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Croisements biographiques entre René Char et Georges Mounin

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, un an après la parution de Seuls demeurent, poésie marquée par l’engagement dans la Résistance de René Char, l’instituteur et résistant George Mounin consacre à son œuvre un recueil critique déterminant, ouvrant la décennie qui fut pour le poète « celle de la notoriété sans équivoque, et sans conteste ».

À l'occasion du centenaire de la naissance de René Char, un quotidien donnait la chronologie suivante* :

1907. Naissance à L'Isle-sur-la-Sorgue
1928. Cloches sur le cœur, premier recueil à compte d'auteur
1929. Adhère au mouvement surréaliste, jusqu'en 1935
193[5]. Le Marteau sans maître, chez Corti
194[2]. Entre dans la Résistance, refuse de publier pendant la guerre
1945. Seuls demeurent, chez Gallimard
1946. Avez-vous lu Char ?, par Georges Mounin [Éditions Gallimard-« Les Essais »]
1953. Pierre Berger lui consacre un volume de « Poètes d'aujourd'hui » [Éditions Seghers]
1967. Fureur et Mystère, en poche [Éditions Gallimard-« Poésie », no 15]
1983. Œuvres complètes en « Pléiade » [Éditions Gallimard]
1988. Meurt

Parmi les onze événements marquants de la vie de René Char figure ainsi la parution en 1946 des essais que Georges Mounin a consacrés à sa poésie*. Ce qui n'est pas exagéré quand on sait que, tout au long des années 1943 et 1944, le poète faisait à son lecteur ce genre de déclaration : « Vous avez pris le chemin de mes artères et vous êtes entré en totalité dans le corps de ma poésie. Ce que vous projetez de ma joie et de mon tourment tient à ces quartiers entiers de mes embrasures les plus secrètes, les moins foulées. Vous dites bien, vous pensez bien, votre clé est teintée du sang de mes yeux et de mon cœur.* »

À la fin des années 1930, le futur auteur d'Avez-vous lu Char ? – qui décrit comme « un choc, une révélation, voire une initiation [sa] rencontre avec la poésie vivante » à l'origine de son livre* – ne s'appelle pas encore Georges Mounin (pseudonyme qu'il prendra en 1943 lors de son engagement dans la Résistance) mais Louis Leboucher*. Né en 1910, ce fils d'un ouvrier verrier de Vieux-Rouen-sur-Bresle (Seine-Maritime) sort de l'École normale en 1929, enseigne le français et l'histoire à Saint-Pons-de-Thomières (Hérault) puis, en 1930, au lycée français de Port-Saïd (Égypte) – cette première période d'enseignement est interrompue, en 1932-1933, pour son service militaire à la base du Bourget (Seine-Saint-Denis). Louis Leboucher adhèrera à la Ligue anti-impérialiste et à la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) avant de reprendre son poste à Port-Saïd – où il rejoint le Parti communiste égyptien, qui l'envoie en juillet 1935 au VIIe Congrès de l'Internationale communiste à Moscou*. Il prendra sa carte du PCF lors de son retour en France en 1938, où il a été nommé à L’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse) : le voici donc sur les terres de René Char, à qui il loue, avec son épouse et leur premier enfant, une partie de la demeure familiale du poète, aux « Nevons ».

Mobilisé en 1939, Louis Leboucher est agent de liaison pour l'armée française lorsqu'il est fait prisonnier. Il s’évade en 1940 puis, démobilisé, retourne à L’Isle-sur-la-Sorgue, où il passe le printemps. Signalé comme communiste par l'administration, il est muté en 1941 à La Tour-du-Pin (Isère), où il enseignera jusqu'en 1946 et dont il sera conseiller municipal – « à mon corps défendant », écrit-il*.

De son côté, René Char s’est engagé dans la Résistance auprès des Forces françaises combattantes, en 1942, sous le nom de « capitaine Alexandre », section « atterrissage parachutage » des Basses-Alpes*. Il « refuse de publier pendant la guerre » mais ne s'arrête pas d'écrire : en réponse à la vingtaine de lettres que Mounin lui envoie pour s'assurer qu'il « lisait et sentait cette poésie comme elle devait l'être », le poète accompagnait presque toujours ses réponses « d'un ou plusieurs des poèmes qui ont constitué, en 1945, Seuls demeurent »*. Mais aussi de précisions et confirmations enthousiastes : « Toujours merci de fertiliser mes poèmes. Ne me faites pas trop tarder à connaître la suite de vos travaux » ; « On m'a apporté de Céreste l'autre jour votre manuscrit. Je le parcours en tous sens le soir dans mon lit. C'est un très beau et très émouvant travail »; « Chacune de vos explications sonne une étoile et tout le ciel carillonne. Je me rends complètement à vos raisons » ; etc.*

