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Le Grand Bond en arrière
Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde
Première édition, Fayard (2004)
Nouvelle édition revue et actualisée par l’auteur
Parution : 15/10/2012
ISBN : 9782748900514
Format papier : 792 pages (11 x 18 cm)
16.00 € + port : 1.60 €

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De l’Amérique de Reagan à la France de Mitterrand, en passant par la Nouvelle-Zélande, les transformations économiques amorcées à partir des années 1980 n’ont été le produit ni du hasard ni de la nécessité. Si les « décideurs » et les médias du monde occidental ont presque toujours interprété de manière identique les situations de « crise », c’est que tout un travail idéologique était intervenu au préalable, c’est que les solutions alternatives au marché avaient été détruites afin qu’il n’y ait « plus d’alternative ». D’autres lectures des événements auraient suggéré d’autres remèdes, mobilisé d’autres forces sociales, débouché sur d’autres choix.
Inspirées par les théoriciens de l’université de Chicago, les doctrines économiques libérales vont encourager les classes dirigeantes à durcir leurs politiques, à passer d’un système économique mixte acceptant une certaine redistribution des revenus à un nouveau capitalisme orienté par les seuls verdicts de la finance. Les artisans de cette métamorphose en tireront un avantage considérable ; pour la plupart des autres, au contraire, ce sera le grand bond en arrière.

Serge Halimi

Journaliste et historien, essayiste, spécialiste des médias et d’économie politique, directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi est notamment l’auteur du Grand Bond en arrière (Agone, 2012) et des Nouveaux Chiens de garde (Raisons d’agir, 2005).

Les livres de Serge Halimi chez Agone

Foreign Right

English notice

The Big Leap Backwards
How the liberalist order imposed itself on the world

New edition revised and updated by the author

From America under Reagan to France under Mitterand, by way of New Zealand, the huge economic changes begun during the eighties were neither the product of chance nor necessity. If decision-makers and the media in the West have nearly always interpreted situations of “crisis” in identical fashion, this is because of previous ideological work that led to the deliberate destruction of alternative solutions to the problems of the market, so there was no longer “any alternative”. Other interpretations of the events might have suggested other remedies, mobilised other social forces, led to other choices.
Liberal economic doctrines inspired by theoreticians from Chicago University were to encourage the ruling classes to harden up their policies and move from a mixed economic system accepting a certain redistribution of revenue over to a new form of capitalism that would follow nothing but the dictates of finance. Those who shaped this metamorphosis have profited considerably from it, whereas for most other people, the contrary has turned out to be true – it was a huge leap backwards.
Journalist and historian, essayist and pamphleteer, a specialist in the media and political economics, director of Le Monde diplomatique, Serge Halimi is the author of Les Nouveaux Chiens de garde (Raisons d’agir, 1997, 2005) and L’opinion, ça se travaille… Les médias et les guerres justes: Kosovo, Afghanistan, Iraq (with Dominique Vidal and Henri Maler, Agone, 2006).

La crise économique des années 1930 avait débouché sur des « réponses » politiques nationales fondamentalement différentes : nazisme en Allemagne, New Deal aux États-Unis, stabilité gouvernementale au Royaume-Uni, Front populaire en France. La stagflation des années 1970 a semblé, en revanche, partout et quelle que fût la majorité en place, entraîner à plus ou moins long terme le retour au primat – voire au diktat – du marché, précipiter le délitement des syndicats, favoriser la casse des identités collectives. Même la victoire en France, en 1981, d’une coalition élue sur un programme beaucoup plus socialiste que celui de Léon Blum en 1936, ne put que retarder de quelques mois l’orchestration, à Paris, des nouvelles harmonies planétaires. Pourquoi la musique néolibérale fut-elle si forte, au point d’absorber dans sa chorale ceux qui avaient consacré l’essentiel de leur existence à explorer les voies d’une autre partition ?
La réponse, qui comporte plusieurs volets, n’invoquera ni une loi de la nature ni une humeur de la Providence. Quelques-unes des clés d’analyse habituelles dans d’autres circonstances seront passées en revue, au nombre desquelles, bien évidemment, l’évolution du rapport de forces social. Car le grand bond en arrière fut à ce point « providentiel » pour un groupe bien particulier – les détenteurs de capital – qu’on doit soupçonner qu’il ne les prit pas entièrement au dépourvu, qu’ils surent souvent faire advenir ce qui les rendrait plus prospères et plus tranquilles.
C’est toutefois la transformation de l’idéologie dominante qui est au cœur de cet ouvrage. Car, là encore, rien ne serait plus ridicule ni plus faux que d’imputer au seul « pragmatisme » des gouvernants la métamorphose de leur grille de lecture des événements. Si, au fil des années 1980 et des décennies qui suivirent, les « décideurs » et les commentateurs du monde occidental ont presque toujours interprété de manière identique les situations de crise – et les remèdes qu’elles appelaient –, c’est que tout un travail idéologique était intervenu au préalable. D’autres interprétations des événements et des crises auraient conduit à d’autres politiques et à d’autres remèdes. La « mondialisation » fut aussi ce long labeur d’uniformisation des politiques « acceptables » que rendit presque naturel une symbiose sociale et intellectuelle entre leurs principaux architectes d’un bout à l’autre de la Terre.

***

Après le crack financier des subprime de 2007–2008, les banques retrouvèrent leurs couleurs. Grâce à des injections plantureuses d’argent public, elles émergèrent même de la crise économique la plus grave depuis 1929, plus concentrées et puissantes qu’avant. Et donc plus susceptibles de prendre les États « en otage » lors de la prochaine tempête. Les gouvernements occidentaux, les banques centrales, les agences de notation choisirent ce moment pour sonner une nouvelle fois le tocsin contre la dette. Astucieusement mis entre parenthèses tant qu’il fallait débourser des montants dépassant l’entendement pour sauver Goldman Sachs, la Deutsche Bank ou BNP Paribas, le spectre de la faillite resurgit dès la fin de l’année 2009 afin de précipiter le démantèlement de la protection sociale et des services publics. À l’époque de la faillite de Lehman Brothers (15 septembre 2008), on prédisait le coma des libéraux. Ils trouvèrent dans l’annonce répétée que « les caisses sont vides » l’instrument de leur résurrection politique.
Depuis les années 1980, les déficits publics ont été leur création consciente, destinée à paralyser les velléités d’intervention de la collectivité. Une pratique laxiste, qui ampute les recettes (en réduisant les impôts des plus riches sitôt que les comptes publics se rapprochent de l’équilibre), se double d’un discours catastrophiste permettant de refouler les dépenses de l’État-providence. En ce sens, la crise des subprime et de la dette souveraine n’est pas nouvelle, même si son épicentre, le marché hypothécaire, avait été relativement épargné par les précédentes. Toutefois, à moins de déboucher sur un effondrement de la demande intérieure dans les pays développés, l’ouverture des marchés à la concurrence des pays émergents et la baisse relative des salaires que celle-ci a entraînée en Europe et aux États-Unis devaient s’accompagner d’un envol de l’endettement. En réévaluant exagérément les actifs des ménages endettés, la spéculation immobilière a permis de retarder l’heure de vérité. L’emballement de la pompe à crédit a compensé le tassement des rémunérations, les ouvriers et les employés continuant ainsi à se payer ce que leur travail ne pouvait plus leur offrir. De la même manière, les États ont continué à financer des dépenses supérieures au produit de leurs recettes fiscales. L’« innovation financière » permettait de refouler dans un brouillard comptable l’échéance qui ne manquerait pas de survenir.

Dossier de presse
A.B.
Éléments n° 149, octobre-décembre 2013
Joel Jegouzo
Joel-jegouzo.com, 13 décembre 2012
Bertrand Rothé
Marianne, 1er décembre 2012
Michel Abescat
Télérama, 23/06/04
Philippe Lançon
Libération, 21/04/04
Laurent Joffrin
Marianne, 29/03/04
Offensive, janvier 2005
Pierre Chaillan
PCA Hebdo, 16/12/04
Jean-Marie Harribey
Le passant ordinaire, octobre 2004
Nicolas Ethève
La Marseillaise, 08/07/04
Éric Dupin
L'Express, 29/03/04
Alain Duhamel
Le Point, 29/04/04
SUR LES ONDES

France Inter – « Là-bas si j’y suis », Le Grand bond en arrière (2 juillet 2004)

Radio libertaire – « Offensive », Au service du public (lien en bas de page, 21 janvier 2005)

L'ordre libéral
Si, depuis les années 1980, le capitalisme libéral a partout étendu son influence, ce n’est pas seulement du fait du libre-échange et de la dérégulation. C’est aussi que tout un travail idéologique est intervenu au préalable, qui a progressivement conduit les « décideurs » et les médias du monde occidental à interpréter de manière identique les situations de crise et les remèdes qu’elles appelaient. Dans cette nouvelle version très augmentée d’un livre paru pour la première fois en 2004, Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique, retrace l’histoire de ce « travail idéologique », associant think tanks, intellectuels et institutions internationales, dont l’objectif était de suggérer qu’il n’y a désormais « plus d’alternative » à une économie orientée par les seuls verdicts des marchés financiers. Mettant en cause, notamment, l’influence des théoriciens de l’École de Chicago (Gary Becker et ses émules), il s’interroge aussi sur les circonstances dans lesquelles la gauche traditionnelle s’est finalement ralliée au système dominant, confortant ainsi le pouvoir d’une « surclasse » mondiale pour laquelle « la machine à produire du marché ne connaît qu’une direction, la marche avant ». La « construction européenne », note-t-il au passage, a également favorisé cette évolution : « l’Union européenne, qui devait pérenniser un modèle distinct des États-Unis, a servi d’incubateur, sur le Vieux Continent, à un ordre social se rapprochant du type américain. » L’économiste libéral Pascal Salin disait ingénument : « Parler de réformer le capitalisme est absurde. On réforme la Constitution, pas le capitalisme [...] On l’accepte ou pas, mais on ne le réforme pas. » Comment dès lors échapper au « gouvernement expert » et à l’ordre marchand ? Les solutions proposées, où l’on reconnaît la marque des schémas dogmatiques de Pierre Bourdieu, restent malheureusement un peu convenues.
A.B.
Éléments n° 149, octobre-décembre 2013
Compte-rendu

Edition revue et augmentée, mais toujours aussi pessimiste quant à nos chances de rompre avec la contre-révolution néolibérale qui a fini par s’imposer presque partout dans le monde.

