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Domina ou l’Enfer du décor [Précaire-4]

27 juin 2024|

Je suis allé au pays de Mickey, puis j’ai vu la matrice, avant d’essayer de toucher les étoiles et de prendre un billet pour la France d’en haut. J’avais quarante-huit heures pour trouver le sens du placement mais je n’ai retrouvé que le quotidien d’un précaire installé des deux côtés de la ligne de confidentialité. En voici la suite…

Je ne pouvais désormais plus prétendre à aucune indemnisation chômage. Et toutes mes recherches via Pôle emploi étaient infructueuses. Alors je mobilisai mon « répertoire téléphonique », mon entourage familial et mes amis pour me prévenir de toute opportunité professionnelle. J’axai mes demandes sur la manutention : convaincu d’avoir plus de chances dans cette branche, la plus basse ; mais aussi pour ne pas prendre le risque d’affronter les échecs des autres possibilités. J’avais beaucoup de difficultés à accepter ma nouvelle condition sociale de précaire. Mais j’obtins bientôt un entretien pour travailler dans une société de vente de meubles de luxe sise dans un quartier bourgeois : « pistonné » par un cousin, j’avais toutes les chances d’être engagé ; je le fus.

Le téléphone sonne.

— Allo ?

— M. Belhocine Mustapha ?

— Oui, c’est moi.

— Emma Richard, Domina Wagram.

— Bonjour !

— J’ai sous les yeux votre CV, qui m’a été transmis par votre cousin Lakhdar. Je ne vous cache pas que je suis très intéressée. (Là, je suis mort de rire !)

— Je vous propose un emploi de manutentionnaire gestion du flux. (Oups ! j’ai cru pendant une demi-seconde qu’il s’agissait d’un poste de vendeur, car, à l’époque, je n’avais pas encore trafiqué mon CV, mais elle l’a sous les yeux et, à priori, elle n’est pas malvoyante.) Trente-cinq heures. Je vous propose qu’on se rencontre pour en discuter… Aujourd’hui, c’est un peu tard, que dites-vous de demain 15 heures ?

— C’est parfait, madame !

— Très bien, alors vous entrez dans le magasin, vous passez à l’accueil et vous me demandez. À demain, Mustapha.

— À demain, madame !

Je raccroche le combiné super heureux. Enfin du boulot !

J’arrivai à mon entretien bien habillé, che- mise, petit pull col en V, pantalon à pinces, lunettes Gucci, un carnet et un petit stylo (qui se révéleront être plus tard de véritables armes), bref la classe ! Seule incartade au protocole du « bon » chercheur d’emploi, une paire de baskets – des Stan Smith noires qui me donnaient un look de yuppie dans une start-up, un peu branché quoi ! une vraie petite dégaine de bobo ! En fait, j’en avais trop marre de me mettre sur mon 31 pour des boulots de merde : c’est bon, quoi ! je postule pour un taf d’ouvrier, pas de cadre ! Pourtant, je l’ai préparé, cet entretien, comme si je postulais pour de hautes fonctions : j’ai mené des recherches sur Domina, pris des notes, fait plusieurs visites « anonymes » dans différents magasins de la chaîne, bref, j’ai mis tous les atouts de mon côté, donc j’étais serein. De toute façon, j’étais pistonné (même si on n’est jamais sûr). Dans le magasin, on me guide dans le bureau de la directrice. Il est 15 heures pile : l’entretien débute.

— Bonjour madame Richard !

— Bonjour Mustapha, installez-vous ! Mettez-vous à l’aise. (Je veux mon neveu !) Donc, moi, je m’appelle Emma !

Elle a tout de suite voulu montrer qu’elle est proche de ses employés… Super !

— Voilà comment va se décomposer cette entrevue, elle est en trois parties : vous allez d’abord vous présenter, me parler de votre parcours, puis ce sera mon tour, enfin je vous donnerai ma décision.

À l’époque, elle ne savait pas qu’il y aurait une quatrième partie…

J’entame donc l’entretien, je lui explique mon histoire, lui parle franchement de mon parcours scolaire, un peu chaotique, ainsi que de mes nombreuses difficultés pour trouver un emploi, puis de ma situation matérielle, de mes difficultés. J’avais pris un ton grave et je la sentais très émue, pleine de compassion. Je lui explique également que je suis travailleur, ponctuel, assidu ; et puis je lui parle de mon envie de travailler chez Domina, je lui explique que je suis passionné par les arts de la table, le design, l’architecture (tout n’est pas faux, je vous le jure), que c’est intéressant de travailler autour de beaux objets. Elle m’interrompt net.

