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Du bon et du mauvais usage des fake news : variation des poids et mesures médiatiques

9 février 2024|

À l’occasion de la parution du livre L’Affaire WikiLeaks, de Stefania Maurizi, Mathias Reymond intervenait le 24 janvier dans une soirée en soutien à Julian Assange : comparant les traitements par les médias de l’information selon qu’elle renforce ou affaiblie la politique des États qu’ils servent, il montre comment cette pratique relève du même « deux poids, deux mesures » dont fait les frais le fondateur de Wikileaks.

Le 7 octobre, le Hamas et d’autres factions palestiniennes ont massacré plus de 1 200 personnes, dont près de 800 civils en Israël. Trois jours plus tard, l’armée israélienne autorise des journalistes de la presse étrangère à pénétrer dans le kibboutz de Kfar Aza, proche de la bande de Gaza. Sur i24News, une journaliste annonce que « l’un des commandants présents a déclaré qu’au moins quarante bébés avaient été tués, [et que] certains d’entre eux ont eu la tête coupée : il a dit qu’il n’avait jamais vu de tels actes de brutalité ».

Durant de longues semaines, l’information sera reprise en boucle sur les réseaux sociaux, dans les médias classiques, mais aussi par les autorités israéliennes et par différents ministres des pays occidentaux. À son tour, le président des États-Unis diffuse cette information lors d’une conférence de presse en affirmant avoir vu ces images. Toutefois, quelques heures plus tard, la maison blanche dément les propos Joe Biden, expliquant que, plus exactement, il n’a pas vu ces image mais qu’elles lui ont été rapportées.

Deux mois plus tard, comme le révèle une enquête de Libération, il s’avère que cette affirmation est démentie par les faits. Selon les données de l’Institut national des assurances israélien cité par le quotidien, on trouve au 5 décembre un seul bébé parmi les civils tués lors de l’attaque du Hamas. Il y en aurait toutefois un deuxième : mort dans sa maison incendiée. Au-delà de ces deux cas, aucun autre bébé n’a été tué ce 7 octobre et aucun n’a été « décapité », contrairement à ce qui a été beaucoup relayé. Interrogé par Libération à propos du nombre de quarante bébés tués, un porte-parole de Tsahal donne cette réponse : « Un soldat de l’armée israélienne a affirmé qu’il avait été témoin de cela, mais aucune source officielle de l’armée n’a fait de commentaire sur le sujet.»

En définitive, trente-cinq mineurs ont été tués le 7 octobre, dont sept enfants de moins de dix ans. Ce qui devrait suffire pour fonder une critique de l’action du Hamas. Tout en ayant la vertu de correspondre aux faits. Libération conclut : « À l’aune de ces informations, plusieurs déclarations ayant suivi le massacre du 7 octobre – outre le mensonge des quarante bébés – apparaissent imprécises ou fausses. Certaines peuvent s’expliquer par le chaos qui a suivi le massacre, l’ampleur des destructions, les corps non identifiables. Mais d’autres semblent être de pures inventions, que rien ne rattache à des faits avérés. »

Ce travail d’enquête révèle une fake news qui a contribué : (1) à ajouter de l’horreur au sordide déjà bien présent, mais qui (2) a surtout permis de renforcer le soutien à l’intervention militaire israélienne à Gaza. S’il était nécessaire de le préciser, ce travail, ce très bon travail, est produit par des journalistes. En l’occurrence, en France, de Libération.

Un mois plus tôt, le 6 septembre, un missile tombait sur la place du marché de Kostiantynivka (Ukraine), en plein cœur de la ville, faisant dix-sept morts et plus de trente blessés*. Ce jour-là, l’AFP cite Volodymyr Zelensky : « L’artillerie des terroristes russes a tué seize personnes dans la ville de Kostiantynivka, dans la région de Donetsk. » Aussitôt les médias reprennent à leur compte et avalisent l’information. Dans Le Figaro : « Guerre en Ukraine : au moins dix-sept morts dans une frappe russe sur un marché dans l’Est » ; pour France Info : « Une frappe russe sur un marché dans l’est du pays fait dix-sept morts et des dizaines de blessés » ; Ouest France, Midi Libre et RTL reprennent également cette information sans conditionnel. Le même jour, dans le journal de 18h sur France culture, on peut entendre : « Dans l’est de l’Ukraine, une attaque russe contre la ville de Kostiantynivka a fait au moins seize morts et trente blessés. C’est un marché qui a été touché, ainsi que plusieurs autres commerces et une pharmacie. » Et dans le « Quotidien » de TMC : « Cet après-midi, l’armée russe a commis un nouveau crime de guerre. »

