriation de la contestation. Cette fois, c’est la droite qui a coopté le ressentiment contre l’establishment et l’a retourné à son profit. Thomas Frank montre que les républicains conservateurs du Kansas qui étaient les plus radicaux au sein du parti se sont présentés comme les ennemis des « élites » : les politiciens du Congrès mais aussi les producteurs d’Hollywood ou les journalistes de la « Beltway », cette région urbanisée allant de Boston à Washington, D. C. En jouant sur le ressentiment des classes populaires blanches rurales et suburbaines, ils ont rapidement marginalisés les républicains modérés et se sont assurés une domination presque totale sur la politique de l’État. Cependant, leur critique de l’élite se fait surtout sur un terrain culturel ; une fois au pouvoir, les républicains conservateurs mettent en place une politique néolibérale qui nuit fondamentalement à l’électorat populaire. Malgré cela, au Kansas, les électeurs continuent à voter de plus en plus à droite. Ce phénomène, que l’on retrouve à travers l’entièreté du Midwest et du Sud, est appelé le « _backlash_ » (contrecoup) conservateur par Thomas Frank. Le backlash se construit surtout sur des questions culturelles comme l’avortement, le port d’armes et le mariage gay. Dans le monde du backlash, les « libéraux » (au sens américain, c’est-à-dire la gauche) sont unis dans leur désir de détruire ces symboles de l’Amérique traditionnelle ; ils méprisent les « vrais Américains » qui vivent dans le « Heartland », le centre rural du pays. En opposition, on parle volontiers de « libéraux côtiers » pour qualifier les habitants de New York ou de San Francisco.
Le porte-étendard du backlash conservateur dans le Kansas est Sam Brownback, qui était à l’époque l’un des deux sénateurs de l’État. Il en sera par la suite le gouverneur, de 2011 à 2018, période pendant laquelle sa politique de baisse massive d’impôts ruinera totalement le budget étatique. L’entièreté de sa carrière se construira sur cette thématique anti-establishment.
Ce backlash conservateur n’est pas un phénomène récent aux États-Unis ; selon Thomas Frank, on peut retrouver ses origines à l’époque de Richard Nixon. Ce backlash vit une accélération avec l’ère Reagan mais surtout avec la « révolution conservatrice » menée par Newt Gingrich, qui fut élu Speaker de la Chambre des Représentants après la large victoire des républicains aux élections de mi-mandat de 1994, sur un programme très conservateur (« The Contract with America »). Le repli identitaire sur des valeurs culturelles, au premier chef l’avortement, se cristallise vraiment à cette époque. Ce que Thomas Frank souligne avec justesse, cependant, est qu’il ne s’agit pas d’un banal mouvement réactionnaire et que l’on ne peut pas se contenter de l’expliquer par le racisme de la société américaine, comme beaucoup le font. Il montre au contraire que les militants anti-avortement, les plus radicaux et les plus nombreux au sein du backlash, s’identifient énormément aux militants abolitionnistes de la période précédant la guerre de Sécession. Le Kansas lui-même a été fondé par des abolitionnistes venus de Nouvelle-Angleterre cherchant à empêcher les habitants du Missouri voisin, esclavagistes, de s’établir sur ces terres. Le conflit, parfois très violent, qui opposa abolitionnistes et esclavagistes dans les années antebellum fait évidemment écho, pour ces militants, à celui qu’ils mènent contre l’avortement. Ils s’identifient également aux populistes agrariens de la fin du XIXe siècle qui secouèrent la politique américaine. Emmenés par William Jennings Bryan, un natif du Nebraska trois fois candidat à la présidentielle pour le Parti démocrate, ces populistes (comme ils s’appelaient eux-mêmes) militaient contre les monopoles et les grands banquiers qui dominaient l’économie. Ces deux mouvements populaires étaient sous-tendus par de forts sentiments religieux évangéliques, comme l’est aujourd’hui le mouvement « _pro-life_ ». Ces activistes mettent leur lutte en parallèle avec leurs prédécesseurs comme une dissidence contre le pouvoir en place et son hégémonie culturelle. En ce sens-là, le backlash dans le Midwest est à dissocier de celui du Sud profond (Louisiane, Alabama, Mississippi, Géorgie) qui a plus à voir de son côté avec un maintien ou un renforcement de la suprématie blanche et se berce souvent de nostalgie confédérée. Mais malgré tous les beaux sentiments des conservateurs du Midwest, ce backlash les amène tout de même à voter avec constance contre leurs intérêts économiques. Contrairement à l’époque de William Jennings Bryan, le ressentiment populaire ne se tourne plus contre les élites économiques. « Ici, la gravité du mécontentement ne pousse que dans une seule direction : à droite, à droite, toujours plus à droite », écrit Thomas Frank.
Quand il écrit What’s the Matter with Kansas, il ne pouvait pas prévoir le « Tea Party », ce mouvement né en 2009 qui pousse le backlash encore plus loin, ni Donald Trump. Ces événements donnent pourtant à son livre une teneur presque prémonitoire ; ce qui se passait dans le Kansas en 2004 s’est étendu à toute la nation.
Gardant toujours un œil sur la droite américaine, il publie dans les années suivantes deux livres décortiquant le pillage systématique des services publics par les conservateurs (The Wrecking Crew) et la façon dont la crise économique fut utilisée pour justifier le néolibéralisme par la droite (Pity the Billionaire). Son dernier livre est publié sous le titre Listen, Liberal en 2016, six mois avant l’élection qui a fait de Donald Trump l’homme le plus puissant du monde. Il s’agit en quelque sorte d’une continuation de What’s the Matter with Kansas, en ce qu’il reprend là où s’était arrêté son dernier chapitre : quelle est la responsabilité des démocrates dans ce fiasco ?