Monumental, l’essai de Serge Halimi explore les soubassements de cette réussite. Comment a-t-on pu en arriver là ? Les détenteurs du Capital en furent eux-mêmes les premiers surpris. Au cœur de l’ouvrage, la trahison des clercs, des médias et de la Gauche socialiste accompagnant la longue transformation idéologique de la mondialisation depuis les années 1980, relayant sans vergogne les publications de l’American Enterprise Institute de Washington. A Gauche, les clefs habituelles semblaient ne plus pouvoir expliquer le monde contemporain. On jeta donc aux oubliettes de l’Histoire le communisme, le socialisme, puis le keynésianisme enfin, pour se convertir à l’utopie des marchés. Il y avait bien certes ces crises, mais elles n’étaient que des soubresauts nécessaires : demain tout ira mieux, les marchés sauront de nouveau se réguler… C’est aujourd’hui encore le discours de la Gauche socialiste. On a sauvé les banques, démantelé la protection sociale, les services publics, et le Déficit Public est devenu l’arme fatale destinée à paralyser socialement notre société.

Les élites ont abandonné les ouvriers à la haine sociale pour ouvrir nos sociétés aux clivages racistes. Le paysage qu’elles ont construit est sinistre : les fonds de pension ont remplacé les chefs d’entreprise et les agences de notation les gouvernements.

« Les réformes néolibérales ont métamorphosé les collectivités humaines solidaires en syndics de petits propriétaires », affirme très pertinemment Serge Halimi. Et de tenter de comprendre comment tout cela s’est construit : logement, éducation, retraites, les trois piliers du combat néolibéral de ces vingt dernières années, qui ont introduit de véritables changements anthropologiques pour rendre la servitude volontaire agréable et installer le marché dans les esprits.

A-t-on en effet assez relevé le prix de cette révolution immobilière que la France a connu ? L’accession à la propriété transformant des millions de socialistes en bobos attentifs aux fluctuations du marché, le nez rivé sur la cote de leur bien…

A-t-on assez relevé ce que l’éducation était devenue dans un pays comme le nôtre où les frais de scolarité des études supérieures ont explosé, livrant les étudiants aux banques créditrices, amenant ces dernières à peser sur le choix des filières, pour éliminer de notre horizon les humanités, si peu rentables ?

Nous déployons désormais des solidarités dévoyées. L’heure est au découragement semble-t-il, à la défaite. Au basculement du monde, d’un monde dans lequel l’utopie a changé de camp. Certes, pense Halimi, des victoires ponctuelles sont possibles, mais « il faudra que tout change pour que quelque chose change »… Or les dégâts sociaux, idéologiques de cette contre-révolution néolibérale sont immenses : le capitalisme sauvage a libéré le populisme réactionnaire et transformé en panique identitaire le sentiment national. En outre, les médias sont désormais entre les mains des nantis, de Libé au Monde, qui tous sacrifient au réalisme de la Crise. L’anti-terrorisme a pris la place de l’anti-communisme et “la menace islamiste” est devenue l’ambition messianique de la Droite. Sommes-nous donc condamnés à vivre dans ce monde dans lequel nous ne faisons que survivre ?

Joel Jegouzo
Joel-jegouzo.com, 13 décembre 2012
Compte-rendu

Dans une édition augmentée du Grand Bond en arrière, Serge Halimi revient sur les batailles qui convertirent la gauche à l’austérité. Un essai aujourd’hui encore à contre-courant.

Deux grandes signatures de la presse avaient involontairement participé à la réussite de la première édition du Grand Bond en arrière, de Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique – soit 25 000 exemplaires vendus en 2004. Le très urbain Alain Duhamel, tout d’abord, qui s’était lâché dans le Point – «simplisme absolu», «myopie infantile», «haine savante du capitalisme». Laurent Joffrin ensuite qui, dans Marianne, face à une critique favorable de Philippe Cohen, faisait preuve de prescience : « Halimi refuse de voir que le capitalisme n’a pas que des défauts. Il est inégal, injuste, mais efficace. » Efficace, le capitalisme ? A sa décharge, nous étions quatre ans avant la crise des subprimes.

Huit ans après, ce ne sont plus les grands éditorialistes qui invitent à sa relecture, mais deux catastrophes. Cette nouvelle édition mise à jour et augmentée intègre en effet la crise de 2008, ce moment de flottement où, « presque terrifiée, la couverture du magazine américain Newsweek annonçait : “Nous sommes tous socialistes à présent”, le moment où Time appelait à “repenser Marx”». Elle renvoie également à l’élection présidentielle de 2002. Après le quinquennat de Lionel Jospin, les électeurs désabusés avaient souhaité un second tour FN-UMP, préférant les vrais libéraux aux sociaux-libéraux, « les originaux à la copie », selon Jean-Marie Le Pen. Si le gouvernement actuel s’entête dans la politique de rigueur, une nouvelle mauvaise surprise n’est pas à exclure, à moins que la « gauche de gauche » ne propose d’ici là une alternative ?

Serge Halimi nous raconte le long parcours des intellectuels de la Société du Mont-Pèlerin, organisation visant à promouvoir l’économie de marché selon Friedrich Hayek. Il leur aura fallu du temps pour imposer Margaret Thatcher et Ronald Reagan au pouvoir et pour faire adhérer travaillistes et socialistes à leurs idées. Dès les années 1930, ils commencèrent à batailler pied à pied autour de Walter Lippmann contre la « pensée unique » keynésienne de l’époque. Leur force vient aussi d’avoir su fédérer des « leaders intellectuels ». Il leur aura fallu quarante ans au total, quand la gauche n’aura que cinq ans pour faire évoluer les mentalités.

Cette réédition n’est pas exempte de critiques. Il lui manque toujours une analyse fouillée de l’ordo-libéralisme allemand, car son théoricien, Walter Eucken, partage avec Friedrich Hayek et Milton Friedman la responsabilité de ce grand bond en arrière. Bien avant l’arrivée de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan au pouvoir, le modèle allemand a structuré les traités européens successifs, de Rome (1957) à Lisbonne (2007), et a réduit le pouvoir des politiques. Il a d’abord limité l’intervention de l’Etat dans la politique industrielle, puis a imposé l’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE), pour aujourd’hui mettre sous contrôle technocratique la politique budgétaire. Autre reproche, cette seconde version a pris 100 pages. Or, pour devenir des outils politiques, certains ouvrages doivent pouvoir se mettre dans la poche. Ce sera sûrement pour la prochaine fois.

Bertrand Rothé
Marianne, 1er décembre 2012
Le Grand Bond en arrière, enquête de Serge Halimi

