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Des livres et des affaires : la lutte des classes dans l’arène de l’édition. « La Trahison des éditeurs » vue par la presse communiste

16 février 2023|

Après les recensions côté britannique et québécois, pour ce dernier retour sur la réception de la première édition de La Trahison des éditeurs, on trouve bien quelques lignes précises dans Alternatives économiques, Charlie Hebdo et Marianne, un peu plus dans Non-fiction, mais surtout dans la presse radicale, d’Alternatives libertaires à S!lence en passant par Contretemps, N’autre école, etc. Et même dans la presse locale avec Marseille l’Hebdo ! Mais nous n’avons rien à montrer issu de L’Express, du Figaro, de Libération, du Monde, de L’Obs, du Point, etc. En revanche, dans la presse communiste :

Des livres et des affaires

« Les mêmes noms et les mêmes enseignes jalonnent ce court essai. Si d’autres vont les rejoindre, ceux-là nous accompagneront jusqu’au bout. Ils font la pluie (sur les idées) et le beau temps (sur les affaires) du « monde du livre ». Gallimard, Hachette, Grasset, Actes Sud, La Découverte, Seuil…

Voici quelques-uns, parmi d’autres, de ces noms et de ces enseignes qui ont retenu l’attention de l’auteur, Thierry Discepolo, l’un des fondateurs de la revue Agone et des éditions du même nom. Son livre, solidement documenté *, va à l’encontre de la présentation habituelle du milieu de l’édition, auquel les commentateurs et journalistes réservent d’ordinaire un traitement romantique. Ici, à la légende des « grands éditeurs », aux exploits littéraires des hommes de lettres se substitue l’analyse des aspects matériels du métier, « garants des conditions concrètes de mise en circulation et de diffusion des livres et des idées ».

Par l’étude de ces enseignes éminentes, Thierry Discepolo met à jour un certain nombre de tendances problématiques qui prennent toutes leur source dans la recherche d’un profit maximal : la centralisation toujours plus intense de la production, par le jeu des fusions-acquisitions ; le gigantisme des groupes d’édition et leur niveau d’imbrication avec l’industrie, notamment la fusion de leurs activités avec celle du divertissement ; la surproduction nécessaire, qui « constitue en particulier un instrument d’occupation du terrain : la surface en mètres carrés de tables d’exposition et en mètres linéaires d’étagères de librairies est limitée. Ainsi les livres se poussent-ils les uns les autres d’une parution à l’autre ; et le plus gros producteur se donne les moyens de rendre les concurrents moins visibles. Naturellement, la surproduction dépend des capacités de financement : plus le groupe est grand et plus importants sont ses moyens ».

Si la taille n’est pas garante de la vertu, et si les « petits éditeurs » sont parfois tentés d’imiter les « grands », il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas grossir exponentiellement sans que soient opérés des choix purement commerciaux, étrangers au contenu des livres, et que « c’est en changeant d’échelle que les grandes entreprises façonnent un monde où la question même de l’existence de ce type de concurrence parasite finit par ne plus se poser ».

Puisque les œuvres intellectuelles ne peuvent être abstraites des conditions de leur élaboration et de leur mise en circulation, n’est-il pas contradictoire – ou plutôt hypocrite – de publier des livres qui se veulent ou s’affirment critiques, dans des maisons qui appartiennent à des groupes qui mettent ces mêmes principes à mal quotidiennement, par leur fonctionnement d’entreprise, par leur but avoué d’accumulation de valeur ? L’industrie de l’édition se doit pourtant de se présenter dans les habits étincelants de la raison et du progrès. Les légendes ne manquent pas pour que la « narration » rachète tous les faits. Thierry Discepolo pointe ces contradictions, ces paradoxes qui se résolvent dans la logique de marché : le plaidoyer pour la librairie indépendante, de qualité, et la cour menée auprès des grandes surfaces, justifiée par la « démocratisation de la culture » ; le transfert (au sens footballistique) des auteurs entre les différents éditeurs *, des petits vers les grands en cas de succès initial, et parfois dans l’autre sens, quand le temps se gâte ou quand la mode est passée ; les prétentions à l’indépendance intellectuelle et éditoriale au sein de groupes, dans des situations de dépendance économique.

