couverture
Je hais les matins

Première parution, 2001
Nouvelle édition, revue et actualisée
Préface de Thierry Discepolo

Parution : 13/03/2015
ISBN : 9782748902259
Format papier : 192 pages (11x18 cm)
10.00 € + port : 1.00 €

Commander

Lire en ligne 
Format PDF 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 

« Voici plus de treize ans que je matricule en rond. J’ai beaucoup désappris. J’ai désappris la nuit. Il ne fait jamais nuit dans vos prisons. Nous sommes toujours sous les projecteurs au halo orangé, comme sur les autoroutes belges et les parkings de supermarché. J’ai désappris le silence. La prison ne connaît pas le silence. Il s’en écoule toujours une plainte, un cri, une rumeur.
»  Plus de pendus aux branches, nous sommes à l’époque du capitalisme démocratique, de la représentation idéologique du “No letal system”. Intra-muros, on assassine par “fatalité” juridico-administrative. On élimine le non-compatible. On le dissout dans l’acide du temps. On le crève comme une bactérie. »

Incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe, Jann Marc Rouillan signait avec _Je hais les matins son premier titre. S’il fut écrit pour résister à la lente déshumanisation imposée par l’incarcération, quinze ans et quinze livres après cette première édition, l’auteur ne dément pas l’idée qu’on peut se faire de l’écriture : la continuation de la politique par d’autres moyens._

Jann Marc Rouillan

Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il vit aujourd’hui dans le Sud-Ouest de la France. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, il a notamment publié chez Agone Je hais les matins (2015), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011), Chroniques carcérales (2008). Dernier livre paru, Dix ans d’Action directe (2018). Voir sa biographie complète sur le blog des éditions Agone.

Les livres de Jann Marc Rouillan chez Agone

Dossier de presse
Chroniques Rebelles, 9 février 2016
Du Grain à moudre, diffusion du 10 février 2016
Alexis Violet
Rouge, 5 juillet 2001
Franck Johannès
Le Monde des livres, 25 mai 2001
Dominique Simonnot
Libération, 10 mai 2001
Dominique Durand
Le Canard enchaîné, 9 mai 2001
Radio Libertaire
Chroniques Rebelles, diffusion du samedi 9 février 2016
émission présentée par Christine Passevant
Chroniques Rebelles, 9 février 2016
France Culture

“Jusqu’où penser le concept de déradicalisation ?”
Du Grain à moudre, diffusion du 10 février 2016
émission présentée par Hervé Gardette
avec Jean-Marc Rouillan et Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot.

http://www.franceculture.fr/emissions/du-grain-moudre/jusquou-pousser-le-concept-de-deradicalisation-0

Du Grain à moudre, diffusion du 10 février 2016
Recension
[…] Le centre de gravité et la gravité elle-même de [l’] œuvre, c’est la prison, celle de la centrale de Lannemezan où sont regroupées des « longues peines », et plus particulièrement son aile sécuritaire dénommée « l’île du docteur Moreau ». Là, « les hommes se muent en chiens, en fauves, en serpents rampants, en singes méchants. » « Ils nous font vivre avec les fous, cela participe à l’expérience. » Si certains sont là pour avoir délibérément assassiné, nombreux sont ceux qui ont glissé, un jour. Un millimètre d’inattention, un geste et c’est déjà l’atrocité de cette prison scandaleuse, où les « droits les plus élémentaires (se laver, se soigner, lire, écrire, communiquer avec sa famille, étudier, reprendre espoir et se préparer à (re)trouver une place dans la cité) […] sont refusés à la majorité des détenus tout en étant accordés à quelques autres »… « Ici on tue et on laisse mourir tout à fait réglementairement », écrit Martin Winckler dans la préface. Rouillan, lui, décrit ses compagnons d’enfermement avec justesse et humanité, et la violence criminelle de l’encadrement avec précision. Ce livre révèle le réel et son horreur bien mieux que bien d’autres écrits de l’extérieur. Dans cette œuvre, d’une très haute qualité, Rouillan, au grand courage malgré ses années d’enfermement, écrit encore comme le combattant qu’il est resté. « Il y a peut-être 700 perpètes en France, dont 200 sont libérables depuis des années, et Guigou en a libéré 6 en trois ans. » L’horreur de ce régime n’a pu empêcher que les prisonniers de Lannemezan s’insurgent et rédigent ensemble une plate-forme revendicative claire et humaniste. Les pires ne sont pas ceux que l’on pense.
Alexis Violet
Rouge, 5 juillet 2001
Insurgé pour toujours
Incarcéré depuis quinze ans, l’ancien leader d’Action directe raconte le désespoir des compagnons côtoyés de centrale en centrale, dépeint l’horreur de la réclusion, et se refuse à toute repentance.
 