Le journaliste revient sur le succès des théories économiques ultralibérales depuis les années 1970. Un travail idéologique de longue haleine, que la gauche n’a pas su contrer.
« La montée des marchés »… Choisissons au hasard. La chronique matinale de Jean-Marc Sylvestre sur France Inter, par exemple. « L’économie aujourd’hui », ça s’appelle. En fait, une sorte de météo des marchés, un catéchisme libéral présenté comme l’ordre naturel des choses, une loi universelle contre laquelle il serait aussi stupide de s’élever que de refuser la gravitation ou la chute des corps. A l’instar de nombre de ses confrères, ni pire ni meilleur, Jean-Marc Sylvestre célèbre ainsi, chaque matin, l’impérieuse nécessité de la déréglementation, l’urgence des privatisations, l’évidence de la baisse des impôts ou encore l’ardente exigence du libre-échange. Bref, l’horizon indépassable de la dure et juste loi du marché, seule politique possible pour les siècles des siècles. Amen.
Il faut l’entendre, ces temps-ci, chanter les mérites de la privatisation programmée d’EDF, même si la ressource électrique, abondante et plutôt moins chère qu’ailleurs, pas plus que la qualité du service ne posent de problèmes en France. Douter du bien-fondé d’une telle mesure serait « refuser la réforme » entendue de manière générale, comme si aucune réforme autre que libérale ne pouvait être envisageable. Et bien sûr tourner le dos à la « modernité » – comme si l’univers marchand se confondait avec celle-ci.
Comment en est-on arrivé à cette domination sans partage de l’idéologie libérale, se demande Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, dans un livre bigrement stimulant, Le Grand Bond en arrière. Le sous-titre, « Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde », dit clairement l’ambition du propos : montrer que, loin d’être naturels, les préceptes libéraux sont l’expression d’une volonté, le fruit d’une construction politique et idéologique, l’aboutissement d’une histoire dont on peut distinguer les étapes. Et c’est sans doute le principal mérite de cet ouvrage aisément abordable et remarquablement documenté de fournir une sorte d’archéologie du néolibéralisme ambiant, d’en faciliter la compréhension et, par conséquent, la critique.
Halimi retrace avec force et clarté cette évolution paradoxale qui voit le monde passer d’un système d’économie mixte, celui d’un capitalisme tempéré par l’action publique et une certaine redistribution des revenus, à la « mise en place d’un gouvernement d’entreprise orienté par les seuls verdicts du marché ». En 1945, l’idée d’une économie plus ou moins régulée par l’État ne soulève guère d’objections. Issu de la crise de 1929, le système assure prospérité et stabilité. Et fin 1965, dix-neuf ans après sa mort, son inspirateur, l’économiste britannique John Maynard Keynes, fait encore la couverture de Time Magazine.
Tout bascule avec la crise des années 1970, quand la montée parallèle du chômage et de l’inflation paraît invalider le postulat keynésien, qui voudrait que le plein-emploi soit assuré par une politique de contrôle monétaire et de redistribution favorisant la consommation. Et Halimi de montrer, par le menu, et en particulier aux Etats-Unis, comment les néolibéraux vont se saisir du désarroi ambiant pour imposer leurs solutions préparées de longue date. Dès la fin des années 1930, l’économiste autrichien Friedrich von Hayek, l’auteur culte de Margaret Thatcher, entamait en effet, à total contre-courant, sa croisade néolibérale, destinée d’abord à servir les intérêts du capital. « Déréglementer, privatiser, réduire et simplifier les programmes de sécurité sociale, diminuer la protection contre le chômage, réduire le pouvoir syndical », comme il le résumera en 1960 dans sa Constitution de la liberté.
Halimi est à l’évidence fasciné par la méthode employée par les néolibéraux : un solide travail intellectuel patiemment relayé auprès des élites, en particulier par les think tanks américains, ces « boîtes à idées » largement financées par les grandes entreprises. « Les néolibéraux ont-ils été gramsciens ? », se demande-t-il, en référence au leader communiste italien, pour lequel « chaque révolution est précédée d’un intense travail critique, de pénétration culturelle, d’infiltration à travers les groupes humains d’abord réfractaires. »
Crise du keynésianisme, travail idéologique de longue haleine des néolibéraux, à ces deux explications du triomphe actuel des logiques de marchés, Halimi en ajoute une troisième : la panne de la gauche. L’auteur montre en particulier comment, aux Etats-Unis, le parti démocrate s’est peu à peu coupé des milieux populaires, au profit des classes moyennes, en privilégiant les luttes pour le féminisme, l’égalité raciale ou la condition des homosexuels. Poussant ainsi son ancienne base sociale, des ouvriers et des employés touchés de plein fouet par la crise, dans les bras de Reagan, chantre du « retour de l’Amérique » et de ses valeurs traditionnelles. Résultat : s’appuyant sur ses nouveaux électeurs, la gauche a peu à peu évolué avec eux, jusqu’à intégrer à son tour l’essentiel des thèses libérales. La chute du mur de Berlin et le désastre de l’expérience communiste renforçant encore le discours du « Il n’y a pas d’autre politique possible ».
La fin du livre est plutôt sombre. Parce que Serge Halimi dresse le bilan difficilement contestable de vingt années de potions libérales. Une histoire en forme de Robin des bois à l’envers. « En 2003, 1 % des Américains possèdent, après impôts, davantage que !es 40 % de leurs concitoyens les plus pauvres », note-t-il par exemple.
Décourageant aussi son constat d’un système totalement verrouillé : une Europe qui aurait pu proposer un modèle alternatif et qui est devenue au contraire la courroie de transmission de l’ordre social américain, des organisations internationales – OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), FMI (Fonds monétaire international), OMC (Organisation mondiale du commerce) – vouées à faire respecter les logiques libérales, des médias de plus en plus concentrés, pour la plupart relais fidèles de la pensée de marchés…
Après tout, semble conclure Serge Halimi, les libéraux n’étaient pas en meilleure position quand régnait le keynésianisme. Pourquoi ne pas prendre modèle sur eux ? La situation actuelle est le produit d’une volonté. Elle peut en armer une autre pour construire un monde différent. Vaste programme.

Michel Abescat
Télérama, 23/06/04
Serge Halimi conte l'irrésistible ascension de la pensée unique

Le Grand Bond en arrière relate comment, d’idéologie minoritaire après la Seconde Guerre mondiale, le néolibéralisme a colonisé l’entier du champ politique dès la fin des années 1960.

Une histoire de la révolution néo-conservatrice. Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, a consacré une volumineuse étude au triomphe des idées néolibérales qui sont passées d’un statut de groupuscule assiégé à celui de pensée unique – faisant même leur beurre au sein de la gauche socialiste.  Le Grand Bond en arrière est à lire sur plusieurs niveaux. Sur le plan de l’histoire des idées, il s’agit bien sûr du portrait saisissant d’une victoire idéologique patiemment construite par des individus qui ont cru à leurs idées, et se sont donné les moyens de les imposer. Alors même que le discrédit pesait sur un libéralisme décrédibilisé par la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. L’ouvrage brosse une série de portraits captivants d’acteurs qui s’opposeront à l’ordre keynésien en vigueur – à savoir avec un Etat régulateur – et fomenteront la silencieuse révolution néolibérale. La phrase de Margaret Thatcher, «rendez-moi mes sous [I want my money back]», est bien connue.
Le caractère descriptif et factuel de l’ouvrage constitue une raison en soi de s’y plonger. Spécialiste des États-Unis, Serge Halimi fait le tour d’horizon exhaustif d’un corpus académique anglo-saxon considérable, difficilement accessible et souvent non traduit. Des dizaines d’études souvent très pointues sont ainsi passées en revues. Les pages retraçant l’aventure de la Société du Mont-Pèlerin, où est née la doctrine économique néoclassique, valent également le détour. Elles montrent à quel point, dès le départ, le volontarisme et le projet de société ont primé. L’économiste Friedrich von Hayek, principal inspirateur du néolibéralisme, a toujours vu son action en termes de qualité plutôt que de quantité. Il a su être patient, ce qui a payé. Le modèle keynésien s’essoufflant à la fin des années soixante, il s’est peu à peu dégagé un champ politique permettant à ces idées minoritaires de s’ébattre.
Sans révolution d’octobre, sans « prise de Palais d’Hiver », mais par la simple mue des mêmes forces sociales et politiques qui défendaient un capitalisme tempéré par le rôle redistributeur et régulateur de l’Etat, on a assisté à un changement de société fondamental. Et à une victoire par KO : après le camp conservateur, c’est la gauche qui s’est retrouvée peu à peu colonisée par l’idéologie néolibérale. Dans les situations les plus extrêmes – la Nouvelle-Zélande – c’est même elle qui donnera le coup d’envoi du processus. Les cas accablants de Tony Blair, Bill Clinton, Gerhard Schröder et Lionel Jospin sont également soigneusement documentés et leurs similitudes mises en parallèle.
Au final, il s’en dégage l’image un peu désespérante d’un rouleau compresseur difficile voire impossible à contrer. Un pessimisme que l’on a parfois aussi reproché aux travaux du sociologue Pierre Bourdieu, même si ce dernier disait que dévoiler l’oppression est déjà une manière de la combattre.
Mais si ce qui a été voulu par quelques-uns s’est imposé à tous, l’inverse doit aussi pouvoir être vrai. On ne fera pas à Serge Halimi la critique d’une vision déterministe de l’histoire, d’autant plus que dans la dernière partie de l’ouvrage, il apporte des réponses à des problèmes évoqués au début – et qui auraient mérité une réponse sur-le-champ, en cela le livre souffre sans doute d’une faiblesse structurelle.
L’auteur décrit la rupture entre la gauche et les milieux populaires. Car derrière «le refus du populisme» se cache parfois aussi le mépris du peuple. Ce dernier ne se reconnaît pas forcément dans les valeurs communautaristes matinées de politiquement correct affichées notamment par la gauche américaine. Ce qui peut aller jusqu’au divorce. Comme lorsque Dominique Strauss-Kahn, éminent socialiste et ancien ministre, explique que du «groupe le plus défavorisé on ne peut malheureusement pas attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’Histoire mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence.» On n’est pas loin de la vieille peur bourgeoise des classes dangereuses.
Face à ce divorce, l’auteur plaide pour le retour d’un discours de classes. Il évoque des pistes comme celle d’une « libération des énergies critiques » chère à Bourdieu. Et de plaider, la philosophe Simone Weil à l’appui, pour « le grand élan sorti des entrailles de la masse ingouvernable [et qui] a desserré soudain l’étau de la contrainte sociale, fait admettre comme évidentes des choses tenues six mois plus tôt pour scandaleuses ». « Nous avons connu des temps plus difficiles encore, rappelle Serge Halimi, et puis ç‘a fini par finir »…

Philippe Bach
Le Courrier, 19/06/04
Le grand péché libéral

Le grand péché libéral

Halimi revient sur l’histoire du néolibéralisme et pèche parfois par excès d’idéologie.