En interrogeant le paradoxe de produire en masse de la littérature militante pour les masses et en soulignant la contradiction des écrivains réputés contestataires au service des grands groupes, qui participent à leurs profits et leur fournissent d’invraisemblables alibis intellectuels, Discepolo plaide pour que les auteurs ne soient pas exonérés de cette question de la pratique : « Tout auteur soucieux des effets politiques directs et indirects de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il œuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? Et si cette participation renforce la valeur d’une démonstration dont la diffusion dépend de fait du bon fonctionnement du système dont il a été démontré qu’il est nuisible au monde dans lequel on vit ? »

En effet, la quête de succès rapides et spectaculaires amène les maisons d’édition « sans éditeurs » à produire de manière industrielle un grand nombre d’ouvrages au détriment de la cohérence, de l’excellence d’une « ligne éditoriale » pourtant vantée par certaines des enseignes qui doivent l’essentiel de leur renommée à des faits de gloire littéraires d’une autre époque. « La diversification de l’offre de chaque maison est indispensable pour entrer dans le plus grand nombre de lieux et pour placer le plus grand nombre d’exemplaires possible. Une diversité qui peut produire de curieux mélanges » *.

Cette analyse des effets de la dépendance financière à un groupe sur l’indépendance intellectuelle, ainsi que celle du discours qui est tenu en faveur des « avantages » de cette dépendance, ne tombe pas ex cathedra. Si Discepolo ne pose pas son propre travail en modèle dans son ouvrage, l’activité des éditions Agone n’en fournit pas moins l’exemple d’un autre modèle de fonctionnement, et une réponse à la question posée par son livre : « la diffusion de “bonnes idées” et d’analyses “justes” suffit-elle ? La manière de faire des “bons” livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? »

Sébastien Banse

Texte paru dans Les Lettres françaises le 26 septembre 2011.


La lutte des classes dans l’arène de l’édition

Au début des années 2000, l’association Attac avait créé une collection de petits livres militants à 2€ chez Mille et Une Nuits… filiale de Hachette, numéro un de l’édition en France, intégré au groupe dirigé par Jean-Luc Lagardère. La diffusion des idées altermondialistes contribuait donc à remplir les caisses de la 117e fortune de France. Mais le reflux de ce courant de pensée à la fin des années 2000 conduisit l’éditeur à supprimer cette collection devenue non rentable.

Pour Thierry Discepolo, un des fondateurs de l’éditeur indépendant marseillais Agone, cette histoire est exemplaire des risques que font courir pour la diffusion de la pensée critique, notamment en sciences sociales, l’aveuglement quant aux conditions concrètes de mise en circulation des idées sous forme de livres. Au nom de la nécessité d’atteindre le plus grand nombre de lecteurs, le choix est trop souvent fait de s’adresser à l’un des cinq grands groupes qui dominent l’édition française : Hachette Lagardère (Fayard, Grasset, Stock, etc.), Editis (La Découverte, Perrin, Plon, etc.), Gallimard, Seuil-La Martinière et Actes Sud.

Le premier mérite, et non le moindre, de La Trahison des éditeurs est de fournir une description très documentée des pratiques commerciales de ces grands groupes : surproduction noyant les présentoirs sous un déluge incessant de livres où quelques gouttes de meilleur ne parviennent pas à teinter le flot du pire ; distribution visant en priorité les grandes surfaces, et asphyxiant les librairies indépendantes ; « tyrannie de la nouveauté » empêchant l’installation sur la durée d’œuvres exigeantes.

Mais La Trahison des éditeurs peut aussi se lire comme un plaidoyer en direction des auteurs, chercheurs ou militants persuadés de la nécessité de transformer radicalement l’ordre social pour les convaincre de l’importance de joindre la théorie à la pratique en confiant leurs manuscrits à des éditeurs indépendants. Chiffres à l’appui, Discepolo montre que ces derniers sont eux aussi capables d’atteindre de vastes lectorats et souligne combien il est suicidaire de s’en remettre à des grands groupes d’édition intégrés dans des conglomérats industriels ou financiers exigeant une rentabilité annuelle supérieure à 15 %. « Jusqu’à quand les propriétaires de fabricants de fusils de chasse, de missiles, de maillots de bain ou de livres illustrés vont-ils passer leur temps et risquer leur argent à essayer de faire des profits avec des livres ? Nous avons au moins déjà la réponse pour le baron Seillière : quatre ans. C’est la période au bout de laquelle Editis a été vendue. »

Un ouvrage indispensable pour comprendre de quelle manière l’édition, tout autant que les médias, participent à la perpétuation de l’ordre capitaliste et au contrôle des esprits.

Nicolas Chevassus-Au-Louis

Texte paru dans L’Humanité le 29 septembre 2011