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Chroniques carcérales (2004-2007)
Parution : 18/01/2008
ISBN : 9782748900897
Format papier : 224 pages (11 x 18 cm)
10.00 € + port : 1.00 €

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La prison claudique. Sur les coursives, les passants ronchonnent. « Si Sarkozy passe, on est cuits, plus de perm’, plus de condi’, plus rien… » D’exaspération, René se gratte le béret : « Et qu’est-ce que tu veux que ça m’foute, ici on n’a rien ! »
Depuis Napoléon, les réformes du code pénal se sont succédées mais les législateurs n’ont jamais remis en question la peine infamante des réclusionnaires. Pour les braves pépères parlementaires, l’essentiel est de nous maintenir à vie dans la caste des sous-citoyens. Détournez des millions de fonds publics, vous resterez un citoyen respectable, attaquez une banque pour quelques picaillons et vous deviendrez un intouchable. Par n’importe quel moyen, le but est d’éliminer les classes dangereuses du territoire politique. Mais il faudra bien qu’un jour le peuple des prisons réalise lui aussi son juillet 1789 !
Aujourd’hui, les conversations tournent autour du départ de Doudou. À l’étage, sa frêle silhouette s’agite, sans bruit, il prépare ses cartons.
Dix-sept piges passées dans la même cellule, dix-sept piges devant la même machine de l’atelier sans avoir jamais mis les pieds en promenade… Dix-sept piges d’un minutieux assassinat du temps qui passe, où chaque seconde est circonscrite à une particule d’habitude disséquée et répétée à l’infini…

Jann-Marc Rouillan livre ici quatre années de réflexions menées sur son quotidien carcéral, depuis lequel il regarde également le monde du dehors, dit « libre ». Ces chroniques sont initialement parues dans le mensuel de critique sociale _CQFD_.

Jann Marc Rouillan

Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il vit aujourd’hui dans le Sud-Ouest de la France.

Bibliographie complète
   Livres : Infinitif présent [2010] Agone, 2020 ; Dix ans d’Action directe. Un témoignage, 1977–1987, Agone, 2018 ; Je regrette, Agone, 2017 ; Je hais les matins, Agone, 2015 ; Le Rat empoisonné, Al Dante, 2014 ; Le Tricard, Al Dante, 2014 ; Autopsie du dehors. Carnet d’été d’un relégué sous surveillance électronique (illustrations de Marie-Claire Cordat), Al Dante, 2012 ; De mémoire (3). La courte saison des GARI, Toulouse 1974, Agone, 2012 ; Paul des Épinettes et moi. Sur la maladie et la mort en prison, Agone 2010 ; De mémoire (2). Le deuil de l’innocence, un jour de septembre 1973 à Barcelone, Agone, 2009 ; Les Viscères polychromes de la peste brune (illustrations du peintre Dado), La Différence, 2009 ; Chroniques carcérales. 2004–2007, Agone, 2008 ; De mémoire (1). Les jours du début, un automne 1970 à Toulouse, Agone, 2007 ; Le Capital humain, L’Arganier, 2007 ; La Part des loups, Agone, 2005 ; Lettre à Jules, suivi de Voyages extraordinaires des enfants de l’Extérieur, Agone, 2004 ; Le Roman du Gluck, L’Esprit frappeur, 2003 ; Le Prolétaire précaire, (avec Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, Régis Schleicher), Acratie 2000.
   Articles et entretiens : « Mes voisins sont de drôles de types », Le Monde diplomatique, juin 2011 ; « Retour à Fresnes », Contre-Attaques, n° 2, 2011 ; « De Toulouse à Marseille », Contre-Attaques, n° 2, 2011 ; « Happy birthday ! », BlogAgone, septembre 2010 ; « Notre devoir de résistance », 2010 ; « L’autre Johnny », BlogAgone, décembre 2009 ; « La nouvelle adresse », Siné Hebdo, 9 novembre 2009, n° 66, p. 9 ; « J’assume totalement mon passé mais je n’incite pas à la violence » (entretien avec Michel Henry), Libération, 2 octobre 2008; L’entretien de Gilles Rof qui a permis à la justice « anti-terroriste » de renvoyer JMarc Rouillan en prison, L’Express, 1er octobre 2008 ; « Les révolutionnaires du bar du Vallon », BlogAgone, août 2008; « Jann-Marc Rouillan raconte sa semi-liberté » (entretien avec Gilles Lucas et Nicolas Arraitz), CQFD, 15 janvier 2008 ; « Questions à Jann-Marc Rouillan, écrivain semi-libéré » (entretien avec Paco), Le Mague, 2 février 2008 ; « Après-68 à Toulouse : les années de braises de Jean-Marc Rouillan » (entretien avec Jean-Manuel Escarnot), Libération, 19 février 2008 ; « Une identité anationale », Commune n° 48, décembre 2007; « La bande à Sten », préface au livre de Sergi Rosès Cordovila, Le MIL : une histoire politique, Acratie, 2007 ; « On dit bien que la justice est aveugle » (avec Thierry Discepolo), Les mots sont importants, avril 2007 ; « Chroniques carcérales », parution mensuelle dans CQFD (2004–2007) ; « Le même chantage : repentir contre libération », BlogAgone, 2007 ; « Le premier matin sans elle », mars 2006 ; « Le pays du dedans », BlogAgone, octobre 2005 ; « Ces prisonniers qui ne cessent de payer », Le Monde diplomatique, juin 2005 ; « Écrire, c’est ne pas renoncer à nos rêves de bouleversement révolutionnaire » (entretien avec Thierry Discepolo), Le Monde libertaire, 4 mai 2005 ; « L’écriture prolétarienne. Correspondance entre Jann-Marc Rouillan et Jean Pierre Levaray », printemps 2005 (en quatre parties) ; « La lettre non postée », BlogAgone, 2003 ; « En direct de la centrale d’Arles », BlogAgone, 2003 ; « De mémoire proscrite », Commune, 2002 ; « La “torture blanche” », BlogAgone, 2001 ; « Célébration du vingtième anniversaire de l’abolition de la peine de mort », BlogAgone, 2001

Les livres de Jann Marc Rouillan chez Agone

Dossier de presse
Grégory Salle
RILI, janvier-février 2009
Noel Godin
Siné Hebdo, octobre 2008
Marc Villemain
Magazine des livres n°10, mai-juin 2008
HF
Courant alternatif n°180, mai 2008
Observatoire international des prisons
Dedans Dehors n° 65, avril 2008
Nathalie Guibert
Le Monde, 18/02/2008
Frédéric deshusses
Le Courrier , 9/02/2008
Xavier Montanyà
Vilaweb.cat, 28/01/2008
Luc Leroux
La Provence, 22/01/2008
Est Républicain, 22/01/2008
Paco
La mague, 21/01/2008
Le Journal du Dimanche, 21/01/2008
Julien Camy
Le Patriote, 18/01/2008
Gilles Lucas et Nicolas Arraitz
CQFD n°52, 15/01/2008
Dérives buissonières au pays du dedans
> à lire en ligne sur le site de la Revue internationale des livres et des idées
Grégory Salle
RILI, janvier-février 2009
Comment faire enrager les racloirs à parquet

Pour pisser à la raie pétainiste du juge d’application des peines en matière de terrorisme et à la raie stalinienne des racloirs du parquet de Paris s’escrimant à pousser Jean-Marc Rouillan à se renier lui-même crapoteusement, un bon truc spitant*** : transmuter magiquement les livres récents de notre taulard en best-sellers surprise. Vous vous dites que là, j’ondule grave de la toiture. Ah non, non, j’débloque pas, les loulous, on peut y arriver ! C’est qu’y a une tripotée de mimiles, rebutés par la réincarcération chafouine du mauvais – garnement – ayant – plantureusement – payé – sa-dette, qui vont devoir songer à leurs cadeaux de fin d’année.Et que si la plupart de ces gustaves commandaient dès à présent chez leur libraire plusieurs exemplaires des deux derniers Rouillan (10 et 14 €) à la place des nouveaux morpions des marie-salopes du jour (Amélie Nothomb, Ingrid Bettancourt, sœur Emmanuelle), les intrépides éditions Agone, où Jean-Marc turbina pendant sa semi-liberté, seraient cocassement acculées, du coup-même, à réimprimer en catastrophe les ouvrages réclamés à son de trompe. Ce qui bouleverserait toutes les lois de la fabrication putassière des succès de librairie, égayerait un peu le pendard claquemuré, ferait grimper à l’échelle les tristes sires l’ayant réexpédié au gnouf, ameuterait les médias friands de coups de théâtre et mettrait une foutue ambiance dans vos réveillons plan-plan : « Tu me rappelles qui c’est, mon petit, ce Rouillan que tu m’offres-là ? Ah, mère-grand, c’est le loustic qui a zigouillé le Général Audran et le PDG Besse. »
À vous de jouer pour qu’au grand dam des hautes serpillières flicardes et magistrates entendant enterrer vivant l’inmatable Rouillan, ses bouquins cartonnent subitement mieux que le BHL-Houellebecq ou le Dominique de Villepin.
D’autant plus que, littérairement parlant, ça serait tout à fait mérité.
Les Chroniques carcérales et De mémoire (1) de JMR s’avèrent foutrement mieux frigoussés et diablement plus captivants de bout en bout que les actuelles têtes de pont des ventes livres. Le premier recueille les cinglants reportages sur les joyeusetés du quotidien pénitentiaire en France, livrés chaque mois, entre 2004 et 2007, au nez et à la barbe de la censure administrative, au canard rebelle marseillais CQFD (dont la survie est en péril, agissons !).
Le second, se déroulant en 1971 à Toulouse, décrit avec une verve tout de suite grisante les premières camaraderies, les premières fauches, les premières érections, les premiers complots et esclandres du petit chenapan Jean-Marc.
Autre Rouillan réussi à accrocher sur vos sapins de Noël entre deux couilles dorées : Le Capital humain (éd. L’Arganier), un roman chouaga en phase avec les prochaines mutineries ouvrières où l’on constate que, de nos jours, quand on sort de prison, on est toujours en prison. Pour Rouillan, en avant !

***spitant : mousseusement euphorisant en belge

le blog de Noel Gaudin

Noel Godin
Siné Hebdo, octobre 2008
Libération de sûreté

Voilà un livre qui tombe à pic — mais dont on peut déjà regretter qu’il ne sera pas lu par les bonnes personnes ou, s’il l’est, qu’il le sera mal, tant on peut supposer qu’elles y chercheront surtout (et y trouveront) matière à petite politique. L’intention n’est pourtant pas vraiment là ; qui, d’ailleurs, pourrait reprocher à un homme qui aura passé treize années de sa vie dans la clandestinité et vingt-quatre autres en prison de s’autoriser quelque mouvement d’une humeur sans nuance ? Toujours est-il que Jann-Marc Rouillan choisit de publier ses Chroniques carcérales (parues dans le magazine CQFD entre 2004 et 2007) alors que la France (presque) entière s’enflamme pour l’allongement des peines, le durcissement des conditions de détention, le plaider coupable, les peines planchers et la rétention préventive de sûreté, bref pour cette prison dont d’aucuns attendent qu’elle remette les mauvaises gens sur le droit chemin (quand elles en sortent), et dont les seigneurs et maîtres déclinent à chaque instant « le théorème de la tolérance zéro [ ... ] : faire que le taulard sente le taulard ; que les cellules et les coursives transpirent la douleur ».
Je me souviens, alors que je n’étais pas encore plus haut que trois pommes, de ces quatre visages qui s’affichaient sur les écrans du giscardisme, quatre visages en noir et blanc aux tignasses hérissées et aux regards pétrifiés, et de la grande frousse de cette France qui crut, avec Roger Gicquel et après l’Italie et l’Allemagne, qu’elle s’enfonçait dans la brutalité sanguinolente du terrorisme d’extrême gauche. Action Directe, dont Jean-Marc Rouillan est un des fondateurs, engagea en effet une lutte armée avec l’État et le patronat, au nom d’un anarchisme dont le groupe observa les préceptes avec d’ailleurs plus ou moins de rigueur. Toujours est-il que l’aventure prendra fin lors de leur arrestation dans une petite ferme du Loiret le 21 février 1987, à la suite de quoi tous quatre seront condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de dix-huit ans. Souvenirs : « Dans la nuit, lorsque nous fûmes enchaînés et bâillonnés, de grands responsables des ministères nous visitèrent. Des dizaines d’encravatés, directeurs, hauts gradés et procureurs généraux dansèrent une ronde de joie dans notre salle à manger. Certains emportaient des souvenirs, d’autres se faisaient photographier avec les bêtes. Sous les crépitements des flashs, ils jouaient des coudes. »
Depuis, Joëlle Aubron est décédée le 1er mars 2006 d’une tumeur au cerveau, peu de temps après que sa peine fut suspendue pour raisons de santé ; Nathalie Ménigon, victime de deux accidents vasculaires cérébraux, pour partie hémiplégique et donc extrêmement dangereuse pour la sécurité des biens et des personnes en France, a dû attendre mai 2007 pour bénéficier d’un régime de semi-liberté ; quant à Georges Cipriani, il demeure emprisonné et vient de fêter son vingt-et-unième anniversaire en zonzon. Jann-Marc Rouillan, lui, a obtenu le 6 décembre dernier un régime de semi-liberté, le tribunal de l’application des peines ayant salué ses « efforts sérieux de réadaptation sociale » et son éditeur, Agone, s’étant engagé à l’embaucher. Rouillan ne s’appelle d’ailleurs plus Jean-Marc, mais Jann-Marc : c’est Fernando Pessoa qui lui donna l’idée se changer une lettre, le poète ayant lui-même supprimé l’accent circonflexe qui ornait le « o » de son nom originel et expliqué en quoi cela avait bouleversé sa vie ; l’on peut aussi y voir aussi le désir de Jann-Marc Rouillan de distinguer, autant que cela lui sera possible, son travail littéraire de son engagement politique.