Quelle est la réception de l'œuvre de René Char à la fin des années 1930 et au début des années 1940 ? Revenant sur cette période, Mounin souligne que « ce n'est pas le silence ; et même que c'en est loin », puisqu'on trouve déjà le nom de Char cité aux côtés de ceux de Novalis, Rimbaud, Lautréamont, Breton, Éluard et Tzara. Quant à la décennie 1945-1954, elle fut pour le poète « celle de la notoriété sans équivoque, et sans conteste »*. En plus de l'entrée en 1945 du poète chez Gallimard, où paraîtra bientôt l'essentiel de son œuvre*, citons les illustrations originales données à ses recueils par Georges Braque, Henri Matisse, Joan Miró, Nicolas de Staël, Wilfredo Lam, Alberto Giacometti, Pablo Picasso, Max Ernst, etc. ; la mise en scène, y compris pour la télévision, de son théâtre et de ses ballets ; enfin la traduction de son œuvre en anglais et en allemand (préfacée par Albert Camus) ou encore la mise en musique de sa poésie par Pierre Boulez*.

En 1946, Georges Mounin est nommé à l'école normale d'Aix-en-Provence, où il enseignera l'italien jusqu'en 1958 – de ces années datent la plupart des textes qui complètent la dernière réédition d’Avez-vous lu Char ?* Détaché quatre ans au CNRS, il soutient en 1963 une thèse sur Les Problèmes théoriques de la traduction puis rejoint l'université de lettres d'Aix-en-Provence où il sera nommé professeur de linguistique générale, de stylistique et de sémiologie. De 1950 à 1958, il est conseiller municipal de la « ville d'eaux et d'art » sous étiquette PCF (parti qu'il quittera en 1980.

De l'après-guerre au milieu des années 1950, la correspondance entre les deux hommes témoigne d'une collaboration étroite, amicale et fructueuse, où Char demande à Mounin son avis sur ses manuscrits ou encore des conseils sur la traduction de ses poèmes en anglais* ; et de son côté, outre le soutien du poète pour la parution de ses textes (ou même dans des démarches auprès du ministère de l'Éducation nationale), l'essayiste et enseignant bénéficie de son entregent*.

En 1960, Mounin signe la Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, dit « Manifeste des 121 » ; en 1965, Char enrôle Mounin dans la campagne de protestation contre l'implantation d'un site de lancement de missiles nucléaires sur la plateau d'Albion (Haute Provence)*.

Comme Georges Mounin l'explique à plusieurs reprises dans ces pages, sa lecture de la poésie est marquée par les préoccupations d'un enseignant pour « la communication (c'est-à-dire la transmission) ». Ce qui n'est pas une position très confortable puisque, « comme presque tous les poètes, René Char est viscéralement opposé à tout ce qui est commentaire : il pense que la poésie ne peut pas s'expliquer »*. En face de quoi Mounin tient la position du lecteur, qui « veut partager avec le plus de certitude possible la signification du poème pour le poète : il veut communiquer, si difficile que ce soit »*. Une position que Char semble soutenir sans trop de réserves lorsqu'il lui écrit, en 1943 : « Chaque rameau de votre pensée tiré de ma pensée, de ma poésie est vrai, juste et agissant prolongement critique de mes racines obscures jusqu'au toucher de l'air en fleurs. Vous me persuadez en même temps que vous persuadez le lecteur du fonctionnement fervent de mes poèmes. […] Pour la première fois je suis pleinement heureux et satisfait de l'interprétation d'un de mes textes. Vous transcrivez le morse de ma respiration comme le navire ressasse la mer.* »

À partir des années 1960, Mounin forge ses commentaires de la poésie avec les outils de la linguistique, surtout celle d'André Martinet – à qui il a dédié, ainsi qu'à Char, son dernier livre, Sept poètes et le langage (1992). Et s'il est devenu plus attentif à la dimension linguistique du travail poétique, la même préoccupation pour la transmissionimprègne déjà ses textes sur la poésie dans les années 1940, où il met en application « ce besoin de communication vérifiable et vérifiée avec le texte et avec [lu]i-même qui [l]'a sauvé de l'autosatisfaction et de l'auto-affirmation, des jargons et des galimatias »*.

