couverture
De la guerre comme politique étrangère des États-Unis
Quatrième édition revue et augmentée
Prologue de Howard Zinn
Postface inédite, « La géopolitique à la massue » (2014)
Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton (et Celia Izoard)
Parution : 16/01/2017
ISBN : 9782748902945
Format papier : 304 pages (11 x 18 cm)
12.00 €

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Quand la massue américaine s’est abattue sur l’Afghanistan, les combattants étrangers d’Al Qaïda ont pris la fuite et les Talibans se sont dispersés. Mais Washington se désespérait de trouver des terroristes à écraser. Les hommes forts que l’état major américain a placés à la tête du pays n’ont pas tardé à comprendre qu’ils pouvaient exploiter son ignorance aveugle pour s’en prendre à leurs propres ennemis, y compris ceux qui collaboraient volontiers avec les envahisseurs étasuniens. Le pays fut bientôt gouverné par des seigneurs de guerre impitoyables, et de nombreux anciens Talibans désireux de rejoindre le nouveau pouvoir rallumaient l’insurrection.
   La massue a été ensuite ramassée par le président Obama qui a « mené en retrait » l’écrasement de la Libye. Au milieu d’un soulèvement du printemps arabe contre le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, le conseil de sécurité de l’ONU adopte la résolution 1973, exigeant un « cessez-le-feu immédiat et la cessation totale des violences et de toutes les attaques et exactions contre la population civile ». Le trumvirat impérial – France, Angleterre, Etats-Unis – décide immédiatement de violer la résolution en devenant l’armée de l’air des rebelles et en accélérant brusquement les violences. Le résultat est que la Libye est désormais déchirée par des milices rivales, tandis que la terreur islamiste et les stocks d’armement se sont répandus sur une grande partie de l’Afrique ainsi qu’en Syrie.
   Les conséquences du recours à la massue sont largement connues…

Noam Chomsky

Linguiste, Noam Chomsky est professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology (MIT, Boston). Parallèlement à sa prestigieuse carrière universitaire, il est mondialement connu pour son engagement politique et sa critique de la politique étrangère des États-Unis.

Les documentaires sur Noam Chomsky aux Mutins de Pangée : Chomsky & Cie et Chomsky et le pouvoir