Le Grand Bond en arrière, c’est le grand bond en avant : celui du capitalisme, devenu « néolibéralisme ». Voilà vingt ans, Guy Sorman le vantait endimanché comme un conte de fées dans La Nouvelle Révolution conservatrice américaine (1983), puis L’État minimum (1985). C’étaient les riches heures du Figaro magazine, auquel il collaborait. Serge Halimi, auteur des Nouveaux Chiens de garde et sorte de négatif idéologique du précédent, démonte aujourd’hui ce grand bond comme une légende maléfique. Ce sont les riches heures du Monde diplomatique, auquel il collabore. Le premier se plaint régulièrement du fait que le combat libéral, en Europe et en France, n’est pas gagné et que ça marcherait ; le second affirme, avec raison, qu’il l’a malheureusement été et que ça ne marche pas. L’un allait plutôt interroger les acteurs ; l’autre lit plutôt leurs livres. Le premier instruisait à décharge et à recharge ; inspiré par Goffman, Bourdieu et Christopher Lasch, le second instruit à charge, avec des tas de citations et de notes en bas de page qui donnent envie d’aller y lire les phrases dont il s’agit, pour vérifier qu’elles ne sont pas détournées du contexte et armées pour la cause.
Halimi s’en prend aux démocrates américains, aux blairistes et à toute la gauche européenne, qui aurait trahi le peuple en reprenant le discours aristocratique des élites libérales. Dans le miroir grimaçant du temps, les deux hommes se ressemblent étrangement. Dans les deux cas, la réalité existe peu, car elle est surtout un produit : celui d’un rapport de forces idéologiques quasiment sous vide. Notre monde ne serait fabriqué que par des idées en lutte. Derrière ces idées, il y a des intérêts, voire des complots, et puis de tragiques conséquences sociales. Le constat d’Halimi sur la super-libéralisation du monde depuis vingt-cinq ans est juste (comme l’était celui de Sorman depuis le balcon du converti) tant qu’il narre la reconquête du Mal, depuis l’après-guerre jusqu’aux années Thatcher et Reagan ; il l’est encore dans sa colère lorsqu’il pointe ses conséquences sociales, ses certitudes messianiques, son choléra inégalitaire, voire ses ridicules ; mais, parfois, il se trompe dans ses à priori : il dénonce ainsi ceux qui recommandent la privatisation des troupeaux d’éléphants pour abolir le braconnage, car « on ne défendrait bien que ce qui vous appartient » ; or, renseignement pris, il semblerait que ça marche. Enfin, Halimi pense faux en ce qu’il fait abstraction – ou glisse trop rapidement – sur le contexte économique, politique et social qui a permis cette victoire du libéralisme. Il y a du bolchevik en cet imprécateur au nom des peuples : l’Histoire n’est faite – ou défaite – que par des avant-gardes en lutte. Halimi est obsédé par les élites qu’il dénonce.
Sa démonstration part de loin : de ce que Michéa, qu’il cite, a nommé l’« impasse Adam Smith » – celle du fondateur de la main invisible et bienfaitrice du marché. « En voyant faux, résume Halimi, Smith avait vu loin. » Mais, après la colonisation, la Première Guerre mondiale et la crise de 1929, le libéralisme sauvage et ses fausses vertus sont pour un demi-siècle discrédités. Installé aux États-Unis par Roosevelt, l’« ordre keynésien » va régner. Halimi décrit sans tendresse cet ordre, pourtant heureux si on le compare à la suite. Pourquoi ? Parce qu’en son sein tiède est né le discours de la pensée unique. Halimi concentre ses griefs ainsi : « Déterminisme technologique, culte des experts, convergence des systèmes, fin des idéologies : l’adjectif “incontournable” paraît avoir bercé le siècle, souvent sous la forme d’une purée paresseuse jaillissant à intervalles réguliers de la bouche de journalistes dépourvus d’imagination et de talent. »

Comme dans l’Histoire des Treize de Balzac, le livre d’Halimi a ses antihéros, les économistes Friedman, Hayek ou, bien moins intéressant, l’ex-grand prêtre du FMI, Michel Camdessus, assez grotesque dans sa religion de la gouvernance et ses instincts de tutelle. L’ouvrage a aussi sa société secrète originelle, la société du Mont-Pèlerin, appelée « Les conjurés du lac Léman » : en avril 1947, certains fauves libéraux s’y réunissent comme au désert pour refonder le mouvement libéral dans une Europe vouée à l’État keynésien ou communiste ; c’est du moins l’interprétation rétroactive qu’en donne Halimi : quand un groupe a gagné, on raconte sa geste comme un complot entièrement prémédité.
L’auteur conte ensuite par le détail les étapes de la conquête, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, puis dans le reste de l’Europe. C’est le meilleur du livre : le long moment où, peu à peu, la honte du discours change de camp. Halimi cache mal son admiration inamicale pour les grands idéologues de la droite libérale : d’une certaine façon, il leur ressemble. Ses flèches les plus aiguës sont réservées à d’autres : aux démocrates américains (Hart et Clinton, en attendant Kerry), aux blairistes, et à toute la gauche européenne qui aurait culpabilisé et trahi le peuple en reprenant à son compte le discours aristocratique des experts et des élites libérales ; bref, aux sociaux-traîtres de la démocratie. La presse, bien sûr, reçoit son paquet : son discours mou, soumis et sans travail aurait accompagné et justifié le mouvement. Il y a du vrai là-dedans : Blair a par exemple repris les idées de Thatcher, qui avait fait le sale boulot, tout en ringardisant les idées de lutte sociale et syndicale. La gauche de Mitterrand a bien effectué un tournant sauvage en 1983 ; mais, ici, Halimi pèche par excès d’idéologie : c’est sous le poids du rapport de forces économiques qu’elle fit un choix, celui de ne pas s’isoler en Europe, et non par décision autonome. Halimi semble regretter la toute-puissance d’un choix politique sans contingence, et peut-être l’idée d’un pays missionnaire, la France, à l’avant-garde d’une lutte révolutionnaire absolue. Il constate que, au moment où le libéralisme s’impose, le modèle keynésien est épuisé ; il glisse bien vite sur les raisons de cet épuisement. Elles ne sont pas uniquement politiques et idéologiques ; mais cela l’obligerait à nuancer son pamphlet sous panoplie universitaire. De même, cette manière de réduire la presse à ses plus notables caricatures finit par être fatigante à force de fausseté. Dans la lutte d’Halimi, utopiste sombre de l’État-nation, la complexe réalité du monde n’a que la place qu’elle mérite : faible.

Philippe Lançon
Libération, 21/04/04
Un petit Lénine façon rive gauche

Serge Halimi n’apporte rien de neuf au combat pour la justice. Son propos relève de la posture gauchiste qui diabolise la gauche réformiste sans proposer d’alternative.
Voilà un livre qui se drape dans l’amour des pauvres et qui est surtout tissé d’acrimonie. Serge Halimi est connu pour ses philippiques contre les journalistes, les socialistes, les intellectuels médiatiques et autres excréments de la Terre. Il parraine de surcroît un site de dénonciation de la presse qui défend de confuses idées d’extrême gauche avec des méthodes d’extrême droite, bizarre mélange de la Pravda et de Je suis partout. Cette fois, il délaisse – provisoirement – l’invective pour le raisonnement plus ou moins articulé. Il donne un ouvrage épais qui recense les vices (indiscutables) du capitalisme contemporain et décrit la genèse de son hégémonie. On suit l’entreprise pernicieuse des ” intellectuels organiques ” du libéralisme, regroupés à l’origine autour de l’économiste et philosophe Hayek, qui aboutit, après les épisodes Reagan et Thatcher, à la domination actuelle du capitalisme financier sur la planète, avec son cortège d’inégalités, de déréglementations, de privatisations et de règne sans partage des marchés.
L’entreprise des intellectuels libéraux ayant été racontée (pour la célébrer) par Guy Sorman dès 1982 et largement reprise ensuite, on devine que l’intérêt du livre d’Halimi ne réside pas là. Rien de neuf dans cette longue recension qui ressemble à la compilation des articles assommants qu’on lit depuis un siècle ou deux dans Le Monde diplomatique. Non, le véritable objectif du livre, c’est bien sur la mise au pilori de ceux qui n’ont pas su empêcher cette évolution et qui ont même participé, en exerçant le pouvoir à tel ou tel moment, à sa mise en place. On a évidemment nommé les responsables de la gauche démocratique, traîtres ontologiques, ceux qu’Aragon appelait en son temps, avec plus de talent d’Halimi, ” les ours savants de la social-démocratie ”, incarnés aujourd’hui par les leaders de l’ex-future gauche plurielle. Depuis le début du siècle, avec un regain très net dans la dernière décennie, cette vitupération est le fonds de commerce de l’extrême gauche, qui essaie de faire oublier ses propres errements pour dénoncer ceux de la gauche classique.
Tout n’est pas faux, évidemment, dans le réquisitoire. La social-démocratie est en crise; les immenses conquêtes qu’elle a imposées (et dont Halimi consent à peine à parler) paraissent derrière elle ; elle a beaucoup de mal à se doter d’un nouveau programme de réformes. Il manque néanmoins au raisonnement trois éléments décisifs. Le triomphe du capitalisme libéral n’est pas seulement le fruit du complot et de la trahison, à supposer qu’ils aient eu lieu. L’économie contemporaine satisfait aussi des besoins d’autonomie, de consommation, d’opportunités créatrices et professionnelles qui la rendent séduisante pour des millions de gens, ce qui complique la tâche de la gauche. La mondialisation ne profite pas seulement à une poignée de milliardaires. Elle donne à des pays pauvres, comme la Chine, l’Inde, les nations d’Asie du Sud-Est, l’espérance d’une vie meilleure.
Halimi refuse de voir que le capitalisme n’a pas que des défauts. Il est inégal, injuste, mais efficace. C’est pourquoi la social-démocratie veut le réformer et non l’abattre. La victoire des libéraux dérive aussi d’un événement dont Halimi ne dit pas un mot : l’échec historique du ” socialisme réel ”, symbolisé par la chute du mur de Berlin. Pendant des décennies, sur un tiers de la planète, des dirigeants qui ne manquaient pas d’énergie ni de moyens se sont échinés à mettre en œuvre une politique radicalement anticapitaliste. Ils se sont effondrés sous le poids de leurs propres aberrations, pendant que la social-démocratie honnie, elle, améliorait comme jamais le sort des exploités.
Halimi refuse de réfléchir sur l’échec du socialisme d’État auquel il se réfère implicitement. Il passe tout autant sous silence les expériences de la gauche réformiste qui réussissent. Pas un mot sur la social-démocratie scandinave, par exemple, qui est pourtant en tête dans tous les classements sociaux tout en développant une économie fluide, moderne et internationale. Pas un mot des résultats obtenus ici ou ailleurs par la gauche classique, ni même de l’action utile et pédagogique menée par les altermondialistes, décrits par lui comme une bande de bavards impuissants. Il est vrai que, en reconnaissant ces réalités, on risquerait de porter atteinte à l’abstraite séduction de l’utopie, matrice de toutes les intolérances et de tant de massacres. Halimi est un petit Lénine de la rive gauche : laissons-le détester en paix.

