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Dieu, faites que je sois conservateur, mais pas tout de suite

16 octobre 2008|

Le parti républicain est en lambeaux, mais le mouvement conservateur ne se sent aucunement responsable. Ou, du moins, c’est ce que l’ancien chef de la majorité à la Chambre, Tom DeLay, a écrit dans un réjouissant article, il y a quelques semaines.

Selon ce parangon de vertu qu’est DeLay, les idéaux de « réforme » et de « justice » portés par son mouvement n’ont pas failli puisqu’on n’a tout simplement jamais donné sa chance au conservatisme. « Pour paraphraser G. K. Chesterton, écrit-il, le conservatisme n’a pas été testé et jugé inapte ; on l’a jugé compliqué et on ne l’a pas testé. »

Je me demande si, lorsqu’il écrivait, sa tête – comme celle de Linda Blair dans l’Exorciste – n’a pas fait un tour sur ses épaules ? Je ne suis pas sûr, mais cette affirmation a certainement fait ricaner les libéraux. Sur cette terre, tout ce que Tom DeLay a jamais pu préconiser a déjà été testé.

Quoi qu’il en soit, il faut réfléchir à ce qu’il nous dit. Présentez à des conservateurs une liste des scandales récents et des exemples de mauvaise gouvernance – dans un bon nombre desquels Tom Delay est d’ailleurs personnellement impliqué – qui ont dressé si massivement les électeurs contre le parti républicain et vous pouvez être à peu près certain qu’ils répondront comme « Le Marteau »* : on ne peut pas les tenir pour responsables de tout cela, vous diront-ils, puisque le vrai conservatisme s’oppose au « Big Government »*.

Certes, quelques individus se faisant passer pour des « conservateurs » et qui ont été reconnus voire applaudis comme tels par le mouvement durant des années peuvent occuper des postes à hautes responsabilités. Mais à présent que leur fortune est sur le déclin, il est évident qu’ils ne l’ont jamais été.

La droite réagira de cette manière parce que c’est toujours ainsi qu’elle le fait : en accusant ses anciens héros d’être des « conservateurs de K Street »*, des « imposteurs » ou des libéraux qui ne disent pas leur nom. La corruption et la mauvaise gouvernance sont considérées comme des propriétés spécifiques de la gauche. De son côté, le conservatisme est une doctrine d’une extraordinaire pureté, parfaitement incapable de quelque méfait que ce soit et toujours prête à défendre les principes de liberté et de bonté. Si le conservatisme ne nous a finalement pas prodigué toutes ces choses si belles, c’est parce qu’on ne lui en a jamais réellement donné l’occasion.

L’opportunisme flagrant de cet argument devrait sauter aux yeux de tous. Mais ce que je veux souligner ici, c’est qu’il contredit d’une manière extraordinaire la réalité historique.

Une fois de plus, ce sont les soldats conservateurs les plus zélés et les plus noblement inspirés qui se dissimulent derrière les actes les plus bas de leur mouvement. Richard Nixon, par exemple, se tournait toujours – quand il avait besoin de quelqu’un pour faire le sale boulot – vers ceux qu’il appelait les « exaltés de l’aile droite ». Parmi les plus exaltés, on trouvait des gens comme Tom Charles Huston, responsable de la Young Americans for Freedom et connu pour son idéalisme – il rédigea notamment le fameux rapport sur le contrôle de la population civile américaine. À son propos, l’historien Rick Perlstein pose cette question : « Comment expliquer que le membre de l’équipe de Nixon qui était à la fois le plus proche du mouvement conservateur et le plus au fait de ses comportements et de sa littérature ne fût pas seulement le malfaiteur le plus impitoyable de l’équipe mais également le plus convaincu de se battre pour des principes ? »

Comment l’expliquer ? Il s’agit tout bonnement de la dure leçon que nous infligent les conservateurs à chaque génération : les « idées ont des effets concrets » – et pas seulement celles dont ils aimeraient nous faire croire qu’elles descendent directement du ciel. Devons-nous nous étonner de ce que près de la moitié des si vertueux nouveaux venus à la Chambre en 1994 et qui ont depuis quitté le gouvernement soient devenus des lobbyistes. Ou bien qu’un pourcentage encore plus élevé des Brooks Brothers, congressistes conservateurs qui manifestèrent en 2000 pour empêcher le recomptage des bulletins litigieux de Floride lors de l’ élection présidentielle – « Halte à la fraude ! », hurlaient-ils alors avec passion – se soient également installés sur K Street ?

Le supercorrupteur Jack Abramoff en fournit l’exemple le plus pénible. Voici un homme si dévoué à la défense des grands principes qu’il fut un temps directeur du (semble-t-il défunt) comité d’action politique du groupe de pression Conservative Caucus. Au plus fort de son activité de lobbyiste, il a été soutenu par le groupe des Citoyens contre le gaspillage gouvernemental et par le grand expert, Doug Bandow, un homme qui a _vraiment_ écrit un livre déplorant la corruption du gouvernement fédéral*.

Oui, finalement les choses semblent bien se passer pour les démocrates cette année. Tous les sondages indiquent que Barack Obama a le vent en poupe et les nouvelles des élections à la Chambre et au Sénat sont encore meilleures.

Les démocrates peuvent évidemment choisir une voie politique confortable, qui consisterait à se contenter d’empocher cette victoire inespérée ; à babiller sur la manière dont ils ont vaincu la malédiction idéologique qui pesait sur le pays ; à remplacer la clique actuelle d’adeptes du libre-marché par leur propre clique d’adeptes du libre-marché et revenir à la joyeuse « triangulation » clintonienne d’il y a huit ans. Les sortants feront place aux entrants et tout ira pour le mieux… jusqu’à ce que la prochaine guerre culturelle ne les prenne par surprise et les fasse dégringoler une fois de plus de leur confortable perchoir.

Mais une autre voie est possible. S’ils souhaitent aller au-delà de la rhétorique pompeuse de l’impartialité non partisane, les démocrates pourraient découvrir qu’ils sont, pour la première fois depuis des décennies, en compétition avec une philosophie politique totalement discréditée. S’ils décidaient de faire de l’élection 2008 un référendum sur la question du conservatisme lui-même, ils seraient en mesure de lui porter un coup fatal. Pour cela, ils devraient commencer par combattre les idées nuisibles qui ont produit de si désastreux effets.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 18 juin 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.