« Nul de nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui moins que jamais. Sur notre vie de tous les jours le quadrillage policier se resserre : dans la rue et sur les routes; autour des étrangers et des jeunes ; le délit d’opinion est réapparu ; les mesures antidrogues multiplient l’arbitraire. Nous sommes sous le signe de la “garde à vue”. On nous dit que la justice est débordée. Nous le voyons bien. Mais si c’était la police qui l’avait débordée ? On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ? Peu d’informations se publient sur les prisons : c’est une des régions cachées de notre système social, une des cases noires de notre vie. » On comprend le plaisir de Jann-Marc Rouillan à citer ce mot de Michel Foucault, peu de temps après 1968 : non seulement parce que la caution intellectuelle soulage la tentation polémique, mais aussi parce que, à la lecture de ce texte, il n’est pas déraisonnable de se demander ce qui, quarante ans plus tard, a changé dans les prisons françaises : à ce que l’on en sait, pas grand-chose. Le témoignage de Rouillan ne faisant ici que s’ajouter à beaucoup d’autres.

Ce livre a deux dimensions. Il constitue d’abord un témoignage minutieux sur l’état de nos prisons, témoignage à bien des égards plus instructif qu’un rapport parlementaire. Tout y est, précis, sans forfanterie, non sans humour parfois, avec gravité le plus souvent. « Que dire aux naïfs qui croient à l’abolition de la peine de mort dans ce pays ? Il suffirait qu’ils viennent faire un tour dans l’un de ces mouroirs. » Une avocate, Marie Dosé, a quelque part parlé d’une « peine de vie » : nous y sommes. Dans ces « éliminatoriums de la République », il semble que les détenus n’aient aux yeux de certains plus grand-chose d’humain : « dénudé, menotté dans le dos et bâillonné » par « les encagoulés » et les Équipes Régionales d’Intervention et de Sécurité (les fameux ERIS créées par Dominique Perben), les fouilles au corps visent d’abord à humilier (« placez-vous sur les marques, baissez-vous et toussez ! »). Chaque fois qu’il est confronté à un passage à tabac, Rouillan pense à ce vieil Espagnol qui connut la torture franquiste : « Pense qu’ils ne sont que des machines, de toutes petites machines qui appliquent les ordres parce qu’une main a remonté le ressort. Et dis-toi qu’une machine ne peut jamais humilier un homme, jamais… »
Le portrait qui nous est fait des matons est évidemment terrible mais, là encore, ne fait que confirmer d’innombrables témoignages : « Maintenant, dans tous les secteurs, les galonnés sont équipés de menottes et de gants, de ces fameux gants matelassés sur les phalanges afin d’éviter les fractures quand ils cognent. » Tous les experts, aujourd’hui, clament que la prison est devenue une fabrique à gangsters, une machine à créer du crime, une grande centrifugeuse à délinquance. « Sommes-nous pires ou meilleurs que ceux qui nous gardent ? Drôle de question. Ils sont supposés remettre dans le droit chemin les détenus qui survivront, en démontrant par l’exemple et par la trique le bien-fondé des lois et des bonnes mœurs en société. Rassurez-vous, je progresse tous les jours à leur contact Aujourd’hui, je sais que la bassesse est toujours récompensée. » On dira qu’il exagère : il faut bien pouvoir continuer de justifier les échecs du sécuritarisme. Et quand bien même, imaginons qu’il exagère, chacun sait que les prisons françaises offrent le contre-exemple parfait de ce qu’il faut faire ; le Conseil de l’Europe ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a produit deux rapports successifs mettant la France en queue de peloton européen pour ce qui est du respect des droits fondamentaux des individus et de leurs chances de réinsertion.
« Six encagoulés de l’ERIS pour chacun, le canon du fusil à pompe planté à dix centimètres du visage, les insultes et les menaces de mort pleuvent: voilà l’image qu’ils veulent nous inculquer de l’insertion sociale. » Si l’œuvre d’éducation était au cœur du projet pénitentiaire, d’une, cela se saurait, de deux, il faudrait alors accepter de constater que nous en prenons l’exact chemin opposé. Et ne parlons pas des mitards ou des quartiers d’isolement, qui constituent l’ultime scandale et dont Rouillan a raison de demander la suppression pure et simple. Outre que le mitard détruit à jamais les détenus qui y survivent, il est le miroir de tout ce qui, dans la société, ne cherche plus qu’à briser et à venger, autrement dit à reléguer l’individu dans ses miasmes animales. « Au mitard de Fresnes, “l’aération” est une plaque de métal de quarante centimètres sur dix, percée de minuscules trous. Si on dégotte une allumette ou une dent de fourchette en plastique, on passe des heures à gratter pour dégager un à un les orifices obturés par des décennies de crasse. »

Ces Chroniques carcérales ne se contentent toutefois pas de décrire un quotidien mortifère et de dénoncer ( pour en montrer l’ineptie) l’incurie et la violence que l’on tolère dans nos geôles. C’est aussi, fût-ce en creux, une interrogation sur la liberté, sur « le pays du dedans et le pays du dehors », sur la notion de peine et sur le fantasme d’une société qui croit se protéger en enfermant ceux que Nicolas Sarkozy a désignés comme des « monstres ». Fantasme qui fait légitimement sourire l’auteur ; à cinquante-cinq ans et autant d’années de bagne, il peut éprouver quelque difficulté à se percevoir comme un danger public : « Régulièrement, des collèges d’experts se consulteront pour savoir si mes idées sont désormais compatibles avec votre actualité. [ … ] “Face à un tel fauve, la société ne prendra aucun risque !”. Parfois, je croirais presque à leurs conneries. Alors j’admire mes crocs devant la glace et je bombe le torse. » Pour l’administration pénitentiaire comme pour ceux qui quémandent les suffrages dans l’émotion, avoir purgé sa peine n’est jamais suffisant — et la peine elle-même n’est jamais assez longue. La raison en est simple : leur dessein n’est pas de réinsérer, ni même de protéger la société, mais de punir et de venger. « Il faut se repentir de s’être opposé et demandé grâce pour s’être rebellé. L’apothéose réactionnaire est telle qu’après deux décennies de prison [ … ] ils aimeraient en sus une mortification publique, tenue en laisse, la tête couverte de cendres. » Je me souviens d’un mot de Bernard-Henri Lévy, qui disait en substance : « À force de traiter les animaux comme des hommes, on finit par traiter les hommes comme des chiens. » À cette aune, il est loisible de se demander comment un homme qui a passé vingt années dans les prisons ainsi décrites, et plusieurs d’entre elles dans un isolement total, pourrait aspirer au repentir sincère. Ce que nous pouvons en revanche attendre de Jann-Marc Rouillan, c’est qu’au fil du temps il éloigne le quotidien carcéral de son travail de réflexion et d’écriture, et qu’il interroge plus profondément ce qui l’a fondé, son propre rapport au monde et à l’humanité. Nul ne lui demande d’être l’adepte d’un monde qu’il réapprend aujourd’hui à connaître le jour avant d’aller se recoucher en prison le soir. « Ne croyez pas pour autant que je ne regrette rien. Après dix-huit ans de prison, je regrette, parmi mille autres choses, les parfums d’une forêt de pins après une nuit d’orage. »
Certains mots de lui, ici magnifiques, pourraient suggérer le travail ou l’œuvre à venir : « Au cœur de nos sociétés de barbarie ordinaire, il y a beaucoup d’innocence dans nos crimes et tout autant de culpabilité dans ce que vous prétendez être votre innocence. » Il ne convaincra pas les foules, mais ce sera toujours ça de pris.

Marc Villemain
Magazine des livres n°10, mai-juin 2008
« Du chagrin pour 1 000 ans »
La prison, simple lieu de garde dans l’attente d’un jugement sous l’ancien régime, est devenue en deux cents ans une punition en soi, toujours plus longue, cruelle et assassine. En vertu d’une logique primaire qu’il est bien de punir un mal par un autre mal ! Observateur privilégié durant vingt ans des centrales disciplinaires pour longues peines, Jann-Marc Rouillan livre ici quatre années de réflexion sur son quotidien carcéral avec des chroniques initialement parues dans le mensuel de critique sociale CQFD.
Des milliers d’heures de mort à vivre d’une dérive vers la loi du talion américanisée, dites « controled chaos » ; ou comment inciter à la faute et humilier pour mieux réprimer afin d’obtenir un comportement de chien soumis. Dans les griffes de cette entreprise d’asservissement méthodique, survivre remplace les projets de réinsertion, et le suicide une « belle » impossible. L’humanité confisquée et le châtiment qui ne finit jamais relativisent le crime. « Avoir des êtres à sa merci provoque des vocations sataniques » (L-F Céline) : équipés de fusils à pompe et militarisés, les gardiens reflètent le mépris social envers le faible et le vaincu. Lors de ces séquestrations, de quatorze à quarante-deux ans pour une même « perpétuité », la torture par l’isolement total alterne avec celle de la promiscuité permanente. Du travail exploité et racketté, de l’errance carcérale loin des familles au supplice des transferts dans des boîtes hermétiques, pour beaucoup le parcours s’achève à l’hôpital. L’on y meurt menotté et enchaîné aux barreaux de son lit. Le narrateur donne nos mémoires comme tombeau à Roland d’Aubervilliers et à « Boulette », « cet enfant de Gardanne trop vite grandi, trop vite condamné, trop vite assassiné ». D’un naturel rieur incorrigible, l’auteur épingle aussi les cocasseries qui émaillent la violence ordinaire. Son verbe tire de son bourbier l’univers sans espoir où croupissent les perdants de la guerre sociale. En dépit de l’acharnement d’Etat envers les prisonniers politiques d’extrême gauche, Rouillan, armé de sa seule plume, a su s’entrouvrir les portes de la semi-liberté. Si les personnalités hors du commun peuvent se créer des alliés à l’extérieur pour trouver l’emploi et le logement posés en impératifs de sortie, cet exploit est loin de portée des indigents, des malades mentaux ou des illettrés qui peuplent la pénitentiaire. L’inutilité et la nocivité maintes fois démontrées de l’incarcération, pas plus que ce témoignage, n’arrêteront la folie sécuritaire, corollaire d’une société criminogène. Des sadismes ultimes, – emmurer jusqu’à la folie bien avant la mort –, s’appliquent aux Etats-Unis dans soixante supermax sans ébranler l’égoïsme implacable des « honnêtes gens », toujours du côté du plus fort. Pourtant si l’esprit de vengeance et les gestes de haine l’emportent sur le refus de punir, un seul grand bagne terrestre s’annonce pour tous.
HF
Courant alternatif n°180, mai 2008
Chroniques du « cyclone sécuritaire » intra-muros
Septième ouvrage de Jann-Marc Rouillan, Chroniques carcérales retrace sa dernière période de détention, de 2004 à 2007, à travers une cinquantaine de texte parus régulièrement dans une revue marseillaise (CQFD) et dédiés « aux vieilles fouines qui ont toujours su contourner la loi et les règlements pénitentiaires ». D’une plume corrosive, le cofondateur d’Action directe, incarcéré en février 1987, raconte le « minutieux assassinat du temps qui passe », la vie quotidienne au fil des centrales et les événements qui l’ont rythmée : l’évacuation de la maison centrale d’Arles inondée, les « baluchonnages en pleine nuit par une nuée de cagoules », les nombreux passages au QI sans toucher les deux mille balles », les blocages – « grève des ateliers, de tous les travaux intérieurs… grève des activités, des plateaux-repas et des cantines… » ou la « petite gymnastique » des fouilles à corps : « Les testicules à droite !... Les testicules à gauche !... Les oreilles ! » Il raconte aussi des histoires, comme celle d’un gars qui s’appelait Roland et qui venait d’Aubervilliers », « sorti dans une caisse en sapin ». Il donne surtout à voir le « cyclone sécuritaire » et « les dérives buissonnières des maisons centrales » à l’œuvre ces dernières années, illustrés par « la création des ERIS, pâles copies du RAID et autres GIPN » et la militarisation rampante des surveillants : « Maintenant, dans tous les secteurs, les galonnés sont équipés de menottes et de gants, de ces fameux gants matelassés sur les phalanges afin d’éviter les fractures quand ils cognent. » « Même à l’hôpital de Fresnes, grand mouroir des prisons françaises, explique-t-il, le chef d’étage roule des épaules avec son équipement d’intervention ». À la centrale de Moulins, la direction « acclimate les méthodes américaines de la “nouvelle prison”, déclinant le théorème de la tolérance zéro, de la “fin de l’impunité” et autres pensums réactionnaires », avec « des unités d’encagoulés [...] à demeure, prêtes à foncer dans le tas ». Désormais, poursuit-il, « les prisons ressemblent de plus en plus à des commissariats. Ces deux dernières années, nous avons été témoins de changements de cap. Avec la détérioration accélérée des conditions de détention, nous allons vers une simple garde à vue ad vitam aeternam ». Ce témoignage devrait être le dernier témoignage de Jann-Marc Rouillan sur l’univers carcéral. Placé en semi-liberté, il se dit convaincu qu’il ne peut plus parler, une fois sorti, de la prison. En espérant que d’autres suivront sa trace, pour continuer à chroniquer « à partir du pays de dedans, le pays de dehors ».
Observatoire international des prisons
Dedans Dehors n° 65, avril 2008
Prison sécuritaire