Alors que la plupart des journaux télévisés ou de radio se contentent de résumer les faits tels qu’ils ont été délivrés par le président ukrainien, LCI se perd en conjectures. Dans son émission de fin de journée du même 6 septembre, le « 24h Pujadas », avant de lancer le « décryptage », David Pujadas interroge ses invités : « Que s’est-il passé ? » En réponse, images satellite et vidéos amateur à l’appui, les « analyses militaires » succèdent aux indignations sur le plateau. Puis Pujadas conclut : « Un missile imprécis et peut-être la volonté de terroriser. »

Problème : l’évidence de l’attaque russe est remise en doute douze jours plus tard par le New York Times, après une longue enquête menée par cinq journalistes. Extraits : « Les preuves recueillies et analysées par le New York Times, notamment des fragments de missiles, des images satellite, des témoignages et des publications sur les réseaux sociaux, suggèrent fortement que la frappe catastrophique était le résultat d’un missile de défense aérienne ukrainien errant tiré par un système de lancement Buk. »

Conclusion : où l’on voit la différence entre un journalisme qui réagit à chaud, comme après l’attaque du 7 octobre en Israël, faisant aveuglément confiance aux déclarations officielles (ukrainiennes et occidentales, en l’occurrence) et un journalisme d’enquête qui prend le temps… d’enquêter. Tout un chacun devrait regretter (et le faire savoir) que ce soit souvent le premier qui l’emporte sur le second.

Ces exemples exemplaires rappellent que, en temps de guerre, les belligérants – des deux côtés et chacun à leur manière – usent et abusent de leur pouvoir d’information et de propagande.

Comme Wikileaks, Libération et le NYT ont révélés des faits gênants pour les dirigeants occidentaux et leurs alliés. Ces journalistes qui, comme Julian Assange – parfois aidés par des lanceurs d’alertes ou des sources anonymes –, font leur travail doivent-ils être inquiétés ? Non. Ni ici, ni ailleurs.

Accusé d’espionnage par le Kremlin, Evan Gershkovich, correspondant du Wall Street Journal en Russie, a été arrêté le 30 mars 2023 à Iekaterinbourg par les services de sécurité russes*.

Le Monde ne tarit pas d’éloges sur le nouveau prisonnier de Vladimir Poutine, méconnu du grand public jusque-là : « Evan Gershkovich est un professionnel reconnu, installé en Russie depuis six ans et parfaitement russophone. » On découvre par exemple qu’« il avait publié des enquêtes d’une grande qualité durant la pandémie de Covid-19 ».

Bernard-Henri Lévy, en grande forme malgré le flop retentissant de son nouveau film sur l’Ukraine, tweete frénétiquement : « Evan Gershkovich est un otage. Cette sorte de “diplomatie” nous ramène à des temps très sombres. Une autre étape dans l’escalade de Poutine. Un autre degré sur l’échelle de l’enfer vers lequel il dirige le monde. »

Le 3 avril, sur France Inter, Dov Alfon, le directeur de Libération, s’offusque : « Evan Gershkovich fait l’objet d’un traitement arbitraire évident. Notre confrère est tout simplement pris en otage par le régime de Vladimir Poutine. » Et il ajoute : « J’ai dû signer ce matin une pétition avec tous les directeurs de journaux français demandant la libération immédiate d’Evan Gershkovich. »

Parmi les signataires de cette pétition, on retrouve une partie des chefferies éditoriales toujours promptes à distribuer les bons (et les mauvais) points : Dov Alfon, donc, mais aussi Nicolas Barré pour Les Échos, Alexis Brézet du Figaro, Nicolas Beytout de L’Opinion, Caroline Fourest, directrice de Franc-Tireur, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, Edwy Plenel, directeur de Mediapart ou encore Riss, directeur de Charlie Hebdo.

Publié dans Le Monde le 3 avril et adressé à l’ambassadeur de Russie en France, ce texte précise que « maintenir Evan Gershkovitch en détention équivaut à une prise d’otage. C’est, à l’attention des derniers représentants de la presse internationale encore présents dans votre pays, une mise en garde, une menace, voire un acte de terreur. Le “procès” annoncé serait une tragique mascarade. C’est pourquoi nous demandons, à travers vous, la libération sans conditions ni délai d’Evan Gershkovich ».

