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Critique de l’admirable, suivi de L’édition à la hache. « La Trahison des éditeurs » vue depuis Montréal

13 février 2023|

Après un point de vue outre-Manche sur la première édition, en 2011, de La Trahison des éditeurs, voici deux exemple de la réception dans la Belle Province…

Certains livres sont indissociables de l’expérience réelle. Éditeur chez Agone depuis 1990, Thierry Discepolo a suivi de près les crispations nerveuses et capitalistiques du Marché autour de l’admirable République des Lettres hexagonale. L’emprise des groupes financiers sur les marques éditoriales, les alliances contre nature de grands groupes d’édition avec l’industrie du luxe (Chanel/Seuil-La Martinière), de l’armement (Matra/Hachette), d’une société d’investissements (Wendel-Editis), les achats/rachats nombreux sont devenus le quotidien d’une édition sous contrôle. Lorsque Pierre Bourdieu déchiffrait la dialectique de la distinction, il analysait « le sentiment d’avoir affaire à un univers soumis, de manière presque mécanique, à la loi de l’action et de la réaction » (Les Règles de l’art). Étendue à l’univers éditorial, cette loi peut être amputée de sa seconde partie pour ne conserver que la soumission de ces « grands » éditeurs au Marché, celui-ci régissant leurs conversions et les produits qu’ils éditent. De tels pactes économiques engendrent des répercussions idéologiques immédiates. Celles-ci multiplient, directement ou indirectement, les nombreux types de censures et de contrôles que le modèle économique libéral exerce sur les productions éditoriales et, plus largement, sur la circulation des connaissances.

Dans son essai, Discepolo stigmatise l’émiettement de la sincérité de la parole à travers un portrait vitriolé de l’édition française actuelle. Il le fait à l’aide d’une langue vive et caustique qui rappelle qu’il est aussi l’éditeur de Karl Kraus dont les guerres menées en son temps trouvent ici leur prolongement en dévoilant la bassesse et les trahisons de l’édition institutionnalisée et de ses filiales. Cette étude très documentée, avec notamment une chronologie des créations, fusions et rachats des éditeurs et diffuseurs/distributeurs de 1826 à 2001, transmet l’exigence d’une responsabilité pleine et entière à l’égard du langage, responsabilité qui devrait être le point focal de tout éditeur digne de ce nom.

Premier constat, « le livre » a perdu en tout ou en partie, via les effets des concentrations, une grande part de son statut symbolique et sa force première de véhicule de la connaissance et du savoir. Le contexte de l’édition affermit l’industrie culturelle là où les groupes multimédiatiques travaillent sur les terres de la grande consommation avec son cortège de vente forcée, de mise en scène, de mystification. D’où une graduelle neutralisation du contenu et l’amplification du rôle du consommateur là où l’on voudrait trouver un lecteur critique exigeant. La figure artisanale de l’auteur, de l’éditeur indépendant, du libraire enthousiaste subit une dramatique débandade. La production éditoriale mainstream recouvre exactement le territoire d’un produit marchand parfaitement standardisé avec lequel on crée, comme pour la banane, un marché, des besoins, des consommateurs. On lance ainsi une collection, un auteur ou un tirage à risque comme une ligne de vêtements ; l’impact des filiales est cadré par les stratégies de marketing : le marché défini, la mission de l’entreprise valorisée, les forces et les faiblesses du produit détectées, son portefeuille d’activités évalué, ses objectifs et sa communication fixés. Le livre vendu comme un produit, vertu, sincérité, franchise, honnêteté, radicalité, originalité deviennent à leur tour des compétences attribuées, de Badiou à Bernard-Henri Lévy, fournies au consommateur comme autant de satisfaction d’un désir artificiellement créé. Cette production éditoriale est réduite à ce qu’elle mérite d’être, vaincue par des équivalences économiques, diminuée à de brèves sensations factices. La critique littéraire à son tour se fait la porte-parole d’une communication fervente, publicitaire, autour « d’ouvrages vite faits, vite lus, vite oubliés ». La double casquette du livre, symbolique et économique, conjugue aimablement le commerce au détriment d’un contenu de plus en plus insignifiant. La conscience de cette insignifiance empire lorsque que Discepolo démontre que la contestation est, à son tour, devenue un marché comme les autres, et même un marché assez lucratif. Les livres « subversifs » sont parfaitement intégrés aux circuits commerciaux, comme discours apparemment contradictoires de la logique libérale qui régit politique et commerce actuels s’ils produisent des marges financières conséquentes. La trahison n’est donc pas seulement celle des éditeurs, mais aussi celle des auteurs qui éditent chez ces éditeurs mainstream, et à terme, celle des lecteurs qui ferment les yeux devant des pages qui disent la privation à l’intérieur d’un reniement.