Pour les prisons françaises, les années 2000 ont marqué un tournant majeur : une conversion sécuritaire. Des dernières Chroniques carcérales de Jean-Marc Rouillan, il faut écarter les excès pour retenir le témoignage in vivo de cet événement. L’ancien terroriste d’Action directe, condamné à perpétuité, placé en semi-liberté fin 2007 après vingt ans de détention, n’a pas de regrets : “Les juges ont raison quand ils affirment que mes traits de personnalité ne sont pas compatibles avec une réadaptation sociale.”

La question n’est pas, ici, de juger. Le “détenu particulièrement surveillé” Rouillan produit un document. Il a vu la prison muer, au point que les “anciens” ne la reconnaissent plus : “américanisation” et “militarisation”, résume-t-il.
Pour comprendre ce témoignage, le lecteur doit avoir connaissance des décisions prises par le ministère de la justice à partir de 2002 : fermeture des portes des cellules des maisons centrales durant la journée ; campagnes de fouille générale des prisons ; recours fréquent à l’isolement ; reprise en main des pratiques des surveillants ; réforme des remises de peine ; centralisation à Paris, au pôle antiterroriste, du suivi des condamnés corses, basques et islamistes. En 2003, l’administration pénitentiaire a mis en place un vrai service de renseignements, baptisé état-major de la sécurité. Ont aussi été créées les équipes régionales d’intervention et de sécurité, ERIS.

“Troisième force de sécurité du pays”, selon le ministère d’alors, “pâles copies du RAID et autres GIGN, tout vêtus de noir et masqués de cagoules de moto”, pour Rouillan, les surveillants des ERIS interviennent aux premiers incidents. Rouillan évoque des “passages à tabac lors d’opérations ciblées et de fouilles à grand spectacle, où ils détruisent tout ce qui leur tombe sous les chaussures à clous”. Le détenu ne le mentionne pas, mais, en 2004, la Commission nationale de déontologie de la sécurité avait dénoncé des “violences illégitimes, injustifiables, inadmissibles” contre deux détenus de la centrale de Moulins (Allier), commises par des surveillants “intervenus dans une atmosphère délétère de concurrence avec leurs collègues des ERIS”.

Isolement, fouille au corps humiliante (“Les testicules à gauche ! Les testicules à droite !”), transfert dans une cage de métal… Rouillan a vécu les pratiques épinglées par les organismes de protection des droits de l’homme.

La période fut aussi marquée par l’effacement de l’objectif de réinsertion de la prison : baisse des budgets de la formation professionnelle, retards dans le versement des salaires des détenus travailleurs, inflation des prix de la “cantine”, qui permet aux détenus d’acheter les produits de première nécessité.

Conséquence, “on vire comme des loups en cage”, conclut Rouillan. Dans les prisons sécurisées, “l’existence abandonne toute valeur. Torturer, tuer, mourir, qu’importe ?” Les violences s’accroissent derrière les murs. Quand elles tombent “sur une vedette du fait divers”, la paranoïa carcérale monte. Rouillan raconte, en juin 2005, à Lannemezan, le passage à tabac de Patrice Alègre, le tueur de prostituées toulousaines. Officiellement, Alègre fait une chute. “Celui qui, hier encore, lui serrait la main se complaît aujourd’hui à colporter les bulletins de santé : divers traumatismes crâniens, perforation du poumon, côtes cassées.” Des “anciens” commentent : “Vous ne voyez pas qu’ils nous l’ont mis ici pour qu’on le tue ?” En 2005, l’administration a recensé cinq meurtres en détention, un record.

“C’est ainsi, dans notre pays du dedans, que survivre est devenu une obsession”, raconte l’auteur. De plus en plus loin de la société, “nous nous surveillons comme de grands malades. Et de plus en plus de taulards (...) déglutissent les compléments alimentaires. Doit-on en rire ou en pleurer ?”

Nathalie Guibert
Le Monde, 18/02/2008
Les lectures buissonnières de Martine Laval : Je vous écris de prison

Eté 2005. C’est la canicule. Jann-Marc Rouillan écrit de sa prison. Ses textes ont été publiés par le mensuel CQFD. Ils sont aujourd’hui repris en un seul volume, Chroniques carcérales (2004–2007), et publiés aux éditions Agone (www.agone.org) (chez qui on peut lire Howard Zinn, il ne faut pas s’en priver.)
Extrait : « Enfin, le jour pâlit. Bientôt, la tiédeur de la nuit. Malheureusement, comme chaque soir, à la télé, surgit le masque hystérique de Sarkozy. On le reverra aux infos de minuit et demain à midi. Car Mister Kärcher passe en boucle. Il occupe le terrain cathodique en flattant la peste brune. Serviles, les journaleux lui servent la soupe. Et le populo avale tout, hypnotisé comme des lapins de garenne par les phares des autos. C’est la canicule de l’audimat réactionnaire. Plus facile de taper sur les sans-papiers, les roms et les taulards que de sauver des milliers d’emplois délocalisés. »

Hiver 2007. Jann-Marc Rouillan, ex-membre d’Action directe, condamné en 1987 à perpétuité, avec une peine de sécurité de 18 ans, a obtenu un régime de semi-liberté. Il travaille aux éditions Agone le jour, et passe nuits et week-ends en prison. Il a publié plusieurs ouvrages, dont Je hais les matins (Denoël, 2001), et chez Agone La Part des loups (2005), De mémoire (2007).

Janvier 2008. Rachida Dati, ministre de la Justice, lance un pavé, un texte qui prévoit pour des auteurs de crimes déclarés « trop dangereux », la rétention de sûreté à l’issue de leur peine. Voici ce qu’en dit Robert Badinter : ce texte est « un changement radical de notre droit. (…) Tout notre système judiciaire repose aujourd’hui sur un principe simple : il n’y a pas de prison sans infraction. Or, là c’est tout à fait autre chose, c’est après la peine que l’on maintient quelqu’un en prison, non pas au titre d’une infraction qu’on lui reproche, non pas au titre d’une infraction pour laquelle il a été condamné, mais au titre d’une infraction virtuelle, d’un crime qu’il pourrait éventuellement commettre s’il était libre ». Pour en savoir davantage : www.contrelaretentiondesurete.fr/

C’est qui les dangereux ? Tout le monde ! Et même les blogueurs !
L’adage du jour : lire + pour « badintériser » +
Bien à tous (sauf les bandits & cie)

Martine Laval
télérama.fr, 13/02/2008
Rouillan livre ses chroniques du dedans

TÉMOIGNAGE. L’ancien membre d’Action directe éclaire la logique totalitaire du système pénitentiaire français.

Après avoir passé vingt ans dans les recoins les plus sombres des geôles françaises, Jann-Marc Rouillan, ancien membre du Mouvement ibérique de libération et d’Action directe, commençait en décembre dernier une période de semi-liberté. Il publie en ce moment chez Agone un recueil des Chroniques carcérales tenues entre 2004 et 2007 pour le journal marseillais CQFD.
Dans ces quarante-trois courtes notes, Rouillan aborde autant les préoccupations récurrentes des prisonniers (conditions de travail dans les ateliers, violence croissante des matons) que les événements du dehors, comme les dernières présidentielles ou les émeutes de décembre 2005. On suit également le parcours pénitentiaire de Rouillan depuis l’évacuation de la centrale d’Arles pour cause d’inondation jusqu’à son transfert à celle de Lannemezan dans les Hautes-Pyrénées.

BRûLOT ANTI-CARCéRAL

Ces textes sont pourtant plus que de simples chroniques: leur forme ramassée, imposée par la parution dans un journal, en fait d’efficaces brûlots anti-carcéraux. Comme en résistance à un système pénitentiaire et judiciaire tendu vers l’obtention d’un remord, d’une condamnation de soi-même de la part du militant, ces chroniques carcérales ne donnent pas dans l’introspection. Elles accumulent en revanche des notations, des témoignages, des faits qui sont autant de charges concrètes et précises contre l’enfermement. Au travers de notes sur les uniformes et l’équipement des gardiens ou sur les discours lénifiants de la direction (le syndrome du brocoli!), Rouillan met en évidence la logique propre de l’administration pénitentiaire. Selon cette logique, la peine ne consiste pas seulement en la privation de liberté, elle doit en plus être rappelée au détenu dans les moindres aspects du quotidien. Ainsi, équipes spéciales de sécurité, gardiens, personnel administratif, direction, tous se font un devoir de redoubler la peine en imposant brimades et humiliations, chacun à son niveau. Si l’humour n’est de loin pas absent de ces chronique, il s’en dégage tout de même l’effrayante impression que chaque acteur assume son rôle dans le fonctionnement d’un système totalitaire.
Fidèle à la révolte qui détermina son action politique, Rouillan se garde toutefois de présenter cette réalité du dedans comme inéluctable. Dans une chronique de novembre 2005, il souligne par exemple que si ceux qui choisirent comme lui la lutte armée le paient aujourd’hui au prix fort, l’empoisonneur Schmidheiny se la coule douce tandis que ses victimes meurent de l’amiante par dizaines de milliers. Alors que l’incarcération massive tient désormais lieu de solution à toutes les questions sociales, cette voix du dedans rappelle ainsi avec force que la dénonciation de la prison sans la lutte contre la justice de classe n’est qu’une fantaisie humaniste.

Frédéric deshusses
Le Courrier , 9/02/2008
Un dia lliure, a Marsella, amb Jean-Marc Rouillan

Xavier Montanyà conversa amb l’ex-activista d’Action Directe

Em costa de creure. Fa un any, jo publicava aquí un article proposant al Col·legi d’Advocats de Barcelona que organitzessin unes jornades de debat sobre el cas dels presos polítics europeus condemnats a llargues penes. Jean-Marc Rouillan i altres membres d’Action Directe seguien presos a perpetuïtat a França, desprès de vint anys. Semblaven segrestats per sempre més en el laberint de l’univers penitenciari francès, mentre Brigitte Mohnhaupt i Christian Klar, de la RAF, Fracció de l’Exèrcit Roig (Baader-Meinhof), estaven en tràmits d’accedir a la llibertat a Alemanya.

Sens dubte, el procés alemany ha acabat per influir en el sistema judicial francès: des de fa un mes, Jean-Marc Rouillan és en semillibertat a Marsella. I el més important: no s’ha penedit de res, no ha renegat del seu passat militant davant el jutge, condició que semblava fins ara imprescindible per accedir a la llibertat, fins i tot, després d’haver complert 20 anys d’internament, set anys dels quals els va passar en règim d’aïllament a la presó de Fresnes. Rouillan ha guanyat. Una vegada més, la seva coherència ideològica l’honora.