Laurent Joffrin
Marianne, 29/03/04
Entretien avec Serge Halimi
Lire l’entretien sur le site d’Offensive.
Offensive, janvier 2005
Entretien avec Serge Halimi

Lire l’article sur le site de l’Homme moderne.

Entretien avec Serge Halimi, journaliste au Monde Diplomatique, qui était en déplacement à Nice pour participer à des rencontres organisées par l’Espace Magnan et qui vient de publier, aux éditions Fayard, _Le grand bond en arrière – Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde_…

Le 2 novembre dernier, George W. Bush était réélu avec une large avance sur son adversaire démocrate. Beaucoup ont été surpris à la fois de la victoire du président républicain sortant mais aussi de l’élargissement de sa base électorale. Et ce alors qu’il avait durci son discours durant la campagne… Avez-vous été étonné de ce résultat ?

Pas trop. Début octobre, j’ai écris un article dans Le Monde Diplomatique qui insistait précisément sur les appuis que Bush trouvait dans des États pauvres auprès des catégories populaires (ouvriers, employés, ruraux). Mon enquête en Virginie occidentale, terre de forte tradition syndicale et État le plus pauvre des États-Unis, avait cette dimension en tête. Le 2 novembre, Bush a consolidé son avance d’il y a quatre ans en Virginie occidentale. Il a remporté 56 % des suffrages. Je n’ai donc pas été surpris par le fait que, paradoxalement, des catégories sociales qui n’ont rien à attendre de Bush et de ses politiques, qui ont même compté au nombre des cibles de son premier mandat, ont, parce qu’ils ont privilégié d’autres questions que celles de l’économie ou du social, favorisé le candidat du Parti républicain.

Cette victoire du camp des « néo-conservateurs » aux États-Unis semble constituer la consécration de cette pensée ultra-libérale que vous décrivez dans le livre que vous venez de faire paraître.

C’est vrai à ceci près que dans Le grand bond en arrière, j’évoque aussi les années 70 et 80 durant lesquelles le populisme de droite s’est essentiellement construit autour de la question raciale et de dossiers qui, selon les républicains, y étaient rattachées. Comme l’insécurité, l’aide sociale, le déclin des familles, etc. Or, ce à quoi nous venons d’assister est davantage tiré par la thématique du patriotisme, de la lutte contre le terrorisme et de la défense des valeurs morales traditionnelles que par la manipulation du racisme d’un prolétariat blanc en voie de déclassement ou, comme en Europe, par les campagnes contre l’immigration. En insistant sur les valeurs traditionnelles et sur la religion, Bush a essayé, au contraire, d’élargir son électorat dans la population hispanique (il a d’ailleurs réussi). Quant à la question raciale, elle a été absente de son discours de campagne, même de façon allusive.

Dans Le grand bond en arrière – Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, vous accréditez la thèse que ce que nous vivons aujourd’hui a été pensé et donc construit à partir des années 70…

Oui, on évoque souvent dans les lieux militants la question de l’espoir et de l’absence actuelle d’une alternative mobilisatrice aux politiques néo-libérales. C’est pour cette raison qu’il importe de rappeler que ce que nous vivons en ce moment avec Schröder, Raffarin, Bush, Berlusconi et Blair est le produit d’une construction politique volontariste, de l’application obstinée d’une idéologie, et pas le résultat de forces impersonnelles (« les marchés », « la mondialisation ») qu’on ne comprendrait pas. La mondialisation, les marchés financiers ne sont devenus des puissances que parce qu’on leur a permis de gagner l’emprise qu’ils ont acquise. Ceux qui leur ont ouvert la voie (par exemple en privilégiant le capital et en déréglementant la finance) avaient compris quelle route la société emprunterait ensuite. On en revient toujours à ce point de départ : c’est la volonté politique qui a permis aux libéraux de l’emporter et, souvent, ils ont investi l’État pour qu’il favorise leur dessein. Car bien qu’ils se présentent comme des adversaires de l’État, les libéraux font en permanence appel à la force publique. Après tout, si Ronald Reagan a été élu président des États-Unis en 1980, c’est parce qu’il a choisi d’être candidat… Il aurait pu rester acteur ou construire sa carrière au sein d’une grande entreprise privée en devenant son PDG et en consacrant ainsi son existence à son univers de préférence. Si Bush se fait élire et réélire à la tête de l’État, comme son père avait essayé avant lui, c’est bien qu’aux yeux de ces « libéraux » et de leur clientèle électorale, cela sert à quelque chose… Même libéraux, les intellectuels aiment utiliser les instruments de la force publique pour mettre en œuvre leur programme. S’ils faisaient confiance aux seuls mouvements de la société et à la « magie du marché », comme disait Reagan, cela se saurait depuis longtemps.

Dans ce livre, vous évoquez le rôle de plusieurs idéologues comme Goldwater, Friedman, Huntington ou encore William F. Buckley, et, bien sûr, Friedrich Hayek qui, pour vous, est celui qui montre la voie. Dans ce projet de mise au pas du monde, il y a donc d’abord, selon vous, la bataille idéologique ?

Il y a d’abord une volonté et une patience. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale se constitue une chevalerie ultra-libérale comprenant des gens marginalisés dans leur univers intellectuel, des « dissidents » que les partis politiques n’écoutent pas. Y compris ceux de droite d’ailleurs, culpabilisés par l’expérience des années trente et par les conséquences désastreuses que l’ultra-libéralisme a eu sur les sociétés occidentales. Ils veulent alors tourner la page. Les partis politiques de gauche comme de droite décident d’imposer un nouvel équilibre social, laissant plus de place aux mécanismes régulateurs de l’État et moins au jeu du marché. Dans ce contexte d’hégémonie keynésienne, se réunit, dès 1947, une chevalerie libérale pure et dure autour de la société du Mont-Pélerin en Suisse. Elle décide de penser non pas ce que sera le monde demain (demain ne lui appartient pas : elle entame sa traversée du désert) mais ce qu’il sera plus tard si un jour les libéraux disposent de tous les moyens qui leur font défaut en 1947. Ils ne posent donc pas la question de ce qu’ils peuvent faire dans leur situation de réprouvés, mais ils se demandent ce qu’ils veulent faire dans un monde idéal. Et puis, ils décident de créer les conditions qui leur permettront de faire aboutir leur projet de société.

Sur le plan des idées, vous parlez même d’une utopie ?

Je l’emploie car c’est un terme qui revient dans leur discours. Je cite, par exemple, ce texte de Hayek, en 1949, sur le socialisme et les intellectuels dans lequel il parle d’« une utopie libérale capable d’éveiller l’imagination des foules ». Il précise même : « La principale leçon qu’un libéral conséquent doit tirer du succès des socialistes est que c’est leur courage d’être utopiques qui leur a valu l’approbation des intellectuels ainsi que leur influence sur l’opinion publique, qui rend chaque jour possible ce qui, récemment encore, semblait irréalisable ». Alors, quand aujourd’hui les libéraux commentent « la fin des idéologies » et nous assurent qu’« il n’y a pas d’autre politique possible » que la leur, toute l’histoire de leur victoire contredit leur propos… Ils saluent en fait le triomphe de leur idéologie et, pour que ce triomphe soit éternel, ils proclament les idéologies mortes depuis que la leur s’est imposée…

Dans les années 50, vous présentez ce mode de pensée comme encore très minoritaire. Pourquoi et comment, en moins d’un demi-siècle, son influence est-elle parvenue à s’étendre sur l’ensemble du globe ?

Vaste question… Les gens agissent plus volontiers quand ils ont à la fois le sentiment que leur action n’est pas vaine (ça leur donne des perspectives, de l’espoir), qu’ils s’accordent sur la manière d’agir (c’est la question des moyens) et qu’ils savent ce qu’ils veulent faire (c’est la question des objectifs). Perspective, moyens, objectifs : de la fin des années 40 à la fin des années 60, les néo-libéraux s’accordent sur les moyens et les objectifs, mais leurs perspectives de réussite sont encore éloignées. Ils attendent l’occasion, sans d’ailleurs trop se faire d’illusions. Ce sera long, peut-être que ça ne viendra jamais. La destination, ce n’est pas trop difficile : c’est en quelque sorte le retour à l’ordre préexistant la crise de 1929, ou même antérieur à l’essor du mouvement ouvrier. Les libéraux proposent de revenir à la période du libéralisme tout puissant du milieu du XIXe, à cet ordre chanté par Adam Smith et Benjamin Franklin, quand les entrepreneurs étaient les artisans inventifs d’une nouvelle nature, d’un « progrès ». Quant aux pauvres, selon la phrase de Franklin, rédacteur de la Constitution américaine, « moins on fait pour eux, plus ils font pour eux-mêmes, et mieux ils se tirent d’affaire »… Les moyens découlent du projet : détruire toutes les institutions d’intervention sociale de l’État et les remplacer par des mécanismes du marché.

