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Éducation sexuelle, éducation politique

8 octobre 2023|

Les critiques de l’éducation à la sexualité dans l’école ne datent pas d’aujourd’hui. Ainsi l’historienne Laurence De Cock rappelle qu’en 1948 un rapport publié sous la direction de l’inspecteur général Louis François spécifiait qu’« aucune éducation n’est plus négligée que l’éducation sexuelle ». De nos jours, la distance qu’il reste à parcourir porte notamment sur la prévention des violences sexistes et sexuelles.

Il officie sous le nom de « Dr Kpote » auprès des adolescentes et adolescents depuis près de vingt ans. Et il vient d’en faire un livre, Pubère la vie, à l’école des genres. Dr Kpote y décrit des séances d’éducation à la sexualité dans tous types de classes, des CAP aux lycées généraux et partout en France. La parole y est libérée, les jeunes s’épanchent, et leurs propos laissent apparaître autant les avancées en matière d’éducation sexuelle que la distance abyssale qu’il reste parfois à parcourir, notamment en matière de prévention des violences sexistes et sexuelles. Les mots des jeunes sont sans fards, brutaux, confortés par le phénomène de groupe.

L’animateur écoute tout, vacille parfois sous le poids de la violence, mais persiste, déconstruit, informe, quitte à se contenter d’avoir juste fissuré quelques noyaux de certitudes, ce qui est déjà ça de pris. « Ma copine-cochon [sic], je la termine, à balles réelles. Les mecs qui baisent avec des balles à blancs [des capotes], ce sont des baltringues. »

Il y a souvent tout à reprendre de zéro : la procréation, le droit à l’avortement, le consentement… la connaissance anatomique : « Quoi, une fille peut se masturber ? Mais elle n’a pas sexe pourtant ! »

Il faut aussi lutter contre les retours de bâton : « C’est à cause de gens comme vous qu’on tombe enceintes. Vous nous pervertissez en distribuant des capotes… La meuf, elle doit juste apprendre à fermer sa teucha jusqu’au mariage », répond une jeune fille lassée des discours féministes.

Dr Kpote livre le portrait cru d’une jeunesse saturée d’images et de discours sur la sexualité, et pourtant encore enfermée dans des poncifs ou engoncée dans l’obscurantisme.

L’éducation à la sexualité s’invite régulièrement dans les débats sur l’école. Récemment, il en a encore été question à la suite d’une campagne de l’extrême-droite zemmourienne réunie dans le réseau « Parents vigilants » pour dénoncer des « cours de pornographie » à l’école, surfant ainsi sur la fronde menée, en Belgique, contre l’éducation à la sexualité – essentiellement par des intégristes religieux.

Nous avions rappelé récemment les pressions de l’extrême-droite contre le spectacle pour enfants de Marion Rouxin, « Fille ou garçon ? ». Il n’est donc pas exagéré d’affirmer que l’éducation à la sexualité est un sujet important, inflammable et au cœur des enjeux d’éducation. Est-ce à l’école de s’en charger ?

D’aucuns s’appuient sur la sempiternelle rengaine que l’école, n’étant qu’un lieu d’instruction, n’aurait rien à gagner à empiéter sur le domaine du privé ou de l’intime, chasse gardée des prérogatives éducatives familiales. Ils renvoient ainsi au temps fantasmé d’une école de la IIIe République focalisée sur la transmission des savoirs fondamentaux. Historiquement, l’argument ne tient pas. Dès ses débuts, l’école républicaine a étendu ses interventions à des domaines très éloignés des simples logiques d’instruction. On y apprenait par exemple à se laver correctement et à respecter des conditions d’hygiène pour lutter contre les maladies – la tuberculose notamment.

La question d’une éducation à la sexualité se pose franchement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’abord dans le plan Langevin-Wallon (resté dans les tiroirs), puis avec un premier rapport publié en 1948 sous la direction de l’Inspecteur général Louis François. Il y est spécifié qu’« aucune éducation n’est plus négligée que l’éducation sexuelle ». Et qu’il y a urgence, car « les enfants s’instruisent entre eux de la façon la moins morale, et la plus malfaisante, par l’échange de propos grossiers, de dessins obscènes, de revues scandaleuses, […] par la constitution de petits groupes dans les recoins sombres ou les graffiti des WC ».