Semillibertat vol dir, també, que té prohibit pel jutge de parlar dels fets pels quals va ser empresonat l’any 1987 i condemnat a perpetuïtat per complicitat en els assassinats del general Rene Audran i el directiu de la Renault George Besse. Mentre espero una autorització per entrevistar-lo perquè aquesta setmana s’ha publicat a França ‘Chroniques Carcérales’ (2004–2007), Editions Agone 2008, el vaig a veure a Marsella. Cada matí a les vuit, Rouillan, semilliure, arriba a l’editorial Agone a complir la seva jornada laboral d’editor, procedent de la presó de les Baumettes, on passa les nits i els caps de setmana. L’atzar ha volgut que una de les seves primeres responsabilitats editorials sigui l’edició francesa del meu llibre ‘La gran evasió. L’heroica fugida dels últims exiliats de Pinochet’ (Ara Llibres, 2006). Es publicarà abans en francès que en espanyol.

Arribo a l’editorial Agone, al centre de Marsella. Ell m’obre la porta. És la primera vegada que ens veiem. Ens abracem. Rouillan té un sentit de l’humor extraordinàriament agut. Desprès de barallar-se una estona amb el pany i la clau, diu: ‘Perdona, no estic habituat a utilitzar claus’. I riu. Té 55 anys. És d’estatura mitjana, calb, i força curt de vista. Està en bona forma física. Té una gran feinada i molts projectes editorials. M’informa dels passos a seguir per a l’edició del meu llibre, que ara ja coneix gairebé millor que jo. Traducció, notes a peu de plana imprescindibles pel públic francès, i actualització del tema. Sortirà el març del 2009 i, si tot va bé, diu, espera estar ja en llibertat condicional i poder-me acompanyar en la campanya de promoció. Parlem dels seus llibres. Té tres manuscrits per publicar. Un sobre l’últim dia que va estar amb Salvador Puig Antich, precisament el dia de la seva detenció, l’any 1973. Una altra entrega biogràfica: ‘De memòire’. I un tercer sobre la mort de Joëlle Aubron, camarada seva d’AD, empresonada a perpetuïtat, també des del 1987, que va morir de càncer l’any 2006. Un any i mig abans, després de disset de presó, l’estat francès l’havia deixada en llibertat per motius de salut. Rouillan està il·lusionat davant la possibilitat que altres obres seves com ‘La Part des loups’ (Agone, 2005), ‘Lettre a Jules’ (Agone, 2004) o ‘De mémoire’(1). ‘Les jours du début: un automne 1970 à Toulouse’ (Agone, 2007) es puguin publicar algun dia en espanyol. Vol seguir escrivint. ‘... Sobre la llibertat’, li suggereixo. ‘Potser més endavant’, em diu, ‘encara m’he de situar’;. Tinc la impressió, li dic, que la força, la sensibilitat i l’experiència que destil·la l’‘Odio las mañanas’ (Llaüt, 2004) o les seves ‘Chroniques Carcérales. (2004–2007)’, tot just publicades, serien uns grans fonaments, ara, si escribís sobre l’experiència de la llibertat. Ningú no és capaç d’imaginar el que són vint anys de presó. Aquest febrer, de fet, en farà 21. I això sense comptar reclusions anteriors, i una vida clandestina des de principis dels 70. Recordo unes paraules seves d’una entrevista que li vaig fer pel setmanari El Temps: ‘La llibertat comença quan es lluita per ella’.

Sortim al carrer. És hora de tornar a la presó. ‘Avui fa un dia gris’;, diu, ’és estrany això, a Marsella… Saps?, m’he adonat que ja no hi ha pintades a les parets. Només veig graffittis incomprensibles. La gent ja no reivindica, ni protesta de manera explícita, pública. És estrany’. Em parla d’un llibre del detectiu Pepe Carvalho que ha llegit a la presó. No recorda el títol. Però sí que Carvalho parla molt despectivament dels detinguts del MIL. Ni idea. Ja el buscaré. Rep una trucada al mòbil. Les seves mans, nervioses, regiren totes les butxaques. ‘No em sé acostumar a l’aparell aquest. Cada vegada que en sona un em penso que és el meu’. ‘Això et passa per tenir mòbil, penso, pèro no li dic’. I sí, aquesta vegada, és el seu. Ell conversa per telèfon, mentre caminem pel barri vell. Balcons plens de plantes i roba estesa: ‘cafés des sports’, ‘epicceries’; àrabs, molt de trànsit, cafès internet, publicitat rodant en pirulís il·luminats, anuncis d’obres de teatre, cine, bicis de lloguer… Quantes coses noves per pair de cop! Adaptar-se a una nova realitat. Fins a quin punt deu coincidir amb la realitat construida en el seu cervell per les informacions que li arribaven d’aquesta banda dels murs. Amb el seu tres quarts blau marí, un barret de llana al cap i parlant pel mòbil, enmig dels atrafegats marsellesos, podria semblar sortit de la peli ‘Alguien voló sobre el nido del cuco’, però no, és un escriptor que surt de complir la seva jornada laboral en una editorial. Salta a la vista. Caminem ràpid, mentre ell segueix parlant pel mòbil. Em ressonen al cervell unes paraules que em va dir per telèfon, farà uns cinc anys, des de la presó d’Arles: ‘La llibertat fa por perquè el presoner no sap què descobrirà aleshores, quan traspassi la porta. La gravetat de l’amputació íntima de la qual ha estat víctima al llarg d’aquests anys’... De sobte, la seva veu em retorna al món. ‘Anem a fer una cervesa, en aquell bar’, diu. ‘Deux demi, si vous plait!’. ’;Oui messier!’;. Som a deu minuts de la presó. Apurarà el temps fins a ’últim minut abans de les set del vespre. ‘Saps! Per què vegis l’absurd del sistema penitenciari francès. M’han dit que a un company de presó, un sicilià, dels condemnats com jo a llargues penes, li ha passat una cosa al·lucinant. Crec que havia de sortir en llibertat la setmana que ve o l’altra. Però el seu pare ha mort, de cop, i ell ha demanat que li avancin la sortida per tal de poder assistir al funeral a Sicília. Només li quedaven quinze dies, a tot estirar! Doncs li han negat, Però, a canvi, portaran el seu pare mort, dins el taüt, a un lloc prop de la presó on és, perquè ell el pugui veure i acomiadar-se’n. És increïble!’;.

Els murs de la presó de Marsella són tètrics. Hi ha escultures incrustades d’esclaus agenollats que subjecten uns immensos blocs de pedra. Vigilar i castigar. Deu ser l’hora de canvi de torn. Surten i entren funcionaris i presos que, com ell, estan en semi-llibertat. Ens acomiadem. Fins la propera. Ell es perd en la foscor. El veig entrar per una gran portalada. A dins, és molt fosc. Només hi ha una petita llum al fons, que il.lumina un tros de mur. Fa fred. La llum és taronja, com a les autopistes belgues. Recordo unes altres paraules seves, d’Odio las mañanas’: ‘Senyor fiscal, fa quinze anys que giro sobre mi mateix. He desaprès molt. He desaprès la nit. Mai no es fa de nit a les vostres presons. Sempre estem sota els projectors de llum taronja, com a les autopistes belgues i als pàrquings de supermercat. He desaprès el silenci. La presó no coneix el silenci. Sempre s’escola un plany, un crit, un soroll. He oblidat l’olor del sotabosc quan anàvem a buscar xampinyons al bosc d’Orleans, mesos abans del nostre arrest… He oblidat el xiular dels neumàtics sobre el paviment mullat. El so de les passes al vespre, tard, sobre les voreres… Senyor fiscal, en quinze anys de calabós, m’heu allunyat de les coses més simples. De la vida. De l’amor. Ja ni tan sols recordo l’infinita dolçor de les cuixes d’una dona.’ Camí de Barcelona, molts quilòmetres més enllà dels aiguamolls de la Camarga, sorgeix profunda, agressiva, forta, la veu de Leo Ferré: ‘Francooooo, la mueeerte…!’ Em desperto de cop. És negra nit. Estava somniant o ho he viscut de debò? A veure si algun dia el jutge em dóna permís per entrevistar Jean-Marc Rouillan, penso. Miro per la finestra i no veig res. Acluco els ulls. Segueixo dormint.

Xavier Montanyà

http://www.vilaweb.cat/www/noticia?p_idcmp=2716321

Xavier Montanyà
Vilaweb.cat, 28/01/2008
Questions à Jann-Marc Rouillan, écrivain semi-libéré

Jann-Marc Rouillan est en semi-liberté depuis le 17 décembre 2007. Il vient de publier Chroniques carcérales aux éditions Agone. A cette occasion, l’ancien militant d’Action directe nous accorde une interview où il est notamment question d’histoire contemporaine, de prison et de littérature.

Ta condition de semi-libéré ne te permet pas d’évoquer les faits pour lesquels tu as été condamné à la réclusion à perpétuité. Nous allons donc essayer de nous limiter essentiellement à ce qui appartient à tes activités « littéraires ». Dans l’une de tes chroniques écrites à Moulins, en 2004, tu te demandais si tu allais reconnaître « le pays du dehors » après vingt ans passés en prison. Maintenant que tu as un pied dehors depuis quelques semaines, peux-tu répondre à ta question ?

Pas vraiment. Du moins je n’ai pas encore réussi à formuler mes premières impressions. Et donc que dire ? Pour sourire, je citerai le Président Mao : « celui qui n’a pas mené l’enquête ne peut parler ». Pour moi, l’investigation se poursuit. Mais est-ce un monde si différent de celui que j’ai quitté à la fin des années 80 ? Je ne le pense pas. Du moins à première vue dans ce pays, je ne note pas de très grands changements. Le libéralisme se déchaînait déjà et les principaux ravages qu’il provoqua dans la société, s’étaient imposés ou étaient en voie de le faire. S’il y a une différence vraiment forte, je la remarque chez les gens, chez les copains et les camarades. Dans leur état d’esprit. Ils ne semblent plus croire (ou du moins plus concrètement) à une possible libération radicale. C’est-à-dire à une action capable de préparer cette libération collective et donc de la vivre dès maintenant, telle une libération pour soi-même. Ainsi, le souffle de l’espérance paraît s’être tari. Dans toutes les conversations, je ressens un lourd fatalisme. Et la présence dictatoriale de limites (sociales, politiques, culturelles… et ô combien légalistes et pacifistes). Des limites acceptées dans l’absolu comme si elles étaient objectives et indépassables. Bien sûr, je découvre beaucoup de démerde et parfois un peu d’illégalisme mais peu de militantisme révolutionnaire comme nous le connaissions dans l’après 68. Sans compter qu’aujourd’hui, une opinion radicale de gauche est défendue mais sans trop en assumer les conséquences politiques. Car finalement tout se limite souvent au simple syndicalisme et à l’électoralisme. Sans conteste, le syndicalisme révolutionnaire et jusqu’à l’électoralisme d’extrême gauche peuvent avoir une utilité pour le projet révolutionnaire mais ils ne le résument pas… Loin de là ! Mais là encore je dois rester prudent car je suis « dehors » depuis trop peu de temps et sans doute que beaucoup de choses m’échappent encore.

Comment se passe le retour en cellule le soir et le week-end ? Cela ne doit pas être évident d’aller frapper à la porte d’une prison pour y entrer !

Tu parles ! J’ai passé des années et des années à gamberger au comment je pourrais m’arracher de zonzon et me voilà réduit chaque soir à sonner à la porte ! Et en plus certains soirs, nous sommes contraints à faire la queue au moins un quart d’heure ! Jeudi dernier, un gars trop impatient a filé des coups de tatane dans la lourde. Je lui ai expliqué en rigolant que nous n’allions pas faire un mouvement collectif pour nous faire boucler plus vite !

Cette transition te permet peut-être de te réadapter doucement, de remettre tes pendules à l’heure… et d’écrire de nouvelles chroniques.

Bien évidemment, à l’extérieur, les heures s’évanouissent trop vite. Les premiers jours, j’en étais assez déstabilisé. Je rentrais pour m’écrouler. Je dormais. Du coup j’évoquais un « métro, boulot, zonzon » ! Et le premier samedi quand je me suis retrouvé en cellule, j’ai vécu ces retrouvailles avec le temps du dedans comme un soulagement. Tout d’un coup, il n’y avait plus rien à faire, ni à voir, ni à débattre… Il ne restait que ma bonne et vieille carapace de pierres et de grilles. Et le rythme du temps inutile et vain du monde auquel lentement je m’arrache. Pour le moment, je n’écris pas en cellule. Tout simplement parce que l’administration rechigne à me refiler mon ordinateur. C’est le genre de petit tracas qu’ils adorent occasionner aux « vedettes » de l’actualité judiciaire.

