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Europe Inc.
Comment les multinationales construisent l’Europe & l’économie mondiale

(Belén Balanyá, Ann Doherty, Olivier Hoedeman, Adam Ma’anit, Erik Wesselius)

Titre original : Europe Inc. regional and global restructuring and the rise of corporate power (Pluto Press, 2000)
Traduit de l’anglais par Mickey Gaboriaud et Benoît Eugène
Préface de Raoul Marc Jennar
Nouvelle édition revue et actualisée

Parution : 12/04/2005
ISBN : 2748900499
Format papier : 512 pages (11 x 18 cm)
12.00 € + port : 1.20 €

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En 2004, Le Conseil européen invitait tout naturellement Gehrard Cromme, PDG de Thyssenkrupp et nouveau président de la Table ronde des industriels européens (ERT) – lobby qui constitue depuis les années 1990 une des principales forces de la scène politique européenne. Dans son discours, il appelait de ses vœux la concentration, entre les mains d’un « commissaire unique – totalement dévoué à la concurrence totale sur des marchés libres –, des portefeuilles du marché intérieur, de l’industrie et de la recherche, capable d’accélérer au niveau européen mais, plus vital encore, aussi aux échelons nationaux, la mise en œuvre des décisions ». Et de conclure : « Il est temps de savoir à quel niveau d’excellence nous pouvons parvenir. Le marché mondial sera notre seul juge. »
Le Conseil devrait procéder au printemps 2005 à l’évaluation de la stratégie de Lisbonne. Outre les recommandations de l’ERT, il pourra s’appuyer sur le rapport d’un « groupe de haut niveau » qui compte un responsable d’Unilever, le vice-président de Nokia, le directeur général de la Société européenne des satellites, et l’ancien président de la Confédération européenne des syndicats. Le rapport reprend à son compte la nécessité de tenir les objectifs et les délais fixés avant l’élargissement et la crise des valeurs technologiques, malgré ou peut-être même à cause de l’opposition grandissante des citoyens européens qui découvrent peu à peu les conséquences sociales et environnementales de cet agenda.

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Dossier de presse
David leloup
Politis, 21/06/2007
Cynthia Fleury
L'Humanité, 21/09/2005
Imagine, 07-08/2005
Christian Chevagneux
Alternative économique, n°191, 04/2001
Gérard Desportes
Libération, 11/09/2000
SUR LES ONDES

France inter – « Là-bas si j’y suis », trois émissions sur le lobbying européen (mai 2005)
Lobby planet 1 / Lobby planet 2 / Lobby planet 3

A Bruxelles, 15 000 lobbyistes s'activent dans les coulisses des médias et de l'Union européenne

Bruxelles compte désormais 15 000 lobbyistes. Le chiffre est avancé par Siim Kallas, commissaire européen chargé des affaires administratives, d’audit, et de fraude. M. Kallas estime que l’activité des lobbies et des 2 600 grands groupes d’intérêt qui disposent de bureaux dans la capitale européenne draine un budget « de 60 à 90 millions d’euros ». C’est beaucoup moins qu’à Washington, où les groupes de pression disposent, chaque année, de quelque 2 milliards de dollars, selon l’estimation de Roberta Baskin, directrice de l’ONG Centre for Public Integrity.

Cette Américaine, ancienne journaliste d’investigation, était, vendredi 27 janvier, l’invitée des organisations Alter EU Alliance pour la transparence du lobbying et l’éthique et Journalists à Your service, l’une des associations professionnelles de journalistes qui s’inquiètent de l’influence des groupes de pression sur les médias. « Le quatrième pouvoir a soldé son indépendance pour s’accomplir en instrument de propagande », assène Raoul Jennar, chercheur, membre de l’Unité de recherche, de formation et d’information sur la globalisation (Urfig), dans sa préface à Europe Inc. (Editions Agone), un livre sur le pouvoir des lobbies paru en 2005.