C’était un livre sans grand espoir. Jean-Marc Rouillan le savait bien : après quatorze ans de détention, il a eu le temps de mesurer l’illusion de raconter la prison. Il a aussi renoncé, par orgueil, à parler de lui, par écoeurement à parler des autres, par lassitude même à choquer, et reste enfermé dans l’aigre statut d’ancien leader d’Action directe, où il s’obstine à tenir son rang, avec un peu de mépris. Pour rien, mais il ne lui reste que ça. « J’écris pour ne pas crever, par peur de la mort lente et la gangrène amnésique qui pourrit toute une génération. J’écris depuis le quartier d’isolement, lorsque mon propre rythme devait être plus rigoureux que la torture blanche elle-même. »
Il a écrit clandestinement, au milieu d’une grève de la faim à la centrale de Lannemezan et terminé au crayon, à l’hôpital de Fresnes […]. Ce n’est pas un beau livre, « les auteurs des plus beaux textes de prison sont ceux qui y sont restés bien peu pour avoir le temps de la connaître vraiment », mais une chronique amère de ces longues peines dont on ne voit jamais le bout. Jean-Marc Rouillan ne s’attarde pas sur son sort, mais raconte longuement le désespoir des compagnons rencontrés de centrale en centrale, dont il fait des portraits souvent touchants. Avec la détention pour unique horizon. « J’ai beaucoup désappris. J’ai désappris la nuit. Il ne fait jamais nuit dans vos prisons. Nous sommes toujours sous les projecteurs au halo orangé, comme sur les autoroutes belges et les parkings de supermarché. »
Le pire, c’est le matin, l’odeur du désinfectant, « l’effleurement de la couverture administrative et l’écœurement indicible ». Les clapotis de la serpillère dans la coursive, le détergent « actif sur le virus HIV-1 » : « il n’en fallait pas plus pour qu’un de ces jeunes déséquilibrés que l’administration aime à employer comme esclave pour 480 francs par mois pense à se l’injecter en guise d’AZT miracle ».La haine ensuite, contre les surveillants, l’administration pénitentiaire, les juges, les injustices, les humiliations.
Le malaise, que Rouillan ne fait rien pour dissiper, vient d’ailleurs : il se refuse avec hauteur à sortir d’un personnage qui à l’évidence lui va mal, et se cache tant bien que mal derrière quelques chromos héroïques. Jean-Marc Rouillan a été condamné avec Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de dix-huit ans pour deux assassinats, en 1985 et  1986. Il a choisi de ne pas en parler et ne dit presque rien de ses compagnons. Il se refuse aussi à toute repentance, « je grillerai peut-être sur les bûchers contemporains, mais je n’abjurerai jamais », et c’est son droit, d’ailleurs l’exercice est assez vain. Il s’offre encore quelques passages provocateurs, « je saurais encore démonter et remonter un colt 45, les yeux bandés, et avec la même dextérité qu’il vous faut [à l’avocat général] pour expédier le dossier d’un malheureux », et ça ne terrorise personne.
Mais il s’obstine à ressasser son image du gars-à-qui-on-ne-la-fait-pas, du gros dur qui « ne pleure pas un camarade tombé au combat », qui boit un coup avec le militant espagnol, le visage brûlé par le soleil et la mitraillette sur la table. Jusqu’au grotesque : « Matrone Propaganda, tu as banni tout esprit critique de ce monde transformé en temple agnostique du factice. » Il y a pourtant un autre Rouillan, qu’on entr’aperçoit à peine : le gamin qui a changé de vie à seize ans en lisant Malraux, le détenu qui découvre les larmes aux yeux un mot de Georges Cipriani, qui a sombré en prison dans la folie. Et même le vieux con, « à l’époque, nos cris muraux déclamaient un message aussi poétique que protestataire. De nos jours, les jeunes taguent leurs surnoms ou celui de leur clan, stylisé à la manière d’une marque de clopes ou de soupe en boîte ». Un homme, en somme.
Franck Johannès
Le Monde des livres, 25 mai 2001
Les jours les plus longs
Membre d’Action directe, condamné à perpétuité, Jean-Marc Rouillan apporte dans Je hais les matins son témoignage sur l’enfermement au quotidien.
 
