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Culte vaudou

10 avril 2009|

Chacun aura apprécié à sa manière l’initiative prise par la société d’édition qui a mis en vente deux « coffrets vaudous » contenant une poupée à l’effigie, l’un de Nicolas Sarkozy, l’autre de Ségolène Royal, avec une douzaine d’aiguilles et une notice pour jeter des sorts aux deux victimes en les piquant aux bons endroits. On peut regarder cette opération commerciale comme un simple gag (c’est le parti pris par Royal) ou au contraire comme un outrage (c’est le sentiment de Sarkozy). Ni l’une ni l’autre de ces réactions ne me paraît convenir à la nature d’un acte dont la signification implicite échappe probablement à ses auteurs eux-mêmes. Je n’y vois en effet, ni vraiment une offense, ni tout à fait une plaisanterie, mais bien plutôt une sorte de métaphore de ce qu’est devenu le combat politique et idéologique dans notre pays.

Car enfin, que font depuis longtemps les soi-disant opposants à la politique de régression continûment menée par nos princes et que fait la prétendue gauche institutionnelle, politique, syndicale et associative, sinon multiplier les cérémonies rituelles et les formules incantatoires, des simulacres de débat parlementaire jusqu’aux mobilisations en ordre dispersé, en passant par les grèves sans lendemain ? Que font toutes ces protestations platoniques, toutes ces gesticulations médiatiques, sinon donner des coups d’épingle dérisoires dans la poupée fétiche de l’ordre établi ? Quoi, voilà des lustres que les gestionnaires de droite et de « gauche » du système capitaliste ont entrepris, sous couvert de réforme, la démolition méthodique de toutes les conquêtes de la démocratie sociale, de toutes les institutions de l’Etat-providence, de toutes les structures du service public, de la sécurité sociale à l’enseignement et à la recherche, de la santé à l’emploi, du logement à la justice, voilà un régime qui a réussi à soumettre comme jamais le travail au capital, à accroître de façon indécente et cynique les inégalités, à léser les légitimes intérêts de presque toutes les catégories de salariés, à casser des pans entiers de notre économie, à ruiner notre environnement par le gaspillage et la spéculation, à désespérer la jeunesse par le chômage et la précarité, voilà un Etat aux ordres des puissances d’argent, un Pouvoir qui justifie l’injustice et bafoue la démocratie, voilà donc les exactions commises par nos nouveaux seigneurs, voilà des déprédations et des crimes qui en d’autres temps auraient fait surgir des barricades ! Et tout ce que des millions de citoyens qui se disent furieux, exploités, spoliés, humiliés, méprisés et indignés, trouvent à leur opposer, c’est de défiler gaiement avec des mirlitons en guise de piques et des tambourins au lieu de canons, c’est de déléguer des Chérèque, des Thibault, des Mailly et autres foudres de lutte des classes, à de consensuelles « négociations » sans substance et sans conséquences, c’est d’élire comme députés les sempiternels faux jetons socialo-carriéristes, et c’est de bavasser pendant que le pays coule ! Autant en effet planter des aiguilles dans le ventre d’une poupée de chiffon, en proférant des abracadabras ! A peu de chose près, les résultats doivent être équivalents. Les extravagances scélérates des banquiers et de leurs traders ont plus fait pour ébranler le capitalisme que toutes les gauches réunies. Car c’est bien là que nous en sommes, nous, peuple de France, citoyen(ne)s d’une nation qui fit jadis rêver les peuples de la Terre, nous qui sommes devenus les sectateurs zombifiés d’un vaudou consumériste où, toutes classes confondues, nous nous laissons posséder par l’« esprit du capitalisme », ses maléfices et ses sortilèges. Merci aux petits futés des coffrets vaudous de nous l’avoir rappelé. Mais il semblerait que la « crise » terrible où vacille présentement le système fasse office d’exorcisme et que les zombis commencent à s’éveiller de leur transe hypnotique… Mirlitons, sonnez la diane ! Tambourins, battez la charge ! Le monde va peut-être enfin changer de base.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en décembre 2008. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d'Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)