L’ère Obama : autopsie d’un échec


Alors qu’elle avait tout gagné en 2008, la gauche étasunienne a perdu la Chambre et le Sénat, un millier de sièges dans les assemblées étatiques, n’a réussi à imposer qu’une timide réforme de l’assurance-maladie et n’a qu’à peine régulé l’industrie des services financiers. En 2016, Wall Street fonctionne comme avant, et si la reprise est là sur le papier, les trois quarts des Américains estiment que la récession est toujours en cours. Le chômage baisse mais la grande majorité des nouveaux profits ont été captés par les actionnaires, et les jeunes diplômés arrivent sur le marché du travail et de l’immobilier écrasés par la dette étudiante.
Thomas Frank explique dans Listen, Liberal que ceci n’est pas simplement dû à la malchance ou aux aléas de l’économie. Le Parti démocrate est en fait devenu un parti d’élites, ceux qu’il appelle la « classe professionnelle », ou « classe créative » : les médecins, les ingénieurs, les avocats, éditorialistes, fondateurs de start-ups et cadres de la Silicon Valley. Cette classe était celle qui était la plus acquise au Parti républicain dans les années 1960 – aujourd’hui, elle est devenue la plus démocrate. De fait, le niveau d’éducation et le vote démocrate sont parfaitement corrélés dans la population blanche, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas du revenu (les très riches continuent à voter Républicain). C’est cette classe professionnelle qui contrôle le Parti démocrate aujourd’hui, et elle impose son programme libéral en matière d’économie.
En termes politiques, les éléments-clefs mis en avant par les démocrates centristes qui représentent cette catégorie d’intérêts sont la méritocratie, l’expertise, le consensus, la politique bipartisane. Ce genre de discours délaisse complètement les thèmes démocrates traditionnels qui s’adressaient aux travailleurs, aux syndicats, aux habitants des zones rurales, qui promettaient de défendre les Américains moyens contre les intérêts monopolistiques ; en bref, défendre le « _small guy_ ». Selon Thomas Frank, c’est ce changement chez les démocrates qui pousse l’électorat populaire dans les bras des républicains. Ce changement a commencé avec Bill Clinton, dont le mandat a été marqué par la signature de l’ALENA, le plus grand accord de libre-échange de l’histoire des États-Unis. Ce projet avait pourtant été rédigé par l’administration de George H. W. Bush, mais c’est Bill Clinton qui lui a permis d’entrer en vigueur : il aura un effet destructeur sur l’industrie du Midwest. C’est aussi sous Bill Clinton que la loi Glass-Steagall, qui régulait Wall Street depuis 1933, a été abrogée. Cette politique, à l’opposé de ce que défendaient les démocrates depuis Franklin D. Roosevelt, était justifiée par des arguments rationnels : c’est-à-dire sur l’avis d’économistes et de banquiers, de techniciens de la politique et de l’économie. Ainsi, le secrétaire du Trésor de 1995 à 1999, Robert Rubin, était un ancien membre du conseil d’administration de Goldman Sachs. Avoir un diplôme d’une université de l’Ivy League est une condition sine qua non pour être accepté au sein de cette élite, de même que croire dur comme fer à la loi du marché, à la dérégulation et au libre-échange.