— Vous savez, vous allez être surtout dans la réserve, je préfère vous prévenir, je vous propose un poste de manutentionnaire.

Je ne savais pas quoi lui répondre… Et puis :

— Oui, mais je suis dans une perspective à long terme, j’aimerais vraiment aller loin avec Domina.

Je crois qu’elle ne m’a pas trop cru. Puis ce fut à son tour de se présenter :

— Voilà, je m’appelle Emma.

Et elle me raconte sa vie, comme on la raconte à un ami. (Elle essaye de m’endormir ou quoi ?) Elle m’explique que ça fait plus de vingt ans qu’elle travaille chez Domina (je crois lui avoir dit « Ouah ! Eh bien ! ») et qu’elle a débuté comme simple caissière (lorsqu’elle recrute une caissière aujourd’hui, elle doit lui dire que c’est un métier d’avenir) mais que c’était provisoire, un job d’étudiant pour financer ses études, qu’elle ne pensait pas faire carrière dans le commerce, qu’elle était étudiante en histoire de l’art à l’École du Louvre. Issue d’un milieu « populaire », notre belle Indiana Jones au féminin n’avait plus d’autre choix, pour des raisons personnelles, que de poursuivre chez Domina.

À ce moment du récit, j’étais en pleine empathie : je ne pouvais que me retrouver dans cette femme qui avait vécu les mêmes tourments que moi. Vraiment, on ne peut que s’indigner devant le constat que de nombreux étudiants ne peuvent poursuivre leurs études pour des raisons financières. Mais tout à coup je me souviens qu’elle est directrice d’un magasin qui fait l’un des meilleurs chiffres d’affaires de son groupe en Europe – et puis merde, quoi ! De caissière, elle est passée chef caissière, vendeuse, chef de département, puis responsable adjoint, jusqu’à ce qu’on lui propose la direction du magasin Domina de l’avenue de Wagram, à deux pas de la place de l’Étoile : voilà qui n’est pas rien ! Sa réussite, c’était le fruit de beaucoup de travail, d’abnégation et de sacrifices. (Selon moi, il faudrait ajouter le zèle, le mensonge, la délation, exceller à d’innombrables jeux de stratégie, assez pour devenir un dominant parmi les dominants.) Lorsqu’on travaille dur et qu’« on a de l’ambition » (oups !), eh bien, on peut y arriver. Une fois fini le topo sur son parcours, elle poursuit l’entretien en reprenant sa posture de chef d’entreprise :

— Écoutez, monsieur Belhocine, je ne vous cache pas que votre profil m’intéresse. Donc je vous propose un CDD pour la période de Noël, que je pourrai renouveler pour la période des soldes : il faut savoir que ces deux périodes représentent  30 % du CA annuel. Vous mesu- rez donc l’importance de votre travail pendant ces périodes.

— Bien sûr, madame ! (Je m’en foutais.)

— Il va falloir donner le meilleur de vous- même et travailler dur. (Si la paie suit, y a pas de problèmes.)

— Vous allez donc intégrer une bonne, très bonne équipe de sept manutentionnaires, avec deux chefs de réserve, un qui est malheureusement souvent en arrêt de travail. (On n’a pas le droit de tomber malade ou quoi ?) Et l’autre… euh, enfin, voilà, euh, il est en mi-temps thérapeutique… et puis, et puis, euh, vous savez, c’est un brave homme, mais, bon, voilà, il ne faut pas trop compter sur lui… Donc si vous êtes d’accord…

— Je suis d’accord !

— Vous pouvez prendre le temps du week-end pour réfléchir, monsieur Belhocine.

— C’est tout réfléchi, madame, je veux travailler au plus vite.