Tu n’as jamais connu une détention « normale ». Détenu particulièrement surveillé, tu ne côtoyais pas les mêmes personnes que celles que tu croises aux Baumettes. Quels sont tes rapports avec les « Gremlins », ces mômes qui tombent pour des conneries ? Ils connaissent ton histoire, tes chroniques ? En ce monde gangrené par le people, es-tu, malgré toi, une sorte de « star » à leurs yeux ?

Le premier jour, pour eux, je n’étais qu’un Chibani comme les autres. Ils n’ont bien sûr jamais lu les Chroniques ni mes autres bouquins. D’ailleurs j’ai l’impression qu’ils ne lisent rien ou pas grand-chose, sans doute 20 Minutes ou la Provence. À leurs yeux, je ne suis devenu quelqu’un qu’à partir des reportages télés et des photos dans cette presse. Un soir dans le métro, des meufettes m’ont abordé en me demandant de « quoi j’étais une star ? ». Le lendemain, un jeune s’est approché pour me dire admiratif : « Oh vingt ans de prison, Monsieur, vous êtes un homme ! » Dans ces moments-là, tu te rends compte que la discussion est biaisée. Dedans, dehors, les Gremlins se réfèrent à des valeurs qui ne sont pas les miennes. Et qui ne l’ont jamais été. Des passerelles se tissent malgré tout quand ils sont au courant de nos actions contre le colonialisme sioniste, les militaires américains ou contre les flics… Mais c’est un autre débat comme me le rappellerait mon Juge d’Application des peines.

Tu parles parfois de la télé dans tes chroniques. Ces vingt dernières années, tu as assisté à l’évolution de la vie du dehors à travers le zoom déformant des journaux télévisés. Aujourd’hui, en marchant dans la rue, en allant au café, n’as-tu pas l’impression de débarquer d’une planète même pas répertoriée sur les cartes ?

C’est incroyable mais pas du tout. Seules quelques minutes ont suffi. Dès l’instant où ils m’ont jeté dans le bus puis dans le métro, le vieux réflexe du clandestin est revenu à la surface : ressembler à tout le monde ! Bien sûr la vitesse des véhicules m’a mis en difficulté mais à part ça rien. J’ai eu l’impression de n’avoir jamais quitté les rues. Je crois que cette aptitude est un héritage de mon passé. Avec la guérilla, j’ai lutté dans plusieurs pays. Je changeais fréquemment de ville et de culture et je devais m’adapter immédiatement. Un impératif… Avant cette semi-libération, je ne connaissais pas Marseille et à chaque minute seul le sentiment de la découvrir m’anime.

Après avoir écrit de superbes livres, te voilà éditeur. Et pas dans n’importe quelle maison d’édition. À quels livres as-tu déjà travaillé ?

Je travaille avec les éditions d’Agone depuis 2004 et j’ai bossé à des livres ouvriers comme la réédition de Putain d’usine de Jean-Pierre Levaray ou Grain de sable sous le capot relatant l’expérience des OS à Sochaux… J’ai également travaillé à la pièce d’Howard Zinn sur Emma Goldman…

Quels sont tes projets ? De l’auteur, j’attends par exemple une suite à _De Mémoire_…

Je viens donc de publier le recueil des Chroniques carcérales et début 2009, je sors le tome 2 de De Mémoire. Après avoir conté dans le premier volume l’époque du passage aux armes au cours des mois qui suivirent notre beau mois de Mai de 68, dans le second, je me penche sur le dernier jour du MIL (Mouvement Ibérique de Libération) à Barcelone. En septembre 1973, notre groupe de guérilla a été démantelé par la police de la dictature. Salvador Puig Antich a été arrêté au cours d’une ultime fusillade et ce camarade reste à jamais le dernier garrotté de la dictature franquiste.

De quelle collection va s’occuper l’éditeur, vas-tu te spécialiser dans un domaine ?

Dans l’immédiat, je prépare la parution des Carnets de luttes d’un anarcho-syndicaliste angevin, de François Bonnaud, que nous publions en septembre prochain, et je concours également à la série de romans d’Alfred Döblin, Novembre 1918, dont nous éditons un inédit, Karl et Rosa, les derniers jours de la révolution spartakiste, à l’automne et les trois autres volumes en 2009. Parallèlement, je dois fouiller les vieilles éditions des années 60 et 70 afin d’alimenter notre collection de poche « Eléments » d’ouvrages marxistes et spécialement de la pensée hétérodoxe.

J’ai été très impressionné par La Part des loups, un roman d’une grande intensité. Le personnage est poignant. Le fond de l’histoire emporte le lecteur. Je trouve cette fiction plus convaincante que dix mille tracts ou slogans réducteurs grâce au souffle humain qui l’enveloppe.

J’ai écrit ce livre littéralement au fond du trou. Au tournant de la 17e année de prison lorsque l’espoir d’une sortie rapide voire violente avait disparu. Je devais donc attendre encore des années et années… et tenir, passer les épreuves, retourner à l’isolement total comme l’année suivante ils m’y ont forcé à deux reprises, supporter les transferts disciplinaires… J’avais besoin de force et souvent c’est à travers nos devanciers qu’on y parvient le mieux. Au fil des jours, j’ai laissé remonter à ma mémoire les histoires que les vieux guérilleros espagnols communistes et anarchistes m’ont contées tout au long de mon adolescence. Finalement, ce livre est un hommage à ceux qui luttent jusqu’au bout… en signifiant bien naturellement que j’essayerai de m’inscrire dans cette tradition. Pas plus qu’il n’y en eut pour eux, il n’y aura jamais chez moi d’amende honorable. Quelles qu’en soient les conséquences. Et quoique j’ai déjà payé jusqu’ici.

Dans La Part des loups, j’ai été particulièrement étonné par ta façon de dépeindre la nature, les odeurs, les couleurs, les sons… Où trouve-t-on la force et la « liberté », en prison, pour donner autant de vie aux montagnes, aux arbres, aux sources, au vent ?

En cellule, inutile de dire que nous vivons l’exil du pays du dehors. Comme pour la nostalgie de l’expatrié, l’absence nous nous conduit à magnifier. Cependant je ne voulais pas laisser la montagne dans son unique rôle de décors. Elle devait devenir personnage à part entière à la manière des collines et du fleuve de Jean Giono. L’expression populaire espagnole pour prendre le maquis est « echarse al monte ». Et finalement ce « monte » porte en lui la trace de tous les guérilleros et de tous ceux et celles qui ont résisté aux occupations, à l’inquisition jusqu’aux guerres de guérilla du 19e et 20e siècle. Ainsi dans La Part des loups, le couple du guérillero et de la montagne figure également le rapport à l’intemporel et à l’immensité du combat. Nous luttons et le combat nous enveloppe et nous habite. L’individu passe et le combat reste là debout comme un devoir à remettre sans cesse sur l’ouvrage.

La poésie est très présente dans tes livres. Antonio Machado dans La Part des loups, Léo Ferré, Leonard Cohen, Claude Marti, Arthur Rimbaud, celle chantée par Paco Ibañez… sans oublier celle qui coule souvent entre tes lignes. Pourrons-nous un jour lire un recueil de poèmes signé Jann-Marc Rouillan ?

Je ne le crois pas car je ne suis pas versificateur. Mais il est clair que je suis un adepte de la respiration poétique. D’un coup dans le texte, je sens le besoin d’un refrain, deux ou trois vers qui emportent le lecteur à la manière d’une digression mais une digression trompeuse car elle n’a pour but que de l’emporter au plus profond encore du discours.

Je me pose des questions sur les conditions de réalisation de tes livres, de prison en prison. Comment ton écriture était-elle tolérée ? On n’écrit pas une belle somme comme La Part des Loups en cachette. J’imagine aussi que la sortie de tes livres devait faire pas mal de bruit du côté de l’administration pénitentiaire, surtout quand des pages sortaient clandestinement, ou même chez les détenus. Ça se passait comment ?

La pénitentiaire a toujours fait la guerre à mes écrits. Au début, elle a traqué mes manuscrits et saisi mon ordinateur pendant plusieurs mois. Et je suis passé de nombreuses fois devant le prétoire (tribunal disciplinaire) pour détournement des procédures de censure et communication illégale avec l’extérieur. D’ailleurs je ne remercierai jamais assez toutes les personnes, prisonniers et familles qui m’ont aidé et permis qu’il demeure toujours une copie de mes travaux. Qui l’ont dissimulée parfois des mois et expédiée aux éditeurs le moment venu. Au bout d’un moment, l’administration a laissé tomber. Et bien que tout se fasse clandestinement, quelques jours avant une parution, j’avertissais le directeur. C’était un modus vivendi… Cela lui évitait d’être prévenu par le Ministère. Et d’en faire une affaire personnelle. Dernièrement les attaques ont été plutôt portées par les juges qui m’interdisent d’assurer le suivi de mes livres. Et particulièrement le fait de les défendre en librairies… et de pouvoir rencontrer mes chers lecteurs…

Tu as 55 ans et tu viens d’avoir le premier bulletin de salaire de ta vie. Au train où va le calcul des cotisations, tu pourras peut-être prendre ta retraite à 110 ans… Ton SMIC est taxé d’un tiers par le Trésor Public pour indemniser les familles des victimes. Par « chance », tu es encore nourri, logé et blanchi pour un moment, mais ça ne fait tout de même pas lourd pour survivre…

Dans les prisons, l’obsession de faire payer les prisonniers est devenue tyrannique. Un impressionnant système de ponction et de racket est mis en place. Un jour de permission « en plus » se paye cash. Un mois de grâce « en plus » c’est tant… Dans chaque bureau, tu entends le bruit de la caisse enregistreuse. Bien évidemment, la justification à propos des familles de victimes est parfaitement creuse et quasiment religieuse. Mon cas ne déroge pas à la règle générale. Pourtant les familles de Besse et Audran ont reçu des fortunes, de la sécurité sociale tout d’abord car leur mort a été passée en accident du travail (ce qui finalement n’était pas faux). Et question de stature sociale, la famille Besse a reçu 100 fois plus que la famille d’un ouvrier de Renault mort la même semaine dans un accident de la circulation. Quoi qu’il en soit je paye. La liberté est à ce prix et c’est vraiment le cas de le dire. Je paye, je reste dehors. Je ne paye plus, je suis immédiatement emprisonné, telle est la règle du jeu. Et nous sommes des milliers dans ce cas de figure, il s’agit en fait (comme aux USA) d’organiser la probation en un service du travail obligatoire. Et concrètement ils osent tout et se foutent pas mal de me renvoyer au-dessous du seuil de pauvreté.

Et tu reverses tes droits d’auteur pour la défense des prisonniers politiques.

Bien sûr et les magistrats soupçonnent l’existence d’un système d’évasion de « ma fortune » acquise malhonnêtement grâce à la littérature !!! Leur imagination (fort myope) ne leur permet pas de comprendre que je puisse faire don de mes droits d’auteurs… Ils dénoncent ce véritable scandale ! Le procureur anti-terroriste m’a fermement engagé à verser mes droits à SOS attentat !

Depuis ton adolescence, tu as passé la moitié de ta vie dans la clandestinité et l’autre moitié en prison. Cela donne une matière inouïe pour plus d’une vie d’écriture, mais le réveil n’est-il pas un peu dur ?

Non pas du tout car j’ai la ferme intention de continuer à rêver… et donc à lutter.

Ces dernières années, j’ai constaté que des élus du Parti communiste intervenaient régulièrement en faveur des ex d’AD. L’Humanité a souvent publié des articles sur votre situation ou sur tes livres. J’ai notamment en mémoire un très bon papier sur Lettre à Jules. Comment as-tu vécu ce soutien alors que j’ai l’impression que, plus à « gauche », le soutien n’était pas toujours à la hauteur de ce qu’il aurait pu être ?

Ayant connu le PCF des années 60 et sa culture anti-gauchiste, quand ils ont débarqué dans les comités de soutien, j’étais plutôt perplexe. Bien évidemment et chaque fois qu’ils le pouvaient, ils y allaient de leur prêche condamnant nos activités. Mais ce n’est pas grave car nous en avons autant à leur propos. Par contre, j’ai rencontré chez eux une solidarité de classe vraiment spontanée et sincère. Plus à gauche pendant plus de 10 ans, nous avons surtout été confronté à une terreur plus qu’à une condamnation politique. Dans le projet de transformation radicale (que tu sois anar ou coco), la question de la violence est trop importante pour en faire l’impasse. Et à travers notre situation, ils craignaient sûrement le père fouettard qui à la fin des années 80 a mis la barre de la répression très haute ! Dans ce pays, nos procès et nos condamnations unanimes ont servi de mise en scène à l’accord sur les limites à ne pas dépasser en matière de militance d’extrême gauche. L’évangile légaliste et pacifiste devenait ainsi le credo d’une génération.