Autour des interventions de Noam Chomsky en France

Les livres de Noam Chomsky sur le site

« La conquête de l’Irak devait être la première application de la “nouvelle grande stratégie impériale” de l’administration Bush. Celle-ci affirmait qu’il était dans l’intention des États-Unis de dominer le monde et de détruire toute puissance qui s’aviserait de les défier. Selon Madeleine Albright, tous les présidents ont une doctrine du même genre mais ne la sortent de leur manche qu’en cas de nécessité. En tant qu’ambassadrice auprès des Nations unies, elle avait eu l’occasion de répéter au Conseil de sécurité le message du président Clinton selon lequel les États-Unis agiraient “multilatéralement si possible, mais unilatéralement si nécessaire”. Dans des messages au Congrès, son gouvernement avait affirmé le droit de “recourir unilatéralement à la force militaire” pour défendre les intérêts vitaux du pays ; ce qui inclut de “garantir l’accès illimité aux marchés clefs, aux ressources énergétiques et stratégiques”. Comme Albright le souligna elle-même avec raison, cette doctrine s’inscrit dans une longue tradition des États-Unis. »
Dossier de presse
Jean Rigotard
Mondes et Cultures , 2005
Marjorie Hartmann
Le Détour , hiver 2004
Guillaume Fourmont
La revue internationale et stratégique , printemps 2002
La Griffe, n°20 , été 2001
Robert Jules
La Tribune , 25/05/2001
Compte-rendu : "De la guerre comme politique étrangère des États-Unis"
Jamais l’adage Si vis pacem, para bellum n’aura été aussi bien illustré que par l’ouvrage synthétique de Noam Chomsky portant sur la qualification de la politique étrangère des États-Unis. Précis et étayés sur des enquêtes bien répertoriées, les huit articles qui constituent ce livre sont au service du même diagnostic mettant en relief la nature belliqueuse de la politique étrangère américaine, contrairement au discours classique de défense des libertés et des droits de l’homme mis régulièrement en avant par les autorités officielles américaines. Les États-Unis ont imposé un modèle capitaliste qu’ils défendent sur la scène internationale et, selon l’auteur, la guerre vise principalement à protéger les intérêts des grandes entreprises américaines. En effet, le parallèle entre la guerre et la concurrence économique est entièrement assumé par Noam Chomsky, qui s’emploie à justifier historiquement ce lien. Il ne s’agit pas d’éliminer des adversaires, mais de mettre à terre d’autres projets de société alternatifs pour que la mondialisation libre-échangiste serve uniquement les intérêts américains. Les États-Unis ont ainsi systématiquement soutenu des coups d’État militaires pour appuyer une brutalisation consistant « à infliger […] le maximum de souffrances dans l’espoir, non seulement de faire durer [les] difficultés mais aussi de faire en sorte que seuls les éléments les plus durs et les plus brutaux de la population en sortiront » (p. 55). L’originalité de l’ouvrage tient à l’analyse systématique de tous les régimes appuyés par les États-Unis dans les années soixante, en Amérique latine et en Asie. La Seconde Guerre mondiale fait même l’objet d’une nouvelle lecture, selon laquelle les États-Unis sont entrés en guerre non pas pour s’opposer à la solution finale appliquée par le régime nazi, mais pour protéger les intérêts économiques américains menacés. Selon Noam Chomsky, l’usage de la bombe nucléaire par les États-Unis et la destruction de générations au Japon ne peuvent être ignorés dans ce contexte. Les États-Unis se sont très vite écartés des accords de Genève d’après la guerre qui donnaient un cadre aux conflits pour éviter les massacres des populations civiles (p. 92).

L’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale est conforme aux intérêts américains qui bénéficient d’une légitimité au sein de toutes les institutions multilatérales. Si le pouvoir américain tente à de maintes occasions de légitimer des guerres grâce au Conseil de sécurité de l’ONU, il est de plus en plus enclin à utiliser la force en dehors de tout cadre international, comme ce fut le cas au Nicaragua pour lutter contre le pouvoir sandiniste au début des années 1980. En effet, en 1986, la Cour internationale de justice avait condamné les États-Unis pour usage illégal de la force au Nicaragua (p. 89). Les États-Unis avaient dénoncé cette décision en contournant systématiquement toutes les expressions de la communauté internationale (p. 90). L’ouvrage de Noam Chomsky est très marqué par la dénonciation de la rhétorique néo-conservatrice caractérisant la politique étrangère américaine depuis le début des années 1990 et la première guerre en Irak. En réalité, il n’y voit pas une inflexion de la politique étrangère, mais une continuité avec ce qui se pratiquait depuis la Seconde Guerre mondiale. En 2003, peu avant le déclenchement de la seconde guerre en Irak, le secrétaire d’État américain du président Georges W. Bush, Colin Powell, avait invoqué la présence d’armes chimiques en Irak pour justifier l’intervention américaine dans ce pays en dehors de tout cadre international. La reconstruction de l’Irak n’a pas été réellement l’objet de compromis avec l’opposition irakienne en exil, le processus enclenché étant bien celui d’une brutalisation de la société irakienne en sorte qu’elle ne se relève pas et que seuls les intérêts américains en sortent gagnants. Lorsqu’un ordre régional est susceptible de se mettre en place dans un équilibre relatif, la puissance américaine intervient en soutenant un jeu diplomatique contraire à la paix. L’exemple du Kosovo en 1999 est à cet égard éloquent pour Chomsky puisque des forces pacifiques au Kosovo et en Albanie ont fait naître un consensus sur le nouvel ordre territorial à instaurer (p. 149). Les États-Unis ont préféré miser sur les forces nationalistes croates et serbes en prenant soin d’instaurer un partage territorial fondé sur l’absorption de la Bosnie-Herzégovine. Noam Chomsky effectue un travail minutieux sur les archives diplomatiques américaines et passe systématiquement en revue tous les conflits dans lesquels les États-Unis ont été impliqués depuis la Seconde Guerre mondiale (Moyen Orient, ex-Yougoslavie, Timor Oriental, Colombie…).