Cette angoisse de l’aube, qui ne l’a pas connue ? Quand il ouvre les yeux, chaque jour depuis 14 ans, Jean-Marc Rouillan observe les murs d’une cellule : « Au réveil, la prison saute à la gorge. Comme un animal à l’affût de l’ultime cauchemar. Le premier sens en éveil m’avertit de sa présence tapie. » Ainsi commence Je hais les matins, le livre de l’ancien membre d’Action directe, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour deux assassinats et des tentatives de meurtre commis dans le milieu des années 80, au nom de la « lutte anti-impérialiste ». Que l’on ne cherche pas à voir dans cet ouvrage une quelconque explication aux dérives meurtrières du groupuscule d’extrême gauche. Je hais les matins est le livre d’un détenu, qui dit l’enfermement à vie. La contention de chaque geste quotidien.
Commencé à la prison de sécurité renforcée de Lannemezan en juillet [2000], le livre a été achevé à l’hôpital pénitentiaire des prisons de Fresnes au début de l’année [2001]. Rouillan est alors en grève de la faim. Il réclame, pour lui et ses compagnons d’Action directe des conditions de détention décentes et des soins médicaux. L’une, Nathalie Ménigon est très malade, l’autre, Georges Cipriani est devenu fou dans une cellule d’Ensisheim. Entretemps, à Lannemezan, les détenus se sont révoltés. Pas une mutinerie, comme dans les années 80, pas pour de grandes revendications révolutionnaires. Non. Ils ont refusé leurs plateaux-repas, ils ont refusé de quitter la cour de promenade. Ils veulent plus de libérations conditionnelles, plus de souplesse. Plus d’espoir en somme. Considéré comme un meneur « ayant une mauvaise influence sur ses camarades », Rouillan est transféré à la centrale de Saint-Maur, puis à Fresnes. Son ordinateur est confisqué. Trop tard, la plupart des pages de Je hais les matins sont déjà dehors. Rouillan finira son livre au stylo. Rien n’est facile en prison. Acheter un ordinateur n’est pas impossible, à condition de pouvoir le payer. Écrire en prison est une activité fréquente et reconnue. Rouillan d’ailleurs, qui a été bibliothécaire en détention a beaucoup écrit. Pour lui, pour ses proches mais aussi pour les autres, « les collègues » comme s’appellent entre eux les détenus. Des lettres pour les analphabètes, des lettres pour ceux qui ne savent pas manier le verbe, adressées aux juges. Et des requêtes, des démarches.
Publier un livre est toute une autre histoire. Les écrits des prisonniers sont soumis au contrôle. Ils ne doivent rien contenir qui puisse « compromettre gravement [leur] réinsertion ou la sécurité et le bon ordre de l’établissement ». Et toute publication est soumise à l’autorité de la direction. Rouillan n’a rien demandé, son éditeur non plus. Pour déjouer la curiosité de l’administration – qui, il en est sûr, fouille la mémoire de son disque dur –, l’auteur a dissimulé Je hais les matins dans le fichier de Prolétaire précaire, une longue analyse de la situation des prolétaires dans le monde qui aura sûrement découragé les censeurs. On ne sait trop comment – par bribes, par le courrier (pourtant lu) ? –, son manuscrit est sorti de l’établissement pénitentiaire. Mais il est sorti. Ni à la chancellerie, ni à l’administration pénitentiaire, on ne prend, d’ailleurs, l’affaire au tragique. La prison évolue doucement. Une loi pénitentiaire est en cours d’élaboration, avec une réflexion menée sur les « droits et devoirs des détenus » et notamment sur la question du droit à l’image et du droit à l’expression.