La question de l’édition indépendante est évidemment au cœur de l’ouvrage. Discepolo confirme que devant l’incessant déploiement de la rationalité économique, une édition indépendante qui se préoccupe un tant soit peu d’émancipation et de résistance au régime néolibéral affronte sa propre dispersion, et ce, malgré l’élégance de son élan et son effort obstiné. Elle est plus souvent qu’à son tour rachetée, intégrée, vendue comme une collection de plus dès lors que les difficultés quotidiennes ou la lassitude surviennent. Contestation, résistance, indépendance et subversion côtoient alors des discours d’entreprises et mutent à leur tour, soumis à des seuils de rentabilité. Malgré leurs rachats, La Découverte-Éditis ou Zones-Éditis valorisent une production éditoriale « indépendante » dont le contenu subversif a l’allure d’une farce, étant par ailleurs nié par ses propres présupposés éditoriaux. À travers ce constat, Discepolo démontre efficacement que le livre ne se porte plus garant de la fiabilité du langage et du texte ; il est devenu la justification d’une culture du divertissement qui se commente elle-même en variant les contenus sans porter attention au mal endémique de l’édition soumise au modèle libéral, copie fidèle d’une solidarité idéologique de fait. Les mises en scène de l’indépendance multipliées par les rachats et les prises de participation sans jamais remettre en question les contraintes idéologiques et capitalistiques de la culture de masse bornent l’édition à l’enclos d’un héritage (Hachette), d’un catalogue (Gallimard), aux rachats négociés (Hatier, Flammarion, La Découverte, etc.). Ce sont les notions mêmes de résistance et d’indépendance éditoriale qui se font hasardeuses.

La critique de Discepolo a de nombreuses ramifications ; elle vise à une prise de conscience globale de la perversion contemporaine de l’écriture dans le territoire du livre piégé par une édition capitalistique qui avance masquée, apparemment vertueuse. En France, Gallimard, Actes Sud, Seuil-La Martinière, Editis-La Découverte et Hachette sont parmi les dix plus grosses maisons d’édition en France. À elles seules, ces trente qui représentent seulement 1% des marques existantes, comptabilisent près de de 90 % du chiffre d’affaires. À la marge, un peu moins de 2.300 maisons d’édition de tailles diverses et qui, « malgré leur faible poids économique et leur fragilité financière, assurent une fonction symbolique non négligeable au sein du champ éditorial, se positionnent contre le mouvement de rationalisation et de globalisation croissante de l’édition *». Malgré cette disproportion alarmante, il n’est pas impossible de voir dans ces myriades d’éditeurs très divers, ceux qui font la littérature de leur temps plutôt que des « coups » médiatiques pour harponner des consommateurs *.

La désacralisation entreprise par Discepolo vise l’air et la chanson connus autour du respect de la liberté créatrice, valeur absolue de la liberté de parole prônée par tous ces grands éditeurs « entièrement dévoués au livre ». Il y épuise le combat proclamé par tous pour un livre qui, bien qu’élitiste et culturel, demeurerait de qualité, alors que derrière la mise en scène des marques s’organise le « bon usage de la culture dans les affaires » avec des stratégies monopolistiques, des participations croisées, de holding, de chiffres d’affaires, de biens immobiliers et qui, pour finir, abrite des carrières providentielles identiques à celles des agents doubles comme celles d’Olivier Nora (Grasset), Hugues Jalon (Seuil) ou Éric Vigne (Gallimard). Les très exigeants retours sur investissement imposés aux filiales, une édition sans éditeurs et un contrôle de la parole déjà dénoncés par André Schiffrin (L’Édition sans éditeurs, La Fabrique, 1999 ; Le Contrôle de la parole, La Fabrique, 2005) caractérisent l’évolution politique et professionnelle de l’édition française et, par contrecoup, autorise le dévoiement de la littérature vers l’abject comme l’affaire Richard Millet le démontre. On ne s’étonnera pas que la question de l’indépendance des éditeurs se pose de manière accentuée dans un climat de mutation profonde du livre et de sa réception. Si les impacts de la révolution numérique touchent en effet l’ensemble de la chaîne du livre, les concentrations économiques et la systématisation d’un marketing forcené remettent d’emblée en question le rôle public de l’édition et ses métiers éditoriaux comme espace et lieux de communication du savoir et de la connaissance.

La Trahison des éditeurs fustige amplement les aspects élitistes et parfaits attachés à l’édition française en général ; il substitue aux miroirs chatoyants de cette image, aux jeux d’ombres méconnus de l’édition hexagonale, des mots comme des balles et qui sont parfaitement suffisants pour révéler sa véritable nature. À quand une telle étude sur l’édition québécoise ?

Patrick Tillard
Ce texte est paru en décembre 2012 dans la revue Spirale (n° 249).


