Du sabotage comme tactique syndicale
L’urgence climatique et sociale a remis au goût du jour l’activisme radical, dont le recours au sabotage. Loin de se réduire à une dégradation matérielle, cette pratique a soulevé d’immenses espoirs dans les rangs syndicalistes révolutionnaires de la « Belle Époque », au point d’être théorisée et mise en œuvre de manière collective…
Du sable bloquant un engrenage, un rail déboulonné faisant dérailler un wagon, un coup de cisaille coupant l’alimentation électrique : les images qu’évoque le mot « sabotage » sont celles d’une méthode clandestine apparemment simple, consistant à causer une dégradation ciblée pouvant entraîner d’importantes perturbations. Dans les représentations les plus courantes, le saboteur agit seul ou en petit groupe, à l’abri des regards. Il est un agent de l’ombre qui, s’il est suffisamment prudent et ingénieux, a toutes les chances de ne pas se faire prendre.
A priori moins repoussant que le terroriste (car il n’a pas forcément de sang sur les mains et ne vise pas à provoquer un effet de terreur de grande ampleur), mais plus audacieux que le simple militant (car il peut aller jusqu’à transgresser la loi en s’en prenant aux biens), le saboteur est une figure de l’entre-deux. Qui a, selon le contexte et le point de vue, les allures d’un activiste courageux ou d’un agent au service de l’ennemi, d’un fascinant technicien de la subversion ou d’un extrémiste inconscient, d’un militant avant-gardiste ou d’un travailleur cédant à une révolte primitive.
Le développement du sabotage militaire à partir de la Seconde Guerre mondiale puis la récupération de la tactique à des fins écologistes depuis les années 1970 finiraient presque par faire oublier qu’il s’agit, d’abord, d’une pratique ouvrière. Une pratique probablement aussi vieille que le travail lui-même, et qui peut être décelée bien avant que le mot soit inventé. Car quiconque a, dans l’histoire, été contraint à un labeur forcé, a déjà « traîné les pieds », ralenti la cadence, trouvé mille petites astuces pour souffler un peu et économiser ses forces.
Là réside l’origine du sabotage : dans une réaction spontanée et universelle à l’exploitation, qui passe inaperçue tant qu’elle demeure de faible intensité, mais qui éclate au grand jour lorsqu’elle se mue en refus effectif de certaines conditions de travail. Jusqu’à causer des dommages aux moyens de production ou aux productions elles-mêmes.
L’objectif n’est plus de détruire un instrument de production ou de remettre en cause la mécanisation, mais d’attaquer le patron au portefeuille en dégradant le travail, voire les outils de travail. La machine en tant que telle ne pose pas de problème particulier aux yeux du militant saboteur de la Belle Époque : mieux vaut, même, la préserver, pour en prendre le contrôle et continuer à produire (sans patron) une fois que la révolution aura eu lieu.
Il n’est guère possible d’aller plus loin dans une définition abstraite du sabotage. Car si la pratique a précédé le mot, le contenu qui a été donné à ce dernier dépend d’un contexte particulier lié à l’émergence du syndicalisme révolutionnaire français. C’est en effet l’anarchiste Émile Pouget qui, au milieu des années 1890, reprend un terme argotique désignant le fait de bâcler son travail pour proposer une nouvelle tactique aux ouvriers.
L’idée, aussi pertinente soit-elle, aurait pu ne rester qu’une curiosité amusante dans les colonnes de son journal La Sociale. Mais Pouget en fait autre chose, en l’introduisant au sein de la jeune Confédération générale du travail (CGT) qui vient d’être créée à Limoges en 1895. Avec d’autres anarchistes convertis au syndicalisme, il parvient à faire adopter ce moyen d’action par le IIIe congrès de la CGT, à Toulouse, en septembre 1897. Ainsi naît le « sabottage » (originellement avec deux « t ») comme tactique assumée du mouvement ouvrier.
Si le sujet a fait couler beaucoup d’encre dans les années 1900-1910, l’abandon d’une méthode jugée trop risquée par la plupart des organisations ouvrières après la Première Guerre mondiale a relégué le sabotage aux oubliettes. Et ce qu’en ont fait les États pour affaiblir leurs rivaux ou leurs ennemis a définitivement associé la tactique aux agents secrets et à l’espionnage. Depuis, l’imaginaire subversif que cette pratique charrie est tiraillé entre deux pôles.