Si cet ouvrage montre comment ses thèses se sont renforcées au fil des années, il permet aussi de déceler leurs faiblesses évidentes puisque l’analyse de Chomsky est uniquement stratégique. Il est ainsi peu question des oppositions entre les projets de société, que Castoriadis met pourtant en évidence dans ses écrits sur la guerre publiés récemment. Castoriadis développe notamment l’idée qu’une société a tendance à exporter la décomposition de ses significations imaginaires par le conflit. Plus une société se décompose, plus elle devient dangereuse et belliqueuse, selon lui. Dans l’ouvrage de Chomsky, rien n’est dit sur la conception du droit, de la fiscalité ni des règles commerciales américains qui justifient cette attitude belliqueuse ; rien n’est dit non plus sur la nature des régimes présidentialistes qui peut-être contribuent à renforcer une entreprise de légitimation par la force. Le lien entre les guerres américaines et les intérêts internationaux des multinationales américaines aurait mérité un approfondissement en dehors des allusions à Exxon, Mobil et Chevron Corporation (p. 257). Le livre passe par exemple sous silence les témoignages de certains acteurs de la guerre en Irak ayant montré le lien entre la guerre et la privatisation des secteurs publics irakiens, des contrats ayant été scellés avec des compagnies américaines avant même le déclenchement de la guerre. En l’occurrence, le lecteur aurait aimé avoir une présentation plus claire du lobbying systématique de ces entreprises au moment de la reconstruction des sociétés ayant subi la guerre (p. 272). In fine, si les analyses et les exemples développés dans l’ouvrage sont précieux, il nous semble que le diagnostic global est certainement à affiner pour comprendre les mécanismes de domination et de brutalisation utilisés par la puissance américaine et ses alliés.
Christophe Premat
Lectures , 17 mai 2017
Compte-rendu
Noam Chomsky est un journaliste et écrivain américain de talent qu’on qualifierait facilement en France de pamphlétaire. Si l’on ne pose pas d’entrée de jeu ce paramètre, on ne comprend pas toujours les conceptions et les motivations de cet ardent pourfendeur de la politique du gouvernement américain, dans ses aspects effectivement critiquables ou sujets à caution. D’un autre côté, des hommes comme lui, en dehors de son réel talent, sont utiles et nécessaires à la démocratie – et pas simplement à la démocratie américaine – car il ne ménage personne, tout en sachant souvent reconnaître ses erreurs et ses excès.

L’ouvrage qui nous est offert ici rassemble un certain nombre d’études de Chomsky, autrement dit de prises de positions, rédigées à diverses époques, qui portent toutes sur des sujets brûlants. La première étude qui date de 1985 ne pouvait pas ne pas évoquer l’attitude du gouvernement américain vis-à-vis du Vietnam et de la guerre désastreuse qu’ont engagée alors les États-Unis dans ce pays. Elle a pour titre : « Quelques tentatives maladroites de faire le bien : interventions militaires au Vietnam et en Amérique Centrale ». C’est peu de dire que l’analyse de l’attitude du gouvernement américain pendant la guerre du Vietnam est cinglante. Chomsky fait même cette remarque : « Notons, en passant, que (le président) Carter montra lors d’une conférence de presse de quoi il était capable. Questionné sur le Vietnam, en 1977, époque pendant laquelle il se répandait en sermons sur les Droits de l’Homme, il affirma que nous n’avions aucune dette particulière envers ce pays, puisque la destruction avait été mutuelle, ce dont une promenade dans les rues de Boston suffit à nous convaincre, en effet ». Chomsky dit qu’il n’est pas surpris qu’un président des États-Unis ait pu faire une telle réflexion, mais qu’il l’est, par contre, en constatant qu’elle n’avait fait l’objet d’aucun écho dans la presse américaine, comme si la réponse du président Carter allait de soi. Jusque là, on peut
comprendre. Mais soudain, il dérape et ajoute : « Ces déclarations sont dignes de Hitler ou de Staline ». Que le président Carter ait fait une réponse assez lamentable et peu appropriée sur les dégâts matériels et moraux occasionnés réellement au Vietnam pendant l’intervention américaine dans ce pays, c’est évident, mais s’il est un président des États-Unis qu’on ne saurait, sans perdre sa crédibilité aux yeux de l’opinion, comparer à ces deux bourreaux internationaux que furent Hitler et Staline, c’est bien lui.