La présidence de Barack Obama n’échappa pas à cette tendance. Les démocrates se trouvaient, en 2008, dans une situation parfaite pour réformer l’économie en profondeur : ils contrôlaient le Congrès et la crise financière appelait à punir les responsables. Mais plutôt que d’appliquer les lois anti-trusts et d’imposer des politiques de régulation à Wall Street, ils n’ont mis en place que de timides réformes. Selon Thomas Frank, cela s’explique par le fait que l’agenda démocrate était fixé par la « classe professionnelle » qu’il décrit, qui voit les régulations d’un mauvais œil et préfère appliquer les recommandations d’économistes : la présidence Obama a marqué l’avènement de la technocratie aux États-Unis. Pour les élites démocrates, les banquiers de Wall Street sont des personnes tout à fait recommandables : elles possèdent un diplôme prestigieux, donc elles savent ce qu’elles font, et se comportent de manière rationnelle. Thomas Frank rejoint ici la critique faite par Elizabeth Warren, sénatrice démocrate du Massachusetts, ancienne professeure de droit à Harvard et figure de l’aile gauche du parti : selon elle, l’administration Obama avait le pouvoir et la légitimité pour punir lourdement les responsables de la crise, mais cela n’a pas été fait.
Malgré l’espoir historique qu’a suscité Barack Obama, la situation ne s’est pas vraiment améliorée sous sa présidence pour l’électorat populaire, qui avait majoritairement voté pour lui hors du Sud. Les banques « _too big to fail_ » sont sauvées, les traités de libre-échange continuent d’être signés, la logique du marché continue de triompher. Ce faisant, les élites démocrates, se parant de responsabilité morale, sont persuadées de mettre en place les politiques les plus efficaces et les plus rationnelles. Après tout, elles font consensus parmi les spécialistes, et les objectifs traditionnels du Parti démocrate (justice sociale, égalité des chances, partage des richesses) ne peuvent plus permettre à la gauche de gagner à leurs yeux. Le reproche d’inéligibilité fait à Bernie Sanders rappelle l’identique rengaine contre Jeremy Corbyn. Pourtant, Bernie Sanders n’est rien de plus qu’un démocrate classique : son programme reprend presque exactement là où Harry Truman s’est arrêté en 1952 et ne ferait pas rougir un Kennedy. Que Sanders soit devenu marginal illustre parfaitement comment le Parti démocrate a pu perdre les cols bleu du Midwest américain. À travers le pays, les électeurs blancs sans diplôme sont devenus un groupe solidement républicain, ce qui aurait été impensable il y a vingt ans.
Bien avant l’élection de Trump, tous les éléments étaient donc déjà présents pour sa victoire. De fait, c’est bien l’Amérique qui a cru en Obama qui a élu Trump. L’Iowa, État agricole du Midwest, avait été gagné par Obama en 2008 avec neuf points d’avance ; en 2016, Trump l’a remporté avec une marge de dix points. Difficile d’accuser des personnes qui ont voté deux fois pour Obama d’avoir voté Trump par racisme ; et ce sont précisément ces électeurs qui ont voté pour Obama puis pour Trump qui lui ont permis de remporter l’élection, en gagnant des États qui n’avaient pas été remportés par les Républicains depuis 1988 comme le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie. Mais plutôt que de remettre en question leur stratégie, dont ils sont persuadés qu’elle est la seule rationnelle, les élites Démocrates, comme le montrait déjà Thomas Frank six mois avant l’élection, préfèrent analyser ce backlash comme une expression bêtement raciste. Quand Hillary Clinton se vante d’avoir gagné des districts représentant les deux-tiers du PIB étasunien avant de qualifier ses électeurs d’« optimistes, divers, dynamiques, allant vers l’avant », en opposition à ceux de Trump décrits comme simplement racistes et misogynes, elle représente parfaitement la vision qu’a l’élite démocrate de la situation électorale actuelle. Incapables de remettre en question leur vision technocratique de la politique, ils préfèrent analyser en termes manichéens tout ce qui ne va pas dans leur sens : les électeurs de Trump doivent être racistes et l’élection n’a pu qu’être truquée par la Russie. Même si ces sujets ne peuvent être ignorés, les élites du Parti démocrate réduisent leur