Désamorcer les bonnes questions et dévoyer les consciences
Et une fois de plus tout le monde fut content des résultats des législatives…
Ceux qui les ont perdues, comme le Rassemblement national, y ont gagné néanmoins de solides raisons d’espérer, pour une prochaine fois.
Le vaillant Philippe Poutou, unique candidat prolo et éternel perdant égaré dans ces élections de petits-bourgeois, peut s’enorgueillir d’avoir une fois encore fait la démonstration de la force de ses convictions et de sa fidélité à la cause des classes populaires, ce qui n’est pas donné à tous les candidats « de gauche », spécialement les socialistes et les écologistes, qui n’en reviennent pas d’avoir été remis en selle sans avoir jamais eu à faire le moindre brin d’autocritique ni exprimé le moindre remords pour leur brillante contribution au bourbier du macronisme.
Quant au Nouveau Front populaire, il peut être fier d’avoir donné un admirable témoignage d’ouverture et d’efficacité en recyclant Hollande, Borne et quelques autres demi-soldes de la politique.
Évidemment, Raphaël Glucksmann est content : sauveteur de père en fils de la démocratie bourgeoise pure et dure, il va pouvoir poursuivre son rôle de vigie veillant à garder le cap de l’Europe du Capital. Français Ruffin, enfin, est content : il a sauvé son siège sans l’investiture de LFI et va pouvoir se consacrer à la prochaine étape de sa brillante carrière en toute indépendance. Bref, tout le monde est heureux. Sans très bien savoir s’il faut crier « Merci Emmanuel pour la clarification » ou bien « Macron dégage ! ». Même le Premier Ministre est satisfait : il a pu décocher une ruade libératrice à son vieux roi Lion édenté en nous révélant que cette campagne, qu’il a, lui Gabriel Attal, conduite et perdue magistralement et de bout en bout, il ne l’avait pas « voulue » mais « subie » – tiens Macron, prends donc ça dans la mâchoire, ça t’apprendra !
Quant aux habituels ardélions qui grenouillent dans le marais électoral, ils sont imperturbablement satisfaits d’eux-mêmes. Dieu sait qu’ils ne manquent ni de professeurs de sciences politiques, ni d’organismes de recherche du genre Cevipof, ni de moyens financiers ou humains pour les enquêtes de sociologie politique, Aucun d’eux pourtant n’avait rien vu venir. Ils étaient tellement occupés à comptabiliser la future majorité Rassemblement national qu’ils en ont oublié que la science sociale n’est pas une science exacte et que les inévitables sondages sont beaucoup plus un instrument de manipulation de l’opinion qu’une technique de prévision rigoureuse et fiable.
Par charité, ne parlons pas des journalistes de l’establishment médiatique. Ils sont depuis si longtemps, si totalement acquis aux différentes nuances du libéralisme économique et politique, si irrémédiablement soumis au monde de l’Argent et aux intérêts de la classe dominante, si hostiles à tout ce qui est authentiquement de gauche et du peuple que, durant toute cette récente période électorale, assurés qu’ils se croyaient des prochains résultats prévus par leurs amis sondeurs, ils n’ont eu de cesse que de se préoccuper de mener à bien le travail de faussaires « informés » et sans vergogne, consistant à imprimer dans l’esprit des électeurs que le salut politique était plus que jamais au centre-droit et qu’en vertu de cette étrange topographie électorale on pouvait considérer comme également extrémistes le Rassemblement national et La France insoumise. Ce qui est une infamie pure et simple.
Que cette stratégie d’empoisonnement de l’esprit public n’ait pas réussi à tromper la majorité d’entre nous ne devrait pas nous inciter à crier victoire et à rejoindre la foule des satisfaits.
Je ne suis pas pour ma part enclin à croire que la partie est terminée, encore moins qu’elle a été gagnée. Je crains plutôt qu’elle ne soit définitivement compromise et donc perdue pour une civilisation humaine digne de respect. Toutes ces passionnantes péripéties électorales font furieusement penser à des manœuvres dilatoires ou à des palinodies destinées à différer indéfiniment ce que nous avons été incapables jusqu’ici de construire : un séjour dont tous les êtres humains se sentiraient également et sans discrimination garants les uns envers les autres. Ce n’est pas faute d’avoir eu du temps pour le faire. Les forces naturelles ou les puissances surnaturelles nous ont accordé des millénaires pour y travailler mais notre incurable maladie pléonexique nous en a empêchés, détruisant d’une main ce que nous arrangions de l’autre. Et nous nous retrouvons, encore une fois, à un moment qui semble bien être pour notre malheureuse planète épuisée, un crépuscule final.
Combien de fois encore la ligue des forces réactionnaires et obscurantistes réussira-t-elle à faire perdre son temps au genre humain, dans des combats dépassés dont les méthodes et les enjeux n’ont guère varié depuis la préhistoire. Sauf par le déchaînement de leur haine, la durée de leur violence homicide et l’ampleur de leurs atrocités.
Combien sommes-nous aujourd’hui à avoir pris conscience du retournement dialectique par lequel les classes dominantes du monde capitaliste mondialisé ont réussi à priver les dispositifs des institutions démocratiques de toute efficacité réelle durable ? Se draper dans la toge démocratique et parlementaire était déjà une posture chez les sénateurs de la République romaine, au temps des Gracques ?
Aujourd’hui, c’est le dernier paravent avant la dictature militaro-policière pour masquer le refus de la bourgeoisie possédante et dirigeante de céder un pouce de terrain dans la lutte pour le pouvoir. Il y a beau temps que nos seigneuries des grandes entreprises capitalistes ont appris à se moquer du suffrage universel qui ne sert qu’à exorciser pieusement la montée irrésistible du mal. « Plutôt Hitler que le Front populaire », disait dans les années 1930 la bourgeoisie de France, d’Allemagne et d’ailleurs. Contrairement aux apparences, faire voter les gens, c’est politiquement – à partir d’un état suffisant de maturation des problématiques ou d’un certain degré d’excitation des antagonismes (médiatiquement orchestrés si nécessaire) – la meilleure façon de désamorcer les bonnes questions et de dévoyer les consciences vers de fausses pistes d’où elles mettront plus longtemps à revenir.
Pendant ce temps quid de ce sentiment que la Terre appartient indivisiblement à tous, qu’il y faut un nouveau mode de vie et une nouvelle gouvernance collective ? Tel est bien le vrai débat qui devrait nous occuper partout dans le monde et qui a été très oublié au cours de ces législatives. CQFD.
Alain Accardo
Du même auteur, lire notamment Le Petit-Bourgeois gentilhomme et De notre servitude involontaire (Agone, 2020 et 2013).