Cet engouement pour la liberté de la presse détonne avec le traitement que subit depuis des années le journaliste Julian Assange. Le fondateur de Wikileaks n’a jamais eu droit à un tel soutien – unanime – de la part des médias français…

Parmi les pétitionnaires mobilisés – à juste titre – contre l’arrestation d’Ervan Gershkovich, nombreux sont restés silencieux pour Assange. Et ceux qui l’ont soutenu sont arrivés dans la bataille – parfois tardivement – en y joignant toujours une touche de réprobation morale à l’égard des méthodes employées par le fondateur de Wikileaks.

Par ailleurs, certains grands défenseurs de la démocratie et de la liberté d’expression ne se sont pas embarrassés de nuance pour attaquer Assange dans le passé. En 2010, plutôt que de soutenir la démarche de Wikileaks, Caroline Fourest s’inquiétait déjà que « la révélation de certains détails s’est révélée aussi inutile qu’irresponsable » et que les « révélations de WikiLeaks avaient mis des vies en danger » – ce qui est faux*. Reconnaissons de la suite dans les idées de Caroline Fourest : récemment, dans Franc-Tireur, le journal qu’elle dirige, Benjamin Sire va jusqu’à affirmer que la lanceuse d’alerte Chelsea Manning a été identifiée parce qu’« Assange a commis nombre d’erreurs, notamment en matière de protection des sources ». Ce qui est faux… et d’ailleurs contredit plus loin dans le journal.

En 2014 dans Le Point, plutôt que de le soutenir alors qu’il est réfugié dans l’ambassade d’Équateur depuis près de deux ans, Bernard-Henri Lévy s’en prend au « très narcissique Julian Assange » (prière de ne pas rire) et, ressasse le même reproche (infondé) « de livrer ses infos sans considération des personnes de qui elles peuvent mettre la vie en danger ».

Plus problématique encore est le traitement par Charlie Hebdo : l’hebdomadaire satirique, parangon de la liberté d’expression, s’est acharné durant des années contre Wikileaks (du temps de Philippe Val) puis contre Julian Assange lui-même (sous la férule de Gérard Biard). Le portrait du fondateur de Wikileaks par Robert McLiam Wilson donnait le ton en juillet 2018 :

  • Malgré un visage qui évoque un truc oublié trop longtemps au fond du frigo, Assange est indéniablement un sex-symbol pour un certain type de nanas
  • Comme Trump, à chaque fois qu’on l’écoute parler, l’ouragan de sa bêtise vrille les oreilles
  • WikiLeaks est la Scientologie d’aujourd’hui, moins les blagues et le charme

On a connu des appuis plus enthousiastes !

Participant au concert des défenseurs de la liberté de la presse, le groupe TF1 a lui aussi adressé à l’ambassade de Russie en France un courrier qui « demande la libération immédiate d’Evan Gershkovich et appelle les représentants de la Fédération de Russie, comme toutes les parties prenantes dans ce conflit, à assurer l’intégrité physique et morale des reporters qui exercent leur périlleuse mission d’information. » Sans surprise : aucune lettre de cette teneur n’a été adressée à aucune ambassade américaine ni britannique pour demander la libération de Julian Assange alors que cela fera cinq ans le 11 avril 2023 qu’il est enfermé dans la prison de Belmarsh en Grande-Bretagne.

Un traitement médiatique révélateur – encore une fois – du « deux poids, deux mesures » qui détermine les médias français (et occidentaux) dès lors que les États-Unis (ou leurs alliés) sont impliqués dans un conflit…

Mathias Reymond

Membre d’Acrimed, Mathias Reymond est notamment l’auteur de « Au nom de la démocratie, votez bien ! » Retour sur le traitement médiatique des élections présidentielles de 2002 et 2017 et co-auteur de L'opinion, ça se travaille… Les médias et les « guerres justes » (Agone, 2019 et 2014)

Ce texte est issu d’une intervention à la rencontre-débat du 24 janvier 2014, avec Anne-Cécile Robert (Le Monde diplomatique) et Denis Robert (Blast), sur les médias indépendants, la censure et les crimes d’État, dans le cadre de la campagne de soutien de Julien Assange et à l’occasion de la parution du livre L’Affaire WikiLeaks, de Stefania Maurizi (Bourse du travail, salle Hénaff, 29 boulevard du Temple, Paris XIe).