— Eh bien, écoutez, je vais prévenir Marie, la secrétaire, pour qu’elle prépare votre contrat, vous allez commencer lundi à 11 h 30. Vous ne serez pas seul, vous aurez un tuteur, qui vous aidera à vous intégrer au sein de l’entreprise. Je suis très attachée à cette pratique, qui va dorénavant se généraliser au sein de notre magasin. Outre que le tuteur va vous rendre rapidement opérationnel, ce sera très enrichissant pour lui : ça responsabilise. Une dernière chose, monsieur Belhocine, dans le magasin, les gens parlent beaucoup et tout se sait, tout se répète, les ragots et autres mensonges sont souvent colportés et tout cela nuit à la bonne marche de l’entreprise, donc il faut faire son travail, seulement son travail et c’est tout. Je crois avoir fait le tour, je vous dis donc à lundi 11 h 30. Oh là ! Il est déjà 18 heures ! Je n’ai pas vu le temps passer, c’était un entretien très enrichissant !

En sortant du magasin, j’étais choqué, je n’y croyais pas, trois heures d’entretien pour faire de la manut’ ! J’avais honte d’avoir dévoilé une part de mon intimité. J’avais honte et j’avais la haine. J’avais tchatché sur l’art contemporain, l’École des beaux-arts de Londres, Bacon, Le Corbusier, alors que le seul but de cet entretien était d’évaluer mon niveau de soumission, que j’ai réussi à satisfaire avec mes « Oui, madame… Bien sûr, madame… Avec plaisir… Bien entendu, madame ». Je suis vraiment un clochard ! Mais aussi fou que ça puisse paraître, j’étais heureux d’avoir décroché ce contrat : faut bien faire bouillir la marmite !

Dès le début, j’avais pris un certain nombre de résolutions. Primo, je ferme ma gueule ! Deuxio, je ne joue pas au sociologue ! Tertio, je fais mon autiste, je ne rigole pas avec mes collègues, je ne joue pas les intellos pour draguer les caissières. Bref, je reste humble, je fais mon boulot et j’entame le processus pour accepter ma condition d’ouvrier. Bon, j’ai essayé de tenir deux, trois jours, mais c’était plus fort que moi. C’était sans tenir compte de la force des interactions entre les individus. J’ai donc craqué et j’ai tout de suite tissé de forts liens d’amitié avec mes collègues manuts et avec mon tuteur en particulier. Quand on décharge des camions à 7 heures du mat’ par moins dix, sans gants, ça tisse des liens et puis, oui, j’étais indigné par les conditions de travail, j’ai fait mon apprenti sociologue, dans l’esprit du film de Pierre Carles sur Bourdieu, La sociologie est un sport de combat : on reçoit des coups du patronat, on va les rendre !

Le premier jour, on me fournit ma tenue, j’essaie mon pantalon, taille 48, trop petit (y’en a marre de ce bide !) ; et puis les chaussures « neuves » de sécu : je baisse la tête et découvre un trou. Là, j’ai tout de suite compris que les dirigeants de cette boîte étaient des menteurs : « Nous allons vous fournir des chaussures de sécurité neuves, c’est la législation. » Allez, déclaration de guerre ! J’avais pourtant décidé de ne pas chercher le conflit, mais les conditions de travail dans cette société et les injustices à répétition ont créé toutes les conditions pour réveiller ma capacité à m’indigner.

Le travail n’était pas bien compliqué : on réceptionne les marchandises du camion, on les trie, range, classe, puis on fait le réassort dans les rayons. C’est tout ce que j’attendais d’un boulot d’ouvrier : répétitif, pas de réflexion, cool quoi ! Dès lors, je pouvais accepter psychologiquement ce que j’étais réellement.

En plus du personnel administratif, des cadres dirigeants, il y avait les vendeurs, les caissières, les manuts et puis, surtout, il y avait, venus d’une lointaine planète intersidérale, ceux qu’on nommait les « décos »… Artistes et poètes (déclassés) de la société, les décorateurs étaient chargés de l’agencement des rayons, de mettre en valeur les produits Domina suivant de savantes règles sur les proportions, les volumes, les couleurs, les formes, les matières. Ces extraterrestres parlaient avec des interjections – « Hum ! Hen ! Ragh ! » –, suivaient de drôles de rituels – réunis en cercle, ils méditaient pendant plusieurs heures –, et ne parlaient le plus souvent qu’en propos sibyllins. Ils jouaient aussi à colin-maillard, à la marelle, et ils étaient tout le temps souriants, prenaient de longues pauses et ne se mélangeaient pas aux autres employés. Mais les décos portaient des bleus de travail, ce qui m’avait surpris, car flûte, quoi ! le bleu de travail, c’est bien l’emblème de la classe ouvrière, sa propriété symbolique ! Lors de mes visites anonymes chez Domina, je croyais que ça serait ma future tenue de manut’ ! Et ça me plaisait bien. (Oui, je sais, je suis naïf.)

