Skip to main content

Dumas, le romantisme et l’éveil à ce qui trouble

En 1838, Alexandre Dumas part visiter la Belgique et les pays rhénans. Ce n’est pas uniquement pour l’agrément du voyage, c’est tout autant pour gagner quelque argent en en vendant à la presse intéressée la relation. Signe des temps que ce « tourisme littéraire », qui marquera tout le siècle, et qu’on va saluer tout d’abord chez Sterne et son Voyage sentimental à travers la France et l’Italie, chez Beckford le Magnifique, parti à la découverte de l’Espagne et du Portugal, pour finir, ou presque, avec Loti et ses Japon et Constantinople *.

Plus qu’un besoin d'exotisme, c’est très probablement un besoin d’ailleurs, un besoin de retrouver son centre en se confrontant à une terre étrangère qui s’exprime là – en ces temps où les frontières sont revendiquées comme partie de l’identité nationale tandis que s’affirme le désir de liberté des peuples. Mais c’est aussi, dix ans avant les grands mouvements de libération qui vont secouer l’Europe, dix ans avant notre IIe République, lyrique et brisée… l’une des pratiques qui témoignent dont ce dont le romantisme fut formidablement le héraut, cet éveil à l’autre, aux autres, à ce qui trouble, à ce qui vient contrarier les petites certitudes du bon sens et des habitudes.

Autant dire que le voyage est alors expérience, « dépossession », « estrangement », bien davantage que consommation de loisirs. Belle époque à la tête tournée vers l’inquiétude.

Évidemment, ce n’est pas tout à fait la caractéristique de Dumas. Dumas est joyeux, gaillard, miraculeux de santé. Dumas est un conteur d’histoires, ce n’est pas un poète. Ce qu’il aime, c’est ce qui réjouit l’esprit et le corps, plus que ce qui descelle les convictions et éveille au doute.

Ses promenades rhénanes sont donc autant de joyeuses ballades dans le concret du quotidien d’ailleurs, repas, hôtel, habitudes, et d’effervescentes évocations de belles légendes. Ce n’est pas avec lui qu’on flânera le long d’une contrée mystérieuse et mystique – ce qui sera le cas de Hugo, pour son grand poème, Le Rhin.

Dumas s’amuse. Salue les serins de Gand, qui apprennent à chanter sinon à parler dans des cours du soir. Se rappelle avec émotion la mémoire de Charles Quint et adore rapporter les légendes, Lorelei, Dame Noire, lutins. Mais ce qu’il préfère, c’est travailler l'histoire, parcourir les siècles obscurs et en tirer des anecdotes charmantes et douteuses, comme celle sur l’origine de la Toison d’or, qui aurait été créée en hommage à la couleur « risquée » des cheveux de l’épouse du seigneur des Flandres ; ce qu’il préfère, c’est gambader et sourire, et c’est merveille.

Des onze mille vierges à la cause de la fortune des Rothschild, de la visite au bourreau à la rencontre des deux Anglais alcooliques, Dumas n’écrit guère les bords du Rhin mais écrit Dumas, vif, aimant, curieux, splendide. C’est pourtant toute son époque qui est dite à travers lui, à travers son panache, sa fantaisie, ses ferveurs. Car ce qui insiste, dans cette rhapsodie rhénane, c’est la séduction du Moyen-Âge, c’est le charme des vieux contes déraisonnables, c’est le souvenir de la Révolution et de Napoléon.

Curiosité, le chapitre écrit par Nerval, compagnon de voyage de Dumas et grand ami, qui soudain apporte l’autre versant du romantisme, son ombre et son ironie. À eux deux, ils proposent une très revigorante virée dans le dépaysement. Le voyage est ici accueil des zones étrangères.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru, sous le titre « Dumas et l’art de l’“estrangement” » dans Révolution le 25 août 1991, p 42.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique, vient de paraître, Mousquetaires et Misérables (Agone, mai 2022).