En réaction à un papier sur De mémoire, un lecteur m’a un jour traité de daltonien sous prétexte que je voyais du noir là où il n’y a que du rouge… C’est-à-dire que le « libertaire » que je suis ferait la part trop belle au « communiste » que tu es. Franchement, je n’ai pas envie de connaître la « Société Idéale » que prépare ce monsieur, sans doute pur et dur. Que t’inspirent ces gens qui taillent des costumes à la serpe ?

Au cours des dernières années, je me rends compte combien l’esprit sectaire domine l’absence d’engagement réel. Pour les militants cherchant à s’exonérer de la moindre solidarité de classe avec nous, il y a toujours eu une bonne raison. Pour les ML, nous étions anars et pour les libertaires de simples stals. Finalement ce n’est que de l’alibi. Et ce genre de militant ne prépare aucune « société idéale ». Ils s’accommodent fort bien de celle-ci pour chercher à la transformer. En parcourant le Net, je m’aperçois combien hurler avec les loups est devenu un genre. Reprendre les mensonges de préfecture, les calomnies judiciaires et les attaques fielleuses se fait sous le couvert de la critique politique et d’une prétendue radicalité.

Tu viens de perdre ton poste de correspondant permanent au pénitencier pour CQFD. Postules-tu pour une place d’envoyé spécial au pays du dehors ?

J’avais une place en or et me voici viré comme un malpropre ! Dur. Comme je l’ai expliqué à mes anciens collègues de CQFD, il va falloir que je trouve un créneau. Mais au « pays du dehors » la concurrence est rude. Je n’ai pas d’idée pour l’instant. Le présent est trop présent, il se confond avec l’immédiat et ce n’est pas trop bon pour l’écriture.

Nous venons de faire un tour d’horizon rapide dans la limite de ce que nous pouvions aborder aujourd’hui. Je te laisse le mot de la fin. Tu as carte blanche pour conclure cette première rencontre virtuelle.

Je n’ajouterai qu’un seul mot pour rappeler que dans les prisons de ce beau pays démocratique de très nombreux prisonniers politiques crèvent. Je sais bien que certains diront « celui-là a fait ça et je ne suis pas d’accord » ou « celui-là ne pense pas comme moi, là encore je ne suis pas d’accord » mais à force de ne rien faire, de ne jamais protester et d’accepter la dictature anti-terroriste, les plus sincères et les plus engagés se retrouveront eux aussi sous les verrous. Car le système grignote sur le terrain de toutes les pratiques et toutes les positions. Et à ce moment-là, il y aura toujours aussi peu de monde pour réagir.

Merci Jann-Marc. Bienvenue dans le monde « libre » pour autant qu’il existe. Mais, au fait, pourquoi « Jann-Marc » ? Que devient Jean-Marc ?

Un soir en cellule, je lisais un bouquin de Pessoa, il expliquait qu’ayant changé une lettre à son nom, sa vie s’en trouva bouleversée. En prison comme on essaie toutes les recettes pour tenter quelque chose, j’ai décidé de faire de même. Plus sérieusement, si ma littérature est indissociable de mon action politique, elle n’y correspond pas exactement, elle ne s’y épuise pas. Cette lettre absente et inscrivant mes origines figure la « part de l’ange » de ma maturation.

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4442

Paco
Le Mague, 2/02/2008
La première "conférence de presse" de Jean-Marc Rouillan sous haute surveillance

En semi-liberté depuis décembre 2007, le fondateur du groupe terroriste Action directe Jean-Marc Rouillan a tenu, lundi 21 janvier, au siège marseillais des éditions Agone, ”entre 10 heures et midi” – lieu et horaire imposés par le juge d’application des peines – sa première conférence de presse.

Consacrée à la sortie de ses Chroniques carcérales, ce fut une étrange conférence : fermée aux caméras et aux appareils photo, comme l’a imposé le juge, elle était rigoureusement corsetée par l’interdiction faite à l’auteur de parler de sa vie au-delà de 1981 ou de ses convictions politiques actuelles. Mais Jean-Marc Rouillan, blue-jean et pull tricoté, crâne rasé et oeil rieur, n’a pas dédié pour rien son livre ”aux vieilles fouines qui ont toujours su contourner la loi et les règlements pénitentiaires”.

Respectueux des interdits officiels, surveillé de près par son employeur éditeur, qui est aussi son ami, il a réussi à parler de sa vie et de ses livres sans faire de concessions. Ce petit homme, qui a passé treize ans dans la clandestinité, qui a été condamné à mort dans l’Espagne franquiste avant d’être gracié, qui a connu dix-huit mois de légalité avant d’être condamné à perpétuité pour un double assassinat et de vivre vingt-quatre ans dans les prisons françaises dans les conditions les plus dures, se considère toujours comme un ”résistant”.

Un homme à se lever ”tous les matins à 5 heures” pour être habillé quand les surveillants frappent à la porte de sa cellule. Un détenu en bonne santé, qui rappelle que sur les quatre “CAP”, condamnés à perpétuité, d’Action directe, ”une est morte (Joëlle Aubron), l’autre est gravement malade (Nathalie Ménigon) et le troisième a déjà été interné deux fois (Georges Cipriani)”.

Pourtant, depuis qu’il a pris son travail aux éditions Agone, Jean-Marc Rouillan dit avoir changé. Même s’il n’est pas arrivé à ”retomber tout de suite sur ses pieds” quand il s’est retrouvé quotidiennement dehors, il sait qu’il est déjà ”un touriste” pour ses compagnons d’isolement. Il espère bénéficier d’une vraie liberté conditionnelle d’ici un an. Il voudrait que d’autres détenus suivent sa trace, pour continuer à chroniquer, ”à partir du pays de dedans, le pays de dehors”.

Michel Samson
Le Monde , 23/01/2008
Les premiers mots de Rouillan en semi-liberté

Il a passé 24 ans dans les quartiers de haute-sécurité puis à l’isolement… Le mois dernier, Jean-Marc Rouillan, ancien cofondateur de l’organisation armée d’extrême-gauche Action Directe, est embauché par les Éditions Agone, à Marseille. Cet emploi a permis sa libération conditionnelle. C’est sur son lieu de travail qu’il a présenté son dernier livre, lors d’une conférence de presse encadrée par les restrictions du juge d’application des peines antiterroriste. Les caméras et appareils photo sont restés à la porte. Et, sous peine d’une annulation de sa semi-liberté, Jean-Marc Rouillan, 55 ans, n’a pas le droit d’évoquer les faits ayant conduit à ses condamnations : les assassinats du PDG de Renault, Georges Besse, et de l’ingénieur général, René Audran. Il avait été arrêté en février 1987 avec d’autres membres d’Action Directe.
Recueil d’articles publiés dans le journal marseillais de critique sociale, CQFD, ce livre dénonce la violence institutionnelle de la haute-sécurité. Ce monde de l’isolement, de la “torture blanche par privation sensorielle…” et le “cyclone sécuritaire” qui s’est abattu sur les prisons. L’écriture l’a aidé à tenir. Pour résister, il faut être plus disciplinaire, plus dur avec soi-même que la vie qu’ils nous imposent. C’est une part de ma résistance”. Rouillan rapporte “comment on a militarisé le personnel pénitentiaire, motivé par l’idéologie en vigueur dans les prisons américaines”. Ses chroniques couvrent trois années, de son évacuation de la maison centrale d’Arles envahie par le Rhône jusqu’à l’octroi de sa liberté conditionnelle. Mais déjà, sa semi-liberté – la nuit et les week-ends aux Baumettes, la journée au travail – en fait “un touriste” dans la prison. “Je m’aperçois que je ne peux déjà plus en parler comme un habitant du dedans”. La justice le remettra en liberté définitivement à la fin de l’année. Jean-Marc Rouillan espère pouvoir organiser une séance de dédicace de son livre dans une librairie marseillaise. Puis passer une première nuit à l’extérieur… .

Luc Leroux
La Provence, 22/01/2008
Jean-Marc Rouillan : un livre pour affronter « l’épreuve » de la liberté

Semi-libéré Rouillan, au rapport ! «Treize ans de clandestinité, dix-huit mois de légalité, vingt-quatre ans de prison.» Et, à 55 ans, la redécouverte de la vie. Hier, le cofondateur d’Action directe (AD), en semi-liberté depuis le 17 décembre, présentait chez son éditeur marseillais Agone ses Chroniques carcérales (2004–2007), recueil d’articles parus dans le mensuel CQFD.

Désormais employé par Agone, Jean-Marc Rouillan débarque chaque matin des Baumettes au boulot, se demande parfois ce qu’il fait là. Puis il retourne en prison le soir et les week-ends. La liberté ? « C’est une épreuve », glisse-t-il. « On est blindés, mais on ne retombe pas tout de suite sur ses pieds. Le temps extérieur, pourtant douze heures par jour, est réduit à un souffle. » A la fin de la première semaine, il a, presque avec soulagement, retrouvé « le temps de la cellule, la tranquillité ». Son monde, encore. « A l’extérieur, je n’ai pas de repères trop construits. Le temps me file entre les doigts. A l’intérieur, je retrouve ma vieille vie de taulard. »

A 20 heures, chaque soir, quand on l’enferme, il s’écroule. « Rétamé. C’est fini. » Ainsi marche l’apprentissage de la liberté. Etrange : « Quand vous avez passé vingt ans de votre vie à essayer de sortir de prison et que vous venez sonner tous les soirs pour y rentrer, c’est bizarre… » Mais il continue de se lever à 5 heures. « Je garde mon rythme de prison. Une très vieille habitude. Une question de résistance : quand le surveillant tourne la porte, à 7 heures, il me trouve debout et habillé. » Dehors, il patauge un peu dans son nouveau job. « Je n’ai pas encore la productivité nécessaire. » Il lui manque quelques clés. « Quinze jours avant mon arrestation, on m’avait formé à l’utilisation du Minitel dans une Poste… » Depuis, il a raté quelques épisodes. Mais, à 55 ans, Rouillan le révolutionnaire touche les premières fiches de paie de sa vie. Le Smic, amputé d’un tiers par le Trésor public pour dédommager les proches des victimes. A ce train-là, « c’est parti jusqu’à 95 ans » pour obtenir la retraite.

«Vécu». Quant à ce qui est derrière, il le résume d’une traite : 16 ans en 1968, «[sa] politisation commence », dans les comités d’action lycéens à Toulouse. Puis la lutte armée à Barcelone contre Franco, où il gagne une condamnation à mort en 1973. Et ensuite, d’autres combats.

Arrêté en février 1987, Rouillan, cheveux ras, œil vif, trépigne de parler de tout cela, après deux décennies à l’isolement, « du premier au dernier jour ». Mais la justice antiterroriste ne lui donne, là aussi, qu’une semi-liberté. Interdit de parler des faits pour lesquels il a été condamné à perpétuité avec dix-huit ans de sûreté (pour complicité d’assassinats de l’ingénieur général de l’armement René Audran en 1985 et du PDG de Renault Georges Besse en 1986). Interdit de s’exprimer en télé, radio, ou d’être pris en photo. Mais il peut au moins évoquer la prison. « C’est fondé sur un assez bon vécu », ironise son éditeur, Thierry Discepolo. Et l’écrire. Sept livres au compteur, déjà. Dont Je hais les matins, où il expliquait : « On ne s’habitue jamais à la prison. […] Pourtant, je crois que je ne me tue pas parce que je ne comprends pas pourquoi j’ai tout enduré jusqu’à présent. […] Au fond, ces souffrances doivent avoir un sens. Si je me flingue, tout cela aura été dérisoire. »

Dans ses nouvelles chroniques (lire ci-contre), avec une écriture sèche et précise, cet envoyé très spécial dans le monde du dedans rapporte des histoires. La sienne, celle de ses copains de galère. « Pas un polar. Vraiment la prison comme elle se passe. Et elle devient de plus en plus dure. » Evidemment, avec AD il a vécu le pire. « _Une détention exceptionnelle pour nous affaiblir et nous liquider d’une autre façon. La preuve, sur les quatre, une est morte [Joëlle Aubron, libérée en juin 2004, décédée en mars 2006, ndlr], une est gravement malade [Nathalie Ménigon, semi-libérée en août 2007] et un a été interné trois fois [Georges Cipriani, toujours détenu].»