Ainsi lorsque Mounin extrait l'obscurité de Char de tout « ésotérisme dépité », « hermétisme attrape-mouches » et autre « carnaval métaphysique » pour en faire la « rançon de la fidélité poétique », le résultat de l'« inlassable attention » portée par le poète « aux moyens les plus exacts de s'exprimer ». Ou quand il accompagne l'« effort par où Char échappe au surréalisme figé pour demeurer poète vivant » par une critique des errances de ce mouvement, de l'hermétisme et de l'artifice, de ses prétentions démesurées (en matière de connaissance), de ses complaisances dans l'irrationnel ou de l'abus de métaphores*. Ou encore lorsqu'il affronte le « problème empoisonné de l’œuvre ouverte » et les conceptions d'Umberto Eco et de Roman Jakobson, qui font de l'« ambiguïté une propriété intrinsèque, inaliénable, de tout message centré sur lui-même », auquel Mounin oppose (ainsi qu'à Valéry et à Breton) « ce qui nous intéresse, nous lecteurs » : « Être assurés que les associations que le texte déclenche en nous sont identiques, ou semblables, ou très apparentées à celles que le poète tentait d’exprimer. »*

Mais on ne voit jamais aussi bien la passion de Mounin pour la communication que lorsqu'il oppose sa lecture de Char (et de la poésie) à celle de Blanchot, dont il qualifie la métaphysique du silence et la théorie de l'incommunicabilité de « cancer intellectuel ». À ses yeux, la poésie ne vaudrait pas « une heure de peine » si, comme Blanchot l'affirme, elle « est le signal qui manifeste le silence de l'homme enfermé en soi-même » ; si « le poème exprime l'impuissance de l'homme à nommer le monde, à traduire ce qu'il en a vécu ».*

L'attachement de Mounin à la communication, et notamment à la communication poétique, est sans doute indissociable de sa conception de la connaissance, et de la connaissance poétique en particulier. Le premier fil est bien sûr sa manière de lire et sa pratique du commentaire – qui n'est pas « expliquer » mais « aider, situer, accompagner, éclairer la lecture » : tournant le dos à « tout raisonnement a priori », Mounin rabat sa conception de la lecture sur l'émotion. Et d'abord sur ses émotions, qu'il a « écoutées longtemps et attentivement » pour « les bien saisir et les discerner » ; et dont la présence ou (l'absence) sont « en un sens la signification même des poèmes »*. Pour lui, ce qui « fait d'un énoncé linguistique un poème », ce sont « les effets qu'il a produits sur ses lecteurs », c'est-à-dire « d'abord des émotions, quelles qu'elles soient », dont il faut partir pour « cheminer vers l'analyse de ce qui, dans le texte, pouvait provoquer ces effets, et non d'autres »*. Enfin, qualifiant la connaissance poétique de « connaissance émotionnelle », Mounin fait du poème la « conservation-transmissibilité de cette connaissance », qu'il ne s'agit pas de mesurer ni de substituer à la connaissance logique, rationnelle, scientifique, car elles sont « moins antagonistes que complémentaires » – la connaissance poétique étant « productive dans le domaine de la sensibilité », où l'« intelligence ne produit rien ». C'est pourquoi Mounin ne tient pas Hölderlin, Shelley, Vigny, Auden, Lamartine, Mallarmé ou même Valéry pour « des poètes philosophiques par les systèmes qu'ils exposent ou qu'ils utilisent mais par l'émotion qu'ils éprouvent ». Non moins précieuse que la philosophie et la science, la poésie se charge de l'émotion – c'est-à-dire, pour Mounin, de l'« infrarouge de la connaissance »*.