Pour comprendre les rites des décos, j’ai essayé l’observation participante, qui a pourtant fait ses preuves avec bien d’autres types de populations exotiques, mais avec eux, ce fut trop violent : j’ai tenté de jouer, mais ils m’ont très vite exclu sans prendre de gants. Le plus horrible, c’est qu’il fallait tenir compte de leurs recommandations pour faire le réassort dans le magasin. (Vous vous voyez travailler avec un Martien ?) Un jour que je rangeais des assiettes, trouvant un déco devant l’étalage de ma référence, je l’interpelle :

— Je peux mettre cette assiette ici ?

— Oui, tu peux… même si je vais la déplacer. Oui, tu peux, c’est son emplacement, mais je vais la déplacer. Là, je suis en pleine phase ascendante de décoration, alors oui, je vais forcément la déplacer… Mais vas-y, pose-la, ton assiette.

— Bah ! Alors, je verrai plus tard pour cette référence, je passe à autre chose !

— Vraiment, vous ne voulez pas comprendre notre fonction…

Ils nous donnaient mal au crâne, les décos, car ils devenaient, de fait, une contrainte de plus, pour nous, les manuts.

Tout dans cette société m’était de plus en plus insupportable. Et c’était très dur. Surtout quand on était dans l’équipe du matin et qu’on devait décharger le camion de marchandises dans le froid, le vent, sous la neige ou sous la pluie : malgré les gants (on avait pris l’initiative d’en acheter), on avait les mains gelées. Il y avait deux camions par jour, et on n’avait à notre disposition que deux transpalettes (ça faisait plusieurs mois que mes collègues avaient demandé du matériel supplémentaire). La cour de la réserve n’était pas recouverte et il fallait absolument protéger les marchandises avec des bâches géantes (un peu comme à Roland Garros quand il pleut, sauf que c’était sur trois mètres de hauteur). Et puis il fallait faire vite, très vite, trier, ranger, réassortir sans perdre de temps, il fallait enchaîner les palettes sans s’arrêter, c’était épuisant. En plus, on était observés. Le premier jour de boulot, j’avais des douleurs dans le dos (mais tout le monde avait mal au dos). Dans la réserve, les marchandises s’entassaient partout, un gigantesque capharnaüm. Outre la souplesse (dans la soumission), on devait avoir des talents d’alpiniste : il fallait escalader les marchandises, se frayer un chemin entre les cartons – tous les soirs en arrivant à la maison, je comptais mes hématomes. De tout ça, la direction n’en avait rien à foutre : tant que la façade du magasin était belle, peu importait l’état de la réserve ! Même les normes de sécurité n’étaient pas respectées : sans parler des lichettes d’amiante qu’on se tapait, les issues de secours n’étaient pas accessibles et les bornes incendies enfouies sous des tonnes de marchandises – il suffisait juste de faire place nette lors des visites des commissions de sécurité (je l’ai moi-même vécu) et puis ça repartait de plus belle.

— On a trop de marchandises, madame !

— Eh bien, mettez-les où vous pouvez ! Notre magasin doit être à la pointe des nouveautés !

Quelques chiffres pour égayer ce récit. Salaire mensuel au bout de dix-sept ans de boîte, 1 000 euros. Chiffre d’affaires moyen quotidien (en neuf heures d’ouverture) : 50 000 euros (100 000 euros le week-end). Et cette année-là, 16 000 euros de prime empochés par la directrice pour la remercier des bons résultats, les salariés ayant droit à un CD : une compile…