Discipline. Il en sort pourtant bon pied bon œil et l’esprit vif. Grâce à une discipline de fer : « Pour leur résister, je me suis dit “il faut être plus dur avec moi que la vie qu’ils m’ont imposée”. » Grâce à l’écriture. « En prison, on sent l’obsession du mortifère, que j’ai écartée par l’écriture. Je transmettais une partie de ma vie par l’écriture, et l’écriture me renvoyait la vie. » Dehors, il veut continuer à écrire. Mais sur d’autres sujets. « La prison, je ne peux plus en parler du dehors. »

Michel Henry
Libération, 22/01/2008
Jean-Marc Rouillan écrivain

Le cofondateur d’Action Directe Jean-Marc Rouillan, en semi-liberté à Marseille depuis un mois, s’est exprimé publiquement pour la première fois hier comme écrivain-éditeur à l’occasion de la sortie de son septième ouvrage, Chroniques carcérales. La conférence de presse s’est déroulée au siège des éditions Agone qui l’emploient dans leurs locaux depuis le 17 décembre. Il n’a pas été possible de filmer ou photographier M. Rouillan, ni de l’enregistrer, la justice n’ayant autorisé que la présence de la presse écrite.

De centrale en centrale

«La mise en place des conditions de faisabilité» de la rencontre a été «difficile, hésitante» et «cela n’en a pas rendu l’organisation facile», a souligné Thierry Discepolo, un des éditeurs de la maison.
Le contenu des propos de M. Rouillan et ses réponses aux questions des journalistes ont également été limités, la loi lui interdisant d’évoquer les faits pour lesquels il a été condamné.
Il pouvait en revanche évoquer son passé carcéral, dont les dernières années (2004–2007) font l’objet des Chroniques qu’il publie, compilant des textes parus dans le mensuel satirique marseillais CQFD.
Moulins, Fleury-Mérogis, Fresnes, Lannemezan… De centrale en centrale, l’ouvrage, riche en anecdotes, raconte la vie quotidienne dans les quartiers de haute sécurité.
«Toute grosse peine y passe. Le problème c’est que moi, je l’ai fait du premier au dernier jour», a rappelé M. Rouillan, emprisonné de 1987 à 2007 pour les assassinats en 1985 et 1986 de René Audran, ingénieur général de la Défense et Georges Besse, PDG de Renaut, ainsi que pour deux tentatives.
Le «pays du dedans» qu’il décrit est fait de violences, de drames, de désespoirs. D’isolement, même si «la rumeur des centaines d’emmurés ne s’évanouit jamais vraiment. Pas une nuit sans qu’un gars ne pète les plombs».

Humour et ironie

Mais il se caractérise d’abord par son rythme : l’instant y est compressé «jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un infime grain de sable» et les 365 jours de l’année passent «tel un compte à rebours : 365, 364, 363, 362…» Teinté d’humour et d’ironie, parsemé de réflexions sur l’actualité du monde extérieur vue à travers la télévision, le texte se veut aussi une charge contre le «cyclone sécuritaire» et «les dérives buissonnières des maisons centrales de sécurité».
«Depuis plus de 10 ans que je fréquente ces citadelles (les établissements à effectifs limités, ndlr), elles ont sans doute changé ; mais pas en bien», écrit Jean-Marc Rouillan de Lannemezan, «soute infernale du système carcéral français», en mars 2005.
Lors de la conférence, l’auteur a évoqué aussi son travail d’éditeur à Agone, où il n’a pas encore toute la productivité qu’il voudrait, le contrecoup physique qu’a représenté sa sortie de prison, et son plaisir à arpenter Marseille.
«Après 20 ans, est-ce que je reconnaîtrais le pays du dehors ? Ses contours sont tellement flous, aussi fantasmés pour moi que mon pays l’est pour vous», écrivait-il en mars 2004 de la centrale de Moulins.

Est Républicain, 22/01/2008

Depuis le 17 décembre 2007, Jann-Marc Rouillan est en semi-liberté. L’ancien militant d’Action directe, emprisonné depuis février 1987, a rejoint l’équipe marseillaise des éditions Agone où il a déjà publié trois superbes livres. Un quatrième, Chroniques carcérales (2004–2007), vient de sortir.

Editeur libre le jour, taulard la nuit et le week-end, Jann-Marc Rouillan est aussi un auteur captivant. Nous avons déjà eu l’occasion ici de saluer son travail d’écrivain dans Lettre à Jules, La Part des loups et De Mémoire (1) disponibles chez Agone.

Les Chroniques carcérales qui viennent de paraître reprennent des billets publiés par le mensuel de critique sociale CQFD entre janvier 2004 et décembre 2007. Si CQFD (Ce Qu’il Faut Détruire…) a perdu son « correspondant permanent au pénitencier », Agone gagne un précieux collaborateur. Avec un CDI tout neuf en poche, condition incontournable pour la semi-liberté, Jann-Marc Rouillan a quitté la centrale de Lannemezan pour les Baumettes, à Marseille.

Le militant d’Action directe avait été condamné, en 1989, à la réclusion criminelle à perpétuité pour les assassinats, en 1985, de l’ingénieur général de l’armement René Audran et, en 1986, du PDG de Renault Georges Besse. Sa période de sûreté de 18 ans s’est achevée début 2005. Après un peu de rab de cabane, le révolutionnaire écrivain, âgé de 55 ans, entame enfin sa sortie de prison. « Après vingt ans, est-ce que je reconnaîtrai le pays du dehors ? » se demandait Jann-Marc Rouillan à Moulins, en mars 2004. L’aventure ne sera pas simple pour celui qui, depuis son adolescence, n’a pratiquement connu que la prison et la clandestinité. Grande nouveauté dans sa vie, il a reçu en janvier sa première fiche de paye.

En principe, Jann-Marc Rouillan n’a pas le droit de s’exprimer sur son expérience par quelque moyen que ce soit. La publication des Chroniques carcérales n’est pas une entorse à la règle. Les habitué-e-s des médias alternatifs (L’Envolée, CQFD, sites militants…) connaissent ces chroniques déjà amorcées dans Lettre à Jules. Le collage des quarante-trois livraisons sous une même couverture permet toutefois une lecture nouvelle.

Sorties des hauts murs sous le nez de la censure, les chroniques de Moulins, de Fleury-Mérogis, de Fresnes et de Lannemezan disent tout du quotidien des bagnes modernes. La terrible violence des « scarabées », les suicides qui ressemblent à des assassinats, les QHS, l’arbitraire, les « bavures », la maladie, le scandale du travail carcéral, le claquement des verrous, les longues peines, la religion, les caprices de la météo, les fêtes de fin d’année, la vulgarité des infos télévisées qui rivalise avec celle de la pornographie, le sport consommé comme une drogue, l’espoir…

Le livre ouvre sur une péripétie tragi-comique. L’inondation de la centrale d’Arles, en décembre 2003, pendant une crue du Rhône. Avant d’être évacué, le sinistré Rouillan comprit pourquoi cette zonzon est aussi appelée le « sous-marin ». Escortée par des flics encagoulés, des matons, des hommes-grenouilles et un pompier sur un canot surchargé, la Bête Rouillan enchaînée sera exhibée devant une brochette de personnalités et de reporters. Comme une sorte d’Annibal Lecter, il sera pareillement accompagné par les « anges de la mort » lors d’un passage à l’hôpital Purpan de Toulouse. Précédé, encadré et suivi d’encagoulés armés jusqu’aux dents, fusil d’assaut à visée laser, mitraillettes et grenades, il aura le temps de voir personnels et patients se coller aux murs, terrorisés.

De la première à la dernière page, Jann-Marc Rouillan souffle le chaud et le froid. Certaines de ses lignes mettent vraiment en colère, d’autres sont presque hilarantes. Comme ce concert rock apocalyptique décrit au chapitre « Beyrouth-sur-Lannemezan ». Le vacarme rappelait à un détenu les bombardements sur Beyrouth au printemps 1982. De l’humour, noir, il a dû en falloir une bonne dose à Rouillan pour digérer les saloperies endurées. De l’humour et de l’humanité aussi, malgré tout, notamment entre détenus politiques. A Lannemezan, ils étaient une dizaine. « Txistor joue de la flûte basque le soir avant le repas. Boualem apprend la poterie et joue aux échecs dans une salle du rez-de-chaussée. Max jardine et pratique la médecine douce. Parfois, il nous cuisine des gâteaux à la farine bio. Et au fil du temps, armé d’une patience infinie, il nous dresse au tri sélectif des ordures… » Moments irréels dans ces circonstances.

« Libération anticipée entre quatre planches », « Jusqu’à ce que mort s’ensuive », « Abou Ghraib-sur-Yzeure », « Loft story carcéral », « Cachot bouillant », « A la prison comme à la guerre », « Rentrée sociale au pays du dedans », « Tourner en rond dans l’hiver »… les titres des chroniques suffiraient presque à planter le décor. Avec éloquence, le taulard écrivain dresse un plaidoyer implacable contre l’enfermement et le surarmement des matons. « Maintenant, dans tous les secteurs, les galonnés sont équipés de menottes et de gants, de ces fameux gants matelassés sur les phalanges afin d’éviter les fractures quand ils cognent. Même à l’hôpital de Fresnes, grand mouroir des prisons françaises, le chef d’étage roule des épaules avec son équipement d’intervention. Dans certains établissements dits sécuritaires, ils s’équipent aujourd’hui de fusils à pompe garnis jusqu’à la gueule de balles anti-émeute. »

Au chapitre du repentir, les amateurs d’actes de contrition en seront pour leurs frais. « Imaginez-vous Mitterrand exiger des regrets des généraux putschistes algérois avant de les amnistier ? tonne Rouillan. Avez-vous entendu parler d’un juge ou d’un journaliste ayant osé poser la question à Papon ? à Aussaresses ? aux tueurs de l’OAS ? Sinon aux cadres de Luchaire et de Giat qui ont approvisionné en matériels de guerre les massacres de la guerre Iran-Irak ? Jamais ! » Ainsi va le monde. « Si vous avez massacré des milliers de personnes, vous recevrez tous les honneurs. Si vous n’êtes accusé que d’un ou deux assassinats, vous serez traité en criminel », ironise l’ancien militant d’AD.

En 2004, Jann-Marc Rouillan faisait néanmoins une confidence : « Ne croyez pas pour autant que je ne regrette rien. Après dix-huit ans de prison, je regrette, parmi, mille autres choses, les parfums d’une forêt de pins après la pluie d’orage, les rues désertes à certaines heures de la nuit, les rires des camarades, ceux qui ne reviendront plus mais ne quittent jamais nos souvenirs, les cavalcades insurgées sous les grenades lacrymogènes et même les balles qui sifflent comme des guêpes… »

Les Chroniques carcérales fourmillent d’informations, de réflexions et d’émotions. Ce saisissant témoignage sur le système pénitentiaire, vu de l’intérieur (ce qui n’est pas un détail), doit être entendu par tous les humains du monde « libre ».

Et maintenant ? Jann-Marc Rouillan nous dit qu’il n’a pas l’intention de tourner le dos aux idéaux qui l’animaient en Mai 68. Alors, la lutte continue. Ce ne sera pas une mince affaire dans cette époque où même les murs ont perdu la parole…

lire l’article ici : http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4390

Paco
La mague, 21/01/2008
Rouillan publie Chroniques carcérales
Jean-Marc Rouillan, ancien membre du groupe armé d’extrême gauche Action directe, a présenté lundi son nouveau livre, Chroniques carcérales, paru aux éditions Agone. Il regroupe les articles qu’il a publiés pendant quatre ans dans le mensuel CQFD. Cette conférence de presse était interdite aux médias de l’audiovisuel, conformément à ce que prévoit le régime de semi-liberté dont il bénéficie. “Le groupe a connu une détention exceptionnelle qui a commencé par une période d’isolement au cours de l’isolement. C’était fait pour nous liquider. La preuve est que l’une est morte, l’autre est gravement malade, le troisième a été interné à plusieurs reprises”, a-t-il déclaré en évoquant les cas de Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon et Georges Cipriani arrêtés avec lui, en février 1987. _“J’aurais au moins vérifié que mon engagement était solide. Je lui suis resté fidèle”, a-t-il ajouté avant que son éditeur ne lui rappelle son interdiction d’évoquer ce sujet.
Le Journal du Dimanche, 21/01/2008
Agone passe à l’action directe…

L’éditeur Agone poursuit son chemin de dynamiteur dans le débat publique avec des ouvrages toujours très pertinents et subversifs au regard du paysage médiatique et politique. Jaan-Marc Rouillan ex. d’Action Directe vient de rejoindre l’équipe et y édite son nouveau livre : Chroniques carcérales.