analyse de l’élection de 2016 à ces deux facteurs explicatifs. Pourtant, l’œuvre de Thomas Frank donne une vision très claire de ce qui a mal tourné dans la politique américaine. Depuis 1992, les démocrates pensent qu’ils peuvent ignorer les classes populaires, acquises depuis des générations au parti ; l’idée qu’ils puissent changer de camp paraissait impensable. Pourtant, les classes populaires blanches votent aujourd’hui en masse pour les Républicains. La résistible ascension de Donald Trump et des républicains était tout à fait prévisible et est la conséquence de problèmes qui ne risquent pas de disparaître subitement.
Ce bref aperçu de la carrière de Thomas Frank montre clairement qu’il a parfaitement compris son époque. La progressive conquête des classes populaires par les Républicains est un phénomène de longue durée, mais les signes avant-coureurs étaient déjà sous les yeux des démocrates en 2004. What’s the Matter with Kansas ? pourrait presque décrire l’élection de 2016 : Steve Bannon, le directeur de campagne de Trump, a fait du ressentiment économique son cheval de bataille principal. Donald Trump fut élu en promettant la fin du libre-échange et de la domination des élites. Il n’en fut rien(11), bien entendu, comme cela avait été le cas dans le Kansas et ailleurs par le passé.
La traduction française de What’s the Matter with Kansas ? s’intitule Pourquoi les pauvres votent à droite (Agone, 2013). La traduction de Listen, Liberal sous le titre Pourquoi les riches votent à gauche montre bien le rôle complémentaire des deux ouvrages, chacun donnant une des clefs pour résoudre l’énigme de l’échec de la gauche américaine.
Thomas Frank a commencé sa carrière en montrant comment la publicité s’appropriait la contestation et la contre-culture, et il est devenu un des auteurs politiques les plus connus au sein de la gauche américaine en montrant comment les conservateurs s’appropriaient le mécontentement et le populisme. Sa compréhension des enjeux politiques de son époque est soutenue par sa formation d’historien de la culture et des idées : il associe l’analyse socio-économique et l’analyse culturelle des phénomènes politiques.
Aucun règne ne peut durer éternellement, cependant, et celui du rationalisme centriste pas plus que les autres. La résurgence au sein du Parti démocrate d’un mouvement cherchant à le ramener à ses racines constitue une réponse au consensus libéral qui domine le parti depuis Bill Clinton, et pourrait bien renverser le paradigme politique. Comme Thomas Frank le dit dans Listen, Liberal, la gauche avait par le passé la capacité d’apporter des réponses au mécontentement populaire, et c’est là qu’elle trouvait sa véritable force. Bernie Sanders a réussi à obtenir 43 % des voix avec une campagne fondée uniquement sur des contributions individuelles, une performance historique qui signifie que quelque chose a changé au sein du parti. Si les Démocrates arrivent à redevenir un parti populaire, ils pourront inverser la tendance historique à laquelle ils font face et qui a amené Donald Trump à la Maison Blanche.
Ce type de changement ne peut venir que de l’intérieur du Parti démocrate. Mais l’analyse éclairée de Thomas Frank donne un examen de long terme se reposant sur l’histoire politique, culturelle et sociale des États-Unis qui permet à tous les observateurs d’élargir leur champ de vision et de mettre en perspective la situation politique actuelle. L’analyse rigoureuse de Thomas Frank a mis en évidence les sources du backlash conservateur qui se développe aux États-Unis dès le début des années 2000 et qui a directement mené à la présidence Trump. À l’heure où ce contrecoup commence à se faire sentir en Europe, la lecture de Thomas Frank devient nécessaire.

