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Des décennies troubles et foisonnantes : l’exemple irlandais

Pendant trente ans, l’Irlande du Nord a été le théâtre d’une guerre sans équivalent dans l’histoire de l’Europe contemporaine. Une guerre sans siège, sans bataille, sans bombardement aérien. Face à l’armée anglaise, un ennemi tapi dans l’ombre, qui a troqué le treillis pour le jean, manie des armes légères et des bombes artisanales. Si l’on rapportait le nombre de victimes à la population de la Grande-Bretagne, on atteindrait 125 000 morts et près de 2 millions de blessés, soit la moitié des pertes humaines qu’a subies la Grande-Bretagne durant la Seconde Guerre mondiale. Parmi les personnes décédées, 70 % étaient des civils. Or c’est en Europe de l’Ouest, dans un pays très développé et réputé pour sa stabilité politique, que ce conflit dévastateur a eu lieu. De Harold Wilson et Edward Heath à Margaret Thatcher et Tony Blair, toute une génération de Premiers ministres a dû faire face, sur son territoire, à une menace sans précédent.

Responsable de près de la moitié des décès, l’Armée républicaine irlandaise (IRA) a été le principal acteur du conflit sur toute sa durée. Selon Martin McGuinness, l’un des commandants les plus anciens de l’IRA, l’organisation a compté à son apogée au moins dix mille membres. Comme le souligne Brendan O’Leary, le chiffre avancé « signifie que l’IRA a compté dans ses rangs une immense majorité d’ouvriers catholiques nord-irlandais qui avaient atteint l’âge adulte après 1969 ». Pour des raisons évidentes, il est difficile de quantifier l’appui de la population à une organisation illégale. Mais à l’époque où l’aile politique de l’IRA, le Sinn Féin, avait une politique de soutien inconditionnel pour sa campagne armée, il remportait entre 30 à 40 % des suffrages catholiques-nationalistes. C’est ce degré d’adhésion ou de tolérance parmi les catholiques nord-irlandais qui a permis si longtemps à l’IRA de mener une guérilla contre l’un des États les plus puissants d’Europe.

Dans une étude commandée par le Pentagone, la Rand Corporation a décrit l’IRA comme « l’une des forces d’insurrection les plus déterminées et les plus efficaces de l’histoire contemporaine ». Dans les années 1970 et 1980, les deux principaux théâtres d’opérations de l’armée britannique étaient l’Irlande du Nord et l’Allemagne de l’Ouest, même si les généraux britanniques ont souvent choisi de minimiser l’importance de l’opération Banner – pour reprendre le nom donné à leur campagne en Irlande du Nord. En réalité, le conflit a ressemblé bien davantage à ceux que l’armée a connus après 1945 qu’aux préparatifs de guerre terrestre sur le front allemand qui n’eut jamais lieu. Depuis les luttes de décolonisation des années 1950 et 1960 jusqu’à l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan au début du XXIe siècle, les forces britanniques ont été bien plus souvent menacées par des francs-tireurs et des voitures piégées que par une artillerie lourde et des tanks. Dans une reconnaissance tardive des faits, des officiers de haut rang* se sont mis à évoquer l’opération Banner en affirmant avoir déployé, durant les guerres récentes au Proche-Orient, « les techniques spécifiques et l’expertise acquises de haute lutte face à la guérilla tant urbaine que rurale en Irlande du Nord ». Dans une optique très différente, des historiens ont commencé à reconnaître la nécessaire prise en compte du conflit nord-irlandais pour dresser un bilan critique de l’État britannique dans la guerre contre le terrorisme.

L’évolution qu’ont connue d’autres pays a également permis de replacer les Troubles* dans un contexte plus large. Dans les années 1970, Tom Nairn* affirmait que l’Irlande du Nord devait être considérée non pas comme une relique du passé, mais comme une préfiguration des guerres à venir – constat renforcé par la résurgence des conflits nationaux dans l’Europe postcommuniste et ailleurs. Du Caucase à Crossmaglen *, les spécificités de ces luttes sont faciles à identifier : litiges frontaliers, populations divisées, ingérence d’États puissants… C’est le nationalisme et l’impérialisme, ces deux forces parmi les plus puissantes et les plus omniprésentes de l’histoire moderne, qui poussent ainsi des voisins à s’entre-déchirer, et non des haines ataviques. Nulle voix d’outre-tombe qui appelle à la vengeance, bien au contraire : ce sont les vivants qui invoquent les morts pour légitimer leur position politique du moment.

Comme le suggère son titre, ce livre traite principalement du mouvement politique qui s’est développé autour de l’IRA pour s’opposer à l’administration britannique. Je me suis concentré sur la période comprise entre les premières manifestations pour les droits civiques en 1968 et l’accord du Vendredi saint qui a mis un terme au conflit trois décennies plus tard. Auparavant, j’ai inclus un bref aperçu de l’histoire irlandaise de la fin du XVIIIe siècle aux années 1960, qui devrait être utile à ceux qui ont peu ou pas de connaissances sur le sujet. Dans le dernier chapitre et l’épilogue, j’ai également abordé la période depuis 1998, que l’on peut encore à peine qualifier d’histoire.