« Bruxelles arrive à la deuxième place des capitales du lobbying, mais en termes d’exposition des décideurs publics à cette activité, que l’on peut mesurer par le ratio lobbyistes/fonctionnaires + élus, la capitale européenne arrive, de loin, en tête », souligne Florence Autret, dans l’introduction d’un séminaire qu’elle consacre au sujet à Sciences Po Paris.

La Commission de Bruxelles, principale cible des bureaux de relations publiques, groupes industriels, représentations, unions professionnelles, cabinets spécialisés et autres groupes de réflexion, compte quelque 26 000 fonctionnaires. Les journalistes, eux, sont un bon millier à disposer d’une accréditation auprès des institutions de l’Union (Commission, Conseil, Parlement). Ils forment un autre « groupe cible » pour les lobbies. Et singulièrement pour certains centres que finance la grande industrie 70 % des lobbyistes travaillent pour elle , toujours prêts à mettre à leur disposition un « expert » à même de résumer en termes simples l’actualité la plus compliquée.

Les hommes d’influence britanniques sont réputés pour décrocher l’information le plus tôt et tenter, ainsi, de peser au mieux sur les décisions. De l’aveu d’un porte-parole de la Commission, ils disposent des meilleurs relais dans la presse : « Ouvrez le Financial Times le mardi, et vous saurez quelles seront, le lendemain, les décisions du collège hebdomadaire des commissaires », ironise ce haut fonctionnaire.

LES FRANÇAIS EN RETARD

Dans un document publié en novembre 2005, la Chambre de commerce et d’industrie de Paris invitait les entreprises françaises, en retard sur leurs homologues anglo-saxonnes en matière de lobbying européen, à « affiner leurs arguments et démultiplier leurs cibles ». Parmi celles-ci, relève la CCIP, les « faiseurs d’opinion, comme la presse ». L’auteur plaidait aussi pour une alliance entre « intelligence économique et lobbying ».

Daniel Guéguen, fondateur du bureau Clan Public Affairs, estime que les stratégies développées à l’avenir dans le domaine de l’intelligence économique « comporteront probablement le recours à des pratiques de manipulation, de déstabilisation et de désinformation ». M. Guéguen est de ceux qui s’affirment partisans d’une réglementation de l’activité des lobbyistes bruxellois. Ou du moins d’une « autorégulation », avec la constitution d’un ordre professionnel.

M. Kallas veut aller plus loin. Il a plaidé, en mars 2005, pour que les lobbyistes soient tenus de révéler leurs commanditaires et leurs sources de financement. La Société des professionnels des affaires européennes a réagi de manière virulente, amenant, semble-t-il, le commissaire à faire un pas de côté. Des organisations européennes de journalistes exigent toutefois que les projets de réforme soient concrétisés et allient la régulation de l’accès à l’information à un meilleur contrôle des lobbies.

Jean-Pierre Stroobants
Le Monde, 29/01/2006
La board-cratie européenne
L’air des vacances n’aura pas suffi à balayer les effluves libéraux. À peine rentrés, nous voilà mangés à la sauce de la « croissance sociale », en partance obligatoire pour les 200 jours de Villepin, et tout ça sous l’oeil non endormi de l’Eurogroupe et de l’Écofin. Petit rappel pour tous les « à la traîne » du jargon bruxellois : l’Eurogroupe, structure « informelle », réunit les 12 membres du conseil Écofin représentant la zone euro. Un seul mot d’ordre : stabilité et consolidation budgétaire. Et dans la réunion qui a eu lieu en ce début d’année, un seul leitmotiv : « Maintenir la pression au moment où les États préparent leurs budgets 2006. » Quant à l’Écofin, autre « conseil informel », il réunit les 25 ministres des Finances de l’Union européenne et aime à discutailler des « défis européens dans le cadre de la mondialisation de l’économie »..., d’autant plus que la réunion du G7 est imminente (le 23 septembre 2005 à Washington) et qu’il ne s’agirait pas de ne pas la préparer comme il se doit - entendez : de façon offensive.

