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Décroiscience !

28 janvier 2024|

Épris de rationalité, amoureux des sciences, l’auteur de ces lignes pose une question qui lui serait apparue incongrue il y a encore quelques années. Ne faudrait-il pas brider les sciences, et se résoudre à, parfois, ne pas savoir tant la recherche scientifique semble aujourd’hui si souvent contribuer au désastre en cours ?

Un aréopage de scientifiques appelait dernièrement à un « projet Manhattan pour la transition écologique ». L’Oppenheimer de Christopher Nolan et ses quatre millions d’entrées ont fait des émules. Ne pourrait-on réunir au service de la transition écologique la même concentration de chercheurs qui permit de fabriquer, à partir d’un savoir encore largement théorique, une bombe atomique ? Au service de la recherche sur des technologies dites de rupture permettant de décarboner au plus vite l’économie, de stocker l’électricité et de développer le recyclage de tout ce qui est aujourd’hui gaspillé ?

La proposition est séduisante. Elle porte en elle un espoir, en ces temps qui en sont si dépourvus. Bien organisée – et les promoteurs du Manhattan écologique ne sont pas avares de propositions en la matière –, la recherche scientifique pourrait nous tirer de l’ornière. Nous remettre en selle. Nous permettre de retrouver l’optimisme d’avant 1945, ce temps où le progrès scientifique était réputé synonyme de progrès humain, d’allègement des tâches pénibles, bref d’émancipation.

De cet avant-1945, disions-nous. Les auteurs de l’appel à un « Manhattan pour la transition écologique » nous obligent à prendre pour maître-étalon l’entrée de l’humanité dans l’ère de la possibilité de son anéantissement. On peut douter de la pertinence de la référence qu’ils mobilisent. Ne pourrait-on pas plutôt prendre, pour exemple, l’éradication (effective) de la variole et celle (presque accomplie) de la poliomyélite grâce aux efforts de l’Organisation mondiale de la santé ? Dans un cas, un programme national au service de la politique étrangère d’un pays – en l’occurrence les États-Unis. Dans l’autre, un effort international concerté au bénéfice de tous. En matière de politique scientifique, on préférera celui-là à celui-ci.

Mais il ne s’agit pas ici pas tant de discuter du XXe siècle que de se projeter vers l’avenir du XXIe, qui sera à l’évidence structuré par les conséquences dramatiques du réchauffement climatique et plus généralement de la crise écologique globale. Reconnaissons aux rédacteurs de l’appel à un « projet Manhattan pour la transition écologique » le mérite d’en avoir conscience. Mais il est, à notre sens, impossible de les suivre lorsqu’ils plaident pour « une science de rupture focalisée sur des technologies concrètes en vue de l’émergence de filières industrielles à fort impact proposées par un conseil scientifique de haut niveau indépendant ».

Tout, dans cet énoncé, pose problème. « Science de rupture » : de rupture avec quoi ? qui définit cette rupture et selon quels critères ? « Émergence de filières industrielles à fort impact » : impact sur quoi ? au service de quoi ? « Un conseil scientifique de haut niveau indépendant » : le philosophe roi serait-il de retour ? des scientifiques se passant de délibération démocratique ?

Ces interrogations ne sont pas nouvelles. S’interrogeant en 1972 sur l’état – déjà – désastreux de la planète, le mathématicien Alexandre Grothendieck, unanimement reconnu comme un des plus importants de l’histoire, écrivait : « Je ne veux pas dire par là que la seule cause de tous ces maux, de tous ces dangers, ce soit la science. Il y a bien entendu une conjonction de plusieurs choses ; mais la science, l’état actuel de la recherche scientifique, joue certainement un rôle important. » À notre sens, plus d’un demi siècle plus tard, cette observation n’a rien perdu de sa pertinence.

« Allons-nous continuer la recherche scientifique ? », s’interrogeait Grothendieck en 1972. « Quelles sont les limites à la croissance économique ? ,» se demandait, la même année, le rapport Meadows (du nom du couple des principaux rédacteurs) sur la croissance. La réponse était très nette et n’a rien perdu de sa pertinence : l’épuisement de ressources fossiles accumulés au cours des temps géologiques et l’accumulation de pollutions engendrées par la croissance elle-même conduiront inéluctablement à une stagnation, puis à un déclin de la richesse mondiale. Les ressources de la planète étant finies, comment peut-on diable imaginer une croissance sans fin ?

C’est ici que surviennent les sciences, béquilles providentielles. Telle qu’elle se pratique, tout au moins depuis la fin de la guerre froide, la recherche est au service de la croissance économique. Elle vise à produire brevets, innovations, algorithmes. Elle participe, ce faisant, au problème, plus qu’à la solution. Le 7 décembre 2023, dans un discours sur l’avenir de la science française, Emmanuel Macron expliquait, sur le ton de l’évidence : « La science, la recherche, permettent de bâtir la croissance d’une société par l’innovation, et c’est un élément très important. »

Dès lors, ne faut-il pas plutôt envisager une « décroiscience » ? Une diminution volontaire et maîtrisée de la recherche scientifique puisque cette dernière sert principalement aujourd’hui la funeste croissance économique ? La question irrite, agace, insupporte tout amoureux du savoir et de la rationalité, dont l’auteur de ces lignes. Mais ne mérite-t-elle pas d’être posée ?

Nicolas Chevassus-au-Louis
Extrait d’un livre à paraître en 2025 aux éditions Agone.