On suit plus facilement Noam Chomsky lorsqu’il analyse et critique la position de son pays vis-à-vis de l’Irak, et ce, bien avant la guerre de 2003. Il publie, en effet, en 1998, un texte intitulé « Les fluctuations du statut d’Etat voyou : le cas de l’Irak, après ceux de Cuba et du Nicaragua » (p. 69-10 1). Il fait notamment cette réflexion pertinente : « Les États-Unis et la Grande-Bretagne doivent obéir aux lois et aux traités internationaux qu’ils ont eux-mêmes ratifiés. En l’occurrence, le cadre légal permanent est la Charte des Nations unies, traité solennel, considéré comme le socle de la législation internationale ».

On ne lira pas sans intérêt le chapitre consacré par l’auteur au conflit qui s’est déroulé au Kosovo (1999), au « nettoyage ethnique » réalisé par Milosevic et ses généraux, ainsi qu’aux bombardements effectués par les forces de l’OTAN en Serbie, « bras séculier » en la circonstance de l’Union Européenne. Tout ceci donne l’occasion à Chomsky de rappeler assez férocement que « l’épuration ethnique » n’est pas simplement une spécialité de Milosevic : « L’expression « épuration ethnique » dans le cas de l’Amérique n’est pas vraiment appropriée, les opérations de nettoyage américaines étant parfaitement œcuméniques. L’Indochine et l’Amérique en sont deux illustrations récentes » (p.127-140).

Comment ne pas approuver aussi dans son principe la critique faite par l’auteur du soutien apporté en 1999 par les États-Unis au gouvernement indonésien dans sa politique de domination et de répression du Timor Oriental (p.141-154). On sait que l’Organisation des Nations unies et la Cour internationale de Justice avaient reconnu le droit du Timor Oriental à l’autodétermination. Celle-ci eut lieu finalement en août 1999 et se traduisit par le choix de l’indépendance par la population. On ne peut donc qu’approuver sans réserves cette remarque de Chomsky : « Il n’est pas facile d’écrire avec calme et sans passion sur les évènements qui se sont déroulés au Timor oriental. L’horreur et la honte se mêlent à l’idée que les atrocités commises sont familières et qu’elles pourraient aisément être stoppées (...) Il aurait simplement fallu que les États-Unis et leurs alliés cessent de participer activement aux opérations indonésiennes, et informent leurs associés du commandement indonésien que le temps des massacres était clos et que le Timor devait se voir garantir son droit à l’autodétermination ».

On lira aussi, mais toujours en restant sur ses gardes, le chapitre intitulé « Souveraineté et ordre moral », dans lequel Chomsky, non sans brio et avec un humour souvent cynique parle « Du bon usage de la raison du plus fort ». De la même veine sont les deux derniers chapitres : « Le terrorisme et la réponse appropriée », où l’auteur aborde la question de l’Afghanistan, et bien sûr, « Le droit d’agression à discrétion comme nouvelle grande stratégie impériale », où l’auteur traite du « test irakien », le tout dans une forme d’expression plutôt décapante.