A partir d’une revue du même nom, les éditions Agone ont véritablement démarré en 1998. Maison d’édition marseillaise organisée en autogestion, elle se démarque par sa ligne éditoriale très engagée dans les luttes présentes qu’elles soient sociales, politiques ou médiatiques. Les choix de parutions ne souffrent ainsi d’aucune volonté productiviste ou de communication. Ils sont motivés par le seul projet politique « proposer des œuvres qui fournissent au plus grand nombre des outils pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. » Subversif et engagé. « A l’écart de toute allégeance académique, nous avons la prétention de donner à lire ce que l’université, des sciences à la philosophie, peut contenir de subversion » Mais le projet éditorial ne s’arrête pas à la simple subversion. Agone veut « faire connaître la littérature prolétarienne [pour] revaloriser la culture populaire, à l’opposé de la version populiste inventée pour mieux la mépriser. Appuyés sur la mémoire écrite des luttes, nous voulons renouveler les armes intellectuelles d’engagements qui sauront tirer les leçons de l’histoire. »

Chroniques carcérales. Les sorties de ces ouvrages au contenu très politique ne sont pas soumises à un rendement élevé mais très précis. En ce début d’année, sort Chroniques carcérales de Jaan-Marc Rouillan. Ancien du groupe terroriste Action Directe, il a obtenu le 17 décembre dernier un régime de semi-liberté. Dès sa sortie, il commence alors à travailler chez Agone et c’est tout naturellement qu’il livre ces chroniques carcérales soit quatre années de réflexion sur son quotidien carcéral.

Extraits. « La prison claudique. Sur les coursives, les passants ronchonnent. « Si Sarkozy passe, on est cuits, plus de perm’, plus de condi’, plus rien… » D’exaspération, René se gratte le béret : « Et qu’est-ce que tu veux que ça m’foute, ici on n’a rien ! » Depuis Napoléon, les réformes du code pénal se sont succédé mais les législateurs n’ont jamais remis en question la peine infamante des réclusionnaires. […] il faudra bien qu’un jour le peuple des prisons réalise lui aussi son juillet 1789 ! Aujourd’hui, les conversations tournent autour du départ de Doudou. À l’étage, sa frêle silhouette s’agite, sans bruit, il prépare ses cartons. Dix-sept piges passées dans la même cellule, dix-sept piges devant la même machine de l’atelier sans avoir jamais mis les pieds en promenade… Dix-sept piges d’un minutieux assassinat du temps qui passe, où chaque seconde est circonscrite à une particule d’habitude disséquée et répétée à l’infini… »

Ces livres sont toujours des respirations souvent difficiles mais salvatrices en ces temps de culte de l’argent et de paupérisation culturelle, journalistique et médiatique. Agone est un îlot de parole et de pensée libre, indépendante et subversive qu’il faut lire, soutenir et conserver.

voir http://www.le-patriote.info/spip.php?article1237

Julien Camy
Le Patriote, 18/01/2008
Jann-Marc Rouillan raconte sa semi-liberté

Comme nous l’avions annoncé, notre correspondant permanent au pénitencier change de poste. En attendant qu’il reprenne ses marques et nous écrive une chronique de son retour (pour l’instant intermittent) au pays du dehors, nous avons bavardé avec lui autour d’un café brûlant. Alors, Jann-Marc, dis-nous un peu…
Jann-Marc Rouillan : Je ne sais pas ce que ça va donner en parole libre…

CQFD : T’en fais pas, on va te cuisiner proprement !
J.-M. : Ça va être ma fête ? Je préfère écrire une chronique, finalement ! [rires]

Tu as déjeuné ?
J.-M. : Oh oui ! Ma journée commence à 5 heures. À 6h50, je suis prêt. Plus vite je décarre, mieux c’est. Moi qui ai toujours été contre le boulot, les jours fériés me filent les boules ! Le week-end, c’est férié de chez férié : enfermé à double tour ! Là où nous sommes, il n’y a rien. Le couloir, une mini-cour de promenade. Les discussions entre taulards. Un peu plus variées que d’habitude : comme les gars sortent, ils ont plus de choses à raconter. Des embrouilles à cause des gremlins, qui se volent, se chicorent. Ce sont des peines courtes, des jeunes mecs qui se foutent de « remonter en haut », en grand quartier, pour reprendre leur peine normale. Dans les centrales de sécurité (CS), on n’a pas de contact avec ce genre de population pénale. Les CS, c’est 2 à 3 000 personnes en France. Plus 2 à 300 mecs en quartier d’isolement. Une population très réduite dans la masse des prisons. Moi je n’ai jamais connu la détention normale. La haute sécurité, c’est un régime pénitentiaire qui devrait durer deux, trois, cinq ans pour les mecs les plus chauds, mais nous, nous y avons fait toute notre détention. Sauf Nathalie et Joëlle : au bout de douze ans de maison d’arrêt (déjà un record), on les a envoyées au centre de détention de Bapaume, par manque de CS pour femmes.

Tes nouvelles conditions de détention ?
J.-M. : Plus de confort, plus de liberté de circulation, nous avons la clé de la cellule, mais ce n’est que le droit de s’enfermer soi-même ! On y est confronté à une population en état de délabrement social, intellectuel, culturel… Les gremlins ne regardent que MCM : des clips R’n’B, toujours les mêmes, et des pubs pour jeux vidéos. Que peuvent-ils faire dehors… Peut-être portier, ou vigile, pour ne pas perdre l’habitude de tenir les murs… Il y en a un qui bosse comme croque-mort. Dimanche, ils ne voulaient pas le laisser sortir. Il a dit : « Mais enfin, il faut bien que j’aille enterrer les gens ! » Voilà sa réinsertion : le jour il creuse des tombes, la nuit il dort en prison. C’est dur à dire, mais pour moi, la liberté c’est le travail… Cet après-midi, je serai en RTT, et mes RTT je les passe aux Baumettes. Putains de 35 heures ! Elles me renvoient en taule ! Pour situer cette liberté par le travail, il faut connaître l’histoire de la zonzon. Pour recadrer les classes dangereuses, le vagabondage, la petite délinquance, il y a eu le travail obligatoire, les galères, le bagne… C’est le travail pénal qui a introduit la prison. Là, avec la nouvelle méthodologie, la probation fait suite à la prison. C’est compliqué, le crédit de peine. Avant, on te donnait des grâces. Là, on te « prête » des jours en moins, mais à la fin, tu tombes dans le cycle de la probation et si tu ne te soumets pas aux exigences (travail, domicile et assignation), le juge d’application des peines peut te les faire payer, cash. Et tu replonges. On ne veut pas que les mecs partent dans la nature, alors on a trouvé un système pour qu’ils fassent non seulement leur temps en prison mais en plus, qu’après, ils soient soumis au travail obligatoire. Que tu bosses, dans un monde qui a réduit le marché du travail au minimum ! Avec la probation, on entre dans un système de rentabilisation, très américain, qui gère des mecs de plus en plus agressifs.

Une histoire de discipline sociale plus que de rentabilité, non ?
J.-M. : Oui, mais tu subventionnes ta probation sur ta paye ! Moi, on me laisse à peu près 650 euros par mois. Heureusement que je suis nourri-logé ! Imagine un mec isolé. La probation nous soumet au seuil de pauvreté.

Raconte-nous ta sortie.
J.-M. : Ce matin, j’ai demandé à la guichetière si 12 euros c’était le prix du ticket de bus à l’unité… Elle m’a regardé bizarrement. En fait, je n’ai jamais vécu normalement. Depuis mon adolescence, je suis passé de la clandestinité à la prison et de la prison à la clandestinité. Mon rapport à la normalité, c’est celui du clando qui doit ressembler aux gens qu’il croise dans la rue pour se fondre dans la masse. Je n’ai aucun rapport à l’argent, par exemple. Avant, nous avions notre organisation financière qui nous permettait de vivre sans travailler. Tu avais de l’argent pour faire semblant, pour meubler ta planque… J’ai eu la première fiche de paye de ma vie, là, début janvier.

Comment ça s’est passé quand ils t’ont lâché sur le trottoir, le premier jour ?
J.-M. : Tous les chefs étaient là, à 6h50, dans la cour d’honneur. Quand ils ont réalisé que je n’avais jamais eu de perm’, ils ont paniqué. Comment me gérer ? Nous sommes sortis dans un fourgon banalisé, avec vitres fumées, et on m’a éjecté devant l’arrêt de bus de l’église de Mazargues, avec ces platanes taillés, fantomatiques. J’étais encadré par deux éducatrices, comme des gendarmes. Au boulot, nous étions assiégés par la presse, il ne fallait pas que je m’approche des fenêtres. Dans le métro, les vigiles sont intervenus avec les chiens pour écarter les journalistes et permettre la fermeture des portes. Les passagers étaient assez sympas. Deux petites beurettes sont venues me demander : « Mais vous êtes une star de quoi ? » J’ai dit : « Je suis une star de la justice. » Après, j’ai vu qu’il y avait ma photo prise à mon arrivée le matin dans un gratuit du soir. Donc, les gens (qui ne lisent que ça, c’est impressionnant) connaissaient ma gueule. Quelle impression de vide aujourd’hui dans le métro ! Avant, tu voyais les gens lire Libération ou L’Huma en partant bosser. Les longues peines veulent savoir ce qui se passe dehors, mais dehors, les gens ont perdu pied, au niveau intello. Même les murs ont perdu la parole. À part les grafs de la culture hip-hop, qui se résument à la signature de l’auteur… Au restau, les conversations… Communiste ? Soixante-huitard ? C’est ringard ! La critique sociale est réduite à des cercles isolés. En 68, j’étais lycéen, c’est passé vite. On a eu le temps de jeter quelques pierres et puis c’était fini. Mais après, en 69–70, le mouvement antagonique s’est structuré, il y avait des manifs tous les jours. Je suis resté sur cette lancée.

On est à Marseille. Rien ne bouge, puis quand il y a un mouvement, les plus grosses manifs, c’est ici.
J.-M. : Je sais que Marseille est une ville paradoxale, avec une grande histoire sociale. Pas mal de gens m’ont salué dans la rue. Aux Baumettes, les gremlins sont venus me dire « Monsieur, on te voit sur M6 ! » : j’étais entré dans leur réalité ! À Paris, je n’irai pas avant longtemps. J’ai au moins un an de semi-liberté, plus dix ans d’interdiction dans trente-neuf départements (ça date de la fin du xixe siècle : tous les départements frontaliers, toutes les villes de plus de 200 000 habitants…). Ma semi-liberté peut être maintenue jusqu’à trois ans. Avant, les agents de probation considéraient qu’il ne fallait pas dépasser un an, car après, ça devient pesant et le mec risque de se mettre en cavale. Maintenant, ils s’en foutent, si tu ne rentres pas on te considère comme évadé, et tu retournes au mitard, puis à ta peine initiale.

La conditionnelle, ça veut dire que tu ne retournes plus en taule le soir ?
J.-M. : Voilà. Tu dois bosser, pointer, payer de très grosses sommes à la partie civile, passer tous les mois devant le juge. Sans aucune prime, ni alloc’, ni aide de retour à l’emploi, et tu dois payer un loyer, avoir un domicile fixe… Frappé d’infamie : interdiction de faire de la politique, de voter…

Autre impression sur l’existence dehors ?
J.-M. : Je ne peux pas sortir le soir… Ma vision est partielle. L’autre jour, arrivé trop tôt, j’ai marché dans les rues pendant une heure. Je suis arrivé en haut des escaliers de Saint-Charles, au lever du jour. Tu sais, les vieux taulards se disent : « On ne regardait pas assez les endroits où on vivait, dehors. » Là, je me suis arrêté et j’ai regardé la ville. En taule ou quand tu apprends que tu n’en as plus pour longtemps, tu entres dans un autre rapport à l’existence. Moi j’ai eu les deux : la taule et le toubib qui m’a dit « Vous n’en avez plus que pour deux ans »… Bon, ça s’est arrangé depuis. Là, ton quotidien prend un autre timing. On arrête tout, on prend le temps de regarder.

C’est une nouvelle vie qui commence ?
J.-M. : Non, pas du tout. Sinon ce serait un enterrement. Si je renonçais à cette vie qui a commencé pour moi en Mai 68, je crèverais.

http://www.cequilfautdetruire.org/

Gilles Lucas et Nicolas Arraitz
CQFD n°52, 15/01/2008
Des chroniques carcérales à voix haute
Le vendredi 30 avril 2010    Le Havre (76)
Rencontre autour de "Chroniques carcérales"
Le vendredi 27 novembre 2009    Paris 12 (75)
Réalisation : William Dodé