D’une part, un pôle qu’on pourrait qualifier de populaire, qui se nourrit des faits d’armes de la Résistance, de l’ « insubordination ouvrière » des années 1960-1970 et d’une certaine écologie radicale. D’autre part, le pôle étatique, celui des opérations clandestines de déstabilisation et autres barbouzeries qui n’ont pas disparu après la guerre froide. Dans cette mémoire, l’ouvrier n’a plus qu’une place presque marginale, comme si son sabotage n’était plus qu’une action désespérée resurgissant ponctuellement, condamnée à rester dans l’ombre de subversions bien plus spectaculaires et dans l’air du temps (terrorisme, piratages, hacking…).
Cependant, le sabotage ouvrier refait indirectement surface depuis une quinzaine d’années. D’abord, en 2008, avec l’affaire dite « de Tarnac » – non élucidée à ce jour. Enquêtant sur la dégradation de lignes TGV, la police n’a-t-elle pas trouvé chez les premiers suspects la prose d’Émile Pouget ? Cinq ans plus tard, l’écrivain italien Erri de Lucca, inquiété par la justice, a dû justifier son appel au sabotage du chantier de la ligne ferroviaire Lyon-Turin en revenant sur la définition originelle de la tactique, ancrée dans l’histoire du syndicalisme.
Et alors qu’Andreas Malm ignorait, en 2020, l’arrière-plan ouvrier du sabotage dans son appel à la radicalité écologiste, la CGT a renoué avec sa longue tradition de coupures d’électricité pendant le mouvement de défense des retraites, en 2023. Même si Philippe Martinez, le secrétaire confédéral de l’époque, ne tenait probablement pas à ce qu’on le rappelle, cette pratique faisait partie des multiples formes que pouvait prendre le sabotage au début du XXe siècle. Tout comme l’introduction de clous dans des troncs d’arbre : les militants des Soulèvements de la Terre l’ont fait pour empêcher la destruction forestière sur un chantier d’autoroute, sans forcément savoir que ceux de l’Industrial Workers of the World (IWW), le syndicat révolutionnaire fondé à Chicago en 1905, y voyaient un moyen de ruiner leurs patrons dans les années 1910.
Même s’il est aujourd’hui éclipsé par un activisme climatique audacieux dont le cimentier Lafarge (entre autres) a fait les frais, le sabotage ouvrier n’a donc pas totalement disparu. Les slogans qu’on voit de plus en plus fleurir dans les mouvements sociaux depuis la loi Travail en 2016 (du type « Grève, blocage, sabotage ! ») montrent, par ailleurs, que la tactique n’a rien perdu de son pouvoir de séduction dans une certaine frange contestataire. Autant de raisons de revenir sur ce qu’a représenté l’expérience concrète d’un sabotage syndicaliste au début du XXe siècle, à une époque où il était encore possible d’imaginer que ce moyen d’action puisse devenir aussi légitime que la grève.
Consubstantiel au travail, le sabotage est, d’une certaine manière, intemporel. Ce qui autorise à en voir des manifestations à toutes les époques, quel que soit le mot employé pour le désigner. Mais la période qui s’étend du congrès de la CGT de 1897 au procès d’une centaine de militants de l’IWW à Chicago en 1918 est la seule durant laquelle des militants syndicaux ont tenté de faire du sabotage une tactique centrale pour le mouvement ouvrier, particulièrement en France et aux États-Unis. Et loin d’être un égarement passager, cette expérience se distingue par sa richesse, tant sur le plan théorique que pratique. […]
Pendant une vingtaine d’années, des syndicalistes ont bel et bien essayé de faire du sabotage un moyen d’action collectif, donnant tort à ceux qui, pour des raisons opposées, n’y voient que la survivance d’une réaction impulsive – et avant tout individuelle – à l’exploitation. L’ampleur de ce phénomène est liée à celle du syndicalisme révolutionnaire au sein duquel il prend forme. Ce mouvement ne se limite pas à l’amélioration de la condition ouvrière dans la société existante : il s’agit aussi, par l’action directe, de créer les conditions pour qu’éclate, un jour, une grève générale expropriant les patrons et détruisant l’État bourgeois. Ce courant syndical s’est étendu sur au moins neuf pays en Europe et en Amérique, sans compter les espaces (comme l’Australie) où des militants affiliés à l’IWW ont été actifs.