Quand on prenait la porte de service, on pouvait bénéficier de l’affichage, et d’un petit mot gentil. Du genre : « Bonjour à tous ! Le CA de la veille est de 65 000 euros, soit 90 % du LY [last year]. Donc, c’est pas bon… Objectif pour aujourd’hui, 80 000 euros. Allez, courage ! » Ou encore : « Un petit effort, nous allons atteindre l’objectif du mois, ce n’est pas le moment de fléchir, on fait le forcing sur les soldes et les nouveaux canapés “Sérénité”. [Je rigole un peu.] N’oubliez pas l’accueil et le sourire, pensez au mystery shopper. » [Lui, c’est le « client mystère » : en fait un employé de la maison qui débarque dans le magasin, fait semblant d’acheter des produits puis envoie un rapport détaillé sur l’accueil qui lui a été réservé, rapport qui est ensuite utilisé dans les réunions avec les employés : c’est pire qu’aux States !] Et bien sûr : « Bon anniversaire à Philippe et Gwendoline ! »

Je le lisais tous les jours, ce panneau, et ça me rendait fou ! Un jour, je l’ai envoyé valser, et toutes les feuilles ont volé à travers la salle. Les employés présents se sont rués pour tout ramasser. Ils n’en revenaient pas – le magnifique panneau ! J’avais la haine.

Au bout de deux semaines, j’étais déjà épuisé par ce boulot, par la violence et le profond mépris des dirigeants. On nous balançait des ordures, des cartons dans le monte-charge – car les vendeurs savaient qu’on allait tout nettoyer. Le pire, je crois, c’était une certaine forme de racisme social, voire de racisme tout court…

— Il est génial ce Mamadou, il est toujours souriant.

— C’est vrai, même dans l’adversité, il a toujours le sourire : c’est quelqu’un de positif !

— Il faut que tu arrêtes de manger au Mac Do, c’est dégueulasse. Il faut que tu changes un peu, que tu penses à ta santé… Prends des salades !

Tout ça m’était insupportable. J’admirais le courage de mes camarades. Épuisés, ils ont tenté de se rebeller. Un beau matin, ils décidèrent d’arrêter de travailler, comme ça, sans préavis, net, déterminés à ne pas reprendre le travail tant que la direction ne les aurait pas entendus. Un des ouvriers prit la parole :

— C’est bon, il faut qu’on nous prenne au sérieux, ça ne peut plus continuer comme ça, on reçoit sans cesse plus de marchandises, on bosse comme des malades et on n’a même pas de respect.

— Oui ! C’est vrai ! Mais il faut qu’on s’organise ! On ne peut pas y aller comme ça ! Il ne faut pas dire n’importe quoi ! Ils sont trop malins, les patrons ! Ils ont réponse à tout ! Alors moi, je vous propose qu’on se réunisse aujourd’hui et qu’on aille voir la directrice demain matin…

La directrice jaillit :

— Pourquoi demain ? Si vous avez des soucis, réglons cela de suite !

— Mais, madame…

— Ok ! Allons-y ! Nous allons prendre cinq minutes pour dialoguer. Qu’est-ce qui ne va pas ? Je suis à votre écoute…

— Écoutez madame, il y a trop de marchandises à traiter et on n’est pas assez nombreux, il faut du personnel supplémentaire. On n’en peut plus…

— Oui, deux camions par jour, c’est trop…

— Ok ! Chers amis, je vous comprends. Mais vous savez que je n’ai pas le choix. Nous avons des objectifs à remplir. Et je comprends vos inquiétudes : il y a un manque de personnel…

Elle se tourne vers moi :

— Mustapha ! Vous connaissez quelqu’un qui veut bien travailler avec nous ? Vous comprenez, c’est urgent ! Je veux quelqu’un de sérieux, comme vous !

— Euh… oui, peut-être. (Je pensais à mon pote Chabane… Mais est-ce qu’on envoie un ami à la potence ?)

— Alors, apportez-moi son CV. Allez, on reprend le travail !

Mes collègues étaient tristes, une fois de plus la directrice avait pris les devants, ils n’avaient même pas eu le temps de parler du plus important : le respect ! Mais ces gens-là sont formés pour gérer de tels conflits. Pour les patrons, comme pour les ouvriers, la vie reprit son cours : elle n’embaucha personne, je ne lui avais même pas filé de CV, on faisait avec, il y avait toujours deux camions par jour, c’était la même routine, mais je me disais que, malgré la misérable paye, c’était bien d’avoir un boulot.