Ce livre est à lire, ne serait-ce que pour mieux connaître les sentiments de « l’opposition » à la politique du gouvernement américain... à travers le temps.
Jean Rigotard
Mondes et Cultures , 2005
Compte-rendu
Cet ouvrage regroupe sept articles rédigés par Noam Chomsky, entre 1985 et 2002, qui défendent la position suivante : la politique belliqueuse des États-Unis permet de préserver l’idéologie capitaliste dont ils sont les champions. Un prologue signé par Howard Zinn ainsi qu’une postface de Jean Bricmont complètent les textes proposés. De plus, l’édition est dotée d’une chronologie.
Noam Chomsky souligne, avec une constante ironie, la contradiction entre le discours prôné par les milieux dirigeants américains, axé sur la protection des droits de l’homme ou la démocratisation, et les actes guerriers commis au Vietnam ou en Amérique centrale, par exemple. De plus, la première puissance « tente de s’inventer régulièrement – et assez systématiquement – des ennemis dès qu’un pays lui échappe ». Ceci semble constituer la base de toute utilisation de la violence. La théorie de l’« État voyou » découle ainsi directement de ce phénomène. L’auteur signale à ce propos que ce statut est relativement fluctuant, en fonction de l’acceptation ou du rejet de la domination du leader mondial.
En outre, il affirme que, fréquemment, l’assistance humanitaire ou militaire mise en place par ce pays vise en fait à aggraver la situation de ceux qu’elle prétend aider, comme au Kosovo ou en Colombie, notamment. En outre, il dénonce sa passivité devant certaines crises. À ce propos, il décrit l’attitude des Américains devant le Timor. Ceux-ci ont choisi de ne pas intervenir, malgré une parfaite connaissance des exactions commises dans cette région. Il va même plus loin en expliquant que les « États éclairés » sont capables de justifier les crimes qui répondent aux intérêts de leurs dirigeants. Afin de parfaire sa démonstration, il dépeint « le mépris de la plus grande puissance mondiale pour le cadre organisé de l’ordre mondial ».
Selon Chomsky, les « États éclairés » se sentent désormais parfaitement libres de se déchaîner dès qu’ils l’estiment bon puisqu’il n’existe contre eux aucun système dissuasif ». Il ajoute que les États-Unis, chef de file de ce mouvement, peuvent mépriser la souveraineté des autres pays mais que l’indépendance de l’influent État doit être préservée à tout prix. Concernant les bombardements de l’Afghanistan, en réponse aux attentats du 11 septembre 2001, l’auteur place son analyse sous l’angle du principe moral de l’universalité. Si l’État le plus influent peut agir selon cette règle, c’est-à-dire répondre par la force à une agression commise sur son sol, tous les pays devraient être autorisés à agir ainsi. Mais c’est loin d’être le cas.
Le géopoliticien souligne également qu’avec le développement des nouvelles technologies les puissants n’ont plus le quasi-monopole de la violence. C’est donc mettre leur existence en jeu que d’ignorer le fait suivant : la vision du terrorisme est différente selon les expériences des divers protagonistes internationaux. La réflexion solidement argumentée de ce recueil de textes permet donc de jeter un regar critique sur la politique étrangère américaine ainsi que sur sa présentation par les médias.
Marjorie Hartmann
Le Détour , hiver 2004
Compte-rendu
De la guerre comme politique étrangère des États-Unis est un recueil d’articles écrits par le linguiste étasunien, Noam Chomsky, entre 1985 et 1999. Du Viêtnam au Kosovo, en passant par l’Irak l’Amérique latine et le Timor oriental N. Chomsky revient sur les « dessous » des principales crises des vingt dernières années. Il dénonce une stratégie étasunienne qui ne répond qu’à des intérêts nationaux et, loin de résoudre les crises, se fait hôte de la guerre. Depuis 1823 et la doctrine Monroe, les États-Unis considèrent avoir un rôle à jouer dans le bon développement de la démocratie et de la paix à travers le monde. Or, c’est au nom de cette Pax americana que les États-Unis soutinrent des États en guerre contre leurs voisins (l’Irak contre l’Iran), des dictatures (l’Indonésie du général Suharto), ou menèrent leurs propres guerres (Viêtnam).