Le mouvement républicain irlandais avait deux composantes principales : une branche armée clandestine et un parti politique légal, officiellement séparés bien que souvent dirigés par les mêmes personnes. Au début du conflit, le mouvement s’est divisé en deux camps rivaux : les Provisoires et les Officiels 5. Les premiers étant de loin la branche républicaine la plus importante, c’est à eux que je renvoie lorsque je mentionne le Sinn Féin ou l’IRA sans les qualifier. Mais je me pencherai également sur l’histoire des Officiels – qui eurent leur propre groupe dissident, le Parti socialiste républicain irlandais (IRSP) –, et j’aborderai le rôle joué par People’s Democracy, un groupuscule de gauche qui a exercé une influence décisive sur les événements politiques. Dans les années 1970, les militants faisaient souvent référence au « mouvement anti-impérialiste » comme à un phénomène englobant divers groupes et individus dont on pouvait dire qu’ils partageaient un objectif commun. Ce concept peut être utile pour aborder l’histoire qui nous intéresse, même si la rivalité entre les différentes composantes du « mouvement » a parfois conduit à des affrontements meurtriers.

Certains thèmes récurrents dans la politique républicaine transcendent les frontières organisationnelles. L’un d’eux est la relation entre activité politique et guérilla. Le terme « politique » est pris ici au sens large, bien au-delà de ce qui se passe dans les parlements ou les isoloirs. La célèbre dichotomie de Malcolm X entre le bulletin de vote et la balle* trouve son équivalent irlandais dans la polarisation supposée entre le nationalisme « constitutionnel » et le nationalisme de la « confrontation physique ». Toutefois, nombre d’épisodes de la lutte pour l’indépendance nationale – de la Ligue agraire des années 1880 à la grève générale contre la conscription en 1918 – n’ont pu trouver de place dans l’une ou l’autre de ces catégories, et on peut en dire autant d’événements plus récents.

Si le gourou de la contestation Gene Sharp* parle de « résistance civile » pour qualifier les formes de revendications gandhiennes, l’expression était déjà couramment utilisée par les activistes qui, durant les Troubles, ont privilégié l’action de masse à la lutte armée. En ce sens, la résistance civile n’est pas nécessairement non violente au sens défini par Gandhi ou Sharp, mais elle n’implique pas la création d’une force militaire spécialisée disposant de ses propres armes. Les trois pics qu’a connus la résistance civile – 1968-1969, 1971-1972, 1980-1981 – se sont tous révélés d’une importance décisive. La vision que les républicains irlandais avaient d’eux-mêmes a souvent été profondément élitiste : ils se considéraient comme une avant-garde courageuse, qui se sacrifiait et luttait pour que les masses obtiennent la liberté. Dans les faits, c’est seulement quand les républicains et d’autres ont été capables de mobiliser ces masses comme une force à part entière que leurs efforts ont marqué durablement l’histoire de l’Irlande.

Les tentatives successives pour fusionner tradition républicaine et socialisme constituent un autre thème. On a souvent présenté l’Irlande du Nord comme une région où le marxisme n’avait pas cours. Il ne fait aucun doute que les identités communautaires ont pesé davantage que la conscience de classe dans l’élaboration d’une pensée politique locale. Cela n’aurait pourtant guère surpris un marxiste aussi orthodoxe que Lénine, qui n’envisageait pas la disparition pure et simple des différends nationaux, même au plus fort de la révolution socialiste : « En transformant le capitalisme en socialisme, le prolétariat rend possible l’abolition complète de l’oppression nationale ; mais cette possibilité se transformera en réalité “seulement” – “seulement” ! – avec l’instauration intégrale de la démocratie dans tous les domaines, jusques et y compris la délimitation des frontières de l’État selon les “sympathies” de la population, jusques et y compris la pleine liberté de séparation ».

Peu de temps après que Lénine eut écrit cette phrase, dans une brochure qui faisait de l’insurrection en Irlande un « matériel d’étude pour vérifier [ses] vues théoriques » sur l’autodétermination nationale, le gouvernement britannique remodelait les frontières de l’État sur l’île sans tenir compte de ses habitants. Inévitablement, ces frontières allaient devenir une source de discorde, ce qui aurait des effets délétères sur toute politique de classes. Les idées socialistes, avec ceux qui les portaient, ont toutefois profondément marqué l’histoire de la région, et certains des changements les plus importants sont nés de la volonté de concilier républicanisme et socialisme.

Sous l’influence marxiste, les républicains de gauche se sont attaqués à des questions fondamentales. La lutte pour l’indépendance nationale est-elle synonyme de lutte pour le socialisme, ou l’une a-t-elle la priorité sur l’autre ? Comment faut-il voir la classe ouvrière protestante d’Irlande du Nord – comme des prolétaires à gagner ou des colons à vaincre ? Les réponses qu’ils ont apportées gardent toute leur pertinence dans les débats politiques d’aujourd’hui.

Il y a toujours un risque de « présentisme » à débattre de ce qui se passe sur l’île. À l’heure où nombre d’interrogations planent encore sur le statut politique de l’Irlande du Nord, replacer les développements récents dans une perspective historique à long terme comporte, à l’évidence, un certain nombre de difficultés. Il est bien sûr plus aisé d’identifier cet écueil que de l’éviter.

Daniel Finn

Extrait de l’introduction à son livre Par la poudre et par la plume. Histoire politique de l’IRA, parution le 21 avril 2023.