Est-ce une charge sans conséquence qu’à produite Thierry Discepolo en s’efforçant de brosser, dans La Trahison des éditeurs, un portrait critique de l’édition française ? À voir à quel point son livre a dérangé Pierre Assouline, qui s’est senti l’obligation d’y réagir vertement dans son blog, « La République des lettres », on est déjà autorisé à répondre non *. Voici bien un pamphlet dont le ton imprécatoire peut certes finir par lasser *. Mais la pensée qui l’anime a tout de même l’immense mérite de remettre à jour de façon vigoureuse nombre de questions que personne ne semble plus jamais se poser dans la fabuleuse République des livres.

Œuvre d’un éditeur de Marseille dont Assouline ne parle d’ordinaire absolument jamais, La Trahison des éditeurs est à situer dans la filiation de L’Édition sans éditeurs et des autres essais critiques de l’éditeur new-yorkais André Schiffrin. Mais le ton de Discepolo est autrement plus dur et cinglant, c’est le moins qu’on puisse dire.

Tout d’abord, Discepolo s’emploie à démonter quelques paradoxes et croyances. Par exemple, il se demande pourquoi des auteurs se retrouvent à publier sous des enseignes dont les propriétaires affichent des vues diamétralement opposées aux leurs. Comment, par exemple, un libertaire et pacifiste tel Noam Chomsky en arrive-t-il à publier chez Fayard, une enseigne éditoriale qui appartient à un marchand d’armes. Et pourquoi encore des groupes militants anticapitalistes comme Attac nourrissent-ils par leur travail les coffres déjà bien remplis des puissantes multinationales qui les éditent. La Trahison des éditeurs se demande comment ces auteurs en arrivent à se faire croire que les grands industriels de l’édition servent leur pensée.

Discepolo regrette qu’on fasse suivre aux capitaux des maisons d’édition la même logique d’entreprise que celle mise de l’avant par les grands groupes qui en sont aujourd’hui propriétaires. Cette conception managériale de l’édition, démontre-t-il, a entraîné une précarisation des métiers du livre, un affolement du rythme de publication et l’apparition de règles de conduite bien curieuses *.

La Trahison des éditeurs reproche au monde éditorial français de confondre le verbe « grossir » avec « grandir », au mépris des idées et de la culture. Sous une avalanche de noms et d’exemples, on arrive tout de même à bien suivre sa démonstration quant aux conséquences de cette vaste « normalisation » de la culture du livre qui est à se jouer dans l’Hexagone.

Dans cet essai bouillant, Gallimard apparaît avoir accaparé abusivement une image d’indépendance, tout en pratiquant en fait la même logique de concentration que les autres grands groupes. Pour Discepolo, lorsque Gallimard s’inquiète de la concentration dans l’édition, ce gros éditeur tentaculaire ne fait que de la rhétorique commerciale et, du coup, fait semblant d’ignorer qu’il en est lui- même un vecteur important, au même titre que le groupe Hachette. La Martinière, Seuil, Actes Sud et le discours de bien d’autres éditeurs sont aussi disséqués au scalpel.

En cette époque de concentration dans l’édition, Discepolo s’inquiète de voir de plus en plus d’éditeurs être rachetés par de grandes entreprises pour chanter ensuite tous en chœur qu’ils n’ont jamais été aussi indépendants. Les nouveaux « propriétaires des maisons d’édition françaises, demande Discepolo, seraient-ils les seuls à racheter des entreprises pour permettre aux anciens patrons devenus leurs employés de mieux s’épanouir dans leur métier en les protégeant des embarras de la gestion et de la rentabilité ? […] Et les nouveaux employés seraient-ils les seuls à ne pas intérioriser et anticiper les ordres du nouveau maître ? » Pour lui, quelqu’un qui se vend au plus offrant confond tout simplement la liberté avec l’asservissement.

Il faut cependant remarquer que Discepolo frappe à la hache si fort et tellement tous azimuts qu’on se demande parfois si un seul éditeur trouve aujourd’hui grâce à ses yeux, sinon lui-même.

La Trahison des éditeurs s’intéresse aussi au sort réservé aux librairies indépendantes. En Angleterre, un tiers des librairies indépendantes seraient disparues depuis dix ans. Il en restait moins de 1 300 fin 2009. Elles y sont 15 fois moins nombreuses qu’en France, où la situation de la librairie est néanmoins préoccupante, plaide Discepolo : sur 20 000 points de vente, il n’y aurait plus que 3 500 indépendants en France.

La situation dans l’édition est-elle tout à fait différente de ce côté-ci de l’Atlantique ? On pourrait méditer là-dessus *.

Jean-François Nadeau
Ce texte est paru le 17 décembre 2011 dans Le Devoir.