En investissant toutes les institutions, ils parviennent à rendre « inéluctable » ce mouvement. Comment  ?

Il y a d’abord, à partir des années 70, le sentiment que le système keynésien est à bout de souffle dès lors que les pays occidentaux conjuguent inflation et chômage. Lorsqu’une crise intervient en 1973–74, les seuls qui semblent avoir élaboré une alternative au keynésianisme acceptable par les milieux dirigeants sont les ultra-libéraux. Mais là encore cela n’aurait pas suffi. On ne serait pas tourné vers eux très longtemps s’ils n’avaient pas également obtenu l’affaiblissement de leurs concurrents et adversaires. La rupture du lien très fort qui unissait la gauche et les catégories populaires crée les conditions politiques qui leur permettent de mener à bien leur projet. Il y a ensuite tout un travail intellectuel qui présentera comme naturels et évidents des choix qui traduisent des ruptures brutales avec l’ordre dominant. Les néo-libéraux mènent ce que Gramsci appelait « la bataille pour l’hégémonie intellectuelle ». Rien n’est laissé au hasard. Il s’agit pour eux de créer de toutes pièces (ou de réhabiliter) les idées qui favoriseront les intérêts des chefs d’entreprise. Grâce à des fondations financées par des patrons ultra-conservateurs, on encourage de jeunes universitaires de droite à qui on dit en substance : « Vous n’avez pas à chercher. Vous devez simplement prouver que nos solutions sont les bonnes. Et après avoir rédigé vos articles à prétention savante, vous irez dans les universités, dans les départements d’économie. On obtiendra également de nos amis dans les médias que vous soyez invités à des émissions de télévision, que vos ouvrages soient diffusés. On vous présentera non pas comme des idéologues conservateurs, mais comme des spécialistes de l’économie, de la sociologie, des experts qui défendront de manière apparemment indépendante les nouvelles idées dominantes… »

Ce que vous appelez le marché des idées ?

Voilà : s’arranger pour que le marché des idées répande les idées du marché !

À ce propos, vous mettez l’accent sur l’existence de « thinks tanks », traduire : boîtes à idées en français…

Oui, les « boîtes à idées » donnent un vernis, une couverture universitaire à ceux qui défendent de manière militante les intérêts du patronat et des détenteurs de capitaux. On parle aux États-Unis du Hoover Institute, de l’American Enterprise Institute… Mais ce ne sont pas uniquement des instituts, des fondations privées, financés très largement par les grandes entreprises, qui vont accomplir ce travail idéologique. De grands organismes économiques internationaux comme l’OCDE, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale eux aussi vont marteler le discours libéral, le « consensus de Washington » et lui conférer un vernis institutionnel. Or, l’OCDE est une organisation que nous finançons. Son siège est à Paris. Elle opère néanmoins comme un agent d’influence du patronat. Alors qu’on nous reproche toujours d’être sectaires, d’être systématiquement contre les privatisations, je suis, pour ma part, favorable à la privatisation de l’OCDE… C’est une entreprise qui œuvre au service du patronat. Que le patronat la rachète pour un euro symbolique ! Il faut rappeler qu’au départ, en 1945, ces institutions internationales ne véhiculaient pas l’idéologie néo-libérale. Apôtre de la planification, Pierre Mendes-France était gouverneur au FMI. L’architecture internationale issue des accords de Bretton Woods (qui ont enfanté le FMI et la Banque mondiale) a été imaginée par Keynes, adversaire juré des ultra-libéraux. Entre la fin des années 40 et les années 70, ces institutions ont une vision de l’économie qui ne remet pas en cause l’intervention de l’État. Il ne viendrait à l’idée de personne de pénaliser un pays au prétexte qu’il dispose d’entreprises publiques en situation de quasi monopole (le plan Marshall a d’ailleurs largement financé EDF, la SNCF, les Charbonnages de France). Mais à partir des années 70, la révolution conservatrice l’emporte aussi dans ces grandes organisations internationales qui désormais vont servir de relais à l’échelle de la planète aux idées de la droite américaine et britannique.

Ce travail idéologique suffit-il à faire basculer les opinions publiques ?

Lorsque vous dites « à faire basculer les opinions publiques », on doit rappeler que le programme libéral n’a presque nulle part obtenu l’assentiment de l’électorat (aujourd’hui encore, trois quarts des Britanniques souhaitent la renationalisation des chemins de fer). Des libéraux arrivent au pouvoir (Thatcher, Reagan, Berlusconi, Bush) mais presque jamais après avoir axé leur campagne sur les thèmes de la privatisation et de la casse de la protection sociale. C’est presque toujours en insistant sur d’autres sujets (immigration, insécurité, traditions) qu’ils l’emportent. Reagan fait appel au patriotisme américain bafoué après la prise des otages à Téhéran, il insiste aussi, comme Bush vient de le faire, sur la défense des valeurs morales traditionnelles. Chirac est élu en dénonçant « la fracture sociale », réélu en stigmatisant l’insécurité. Très peu de candidats se sont réclamés de Hayek. Ceux qui l’ont fait n’ont eu que de piètres résultats. Churchill prend en 1945 pour conseiller économique un certain… Hayek. Il se fait balayer par les travaillistes, alors que personne n’imaginait que le vainqueur d’Hitler et de Mussolini serait balayé par Clement Atlee ! En France, le dernier en date des candidats à avoir défendu un programme ultra-libéral, Alain Madelin, n’a obtenu que 3,91 % des voix à l’élection présidentielle de 2002. Tout le travail des ultra-libéraux consistera donc à défendre leurs idées mais en même temps à courtiser des catégories sociales qui n’ont aucun intérêt à ce qu’elles triomphent. Comment faire : en leur parlant d’autre chose. Avec les médias que nous avons, les sujets de diversion ne manquent jamais.

Il s’agit aussi de couper la gauche de son électorat populaire ?

La droite explique au peuple qu’il n’a plus intérêt à se tourner vers la gauche. C’est d’autant plus facile que la gauche ne semble plus se soucier de lui. À partir des années 80, on assiste à un embourgeoisement croissant des partis qui représentaient autrefois les catégories populaires. Le Parti socialiste est aujourd’hui un parti des classes moyennes. Le Parti travailliste britannique, les Démocrates américains, les Verts allemands aussi. Ces formations s’adressent prioritairement à un électorat aisé et se persuadent que pour l’emporter contre la droite ils doivent courtiser les classes moyennes, l’électorat populaire étant jugé acquis ou abstentionniste. Mais, au bout d’un certain temps, lorsque les forces de gauche s’obstinent à conduire des politiques économiques et sociales qui ne distinguent pas beaucoup de celles de la droite, une partie des catégories populaires se désintéressent de la vie politique. Plus grave, elles se disent que la situation économique ne sera plus déterminée par une victoire de la gauche. Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu ; le lendemain, la Bourse chute brutalement. En 1988, François Mitterrand est réélu : la Bourse monte… Dès lors que la gauche s’accommode de l’ordre libéral, elle privatise des entreprises, elle crée des chaînes de télé privées (François Mitterrand en confiera même une à Silvio Berlusconi…), elle « ouvre le capital » de France-Télécom, etc. Dans une telle situation, également caractérisée par la persistance du chômage et par l’envol de la précarité, soit l’électorat populaire se désintéresse de la politique, soit il continue à s’y intéresser, mais en étant de plus en plus sensible à des thèmes non économiques : valeurs, moralité, religion, autorité à l’école, insécurité, immigration, etc. C’est sur ces terrains que la droite construit son avantage en se réclamant d’un bon sens populaire du pays profond contre les conceptions avant-gardistes ou « laxistes » de l’élite bourgeoise et intellectuelle.

Dans un précédent ouvrage, Quand la gauche essayait, vous faisiez allusion aux fondamentaux du combat de la gauche. Aujourd’hui, vous décrivez un quasi ralliement sur le fond à « la seule politique possible ». Que s’est-il passé ?

En France, les combats de la gauche ont longtemps eu pour objectif de permettre à la démocratie, à la majorité, de résister à la puissance du capital. Dès 1929, Mendes-France appelle ça construire « l’État fort contre l’argent fort ». Les grandes réformes de structure du Front Populaire, de la Libération, de 1981, vont dans ce sens. À partir de 1983, la gauche opère une mue fondamentale (d’ailleurs liée à « l’Europe » et à la mise en place du marché unique). Elle ne se bat plus pour consolider les instruments qu’elle a construits ou conquis, mais elle les cède. À tel point que la gauche privatise sans sourciller, abandonne l’indépendance monétaire conquise au moment du Front Populaire, renonce à une politique budgétaire indépendante en acceptant le pacte de stabilité. La somme de tous ces revirements conduira la gauche à ne plus disposer de la marge de manœuvre nécessaire pour qui prétend appliquer une autre politique. Elle renonce alors à cette autre politique en invoquant qu’elle n’en a plus les instruments et qu’elle n’a donc pas le choix.

Toutes ces données se conjuguent et débouchent sur le sentiment qu’« il n’y a plus d’alternative » ?