En tout cas, les 200 pages de Rouillan ont atterri chez Olivier Rubinstein, qui dirige les éditions Denoël. Il se décide en vingt-quatre heures. Il avait encore en mémoire le verbiage des déclarations signées Action directe, et raconte aujourd’hui son étonnement de lire, sous la plume de Rouillan, « des lignes d’une véritable, d’une grande qualité littéraire ». Il dit vrai. Et juge aussi que Rouillan apporte « un formidable et important témoignage sur la vie carcérale ».
On aurait aimé converser avec Rouillan, lui demander comment et pourquoi ce livre. Pourquoi il évite de se pencher sur son passé, à l’exception des années de lutte antifranquiste que tant d’autres ont partagées. Mais comment joindre un auteur incarcéré ? Les demandes de visite, d’interviews sont systématiquement refusées par l’administration pénitentiaire, au nom de l’anonymat des détenus et de l’interdiction de reportages sur des cas individuels. Il aurait fallu lui écrire. Mais la censure veille et de l’aveu même d’un cadre pénitentiaire, cette correspondance aurait pu prendre des mois. Il faut donc se contenter de faire poser les questions et d’en entendre les réponses, rapportées par des proches. Nous savons donc que, le matin, il écrivait et l’après-midi, il en discutait avec ses codétenus. « Je voulais, assure le prisonnier, qu’ils s’y retrouvent, qu’ils ne se sentent pas trahis. » Il évitait cependant d’en trop parler, de crainte que ses compagnons ne finissent par jouer un rôle qui leur aurait été imparti. Et les lignes ont coulé de façon simple et fluide.
« On ne s’habitue jamais à la prison. Et, plus le temps passe, plus les matins sont douloureux. (…) Qu’est-ce qui peut encore me donner la force ou l’inconscience d’atteindre le soir ? Quel vain espoir ? Rien. Sinon la stupéfiante attente d’un événement chimérique. Ou alors l’insupportable, devenu la règle casanière de l’homme en batterie », écrit-il dans le premier chapitre. La force de son écriture réside dans cette impression que, véritablement, il nous entraîne dans la cellule, dans les coursives, dans les lieux de réunion. Il y a ce jeune gars atteint du sida qui rêve de s’injecter le désinfectant que l’on dit actif contre le virus. Il y a ce « grand escogriffe » qui passe son temps en maillot de bain et lunettes noires, allongé sur une serviette de plage et qui s’est laissé mourir. Il y a José, vrai innocent, selon Rouillan, qui lit avec avidité dans la presse corse les annonces de naissances et de morts : « Oh ! la pauvre madame Rossi, elle est morte. » Et encore Ricou qui compte les jours jusqu’à sa libération conditionnelle et dont le dossier sera un jour débloqué. Mais quand ? : « Le 44 août à 16 h 18 », bien sûr, ou alors ce sera le 51 août. L’humour désespéré irrigue les pages. Il faut entendre ce gamin du bled : « Petite, grande, jolie, pas jolie, di qui ti sors, ti