Et puis arriva ma dernière semaine au magasin, j’étais seul dans la réserve, je balayais la cour, il était 7 h 30, le camion n’était toujours pas arrivé, il faisait froid, je pensais à mon père qui balayait les studios de l’ORTF et de la SFP : mon pauvre papa, s’il était vivant, il n’y croirait pas, je fais le même boulot que lui – quelle progression… Je pensais à la sociologie, j’avais mal au dos, très mal, j’avais envie de pleurer… Et puis le chef de réserve a débarqué :

— Mustapha ! Tu as un instant ? Il faut que je te parle. C’est au sujet de ton contrat. On va dans le bureau ou on reste ici ?

— On reste ici !

— Alors, écoute, je suis triste car je suis chargé de faire le sale boulot. La directrice ne veut pas prolonger ton contrat. Officiellement, ça ne vient pas de sa part mais de la mienne, je ne t’aurais pas jugé apte à continuer avec nous ! Je suis désolé, voilà tes papiers.

— Eh bien, il fallait s’y attendre !

— Tu sais, Mustapha, toute l’équipe est triste ! Tu faisais vraiment du bon boulot. Mais je vais t’aider à trouver autre chose.

— Non ! Merci ! Mais elle aurait quand même pu me le dire en face…

— Tu la connais, c’est une hypocrite !

— En tous cas, je ne partirai pas comme ça ! Elle va m’entendre !

— Non, c’est pas la peine ! Tu n’auras pas le dernier mot. Et j’ai pas envie d’avoir des problèmes.

J’avais la rage. Pourtant j’étais content, car c’était vraiment un boulot de merde ! Et la perspective de mettre en scène mon départ me réjouissait. J’allai donc directement la voir dans son bureau, pour lui dire mes quatre vérités.

— Bonjour Mustapha. Faites vite, je n’ai pas trop le temps. C’est à propos de votre contrat ? Vous n’avez pas vu votre responsable ?

— Si, je l’ai vu. Mais je croyais que vous alliez vous-même me tenir au courant, j’aimerais en discuter avec vous !

— Sans problème, mais j’ai beaucoup de travail pour le moment, je vous propose demain mardi à 10 heures.

— D’accord madame. Alors à demain.

Le lendemain, à 10 heures pile, je la retrouve dans le magasin entourée de ses collaborateurs. Je l’interpelle.

— Écoutez Mustapha, vous voyez bien que je suis occupée, nous recevons la nouvelle collection d’été. (Je le savais, pour l’avoir déchargée moi-même du camion.) Mais, demain sans faute, on discute…

Mercredi matin, je la cherche. Introuvable. (Elle joue peut-être à cache-cache avec les décos ?) Je vais voir la secrétaire, elle m’annonce que la directrice est absente, « en congé pour deux jours », et qu’elle sera de retour vendredi matin – soit mon dernier jour de boulot. Elle refuse la confrontation, mais vendredi, je ne la lâcherai pas ! Vendredi matin, j’étais serein, même si je savais qu’il y aurait un clash. Je la croise dans les couloirs.

— Bonjour Mustapha. Je ne vous ai pas oublié.

— Ah. Je croyais…

— Non. Pas du tout ! C’est votre dernier jour aujourd’hui ? À quelle heure vous finissez ?

— 15 h 45.

— Parfait. Donc je trouve un moment et je passe vous voir. Ne vous inquiétez pas !

— Je ne suis pas inquiet, madame.

Bien entendu, les heures passent mais pas la moindre directrice à l’horizon. À 15 h 40, je salue mes camarades, on a tous une petite larme à l’œil, ils connaissent mon projet et sont inquiets.

— Fais gaffe, personne ne lui a jamais mal parlé !

Une vendeuse sympa intervient.

— Ça va lui faire du bien! Y’en a marre! On ferme tous nos gueules ! Vas-y Mustapha, on compte sur toi, ça peut plus durer !

Je rejoins tranquillement mon vestiaire, elle est dans son bureau tout près, je ne la regarde pas, j’enlève mes chaussures de sécurité, lentement, je me change, puis je me lave le visage, je m’assieds sur une chaise dans la salle de repos, il y a de nombreux employés en pause, je les observe et quand l’horloge indique 15 h 45, je rejoins son bureau, frappe à la porte, elle vient m’ouvrir.

— Je suis désolée mais j’ai du travail, je ne peux pas vous recevoir…

Et là, j’explose !