Écrivain engagé, Noam Chomsky dénonce donc, parfois avec humour noir et ironie, les effets pervers de la politique étrangère des États-Unis, leur mépris pour les autres et la législation internationale. Sera dès lors qualifié d’« État éclairé » tout État s’engageant dans la croisade étasunienne, les autres sont des « scélérats ». Or, un État devient un « scélérat » lorsqu’il ne répond plus aux critères de Washington. Ainsi, par exemple, le grand jeu pétrolier en mer Caspienne justifiait l’avènement des talibans en 1996, qualifié alors par le Pentagone d’« événement positif », ou s’assurer les ressources énergétiques du Golfe faisait de Saddam Hussein le meilleur ami des années 1980. Mais cette politique a un revers : la guerre. En effet, des tensions internes et régionales apparaissent comme en Irak, en Turquie avec les Kurdes, en Arabie Saoudite ou en Afghanistan. Cet « excès de puissance » étasunien (Steven C. Clemons, « États-Unis, excès de puissance », Le Monde diplomatique, octobre 2001), cette arrogance unilatéraliste, ne pouvaient ni laisser indifférent ni ne pas se retourner contre les États-Unis. Les attentats contre le World trade Center de 1993 et 2001, ou ceux perpétrés contre les ambassades étasuniennes de Nairobi et de Dar es-Salam, en 1998, contestent et bousculent le « gendarme du monde ».

Mais comment lire N. Chomsky ? Les pamphlets de N. Chomsky dérangent car il y dénonce les crimes de l’Occident, médiateur et modèle de la démocratie et de la paix. N. Chomsky permet au lecteur de tenir une réflexion critique sur les discours officiels, de ne pas se soumettre à la pensée dominante. Lire N. Chomsky correspond, dès lors, à une véritable démarche intellectuelle, même s’il faut reconnaître le caractère fastidieux de la lecture en une seule traite d’un tel ouvrage. Ses articles doivent plutôt s’intégrer dans une approche d’ensemble de la politique étrangère des États-Unis, et s’accompagner de la lecture d’ouvrages historique et géopolitique plus conventionnels.

Toutefois, quelques points sont à rappeler afin de relativiser le propos de N. Chomsky. D’une part, une certaine tendance à substituer le militaire par le diplomatique est observée depuis la fin de la guerre froide : le budget fédéral de Défense – qui est tout de même de 291 milliards de dollars –, ainsi que le nombre de militaires n’ont cessé de décroître ; la politique de non-prolifération de Bill Clinton. Or, les États-Unis restent le principal exportateur d’armes au monde. Le concept de « zéro mort » donne une dimension nouvelle à la guerre, celle de l’information. D’autre part, les États-Unis se sont imposés comme le médiateur incontournable et « obligé » des processus de paix. Mais les « succès » des années 1990 en Bosnie-Herzégovine, en Palestine, en Irlande du Nord et en Haïti semblent aujourd’hui être remis en question. Ces quelques exemples, loin de contredire N. Chomsky, font apparaître les États-Unis comme un facteur de paix qu’il convient de relativiser. Enfin, on pourrait rappeler la théorie de l’« empire bienveillant » selon laquelle le monde est en paix parce que les États-Unis y assurent l’ordre et disposent d’une marge de supériorité écrasante qui décourage les révisionnistes sérieux. Pourtant, L’arrivée de George W. Bush à la Maison Blanche rima avec unilatéralisme et refus de coopération (rejet du protocole de Kyoto et de la CIJ, la NMD, etc.).

Selon certains analystes étasuniens (Stephen Schlesinger du World Policy Institute, ou Leslie H. Gelb du Council of Foreign Relations), les événements du 11 septembre 2001 mettraient fin à cet unilatéralisme arrogant des États-Unis. Ces derniers auraient compris qu’ils ne pouvaient plus prendre de décisions seuls et qu’ils devaient s’allier pour faire face aux crises internationales. Néanmoins, on pourrait, à cet égard, rappeler le caractère très « étasunien » des forces militaires engagées en Afghanistan. Et pour N. Chomsky, les États-Unis n’ont rien appris (supplément Le Monde, « Guerre éclair, doute persistant », 22 novembre 2001).

Se dirige-t-on vers un nouveau multilatéralisme ou le renforcement de l’unilatéralisme étasunien ? Certes, les États-Unis resteront un acteur incontournable de la scène internationale, mais ils ne sont pas les seuls... à décider de la guerre ou de la paix.