Martin Saintemarie
Le vent se lève, 21 avril 2018
Entretien avec Thomas Frank


LE FIGARO. – Le premier tour de la présidentielle a révélé un vote de classe. Les catégories populaires ont voté pour Marine Le Pen. La bourgeoisie « cool » qui vit dans les grandes villes a choisi Macron. Comment expliquer qu’aux États-Unis, ainsi que vous l’écrivez dans votre livre, les pauvres votent pour la droite ou la droite de la droite ?

Thomas FRANK. – C’est la grande question d’actualité. En Amérique, cela se produit pour de nombreuses raisons. Les républicains, qui glissent davantage vers la droite en permanence, sont très bons quand il s’agit d’exprimer une colère de classe. Presque constamment, ils prétendent représenter l’Américain moyen et ses indignations envers ceux placés au-dessus de lui dans l’échelle sociale, ces gens qui lui disent avec arrogance ce qui vrai ou faux. C’est le fil qui unit les problèmes de guerre culturelle de long terme (avortement, armes à feu, éducation) et les problèmes que Donald Trump a utilisés (immigration, commerce international). Le registre d’indignation de classe est extrêmement répandu dans la politique américaine. Mais seulement d’un côté de l’échiquier politique. La direction du Parti démocrate est à peu près le seul groupe en Amérique qui ne croit pas que le populisme peut être utilisé avec succès en politique. Sa stratégie officielle durant des années a été de considérer le soutien de la classe ouvrière comme acquis. Car, après tout, historiquement, les démocrates sont le parti des syndicats, de la protection sociale et de Franklin Roosevelt. Mais aujourd’hui, pensent les démocrates, chaque élection est une compétition pour [séduire] des personnes aisées et modérées qui sont « entre la gauche et la droite ». Donc les démocrates ne doivent pas tenir compte des travailleurs tandis qu’ils recherchent les suffrages de ces personnes aisées et modérées. Ils ont conçu une idéologie très commode qui leur permet d’agir ainsi, selon laquelle être « de gauche » aujourd’hui signifie soutenir la mondialisation et « l’innovation », s’aligner sur les secteurs économiques « créatifs » comme la finance, l’industrie pharmaceutique, Hollywood, Silicon Valley, etc. Les démocrates s’identifient ouvertement avec ceux qui réussissent et ceux qui gagnent de l’argent et ils se heurtent à de fortes résistances venues de la droite.


Selon vous, les conservateurs américains passent de la « guerre culturelle » à la « lutte des classes » ?


Les guerres culturelles se réfèrent à des problèmes comme l’avortement, le contrôle des armes à feu et toute une série de questions liées à l’école (la théorie de l’évolution, par exemple) qui ont été une partie importante du conservatisme américain depuis de nombreuses décennies. Pour tous les conservateurs, intellectuels branchés, riches acteurs de Hollywood et bureaucrates de Washington donnent des ordres avec arrogance au gentil Américain moyen. C’est une sorte de lutte des classes à l’envers. Mais cela fonctionne parce qu’il s’agit presque de la seule façon dont les Américains parlent de la lutte des classes. Enfin, jusqu’à voilà quelques années ! Après la crise financière de 2008, les problèmes économiques sont devenus de nouveau immensément importants, et les républicains ont dû inventer une explication à l’échec du capitalisme qui, d’une certaine manière, le tire d’affaire et qui impute la responsabilité de la crise aux mêmes « élites » qu’avant 2008. Ce fut le grand tournant. Les conservateurs américains l’ont opéré en inventant le mouvement Tea Party, expression retournée de l’indignation publique contre les puissances d’argent en place.


Comme en France, cette guerre est aussi profondément territoriale…


Oui. En Amérique, beaucoup de ces phénomènes ont commencé dans les États de l’ancienne Confédération (les États du Sud qui avait fait sécession de 1861 à 1865, déclenchant la guerre civile, NDLR), où l’économie était jadis fondée sur l’esclavage et sur d’autres moyens de maintenir les Noirs dans une situation d’impuissance. C’est traditionnellement une région raciste, très conservatrice et méfiante envers l’instruction. Et il y a toujours eu une forte pointe de racisme dans le mouvement conservateur américain moderne (songez à Trump). Ce qui est intéressant, cependant, c’est que la mentalité conservatrice s’est répandue de plus en plus dans le pays, et, à mesure que ce phénomène se produisait, nous, les gens de gauche de la côte Est, nous avons tout simplement décrété que de plus en plus d’États d’Amérique étaient des « États rouges » (le rouge est la couleur du Parti républicain, NDLR). Nous entendons par là des États appauvris, hostiles à l’instruction, très religieux, et ainsi de suite. Aujourd’hui, la Pennsylvanie, l’Ohio, le Michigan et le Wisconsin, tous anciens bastions de gauche, sont des « États rouges ». Les régions qui votent encore démocrate, à l’inverse, sont soit les zones les plus pauvres d’Amérique soit les plus riches. Ce sont les « États bleus » (le bleu est la couleur du Parti démocrate, NDLR), des régions florissantes à l’ère postindustrielle, qui soutiennent encore l’éducation et les services publics. Le fait important est le suivant : le parti de gauche est identifié aux régions riches ; le parti de droite aux zones où vit une classe ouvrière en difficulté. Et les Américains acceptent de plus en plus ce réalignement et le considèrent comme un phénomène naturel et même inévitable.