— Quoi! Vous vous foutez de ma gueule? Maintenant, on change les règles du jeu, ce n’est pas vous qui décidez, c’est moi qui décide, on va parler maintenant ! J’ai du travail, moi aussi, et ça fait maintenant une semaine que vous me fuyez, une semaine que j’essaie de vous voir ! Vous vous prenez pour qui ? Vous vous souvenez de vos belles phrases sur le dialogue ? Ce n’est pas parce que vous êtes directrice que vous devez nous manquer de respect ! Alors maintenant je crois que vous avez des choses à me dire, et tout de suite !

Je hurlais si fort que tout le monde avait rejoint la salle de repos, qui était tout près. J’étais dans une rage folle, la directrice était choquée, elle tremblait. Je rentre dans son bureau, où elle me suit après avoir demandé à une des secrétaires de l’accompagner, pour être témoin au cas où je lui porterais la main dessus !

— Je tiens à vous dire que je suis choquée par la manière dont vous m’avez interpellée, vous avez crié…

— Mais c’est malheureux, c’est malheureux qu’on doive en arriver là pour se faire entendre. C’est grave, très grave. La preuve, vous m’écoutez maintenant ! Vous n’êtes plus occupée, vous êtes vraiment une hypocrite de première, et une menteuse.

— Moi, une menteuse ! Je ne vous…

— Oui ! une menteuse ! Et tout le monde dans cette boîte le pense : vous profitez de la misère des gens, vous ne pensez qu’à votre profit, à vos intérêts, les gens n’osent pas vous répondre, car ils ont besoin de leur emploi, ils n’ont pas le choix… Allez maintenant, je prends un stylo, je prends mon carnet, et je vous écoute…

Elle est déstabilisée.

— Vous voulez savoir pourquoi vous n’avez pas été renouvelé ?

— Oui, je ne sais pas, dites-moi pourquoi ?

— Il y a… il y a les retards…

— Quoi ! Mais de quels retards vous parlez ?

Je suis toujours arrivé à l’heure, pendant deux semaines, je ne prenais pas de pause et puis, de toute façon, on badge et nos va-et-vient sont consignés dans l’ordinateur, alors on va vérifier tout de suite ces retards… Et vous et vos cadres ? Vous êtes tout le temps en pause ! Les chefs de département qui arrivent systématiquement en retard, vous leur dites quoi ? Quoi !!! Vous continuez les mensonges, ça n’arrête pas. Quand allez-vous cesser ? Quand ? Vous savez, pour moi, mes collègues, ce sont des héros, parce qu’accepter de telles conditions de travail, c’est inhumain ! Tant de mépris ! Être traités comme des chiens ! Et ces gens courageux, madame, ils restent dignes ! Mais sachez qu’ils ne sont pas dupes, ils savent qui vous êtes, ils savent comment marche votre système, ils savent… Sur ce, je vous laisse, vous et votre chiffre d’affaires ! Et comme j’ai tout noté, à très bientôt !

Quand je sors, des employés viennent me féliciter. Mais je ne voulais pas être leur porte-parole, moi, je n’allais pas bouleverser le fonctionnement du capitalisme, je voulais juste lui dire ce que j’avais sur le cœur, c’est tout, que tout le monde a droit à du respect, du respect et un bon salaire !

La vie est belle, vendredi prochain j’ai le séminaire de Gérard Mauger !

(À suivre…)

Mustapha Belhocine
Extrait de Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016.

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions désordonnées à l’université, Mustapha Belhocine obtient en 2012 un master de sociologie à l’EHESS. Sous l’intitulé « Une expérience littéraire en milieu précaire », il y délivre le portrait de son quotidien, fruit d’une pratique assidue de la prise de note et de la mise en récit. Quatre ans plus tard, ce travail est édité sous le titre  Précaire ! Nouvelles édifiantes. À l’époque, après trois ans dans diverses structures d’accompagnement des toxicomanes à la Goutte d’or (Paris), il travaille entre 2015 et 2019 comme enseignant contractuel en Seine-Saint-Denis. De cette nouvelle expérience de précaire, il donne un portrait sous le titre « Professeur contractuel en Seine-Saint-Denis ». En 2019, Belhocine obtient le concours de professeur des écoles. Il est aujourd’hui instituteur à Saint-Ouen.

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Mustapha BELHOCINE