Dans IA, « artificiel » est synonyme de « factice »
Où sont le plaisir et la fierté avec ChatGPT ou Claude ? L’IA sent le mort-vivant.
À dire vrai, le grand débat sur l’intelligence artificielle (IA), ainsi que la bousculade et la rancune médiatique qui en découlent, m’ennuient à mourir. Lire mes nombreux journaux quotidiens et hebdomadaires est devenu moins intéressant depuis les hausses et les baisses gigantesques attribuées à la dernière introduction en Bourse de telle ou telle société jouent du coude avec les reportages financiers plus utiles et, disons, plus naturels. Pareil pour toutes ces déclarations qui nous promettent, grâce à l’IA, un avenir humain totalement transformé — pour le mieux, évidemment — et qui vont aisément de pair avec toutes sortes d’avertissements contre les menaces existentielles posées par ChatGPT ou Claude, allant du châtiment jusqu’à la fin du monde.
Bien sûr que tout cela est exagéré par des imprésarios avares et des faux-jetons comme Sam Altman ou Dario Amodei. Bien sûr que les signataires d’une célèbre déclaration publique composée d’une seule phrase — qui prétendent craindre les graves dangers posés par l’IA — ne proposent pas d’analyse approfondie. Bien sûr qu’on retrouve à la une du Financial Times l’escroc en chef Donald Trump flanqué, au sommet du G7, du chef d’Open AI, Sam Altman, et du chef de Google DeepMind, Demis Hassabis. À cette même conférence est intervenu le grand rival supposé d’Altman, le chef d’Anthropic, Dario Amodei, qui, sans la moindre honte, a appelé les pays membres à l’unité afin de « résister à la tentation de fendre en éclats » l’adoption des outils avancés d’IA.
Comment ? Quoi ? « À en croire les gros titres de la presse internationale, [Dario Amodei] incarne la résistance à la dérive fasciste [du gouvernement Trump] », ironise Félix Tréguer dans Le Monde diplomatique. Pas tout à fait. Car « la bonne conscience de la Silicon Valley » a d’autres chats à fouetter. Et Anthropic en profite. Toujours selon Félix Tréguer, « l’industrie de l’intelligence artificielle communique sur les dangers que ses produits font courir à l’humanité et, simultanément, commercialise des solutions “éthiques” ». Un peu comme le fait le « parrain de l’IA », Geoffrey Hinton, qui comptait (avec, évidemment, Sam Altman, Dario Amodei et Demis Hassabis) parmi les quelque 350 personnages du domaine de l’IA ayant signé, en 2023, le pieux avertissement contre les dangers d’une IA sortie du Center for AI Safety afin de « réduire le risque d’extinction ».
Quelle prétention ! Quelle banalité ! Quel marketing ! L’IA a beau être très mauvaise pour la santé, elle n’en est pas moins magnifique, sinon violente et capable de créer de la pornographie inouïe. Il faut donc tout de suite en acheter !
Je ne dis pas qu’on devrait ignorer la cacophonie entourant l’IA. Il faut sévèrement réglementer les grandes sociétés pour freiner leurs côtés moins « bénévoles ». Le larcin en cours contre les écrivains, éditeurs, photographes, cinéastes et musiciens par Open AI est immense. Et j’encourage tout le monde à s’informer sur les procès en droits d’auteur lancés par la Guilde des auteurs et le New York Times contre le soi-disant métamorphe Sam Altman et sa bande de pirates, de bots et d’humains réunis.
À l’heure actuelle, Sam Altman dépasse même Sergueï Brin et Mark Zuckerberg dans son arrogance et son appétit farouche pour les mots et les phrases rédigés par des humains qu’il remanie et revend illégalement à un public crédule. Bravo aux mouvements citoyens qui luttent contre la construction des centres de données afin de contrer les avancées des entreprises de haute technologie qui cherchent à se goinfrer de la terre, cette matière brute, et d’électricité (sans parler de l’avidité des politiciens « prêts-à-acheter » qui donnent leur feu vert aux projets les plus ravageurs) pour faire marcher leurs grands modèles de langage.
Toutefois, il y a quelque chose de plus personnel qui me gêne dans l’IA. Franchement, je ne comprends pas la fascination des consommateurs et de certains créateurs de contenu pour les dernières « innovations » créées par la Silicon Valley. Durant toute mon enfance, j’ai été sensibilisé à la prévention du plagiat. En même temps, mes enseignants et mes parents m’ont encouragé à cultiver l’originalité comme une ambition, non seulement noble et éthique, mais satisfaisante. Je me souviens avec clarté de la tentation, à l’époque où j’étais encore écolier au primaire, de piquer des phrases tirées de l’encyclopédie pour rédiger mes devoirs. Je me souviens également de la honte profonde que j’ai ressentie lorsque j’ai été — justement — soupçonné par un prof d’avoir utilisé les pensées et les écrits de quelqu’un d’autre, soit un proche ami musicien qui connaissait beaucoup mieux que moi la théorie musicale. Depuis, je me suis dit que jamais je n’écrirais un seul mot ne provenant pas de mon cerveau, de mon esprit, sans attribution. Que jamais non plus je n’emprunterais une idée même partielle sans afficher son origine. Je ne prétends pas à la véritable originalité dans la plupart de mes écrits. Mais je rêve tout de même qu’« un éclair en zigzag dans le cerveau » (une phrase de H. H. Asquith décrivant les pensées les plus originales de Winston Churchill) va se produire à travers mes mains sur la page ou sur l’écran. Qui préférerait activer un logiciel bâti sur le plagiat et le vol et le présenter comme le sien, même pour les tâches anodines ? Où en est le plaisir ? Où en est la fierté ?
Désillusionné par deux amis qui m’ont offert, avec les meilleures intentions, de l’information erronée fournie par l’IA (le nom d’une composition de Chopin et une citation de Tom Wolfe), je m’en méfie déjà comme d’un outil peu fiable. Pire, j’estime que le mot « artificielle » est ici synonyme de « fabriquée » et de « factice ». L’IA sent le mort-vivant. Ne l’invitons pas à partager nos vies. Dédaignons-la.
John R. MacArthur
Éditeur de Harper’s Magazine
Une première version de cette chronique est parue dans Le Devoir, le 2 août 2021, sous le titre « Le débat sur l’IA m’ennuie », reproduite ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.
Sur ce même thème, à paraître : Rainer Mühlhoff, Intelligence artificielle & nouveau fascisme.