Vous écrivez au sujet des électeurs de la droite américaine : « Votez contre le terrorisme et vous obtiendrez la privatisation de la protection sociale. » Nous pourrions vous répondre, au sujet des électeurs de la gauche française : « Votez pour la protection sociale, et vous obtiendrez le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels et la discrimination positive » ! La gauche n’a-t-elle pas oublié la lutte des classes ?


Bien sûr. Ce que je décrivais dans le passage de mon livre que vous citez était le discours républicain des années George W. Bush. À l’époque, on avertissait constamment les électeurs que les hommes politiques de gauche étaient trop faibles pour qu’on leur fasse confiance afin d’assurer la sécurité de la nation – une affirmation que je considérais comme fausse et hors de propos, et dont le seul but était de permettre à nos leaders républicains d’attaquer le système de protection sociale. À propos : au cours de la dernière décennie, les républicains ont aussi tenté d’abaisser les démocrates en insinuant que leur comportement était « français »... Pour ma part, si j’essayais de décrire les démocrates, je le dirais un peu différemment. Tout d’abord, je n’ai aucun problème avec le mariage homosexuel et le programme américain connu sous le nom d’« action positive » (terme américain pour désigner la discrimination positive, NDLR). Ceux-ci me paraissent conformes aux idéaux sociaux-démocrates. Pour décrire le comportement des démocrates, je dirais donc : « Votez pour le gars qui, pensez-vous, va protéger la protection sociale, et vous obtiendrez la déréglementation bancaire et l’Alena. » (Acord de libre-échange entre les ÉtatsUnis, le Canada et le Mexique, conclu par Bill Clinton en 1994, NDLR.)


La gauche néolibérale est-elle responsable de l’augmentation spectaculaire des partis populistes ?


Ils ont abandonné les intérêts de la classe ouvrière, ouvertement. Lorsque Bill Clinton l’a fait pour la première fois, cela a été considéré comme une décision de génie, une sorte de libéralisme éclairé pour le XXIe siècle. Les démocrates se sont identifiés avec les secteurs créatifs comme Wall Street et la Silicon Valley, avec les gagnants de la société. Clinton & Co ont inventé la gauche des riches. Et ils l’ont fait en vertu de la brillante doctrine selon laquelle les membres de la classe ouvrière n’avaient « nulle part ailleurs » où aller, personne d’autre à qui accorder leur vote. Le projet des populistes de droite est d’offrir à ces personnes un autre endroit où aller.


« Le parti de gauche est identifié aux régions riches ; le parti de droite aux zones où vit une classe ouvrière en difficulté. Et les Américains considèrent ce réalignement comme un phénomène inévitable» naturel et même vous parlez de « progressisme de limousine ». Qu’est-ce que c’est ?


Je fais référence à un « libéralisme des riches ». C’est une politique de gauche qui s’est largement affranchie de toute empathie pour la classe ouvrière américaine. Elle a beaucoup d’empathie pour les personnes malheureuses qui sont loin. Elle croit profondément que les discriminations, quelles qu’elles soient, c’est pas bien, c’est pas bien, c’est pas bien. Mais elle rejette sans cesse les préoccupations de la classe ouvrière ici, à la maison, c’est-à-dire aux États-Unis, et les regarde comme les problèmes inévitables des personnes non éduquées. Pour le « progressisme de limousine », la mondialisation est inéluctable, les syndicats sont obsolètes, rien ne peut être fait pour les travailleurs, sauf s’ils obtiennent un diplôme dans une très bonne université.

Alexandre Devecchio, Guillaume Perrault
Le Figaro, 3 mai 2017
Rencontre avec Thomas Frank : « Pourquoi les riches votent à gauche »
Le jeudi 26 avril 2018    Paris (75)

Rencontre exceptionnelle avec Thomas Frank autour de son livre Pourquoi les riches votent à gauche.

À 18 h 30, à la Librairie Compagnie (58, rue des Écoles, 75 005 Paris)
https://agone.org/contrefeux/pourquoilesrichesvotentagauche/

Réalisation : William Dodé