Cependant, c’est en France et aux États-Unis que le sabotage a fait l’objet des réflexions les plus intenses, et qu’a été élaborée une conception originale et internationalement influente de la tactique. L’importance du cas français est évidente, dans la mesure où c’est sous la plume d’Émile Pouget que le concept syndicaliste de sabotage a été forgé avant d’être adopté par la CGT en 1897. Quant aux États-Unis, ils constituent le deuxième foyer à partir duquel se diffuse le concept ouvrier de sabotage, qui reste très lié à ses origines françaises mais acquiert de nouvelles caractéristiques. Ici, ce n’est pas l’internationalisation du terme qui révèle le retentissement international de cette tactique, mais celle d’un symbole : le chat noir, devenu une incarnation universelle du sabotage, qui orne jusqu’au drapeau de la Confédération nationale du travail (CNT) française encore aujourd’hui.
Cette histoire est celle d’une lutte entre une multitude d’acteurs : principalement des syndicalistes, des membres de partis politiques, les milieux patronaux, l’État, la presse et une nébuleuse d’intellectuels et autres commentateurs. D’un côté, des militants adeptes du sabotage s’efforcent de le théoriser et de le légitimer, pour lui donner un cadre compatible avec une certaine morale, voire avec la loi. De l’autre, les forces hostiles au syndicalisme révolutionnaire, rejointes par la gauche politique, réformiste ou légaliste, dénoncent une méthode sournoise et dangereuse qui avilit l’ouvrier.
Les tensions entre ces deux camps nourrissent des milliers de pages de journaux, de brochures, de livres, de discours, de rapports de police et de correspondances. Et autant d’heures de débats parlementaires, de meetings, de réunions publiques et de conférences. Ce bras de fer entre les défenseurs et les pourfendeurs de la tactique commence en France et se poursuit aux États-Unis, où le grand procès de Chicago de 1918 clôt l’ère du sabotage syndical en décapitant l’IWW. La bataille est donc « transnationale », comme disent aujourd’hui les historiens, pour signifier qu’il s’agit d’un phénomène transcendant les frontières, sans forcément impliquer une coopération internationale formelle entre des organisations ou des États. […]
Le sabotage sera considéré ici pour ce qu’il est : une tactique aux contours flous, qui s’apparente davantage à un principe générateur d’une multitude de pratiques qu’à une méthode clairement définie. Mais dans tous les cas, saboter consiste à s’écarter de la norme patronale du travail bien fait. L’importance de cet écart est impossible à déterminer précisément : certains considèrent qu’il ne s’agit que d’un ralentissement, quand d’autres vont jusqu’à prôner la dégradation du matériel.
Quel que soit le flou entourant la pratique, le saboteur utilise ses compétences pour les retourner contre ceux dont il sert les intérêts en temps normal. Le sabotage se distingue ainsi, théoriquement, d’autres formes d’action avec lesquelles il coexiste ou qui l’ont précédé : le luddisme (car la machine en tant que telle n’a pas à être détruite), le terrorisme (car il ne s’agit pas de créer un effet psychologique de grande ampleur parmi la population) ou encore la grève (car le saboteur peut agir individuellement, clandestinement et en travaillant).
Dans les faits, la distinction est plus compliquée : la limite entre dégradation et destruction est parfois mince, le respect absolu de l’intégrité physique des personnes peut être contredit par un acte irréfléchi ou maladroit (voire une interprétation extrémiste de la doctrine), et les mêmes pratiques peuvent être désignées comme des sabotages ou des formes particulières de grève selon le contexte (« grève perlée » en France ; strike on the job [grève dans le travail], aux États-Unis).
Cet objet étrange soulève aujourd’hui d’autant plus de questions que son pouvoir d’attraction est amené à se renforcer, là où l’efficacité des grèves et des manifestations bon enfant semble s’épuiser. Mais pourquoi une tactique aussi imparable sur le papier n’est-elle pas devenue une des armes privilégiées du mouvement ouvrier ? La marginalisation du sabotage dans l’arsenal militant ne s’explique-t-elle que par la stigmatisation, la criminalisation et la répression ?
Le risque est grand de verser dans un récit nostalgique des grandes heures du syndicalisme révolutionnaire, en montrant à quel point la méthode était beaucoup plus riche que ce à quoi ses contempteurs l’ont réduite. Ce rappel reste indispensable, à l’heure où tout désordre autre que symbolique, surtout quand il vient de gauche, est assimilé à la violence, à la sédition, voire au terrorisme. Mais il ne suffit pas. Car les organisations qui ont théorisé, prôné et pratiqué le sabotage jusqu’à la Première Guerre mondiale, n’ont jamais pleinement résolu les problèmes qu’il posait. C’est en les examinant, sans les minorer ni les considérer comme forcément insurmontables, qu’une réflexion sur des moyens d’action inventifs peut lucidement s’engager.
Dominique Pinsolle
Extrait de son introduction à Quand les travailleurs sabotaient, à paraître le 13 septembre 2024.