En fin de compte, les termes de guerre et de paix sont indissociables l’un de l’autre, comme le rappelle l’adage latin : « Si tu veux la paix, prépare la guerre » (Si vis pacem, para bellum). Toutefois, espérons que la paix « perpétuelle » ne soit pas, comme l’annonce une gravure du traité d’Emmanuel Kant, un cimetière.
Guillaume Fourmont
La revue internationale et stratégique , printemps 2002
Compte-rendu
Chomsky est habitué à exercer son talent critique à l’égard des États-unis. C’est ce qui d’ailleurs, pour son versant politique, fait sa réputation : Celle d’un rare étasunien à faire la critique de son pays. En tous cas, c’est l’une des rares voix que l’on entend en dehors de ce pays.

L’ouvrage se présente comme une suite d’article dont le plus ancien date de 1985 et qui pour certains ont fait l’objet de traductions partielles et publiées dans le Monde Diplomatique. Les lecteurs de Chomsky n’y trouveront pas d’idée qu’ils n’ont déjà lu par ailleurs. Hormis deux textes inédits traduits de l’anglais.

Dans sa préface, Jean Bricmont définit Chomsky comme « le plus grand intellectuel vivant ». Titre qui doit être difficile à porter. Mais aussi comme un intellectuel méconnu. Cette affirmation n’est pas forcément très valable dans la mesure où cette méconnaissance n’existe que dans certains milieux intellectuels qui ne veulent pas entendre cette voix dissidente.

Dans cette somme d’articles, Chomsky s’attache à décrire les interventions militaires étasuniennes et à leur rendre une certaine cohérence (qu’on devine liée à leurs intérêts). Pour la forme, il reprend une technique qui a déjà fait ses preuves dans d’autres travaux (Notamment « L’An501 » et « les Médias et les illusions nécessaires »). En suivant les différents discours et les mobilisations étasuniennes, Chomsky cherche à les piéger dans leur propre logique. Démontrer, au-delà des discours humanistes qui couvrent les interventions militaires, quelle est la réelle Iogique à l’œuvre. Il nous donne en fait des éléments pour se protéger et refuser le discours des États-éclairés dont font partie les États-unis.

À la première lecture, la démarche de Chomsky paraît lourde et laborieuse. Mais cette démarche ne peut-être séparée de l’esprit qui l’anime, et que Bricmont définit ainsi : « Un rationaliste au sens classique du terme, un libertaire dont l’engagement est exclusivement en faveur d’idées comme la vérité et la justice… »

Il dresse une liste quasi exhaustive des interventions militaires depuis 1898 (aux philippines) jusqu’à 1999 (en Yougoslavie). Ces différentes interventions sont ensuite reprises à travers une suite d’articles où il s’attache à des discours types.

On peut s’attarder sur l’article concernant la notion d’État scélérat. L’État hors-la-loi qui s’est personnifié dans différentes figures diabolisées (Au sein desquelles on compte Cuba, l’lrak, la Libye et plus récemment le serbe Milosevic). C’est en érigeant ses figures démoniaques (ou hitlérienne) que les États-Unis parviennent à légitimer des interventions militaires en dehors de tout cadre juridique. N’hésitant pas à enclosser le costume de libérateurs pour rappeler leur rôle dans la 2e guerre mondiale.

Au-delà du discours, Chomsky démontre comment les États-Unis ne poursuivent en fait que leur propre intérêtt en conservant une autonomie totale à l’égard des institutions internationales. Loin d’agir comme un vulgaire cow-boy mondial, cette stratégie est mûrement réfléchie, elle constitue un message d’avertissement à l’égard de tout état qui nuirait à ses intérêts : « Il n’est pas bon de nous présenter comme trop rationnels et réfléchis (…) Et encore moins comme une nation trop respectueuse de sottises telles que le droit et les traités internationaux (…) Nos ennemis doivent comprendre que nous sommes des fous imprévisibles, détenteurs d’une incroyable force de frappe. Ce n’est qu’ainsi qu’il se plieront à notre volonté ». Cette formule très explicite que Chomsky attribue à Nixon, proviendrait d’une semblable « théorie du fou » développé par les travaillistes israëliens dans les années cinquante.