Si l’Europe des peuples est à l’arrêt, celle de Bruxelles continue donc son petit bonhomme de chemin, et lorsqu’on s’en réfère à l’ouvrage Europe Inc (1), on comprend pourquoi la machine bruxelloise est difficile à faire tanguer. On se plaint de l’administration européenne mais, après lecture, on devrait davantage se plaindre des conseils d’administration (« board », en anglais) des multinationales européennes qui ont la mainmise sur l’agenda de Bruxelles. Pas d’adjectif assez incriminant, de la part des auteurs, pour qualifier leurs procédures. Le système européen est moins accusé de technocratie que de « board-cratie », autrement dit de substituer aux organes décisionnaires démocratiques des outils de contrôle et d’influence relevant des multinationales. Selon David Rockefeller (fondateur de Bildenberg et de la Trilatérale), « quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire ». « La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers est sûrement préférable au principe d’autodétermination des peuples. »

« Il y a des limites désirables à l’extension de la démocratie politique. » C’est, vous le reconnaîtrez, dit sans détour... Ainsi, depuis le début de la construction européenne, preuve est faite que l’Union roulerait plus pour la mondialisation capitalistique qu’elle ne veut bien l’admettre. Et ce n’est pas par absence de choix politique et économique qu’elle serait devenue la petite sœur des systèmes financiarisés les plus performants, mais bel et bien, comme Pierre Bourdieu l’avait démontré, par « le produit du travail prolongé et constant d’une immense force de travail intellectuel, concentrée et organisée dans de véritables entreprises de production, de diffusion et d’intervention ».

La vulgate néolibérale ne serait donc pas l’œuvre d’une « génération spontanée », et la navigation du paquebot européen aucunement « insuffisamment définie », ou en proie à l’abandon. L’Europe de Bruxelles a bien mis le cap sur une multinationalisation généralisée. Le projet européen s’est travesti en société de compétition. Les auteurs du livre parlent même de « mantra de la compétitivité ». Mais alors que penser de la très exemplaire « société de la connaissance » rebattue à tout bout de champ par la stratégie de Lisbonne ? Que penser de cette volonté hautement louable d’en appeler à un droit pour le citoyen de « formation tout au long de sa vie » ? Pour nos auteurs, il ne fait aucun doute que l’Europe de Bruxelles a recours aux meilleurs artifices de langage. En ce sens, la « croisade pour la compétitivité » s’appelle « innovation » et la « société de la connaissance » n’est là que pour dissimuler une stratégie de concurrence à l’échelle mondiale.

Tiens, cela me rappelle une certaine « croissance sociale »... Mais laissons là la France et revenons à notre futur européen : on serait donc bien loin d’un « modèle social » qui fonderait sa dignité sur l’exigence d’une éducation à vie. En fait, l’idée derrière la formation permanente serait de « préparer des employés à devenir toujours plus souples pour un recyclage à vie » afin qu’ils répondent de façon optimale « aux changements des besoins en main-d’oeuvre de l’industrie ». En d’autres termes, la fameuse « société de la connaissance », c’est l’institutionnalisation, dès l’école, de la mise à disposition de soi intégrale.

