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Écologie

20 avril 2011|

Quasiment inconnu, sinon des spécialistes, jusqu’aux années 1970, le mot « écologie » est désormais dans toutes les bouches. Accommodé à toutes les sauces, il est devenu un véritable mot de passe censé attester le souci de préserver l’environnement naturel.

Bien évidemment, l’usage inflationniste du terme s’est accompagné de sa dévaluation sémantique, au point qu’aujourd’hui il n’évoque plus que la nécessité de modérer une exploitation devenue démentielle des ressources de la planète, et que même les plus grands pollueurs peuvent se décerner des brevets d’écologie, dès lors qu’ils promettent, non pas de mettre fin à leurs pratiques délétères, mais seulement de les « développer durablement », en les rendant plus « propres », c’est-à-dire en acceptant un minimum de réglementation.

On pourrait qualifier d’objectiviste l’acception actuellement dominante et médiatiquement consacrée du terme « écologie », en ce sens qu’elle concerne surtout le rapport que nous entretenons avec le monde nous entourant physiquement. Pour la résumer en quelques images, elle connote l’idée que quand on veut sauver la planète, il faut commencer par éteindre la lumière derrière soi, fermer le robinet pendant qu’on se brosse les dents, aller à son travail à vélo plutôt qu’en auto, accélérer en douceur le moteur de sa voiture, cesser de pulvériser des pesticides sur le pommier du jardin et veiller en toutes circonstances à émettre le moins de CO2 possible.

Loin de moi la tentation de sous-estimer si peu que ce soit ces pratiques de modération, d’abord parce qu’elles ne sont pas par elles-mêmes dépourvues d’une efficacité réelle lorsqu’elles se multiplient suffisamment. Ensuite parce que je vois dans ce changement volontariste de nos habitudes un premier effort pour « plier la machine », c’est-à-dire pour casser nos vieux automatismes et commencer à nous façonner en quelque sorte une nouvelle subjectivité personnelle. Car, on l’aura compris, une démarche véritablement écologique implique une conversion de tout l’être, ou, si l’on préfère, une révolution.

En effet, à quoi rimerait de nous battre pour garder « propres » notre air, notre eau, nos énergies et tout notre environnement, si c’était pour accepter de garder, individuellement et collectivement, une âme « sale » et intoxiquée, c’est-à-dire continuer à cultiver et transmettre à nos descendants les mêmes mentalités barbares qui, depuis pratiquement la sortie des cavernes, ont fait de notre espèce une engeance de prédateurs insatiables, à la fois un Prométhée et son propre vautour. C’est fondamentalement la même libido socialement transmise et encouragée, qui a régulièrement engendré une même entreprise furieuse de conquête, d’appropriation, de domination des hommes et d’exploitation des choses, dont les effets les plus désastreux faisaient croire aux sages des temps bibliques que le genre humain était intrinsèquement corrompu par un « péché originel ». Nous savons aujourd’hui que si péché il y a, il passe par l’intériorisation personnelle de logiques de concurrence sociale qui n’ont cessé d’ériger en institutions la loi de la jungle et le droit du plus fort, à la façon dont de nos jours les forces du marché capitaliste tendent à confisquer la planète entière au bénéfice des plus riches et transforment l’existence de chacun(e) en une course haletante à la propriété, à l’accumulation et au gaspillage, au mépris de l’humain et au détriment de la nature.

C’est là qu’est la véritable pollution, pas seulement celle par les résidus de métaux lourds ou par les chlorofluorocarbones, mais la souillure tenace introduite dès l’enfance dans les esprits et les cœurs par notre mode de vie même et notre éducation. Si donc l’écologie veut être autre chose qu’un label vendeur ou une concession politique hypocrite à l’air du temps, il lui faut s’affirmer clairement comme un projet de révolution totale, indissociablement politique, économique et culturelle. A défaut de quoi, au lieu de faire avancer la civilisation, elle ne sera jamais qu’une mascarade ou un vœu pieux.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois d’avril 2011. —— Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).