La lecture de cet ouvrage laisse quelque peu pensif. Il nous décrit un État qui intervient dans l’ensemble du monde pour préserver son intérêt national, qui ne respecte aucun engagement international (et même pas les institutions qu’il a créées pour se défendre), qui diabolise ses adversaires en en faisant des figures digne d’Hitler (en utilisant la propagande médiatique) et qui se comporte selon une logique digne d’un serial-killer pour imposer sa politique au monde entier. On est droit de se demander combien de temps encore un État comme celui-ci peut continuer à trouver des alliés. Faudra t-il attendre qu’un État « allié » (par exemple de l’union européenne) fasse les frais de cette politique tyrannique pour y réagir ?
La Griffe, n°20 , été 2001
Un empêcheur de tourner en rond chez l'Oncle Sam
Le linguiste et militant des droits de l’homme Noam Chomsky critique la politique étrangère de son pays, les États-Unis. Il s’inquiète de l’influence des grands groupes industriels qui menacent, selon lui, les fondements de la démocratie.

Alors que le président des États-Unis annonce vouloir augmenter considérablement les crédits en faveur du Pentagone, il n’est pas inintéressant de comprendre les raisons de ce choix à la lumière du livre de Noam Chomsky au titre explicite, « De la guerre comme politique étrangère des États-Unis ». L’auteur, professeur au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), à Boston, est l’un des plus grands linguistes du siècle. Mais Chomsky est également un activiste politique aux idées libertaires engagé dans la défense des droits de l’homme. Il ne roule pour aucun parti, ce qui le rend politiquement inclassable, sinon sous l’étiquette de radical ou d’anarchiste. Aux yeux de Chomsky, augmenter les crédits militaires n’a pas pour seul but de relancer l’industrie du secteur mais, intention beaucoup moins avouable, de permettre, quand il le faut, d’imposer par la force ses propres lois, c’est-à-dire défendre ses intérêts, aux autres pays. La politique étrangère des États-Unis, même si une certaine propagande le dissimule, ferait sienne l’adage de La Fontaine : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Chomsky dénonce donc l’hypocrisie qui consiste à tenir un discours sur les droits de l’homme, la liberté, la justice, alors que la réalité est faite de violence, voire de politique de soutien aux pires dictatures. Dans son livre, pour montrer cette situation, il passe en revue des cas aussi différents que Vietnam, Laos, Salvador, Turquie, Kosovo et Timor-Oriental.

Par sa formation de scientifique, Chomsky avance des faits qu’il puise à des sources de première main : associations des droits de l’homme comme documents du Département d’État américain. Il en ressort, au passage, que les informations qui intéressent Chomsky ne font pas la une de la presse. Celle-ci dès lors, apparaît plus comme une caisse de résonance des discours des gouvernants que guidée par le souci de vérité… Ainsi Business Week, dans son édition du 17 avril 2000, rétorquait : « Le ton qu’il adopte et ses critiques sans concession ont longtemps fait en sorte que Chomsky soit rejeté dans la Sibérie du discours américain. Ce sort n’est pas mérité. Ce que Chomsky a à dire est légitime. S’il y a quelque chose de neuf à notre époque, c’est qu’il faudra un jour ou l’autre répondre aux questions que pose Chomsky. Que nous soyons d’accord avec lui ou non, nous y perdons en ne l’écoutant pas. » À écouter donc...
Robert Jules
La Tribune , 25/05/2001
Understanding and Interpreting : Language and Beyond
Le lundi 31 mai 2010    Paris 5 (75)
Conférence-débat de Noam Chomsky
Le samedi 29 mai 2010    Paris 5 (75)
Rationalité, vérité et démocratie : Bertrand Russell, George Orwell, Noam Chomsky
Le vendredi 28 mai 2010    Paris 5 (75)
Réalisation : William Dodé