Au début des années 1990, après donc un demi-siècle de compagnonnage avec la poésie de Char, Mounin affirme n'être « pas sûr d'avoir jamais compris ce qu'on pourrait nommer “système de pensée de René Char” ». Pourtant, dans le dernier texte que le linguiste consacre au poète, quatre ans après la parution de ses Œuvres complètes en « Pléiade », Mounin se laisse convaincre par la « construction » que donne Jean Roudaut dans sa longue introduction et conclut : « Les références du poète aux présocratiques […] constituaient sans doute, à ma grande surprise, une part fondamentale du système de pensée de René Char. » Aussi le linguiste ouvre-t-il son texte avec un développement sur l'Être, Héraclite, etc., reprenant par là l'interprétation désormais dominante de l'œuvre du poète – avant de revenir à sa vision propre de la poésie comme saisie des relations entre le monde et les mots, qui en sont l'expression transmissible et conservent le « contact le plus neuf possible entre l'existant [les humains englués dans le quotidien] et l'Être [l'essence presque jamais perçue de la réalité]* » Mais Mounin précise aussi que ces références rendent compte, à ses yeux, « de l'amitié [de Char] pour Heidegger et Jean Beaufret, qui [l]'avait toujours étonné »*. Une toute petite phrase pour une grande affaire…

Un quart de siècle sépare les trois derniers textes que Mounin a fait paraître sur Char (1966-1992) de la vingtaine qu'il a écrits au cours du quart de siècle précédent (1943-1966). Durant ces années, le linguiste poursuit sa carrière universitaire* – avec des enseignements en Amérique du Nord et, après sa retraite (1976), une nomination à l'Académie royale néerlandaise des sciences et des lettres (1980). De son côté, le poète continue de gravir le chemin qui le mènera au Panthéon littéraire. Mais cette période s'ouvre aussi par le premier « séminaire du Thor », organisé par Jean Beaufret en marge de l'invitation par René Char de Martin Heidegger à venir le voir chez lui, à L'Isle-sur-la-Sorgue, en septembre 1966*. Les trois hommes avaient fait connaissance dix ans plus tôt, à Paris, mais ces rencontres dans le Vaucluse, bien qu'assez confidentielles et publiées dix ans plus tard*, affichent publiquement un dialogue déterminant pour l'interprétation dominante de l'œuvre de Char – Heidegger faisant de la poésie « une cime “parallèle” (l'une “à côté de l'autre”), à hauteur égale, à la pensée », disait Jacques Derrida*. Sur fond de paysage provençal, avant-goût de la Grèce, favorable à l'invocation de la parole d'Héraclite, après des matinées consacrées à la philosophie – auxquelles Char ne participe pas –, « le poète et le penseur se rencontrent l'après-midi, pour converser, se promener »*.

Même si l'affaire a surtout affolé le chœur des heideggériens français (Jacques Derrida, Maurice Blanchot, François Fédier, etc.), il est peu probable qu'en 1966-1967 Mounin n'ait pas été au fait des accusations d'antisémitisme portées sur Beaufret*, bien connu à l'université d'Aix-en-Provence et qu'il avait au moins croisé, en 1963, dans le sommaire d'un recueil consacré à René Char*. Et il est certain que le linguiste eut accès, vingt ans plus tard, à la confirmation des positions politiques de Beaufret par la publication, en 1987, des deux lettres de soutien qu'il avait envoyées au révisionniste Robert Faurisson*. Quant à Heidegger, quelqu'un d'aussi informé que Mounin – et d'aussi radicalement opposé aux divers courants heideggériens français* – n'a pas eu besoin d'attendre la fin des années 1980 pour refuser les images d'Épinal ni que des auteurs montrent, en amont de son entrée en 1933 dans le parti d'Adolph Hitler, la place centrale de l'antisémitisme et du nazisme dans la pensée du philosophe allemand.*

On comprend bien que l'ancien résistant communiste Georges Mounin ait « toujours été étonné » de l'amitié que l'ancien résistant gaulliste René Char avait eu pour Martin Heidegger et Jean Beaufret. Un étonnement qui a dû commencer dès sa lecture du récit que donne ce dernier de la rencontre entre le philosophe et le poète comme celle de « deux Différents de même race et marqués tous les deux d'une étincelante solitude, car ils ne différaient que dans un même souci, celui qui se garde des mots afin que soit une parole* »…

De son premier livre, Mounin écrivait, humblement, à la fin des années 1960, que « c'est à la dimension de la poésie de Char elle-même en premier lieu qu'il doit d'être toujours lu » ; mais il précisait aussitôt que « même le plus grand des poètes n'a pas le pouvoir de sauver tous ses critiques »*. L'objet de cette préface est bien de montrer que les qualités propres de la lecture de Mounin, et en particulier son indépendance face aux interprétations dominantes de l'œuvre du poète et aux errances de la critique littéraire, rendent indispensable cette quatrième édition d'Avez-vous lu Char ? soixante-dix ans après sa parution initiale.

Thierry Discepolo

Préface à Avez-vous lu Char ?, Agone, 2017