Dans ce contexte, l’heure est bien sûr davantage à un relèvement moral qu’à une éducation à la sexualité libérée des carcans de la domination patriarcale et de la norme hétérosexuelle. Mais la question est posée. Elle devient un problème pédagogique qui clive : dans quel but devrait-on instaurer des cours d’éducation sexuelle ? Réintroduire de la morale dans une société qui tend à s’en libérer ? Accompagner le mouvement de libération sexuelle ? Prévenir les maladies sexuellement transmissibles ? Tout cela fait débat.

En 1966, les Cahiers pédagogiques y consacrent un numéro entier. Les enseignants qui y témoignent ne sont pas tous d’accord. Dans la foulée de la loi Neuwirth, qui légalise la contraception en 1965, de Mai 68 ou encore du travail militant des féministes, la circulaire Fontanet officialise, en 1973, dans le cadre des cours de sciences naturelles, des cours d’information sur la sexualité. Progressivement, l’enseignement se charge de nouvelles missions au miroir de l’épidémie de Sida, des débats sur les violences sexuelles et quitte le domaine des sciences naturelles pour intégrer celui de l’éducation à la citoyenneté. C’est le cas en France officiellement en 2001, mais aussi dans les autres pays européens*. Depuis, d’autres enjeux sont venus se greffer à cet enseignement – comme la lutte contre les LGBTI+phobies, et, à l’aune du mouvement #MeToo, celle contre la culture du viol.

Comme tous les contenus d’enseignement relevant de l’éducation à la citoyenneté, et plus encore du fait de son caractère brûlant, l’éducation à la sexualité peine à trouver une place stable car le consensus est difficile, à la fois sur les thématiques et les modalités d’enseignement. À qui doit revenir cette mission ? Comment la mettre en œuvre ? Le pôle médico-social y aurait toute sa place. Mais il est aujourd’hui démantelé par les politiques successives de rationalité budgétaire qui touchent l’Éducation nationale. Surtout, on observe une certaine couardise et autocensure depuis l’offensive de l’extrême-droite.

En 2014, à la suite du dispositif très gentillet des « ABCD de l’égalité », mise en place par Najat Vallaud Belkacem pour sensibiliser à l’égalité entre les filles et les garçons, la galaxie d’extrême-droite avait brandi le spectre de la « théorie du genre » et fait circuler les pires insanités, accusant par exemple les enseignants de faire la promotion de la masturbation à l’âge de trois ans. En lançant la « journée de retrait de l’école », cette mouvance avait réussi l’exploit de vider certaines écoles de près d’un tiers de leurs élèves. En plein débat sur le « Mariage pour tous » ponctué de manifestations monstres de la droite et extrême-droite, le gouvernement socialiste avait préféré capituler.

Grave erreur. Car, comme le montre le livre du Dr Kpote, il reste un énorme travail à faire dans le domaine. Et nous ne pouvons nous contenter de le déléguer à des structures extérieures à l’Éducation nationale. Grave erreur aussi parce que l’extrême-droite s’en est trouvée renforcée. Et que la communauté enseignante se sent de plus en plus sous pression et peu protégée par une institution timorée, empêtrée dans ses contradictions : d’un côté, ne pas faire de vague ; de l’autre, réaffirmer l’importance d’une éducation à la sexualité – notamment dans la lutte contre le harcèlement scolaire.

Il y a fort à parier que tout cela ne fera pas partie du package de « choc des savoirs » promis par Gabriel Attal pour « relever le niveau ». En attendant, on se contentera donc d’encourager les collègues à se former sur le sujet, et à réfléchir collectivement sur les formes d’accompagnement des questions et constructions identitaires des élèves qui, à raison, attendent parfois de l’école autre chose que de l’empilement de savoirs hors-sol.

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue, sous le titre « Sex Education », au Café pédagogique, le 9 octobre 2023.
De la même autrice sur ces sujets, dernier livre paru, École publique et émancipation sociale (Agone, 2021)