fourres tout ! Ti m’comprends ou ji ripète », et tous les autres qui chantent autour de lui : « Tea for two and two for tea… » Il faut aussi regarder Rouillan quand un jeune type sort solennellement un ticket de métro. « Je suis pétrifié. (…) Je reste désespérément silencieux. Le ticket devient hostile. (…) avec son vert vaseux. Je n’ose même pas formuler ma question. Depuis quand ont-ils changé la couleur ? » Il faut, avec lui, entrevoir un « petit jeune » enfermé au quartier d’isolement : « Je n’ai jamais vu son visage, je ne l’ai connu que par ses cris. Il se grilla un après-midi ensoleillé vers 15 heures Il avait enduit son matelas d’huile et y mit le feu. Il hurla, hurla, hurla… Brûlé vif, il se tut. » Avec lui, marcher dans les couloirs de l’étage baptisé « vol » en l’honneur du Vol au-dessus d’un nid de coucous. « Ils nous font vivre avec les fous, cela participe à l’expérience. » Et pénétrer dans son domaine, « l’île du docteur Moreau », l’aile sécuritaire. Là, « les hommes se muent en chiens ,en fauves, en serpents rampants, en singes méchants (…). La nuit, lorsqu’ils sont seuls, certains crient, ululent comme des chouettes, pleurent comme l’hyène rit. D’autres vivent prostrés. » Il y a celui qui vit assis sur un tabouret « dans la puanteur de sa cellule transformée en auge ». Celui qui « ânonne des heures entières » et celui qui « joue du pipeau en dansant sur un pied ».
Et puis il y a la rage. Contre les surveillants, les directeurs, les juges. Nulle part elle n’est plus claire que lorsque Rouillan s’adresse à l’avocat général qui a requis contre lui devant les assises. « Monsieur le procureur, vous vouliez nous donner le temps de comprendre. (…) Il fallait nous faire entrer dans le crâne l’inutilité de la résistance, de l’illégalisme, de la violence face au meilleur des mondes que vous représentiez. Mais pour cela, cher procureur, il n’aurait pas fallu nous plonger dans ses entrailles les plus immondes. (…) Sur la paille des cachots aux côtés des exclus parmi les exclus, que pouvions-nous comprendre qui aille dans votre sens ? » Un peu plus loin, Rouillan s’amuse à faire peur : « Je saurais encore démonter et remonter un Colt 45, les yeux bandés et avec la même dextérité qu’il vous faut pour expédier le dossier d’un autre malheureux. » Ces lignes sont à rapprocher de celles où on l’entend crier : « Et moi, suis-je innocent ? Sûrement pas ! J’ai pris les armes en toute conscience, fidèle aux idées que je crois justes. Démesurément justes. » Et aussi : « Je ne me repentirai jamais, jamais, jamais… Je n’embrasserai pas cette croix tendue à mes lèvres. » Depuis quatorze ans, sans doute, cette rigidité l’aide à vivre. Mais, quand même, il chemine. « Pourtant, je crois que je ne me tue pas parce que je ne comprends pas pourquoi j’ai tout enduré jusqu’à présent. (…) Au fond, ces souffrances doivent avoir un sens, écrit-il dans son livre. Si je me flingue, tout cela aura été dérisoire. »
Dominique Simonnot
Libération, 10 mai 2001
Mirador Story
Chef d’Action directe, condamné à perpète, Jean-Marc Rouillan, sans rien renier, livre un témoignage sur les « longues peines » dans « Je hais les matins » (Éd. Denoël).
 