Vivement une rentrée scolaire à la bruxelloise !
Cynthia Fleury
L'Humanité, 21/09/2005
L’autre « CEO »
En anglais, CEO signifie chief executive officer, l’équivalent de PDG en français. C’est également le très ironique acronyme de l’Observatoire de l’Europe industrielle (Corporate Europe Observatory), un petit groupe de chercheurs indépendants – « les meilleurs que j’ai rencontrés depuis de longues années », dixit Susan George. Installé à Amsterdam, financé par une poignée de fondations et d’associations caritatives, le CEO suit l’évolution de la politique européenne sous l’angle particulier du lobbying industriel et des riques qu’il fait peser sur la démocratie, l’équité, la justice sociale et l’environnement. Il y a quelques années, le collectif a signé le très remarqué Europe Inc. (dont une nouvelle version revue et actualisée vient de paraître chez Agone), un livre incontournable sur les liaisons dangereuses entre les institutions et les milieux d’affaires européens. Outre le récent Lobby Planet, le CEO est l’auteur de rapports très fouillés sur certaines pratiques de lobbying ayant cours à Bruxelles. Toutes ces publications (en anglais) sont disponibles sur www.CorporateEurope.org.
Imagine, 07-08/2005
Connaissez-vous l’ERT, Europabio ou l’AmCham ? Non ? Vous avez tort. Les chercheurs de l’Observatoire de l’Europe industrielle montrent, exemples à l’appui, comment tous ces lobbies regroupant des multinationales européennes et américaines jouent une influence décisive sur la construction européenne. De la construction du marché unique à la mise en œuvre de l’euro, les industriels ont toujours poussé à l’avancée de la construction européenne. On pourra regretter que ce simple fait suffise à les discréditer aux yeux des auteurs, visiblement anti-européens. Pourtant, leurs analyses prennent plus de force lorsqu’ils nous montrent comment ces grandes entreprises arrivent à saboter toute idée de contrainte sociale ou environnementale de leurs activités au nom de la compétitivité européenne. Ou quand elles poussent à un élargissement rapide de l’Europe vers les pays de l’Est, sans tenir compte du bouleversement politique qu’il provoque, pour pouvoir profiter au plus vite de nouveaux marchés et de ressources peu coûteuses. Un bilan sans concession du pouvoir d’influence politique des multinationales.
Christian Chevagneux
Alternative économique, n°191, 04/2001
Bruxelles, machine à créer du libéralisme
Encore un livre contre la mondialisation libérale. Un de plus, dira-t-on. Et il est vrai que le paradoxe est amer pour tous ceux qui se placent, comme le lecteur ou avec leur plume, en travers de la globalisation capitaliste le débit des idées alternatives – en quantité et en qualité, dans la rue et dans les librairies – semble ne plus devoir s’arrêter alors même que dans la pratique, la victoire du libéralisme s’impose chaque jour un peu plus et sur toute la planète. Il ne faut cependant pas désespérer la contestation. Ce livre y aidera et il sort assurément du lot. Derrière Europe Inc. se cache en effet une très intéressante plongée au sein de la commission et des arcanes bruxelloises. Les cinq auteurs, tous membres du Corporate Europe Observatory (« Les meilleurs jeunes chercheurs que j’ai rencontré depuis de longues années », dixit Susan George), dévoilent d’abord les principaux groupes de pression qui officient au cœur du plus important marché intégré, ils expliquent ensuite « le rôle joué par l’Union économique dans la promotion d’un modèle de mondialisation économique fondé sur des intérêts industriels ».

Dans [ce type de] littérature « radicale », le lobbying des multinationales est souvent présenté sous un jour inquisitorial et, à trop vouloir montrer une concussion de la sphère politique, le lecteur fini par perdre de vue les vrais enjeux. Là, rien de tout ça ; ni enveloppes, ni agents d’influence discrets, ni complot. Que de la politique et des affaires. On est à la fois dans la mécanique de la décision communautaire, au cœur du business mais surtout au centre d’un projet, le libéralisme dans son acception la plus anglo-saxonne. De la naissance du marché unique à la ratification du traité d’Amsterdam, en passant par la monnaie unique, les produits génétiquement modifiés ou la construction de 12 000 nouveaux kilomètres d’autoroute, les grandes et les petites décisions sont replacées dans une perspective cohérente et les pressions des groupes industriels et financiers retrouvent du coup leur vraie signification. Il s’agit certes parfois de marchés publics et trivialement de gros sous, mais il s’agit surtout de l’implantation d’un type particulier de société. Europe Inc. instruit, le livre vaut pour ses informations ses révélations et aussi pour son intelligence. Il est surtout un livre démocratique : après sa lecture le débat gagne en intérêt. On en sait un peu plus.
Gérard Desportes
Libération, 11/09/2000