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Egon Schiele : l’audace, l’orgueil et l’éternité de l’artiste

« Achetez ! — Pas des produits, pas du travail, des tableaux ? — Sortis de moi, pas de moi. — M’acheter moi… » Provocation et liberté, mendicité et gloire, Thanatos et Éros. Mieux vaut donc peut-être aborder la brève carrière d’Egon Schiele (1890-1918) par fragments que par le prisme vétilleux d’une biographie et de l’histoire de l’art.

Mort à vingt-huit ans, il laisse 334 huiles, 2 503 dessins et 1 803 documents – dont beaucoup de lettres. Pour autant, Schiele reste difficile à cerner. On ne sait quasiment rien de lui. L’ensemble de ses poèmes et quelques-unes des lettres recueillis dans ce volume lèvent un coin du voile sur un artiste assez sûr de son art pour tout se permettre. Pas seulement bafouer les « bonnes mœurs » de sa classe sociale et de son temps, mais aussi traiter l’argent avec la plus totale désinvolture. Pour Schiele, à l’Artiste, tout est permis et tout est dû.

Peintre précoce – il intègre les Beaux-Arts de Vienne à seize ans –, Schiele vivra juste assez pour connaître, avec sa dernière exposition, un début de consécration1Au printemps 1911, à la prestigieuse galerie Miethke, sa première exposition personnelle est ignorée par le public, et les suivantes sont un échec : à l’été 1913 chez Goltz, puis en décembre 1914 à la galerie Arnot de Vienne – dont l’affiche est un autoportrait de Schiele en Saint Sébastien, reproduit dans le présent volume.. En mars 1918, six mois avant sa mort, lors de la 49e exposition de la Sécession viennoise, il rencontre le succès, commercial et d’estime — au point d’apparaître en nouveau chef de file de la peinture autrichienne2Courant artistique en rupture avec l’art académique, la Sécession viennoise est créée en 1897 par le peintre Gustav Klimt et les architectes Maria Olbrich et Josef Hoffmann – cinq ans après la Sécession de Munich et deux ans avant celle de Berlin. Rattaché à posteriori à l’Art nouveau, grand élan de renouvellement des formes artistiques lancé sous diverses appellations à la fin du XIXe siècle en Europe, en Russie et aux États-Unis, la Sécession en partage nombre de caractéristiques, dont la volonté d’innover dans les dessins, les compositions mais aussi les matériaux employés ; l’idée d’un « art total » s’associant les arts décoratifs, le design et la typographie ; l’influence de l’art symboliste, de l’art japonais et du mouvement anglais Arts & Crafts ; le goût pour les formes courbes, les motifs floraux et animaliers. En outre, par sa volonté d’établir des contacts avec les artistes du monde entier, la Sécession viennoise affiche un internationalisme à contre-courant de l’esprit chauvin majoritaire dans les pays européens.. Prémices lointaines de la gloire qu’on lui connaît, au moins depuis les années 1980 en France, quand ses peintures ont partagé avec celles de Klimt les affiches de l’exposition-événement du Centre Pompidou sur la scène culturelle viennoise à la Belle Époque3Jusqu’à cette exposition, « Vienne 1880-1938, naissance d’un siècle » (Centre Georges-Pompidou, 1986), aucun musée national français ne possède d’œuvre de Schiele – ni même de Klimt, d’ailleurs. Vingt ans plus tard, Schiele est le plus représenté au Grand Palais lors de l’exposition « Vienne 1900 : Klimt, Schiele, Moser, Kokoschka ».. Un siècle après la mort de Schiele, les carteries débordent des reproductions d’une œuvre dont la vente d’une pièce a été récemment négociée à plus de 27 millions d’euros.

De mars 1909 à mars 1918, sa correspondance montre un jeune homme aux abois : Schiele ne recule devant rien pour réclamer de l’argent autour de lui. Avec sa mère et son oncle, qui ne semblent pas le porter dans son cœur, il joue sur la corde de la culpabilité. Avec le collectionneur Carl Reininghaus et son mécène et ami Arthur Roessler il mobilise des « raisons morales » dans un jeu contraint entre humilité surjouée et prétention démesurée : « Rien n’est plus honteux que d’être dépendant, rien n’est plus nuisible et plus dommageable pour un caractère bien trempé » ; mais « les artistes sont si riches qu’ils doivent faire cadeau d’eux-mêmes ».

Pour la petite bourgeoisie autrichienne dont l’artiste est issu, la provocation commence dès le projet de peindre « la lumière qui vient de tous les corps ». À commencer par les nus de sa sœur Gerti, pourtant « corps noble dans un esprit noble ». Mais les chairs meurtries des prolétaires (celles et ceux qu’il croise et mentionne dans ses poèmes), la nudité crue des couples enchevêtrés dans l’étreinte, les corps qui semblent déformés par la souffrance voire figés en gisants : de quoi choquer (malgré lui ?) les esprits hypocrites du bourgeois viennois qui constitue pourtant sa clientèle4En 2017, la campagne publicitaire de l’exposition anniversaire que lui consacre le musée Leopold reproduit ses nus en masquant les parties génitales : « 100 ans mais encore trop audacieux aujourd’hui »..

Le grand absent de la correspondance de Schiele est sans conteste son père, emporté en 1905 par la syphilis à la fin d’une longue agonie, qui a dû marquer le futur artiste – comme en témoignent ses autoportraits en raideur épileptique ? Un père absent mais toujours là puisqu’il a laissé dans le besoin l’étudiant qui va entrer aux Beaux-Arts. Dans une crise de délire, Adolf Schiele aurait en effet brûlé les titres boursiers qui auraient pu assurer à son fils la rente due à sa classe sociale.