Ce « reportage » sur la Pénitentiaire française, écrit par Jean-Marc Rouillan à la centrale de Lannemezan, où il est détenu, rappelle le débat télévisuel dérisoire du moment. Imaginez un « Loft Story » d’où on ne sortirait pas. Il n’y a aucun maton dans l’enclos de la promenade, « c’est la surveillance électronique, basée sur l’omniprésence des caméras. Difficile de leur échapper. Mais l’Administration pense à tout et ils ont pris bien soin de laisser des trous assez conséquents dans cette attention méticuleuse, afin que les "monstres" puissent régler leurs comptes en toute quiétude. » Le « confessionnal », c’est peut-être la bibliothèque, dont il s’occupe, sauf qu’on n’a encore jamais vu de psy rôder par là, ni de chef de détention, ni de juge d’application des peines, qui ne travaille que sur dossiers…
Retraçant son parcours, commencé dans la lutte anti-franquiste pour déraper vers les assassinats du général Audran et du patron de Renault Georges Besse, en 1985 et 1986 : « Je ne me repentirai jamais, jamais, jamais… », Rouillan ne plaide pas pour lui mais pour ses codétenus, contre une conception de la prison comme vengeance de la société. Dans les centrales, la loi et la justice restent devant la porte.
« Derrière la porte bleue, il n’y a aucun apprentissage, aucune démonstration d’un droit juste, d’une égalité devant la loi, bien au contraire. » Il brosse la sarabande désespérée du « bal des innocents », car il y en a, comme le « grand José », le Corse qui a payé pour le village de Zonza. Il parle des déments, qui arpentent une coursive surnommée « le Vol », pour rappeler celui au-dessus d’un nid de coucous. « En observant le "Vol", on a une approche psychiatrique de la centrale en temps réel », cet « éliminatorium » des « hommes en batterie » sur fond de musique de MCM. La violence impunie fait partie du système sécuritaire, où l’on désespère les plus faibles, on radicalise les plus rebelles. Un ancien, René, témoigne : « Dans les années 1960, en centrale, tu ne croisais pas tous ces vieux, tous ces malades, tous ces fous. » Et les chiffres sont là, martèle Rouillan : « Impitoyables. Il y a peut-être 700 perpètes en France, dont 200 sont libérables depuis des années, et Guigou en a libéré 6 en 3 ans. » Quelle loterie, quelles pressions font qu’une juge d’application des peines ajourne une libération à six mois, cet arbitraire administratif cassant à tout jamais l’espoir, réinstallant la révolte d’un prisonnier croyant naïvement avoir « purgé » sa peine ?
Cette conception médiévale de la punition indigne aussi Martin Winckler, qui écrit, dans sa préface : « Ce qui me révolte, quand je lis […] ce livre, c’est que la violence de la prison n’éteint pas la violence de ceux que la société y enferme. Elle l’attise, au contraire, elle l’entretient et, par un retournement pervers, elle finit par la justifier. » De la part d’un médecin que tout oppose à la violence et au terrorisme, voilà un fier constat ! Le plus pervers des capitalistes ne voudrait pas d’une entreprise aussi contre-performante…
Dominique Durand
Le Canard enchaîné, 9 mai 2001
Agone, invité d'honneur de la Fête du livre
Le dimanche 27 septembre 2015    Merlieux (2)

Invités d’honneur, les éditions Agone participent à la 23ème Fête du livre :

- 14h : Philippe Olivera (membre d’Agone et co-directeur de la collection “Mémoires sociales”) présentera la maison d’édition Agone à l’occasion de ses vingt-cinq ans

- 14h30 : Jann-Marc Rouillan (auteur de Je hais les matins ; Chroniques carcérales ; Paul des épinettes ; De mémoire I. Les Jours du début ; De mémoire II. Le deuil de l’innocence ; De mémoire III. La courte saison des GARI ; La Part des loups ; Lettre à Jules) participera à un débat sur le thème “l’enfermement”.

- 16h45 : Jérôme Berthaut (auteur de La Banlieue du 20H. Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique) participera à un débat sur le thème “Liberté d’expression”.

- 18h : à la Bibliothèque sociale de Merlieux, Philippe Olivera présentera l’ouvrage de Burnett Bolloten, “La Guerre d’Espagne”.

Pour le programme de la fête : http://www.fete-du-livre-merlieux.fr/edition-2015/programme/

Réalisation : William Dodé