Traité en paria, Schiele répond en se drapant dans la pose de l’artiste en être supérieur – figure romantique immortalisée par Goethe, toujours vivace à la veille de la Première Guerre mondiale. Schiele oscille entre le mépris du bourgeois et le besoin d’être reconnu, entre satisfaction narcissique et nécessité financière. Il passe ainsi d’une exaltation de son art et du monde aux aveux sans fard de sa frustration : « Tôt ou tard, une croyance en mes tableaux, mes écrits, les paroles que je prononce rarement mais de la manière la plus concentrée, naîtra. Mes tableaux jusqu’ici ne sont peut-être qu’un avant-propos. Je suis tellement mécontent. »

Pour être au banc de la société bourgeoise, Schiele n’en bafoue pas pour autant toutes ses lois. Ainsi épouse-t-il en juin 1915 Edith Harms, jeune fille de bonne famille, plutôt que sa compagne et modèle Walburga (Wally) Neuzil, de condition plus modeste, avec qui il vit et travaille pourtant depuis quatre ans. Le modèle s’est-il lassée de son artiste maudit et fauché ? Ou le peintre de son modèle ? À moins que la raison l’ait emporté sur les sentiments ? Mais lorsqu’en 1917 Egon apprend que Wally est morte de la scarlatine, il lui rend hommage en changeant le titre d’un de ses tableaux, culte aujourd’hui : Mann und Mädchen, « Homme et jeune fille », est devenu Tod und Mädchen, « La jeune fille et la mort ».

Moindre des choses, dira-t-on, pour une amante qui l’avait toujours soutenu. Y compris lors de son incarcération à la maison d’arrêt de Sankt Pölten, entre le 13 avril et le 7 mai 1912. Les deux jeunes gens habitent alors Neulengbach, un village à la périphérie de Vienne. Mal vu de leurs voisins puritains, déjà choqués par leur concubinage, le couple recueille en outre les enfants qui font l’école buissonnière. Visiteurs occasionnels que Schiele s’empresse évidemment de dessiner et de peindre. De préférence les filles, et nues. Le père de l’une d’elles finit par porter plainte. Le policier qui apporte la convocation chez le couple découvre des dessins accrochés aux murs. Les jugeant pornographiques, il confisque cent vingt-cinq œuvres et leur auteur est accusé de détournement de mineurs, viol et immoralité publique.

Les actes du procès ayant été détruits, nous n’aurons jamais les détails de l’affaire. Mais Schiele ne sera finalement condamné que pour immoralité. Une accusation qu’il ignore, voire qu’il méprise. Car pour lui, l’artiste est un « noble parmi les nobles ». Et parmi eux, Schiele se qualifie de « plus noble : de ceux qui rendent, celui qui rend le plus ». Cette aristocratie artistique est le produit de sa volonté de placer toute son existence, l’ensemble de ses expériences, sous l’ordre impérieux du dessin et de la peinture : une œuvre qu’il offre au monde. « Je suis pour moi et pour tous ceux auxquels mon irrépressible soif de liberté prodigue tout, et aussi pour tous les autres ».

En attendant son procès, Schiele se dit plutôt « curieux » d’en connaître l’issue. Et une fois sorti de prison, il écrira même à son tuteur qu’il est « content » d’avoir pu « vivre tout cela et bien plus encore » car, pour lui, « ce sont justement les expériences tristes qui éclaircissent l’être créateur ».
Toutefois, l’épisode carcéral l’a profondément affecté. Il confie à Arthur Roessler : « Je suis à bout, je me sens si misérable ! […] J’ai tout souffert. » S’il a peu écrit durant ses vingt-quatre jours en prison, il s’est en revanche beaucoup représenté dans les postures contraintes auxquelles le réduisait sa condition.

Mobilisé en juin 1915, Schiele dénonce dans sa correspondance « cette guerre infâme » : le « pire moment de vie que l’homme ait jamais connu ». En soulignant l’absurdité du patriotisme au nom duquel l’Empire austro-hongrois enrôle ses sujets : « Moi en particulier, je me fiche d’où je vis, c’est-à-dire à quelle nation j’appartiens, sous quelle nation je vis. » Il va plus loin en avouant sa préférence pour le camp ennemi, dont les « pays sont bien plus intéressants que les nôtres – la liberté y existe vraiment – et plus que chez nous de gens qui pensent ».
S’il doit rester à la disposition de l’armée autrichienne, Schiele continue de travailler. En 1918, il organise notamment des expositions avec les autres artistes de la Sécession viennoise ou berlinoise. Mais le 31 octobre 1918, peu de temps après une grande exposition individuelle, il est emporté par la grippe espagnole, trois jours après son épouse, enceinte de six mois.

En mars 1913, le peintre écrivait à sa mère : « Je serai le fruit qui, encore après sa décomposition, laissera des êtres vivants éternels. Quelle doit donc être ta joie de m’avoir donné naissance ? » Provocation ou mégalomanie ? En tout cas, lucidité sur son art – que la postérité a confirmée. La sélection de lettres que donne ce recueil laisse entrevoir quelque chose de ce « fruit » qui continue de vivre aujourd’hui. Une correspondance indispensable pour comprendre les conditions de production de cette œuvre, la conception de l’art et les questionnements de son auteur.

Iris Delhoum
Extrait de sa préface à Je peins la lumière qui vient de tous les corps d’Egon Schiele, qui vient de paraître.
Deuxième édition révisée et augmentée — inclus six facsimilés de lettres et douze esquisses en noir et blanc.