Voilà. On arrive à créer les conditions du « Il n’y a pas d’alternative », phrase que répétait souvent Margaret Thatcher. Mais une alternative demeure dans la plupart des cas. En 1776, Adam Smith, qui définit la rationalité humaine, la résume à un rapport marchand. Pour lui, chacun se détermine en fonction de son seul « avantage » privé ou intérêt. Le boucher n’est boucher que parce qu’il a envie de gagner de l’argent en vendant de la viande. À l’époque où Adam Smith écrit cela, cela ne correspond en rien à la manière dont les gens vivent sur la planète. D’autres valeurs comme la solidarité, la famille, la foi, l’obéissance l’emportent encore largement sur « la maximisation de l’intérêt individuel ». Mais les néo-libéraux créent en ce moment les structures qui nous obligeront chaque jour un peu plus à penser comme l’homme qu’avait imaginé par Adam Smith. De plus en plus, nous nous demandons : « Mais quel forfait vais-je choisir pour mon téléphone ? Comment obtenir le meilleur avantage grâce à la concurrence ? Comment mener une existence individuelle avec un maximum d’autonomie, sans dépendre des autres et, par exemple (retraites) de la solidarité des générations ? » Nous sommes en quelque sorte privatisés, détachés de notre environnement social et collectif. Il ne s’agit pas du tout ici d’un essor spontané des valeurs individualistes comme on le prétend très souvent, mais de l’effet qu’ont sur nous des structures qui nous obligent à penser comme des consommateurs, à calculer en permanence, à choisir entre des marques, à absorber toujours davantage de publicités.

*D’autres moyens existent… Dans deux précédents ouvrages, L’opinion ça se travaille et Les nouveaux chiens de garde, vous dépeignez aussi précisément le rôle des médias. Qu’en est-il ?

J’abordais tout à l’heure le volontarisme des néo-libéraux qui les a conduits à investir de façon méthodique le terrain de la culture au sens large, à créer les idées qui serviraient le mieux « le marché ». La même démarche est en œuvre dans le cas des médias. La privatisation des grands moyens de communication et d’information a donné aux multinationales (Murdoch, Lagardère, Rotschild, Berlusconi, Disney, etc.) un pouvoir culturel et idéologique considérable. Qui pouvait imaginer que cette influence servirait d’autres causes que celle des entreprises détenant les médias ? Les grands médias ont une vision du monde relativement homogène. La déclaration récente de Patrick Le Lay ne fait que confirmer l’évidence : les industriels de l’information et de la communication s’intéressent à nos cerveaux, pour les vendre aux marchands. Ce sont après tout des entreprises commerciales qui ont pour principal objectif de servir des dividendes à leurs actionnaires. Elles n’ont donc que faire de développer notre sens civique, d’étendre notre connaissance du monde, d’armer notre désir de résistance. Bien au contraire.

Avec un tel travail effectué grâce à de telles masses d’argent, on a l’impression que l’emprise sur les esprits et sur les structures est telle que la possibilité voire l’idée d’un changement en devient aléatoire. Pourtant, dans le même temps, vous dites que cette utopie libérale n’a pas la puissance de celle qu’elle a voulu supplanter, ce que vous nommez le « socialisme » au sens large.

Je n’ai pas une vision pessimiste des choses. Le plus démobilisateur, ce serait de ne pas voir et de ne pas comprendre ce qui nous arrive, de ne pas savoir comment rendre les coups que nous recevons. D’imaginer que nous sommes les victimes de forces telluriques, incompréhensibles, comme la grêle ou le tremblement de terre. En vérité, nous vivons les conséquences de choix politiques, stratégiques, qui ont réussi à recréer les conditions favorisant la mise en œuvre d’un projet libéral. Et nous savons qui porte la responsabilité de ces choix. La droite quand elle devient libérale, la gauche quand elle capitule.

Pour inverser les choses, utilisons les mêmes méthodes ?

Pour changer les choses, il n’y a pas trente-six méthodes. C’est toujours la volonté politique, l’éducation populaire, le combat social qui ont permis de transformer l’ordre établi. Souvenons-nous des conditions d’existence des paysans français en 1788 : ils étaient les sujets pauvres et incultes d’un monarque absolu. Partout autour d’eux, en Europe, il y avait des monarchies de droit divin. On n’avait jamais pensé la République hormis dans certains vieux textes philosophiques sans rapport avec l’existence des paysans français. Et, pour consolider l’ordre monarchique, il y avait quelque chose d’infiniment plus puissant que TF1, Lagardère, Le Monde, Libération, les médias audiovisuels : c’était l’Église, le Clergé, la foi qui donnaient un caractère sacré au pouvoir du roi. Pourtant, en quelques mois, tout ça a été balayé. Parce qu’il y avait eu un combat politique, un travail intellectuel de longue haleine, pas toujours très visibles, mais qui ont permis qu’au moment où ce système monarchique s’est trouvé en crise, son implosion soit plus rapide que nul n’aurait pu l’imaginer, et sa transformation plus radicale que nul ne pouvait l’espérer.

Vous mettez d’ailleurs en doute la force de « l’utopie libérale » ?

L’utopie libérale a pour caractéristique de satisfaire les aspirations d’une population réduite et de n’avoir jamais été portée par un élan populaire. Elle s’est imposée en ayant recours à d’autres thèmes que ceux du libéralisme stricto sensu. En face, nous n’avons pas à perpétrer ce type de ruse. Nous pouvons sans masque avancer un projet social, solidaire. Notre utopie a plus de force que celle des autres. Nul ne veut vivre, ou à plus forte raison mourir, pour le libre-échange.

On arrive là à la principale critique que l’on peut vous faire. Vous décrivez avec précision la situation actuelle, vous marquez fermement aussi votre volonté de faire autrement. Mais le projet alternatif aujourd’hui il en est où ?

On ne peut pas me demander de tout faire… Je fais aujourd’hui l’analyse de la situation que nous vivons et je rappelle à quel point elle est le produit d’une construction politique et intellectuelle. Il existe plusieurs projets alternatifs à l’ordre libéral : socialiste, révolutionnaire, autogestionnaire, libertaire… Tout ça n’a pas disparu. Et nous avons connu d’autres périodes de repli, de recul, pendant lesquelles on a imaginé que tout était fini. Et puis, on a vu renaître l’espoir, la volonté. Récemment, en 1993–94, par exemple, on avait l’impression qu’il n’y avait plus de luttes possibles, qu’on ne verrait plus de grandes mobilisations populaires, qu’il n’y aurait plus d’immenses manifestations comme en mai 68. Et pourtant ça a resurgi en novembre-décembre 1995, avec le mouvement d’opposition à la mondialisation libérale. Le capitalisme a pour vertu, ou pour défaut, de ne pas être un système stable. Dans la dernière décennie, il a affronté des crises redoutables : la crise monétaire de 93–94 en Europe, la crise financière qui a balayé l’Asie, l’Amérique latine et la Russie en 1997–98, l’explosion de la bulle Internet qui a provoqué une chute brutale des cours en 2001. Ces crises ont été digérées assez vite en partie à cause du sentiment qu’il n’y a pas d’alternative. Les libéraux arrivent alors à expliquer les crises du libéralisme en prétendant qu’elles éclatent parce qu’il n’y a pas assez de libéralisme, parce qu’il y a encore trop de fonctionnaires, qu’on est au milieu du gué, qu’il faut franchir la rive. La solution selon eux, c’est toujours d’aller vers plus de marché (éducation, santé), jusqu’au capitalisme total !

Selon vous, le capitalisme n’est pas réformable ?

Le capitalisme est théoriquement réformable, mais au stade de développement qu’il a atteint aujourd’hui, je ne le crois pas réformable sans une « révolution ». Il faut mettre en cause les structures mêmes de ce système. Leur cohérence est devenue telle qu’elle interdit toute réforme à la marge…

Qu’entendez-vous par révolution ?

Une remise en cause des rapports de pouvoir qui fondent l’actuel système d’exploitation, une remise en cause des bénéficiaires de la grande transformation des trente dernières années. Pour parler clair : une remise en cause du pouvoir croissant du capital sur nos vies.

Dernière question qui permet peut-être de mieux se projeter sur l’avenir : l’écroulement des pays de l’Est a-t-il favorisé ce grand bond en arrière ?

Il est très difficile de vous répondre en vingt secondes. C’est à la fois oui et non. Dans un premier temps, l’effondrement du bloc soviétique a favorisé le grand bond en arrière dans la mesure où il a semblé conforter le discours de ceux qui répétaient depuis des années : « Il n’y a pas d’autre politique possible ». Pour eux, la grande alternative qu’était le socialisme venait de mourir avec les « pays de l’Est ». Et comme il n’y avait pas d’autre alternative, leur règne serait éternel. CQFD. Mais c’est oublier que les régimes de pays « communistes » n’entretenaient qu’un rapport lointain avec le socialisme. Nul ne comparerait Daniel Cohn-Bendit et le général Pinochet au prétexte qu’ils sont tous deux partisans du libéralisme économique… De la même manière, les régimes bureaucratiques des pays de l’Est contredisaient fondamentalement la promesse démocratique du socialisme. Il n’en reste pas moins que ce modèle soviétique a constitué pour la gauche un boulet. Dès lors que nous en sommes débarrassés, il devrait être plus facile de proposer des idéaux de justice sociale, de démocratie, sans qu’on nous oppose l’existence de régimes bureaucratiques et policiers qui se prévalent des mêmes principes.

Pierre Chaillan
PCA Hebdo, 16/12/04
Compte-rendu

Lire l’article sur le site de Jean-Marie Harribey.

Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, nous avait déjà donné un petit livre tonique et décapant sur Les nouveaux chiens de garde. Il nous offre aujourd’hui avec Le grand bond en arrière un monumental ouvrage de plus de 600 pages qui explique par le menu comment les préceptes libéraux se sont peu à peu imposés au monde depuis un quart de siècle. L’affaire avait été bien préparée, de longue date – dès l’après-guerre –, mais en souterrain, au moment même où les politiques de régulation keynésienne paraissaient indéboulonnables, tant l’utopie du marché semblait, elle, inaccessible.
Le livre de Serge Halimi est un livre d’histoire, à la fois histoire des hommes et des femmes qui font l’histoire, et histoire sociale et politique qui est celle des rapports de forces dans la société. On lira avec intérêt comment le libéralisme a pris corps dans la société américaine : « La question raciale et la pléthore de celles qui y sont associées (fiscalité, religion, crime, éducation, pauvreté, prisons) vont apporter au parti républicain les bataillons de suffrages populaires sans lesquels il n’aurait jamais pu mener, sur la durée, ses politiques de redistribution des revenus au profit des riches. » (p. 117) « Au lieu d’imputer leurs revers de fortune aux “riches” (lointains et qu’ils rêvent de rejoindre plus souvent qu’ils n’envisagent de les combattre), certains Américains vont en juger responsables les Noirs (qui, eux, deviennent trop proches, à la fois socialement et géographiquement). » (p. 124). « La dérive technocratique des démocrates, leur identification à un État qui a cessé de protéger le monde du travail, leur cour assidue aux milieux d’affaires précipitent leur séparation d’avec les Blancs d’origine populaire qui estiment payer l’essentiel du coût induit par le combat pour l’intégration raciale. » (p. 135).
Le livre de Serge Halimi offre aussi une ouverture théorique en montrant comment une idéologie devient peu à peu hégémonique : « L’idée de viser à l’hégémonie idéologique avant de se retrouver aux affaires, la conviction que l’incorporation d’un nouveau sens commun dans les habitudes mentales est un préalable à la conquête effective et durable du pouvoir, correspond à la démarche qui fut celle des libéraux, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. » (p. 203–204). Et Serge Halimi rappelle le rôle joué par les penseurs ultra-libéraux comme Friedrich von Hayek ou Milton Friedman.
Le livre de Serge Halimi est enfin politique car il met le doigt là où ça fait mal : « La gauche peut bien parvenir au pouvoir ; nul putsch ne la menace puisque elle-même ne menace rien ni personne. » (p. 245). On ne s’étonnera plus de la dépolitisation populaire quand on lit le théoricien Samuel Huntington que cite Serge Halimi : « Le fonctionnement efficace d’un système démocratique requiert en général un certain niveau d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes. » (p. 249). On pourrait ajouter que les propos du PDG de TF1, expliquant que les programmes de télé débiles préparent les esprits à recevoir le message publicitaire de Coca Cola, sonnent comme un écho aux élucubrations savantes.
Tout cela ne concerne-t-il que les habitants pauvres des pays riches ? Que nenni ! Serge Halimi cite la Chase Manhattan Bank qui « recommandait au gouvernement mexicain d’écraser les zapatistes et de truquer les élections pour rassurer les marchés financiers soucieux de “stabilité”. » (p. 374). Comme le dit Serge Halimi, « le fouet est long, et la main qui le tient, ce sont les cinq doigts du marché. » (p. 387).

Jean-Marie Harribey
Le passant ordinaire, octobre 2004
Entretien avec Serge Halimi

Lire l’article sur le site de l’Homme moderne

Dans votre dernier ouvrage intitulé Le grand bond en arrière vous déconstruisez le mouvement de pensée de ce dernier siècle par lequel « l’ordre libéral s’est imposé au monde »

La force de l’idéologie dominante actuelle, c’est de faire croire qu’elle n’en est pas une. Elle dissimule d’où elle vient, qui elle sert et comment elle s’est imposée et se fait passer comme le produit d’une évolution naturelle. Le discours des puissants — et celui des médias qui les servent — présentent notre époque comme celle de la fin des idéologies. Rien n’est plus faux. Nous assistons depuis près de vingt ans au déploiement méthodique d’une doctrine dorénavant assimilée à la « seule politique possible ». Mais tant que la chose n’est pas vue, pas sue — ou en tout cas pas comprise — elle nourrit un sentiment d’impuissance un peu comme un boxeur qui serait sonné de coups sans voir d’où ces coups proviennent. Ils ne tombent pourtant pas du ciel. Et ils font encore plus mal quand on ne sait pas qui les assène et à qui les rendre. Ce que Pierre Bourdieu, je crois, appelait une « politique de dépolitisation » est aussi politique qu’une autre. Et elle a l’avantage d’être plus pérenne puisque quand ses victimes cessent de croire à la politique, à l’action collective, ils se condamnent à rester des victimes. « Déconstruire », comme vous dites, la dynamique que nous avons vécue depuis près d’un quart de siècle permet peut-être de re-politiser ce que nous vivons et ce qui s’est passé parce que, en définitive, c’est bien une succession de choix politiques qu’il nous appartient de combattre si on veut cesser d’en subir les effets.

Vous rappelez également que le capitalisme ne saurait subsister sans le recours récurrent aux « brassières » de « l’État Providence » pourtant si décrié par ailleurs.

Oui et cela n’a rien de nouveau « Capitalistes et gens d’argent se précipitent jour et nuit vers l’énorme lumière toujours allumée de l’État. Ils ne s’y brûlent pas toujours. Le capitalisme ne triomphe que lorsqu’il s’identifie à l’État, qu’il est l’État. » observait déjà l’historien Fernand Braudel. Au cours de la révolution industrielle, c’est en effet l’État qui déréglemente le travail et la terre, crée ou étend les marchés financiers, fait régner l’ordre au service de la propriété, ouvre dans le sillage des canonnières des comptoirs à l’étranger. La loi naturelle des marchés dont parlent les libéraux ne cesse d’avoir recours à la puissance publique. Ronald Reagan était-il opposé à l’État ? En discours oui. Mais, en pratique, il va faire « bon » usage de l’État pour casser les syndicats (en révoquant à vie dès 1981 plus de 11 000 contrôleurs aériens qui s’étaient mis en grève) et pour enrichir, grâce à de très gros budgets militaires, ses amis industriels de l’armement. George W. Bush ne fait pas autrement. Au Royaume-Uni, il a fallu sept lois, votées par le Parlement, pour démanteler le système de protection syndical des salariés et généraliser la « flexibilité du travail. » L’État ne gêne les libéraux que quand il n’est pas à leur service, c’est-à-dire quand il est trop démocratique. Quand il se comporte « bien », quand il laisse privatiser les gains en acceptant de socialiser les pertes, Dassault, Lagardère, Murdoch, Berlusconi, Bouygues, Pinault, Bolloré ne trouvent rien à redire. D’ailleurs où seraient-ils sans l’État qui leur achète des avions de guerre et des stades de sport, qui leur vend des médias et des compagnies de téléphone ?

Cette réalité historique n’est pas rapportée par les grands médias, qui ont accompagné, soutenu et encouragé l’idéologie capitaliste et néolibérale au cours de ses années de développement. Les médias dominants ont donc menti et continuent de mentir puisqu’ils ne peuvent totalement ignorer ces aspects structurels du capitalisme qui construisent également la manière d’être et de penser des journalistes au service du marché…

Si les médias, qui appartiennent de plus en plus souvent aux plus grosses fortunes de la planète (Dassault, Arnault, Murdoch, Berlusconi, etc.), ne relatent pas la réalité historique du grand bond en arrière, c’est n’y ont aucun intérêt… l’apathie actuelle les sert dès lors qu’elle leur permet de continuer tranquillement à faire d’excellentes affaires. Et nul ou presque, y compris à gauche, ne met en cause le pouvoir capitaliste de l’information et du divertissement. Chacun est en effet assez conscient de la puissance des médias — elle-même consolidée par une série de décisions politiques (déréglementation des ondes, privatisation des chaînes) — pour ne pas vouloir risquer de mécontenter leurs propriétaires.

[…]

Vous concluez votre ouvrage en évoquant cette « utopie collective » progressiste qui doit impérativement faire face à « l’utopie du marché ». Quelles sont les bases de cette alternative au libéralisme ?

Le programme libéral qui se déploie était utopique il y a trente ans. Nul n’aurait imaginé l’accomplissement de ce conte de la magie noire, de ce déferlement du marché sur tous les secteurs de la vie économique, sociale et culturelle (électricité, santé, éducation, télévision..). Nous sommes un peu dans la situation des ultra-libéraux au lendemain de la guerre. Friedrich Hayek, leur inspirateur, leur expliquait alors : « Nous devons à nouveau faire de la construction d’une société libre une aventure intellectuelle, un acte de courage. La principale leçon qu’un libéral conséquent doit tirer du succès des socialistes est que c’est leur courage d’être utopiques qui rend chaque jour possible ce qui, récemment encore, semblait irréalisable. Si nous retrouvons cette foi dans le pouvoir des idées qui fut la force du libéralisme dans sa grande époque, la bataille n’est pas perdue. » Au fond, le libéralisme n’est pas populaire, il règne par défaut, il n’éveille pas l’imagination des foules. La bataille n’est pas perdue. La roue va tourner. Elle tournera d’autant plus vite que nous ne nous découragerons pas. Or comment se décourager quand on connaît la laideur, morale et physique, du monde qu’ils veulent construire.

Nicolas Ethève
La Marseillaise, 08/07/04
Essai : le livre noir du capitalisme
Lire l’article en ligne sur le site de l’Express
Éric Dupin
L'Express, 29/03/04
Le bréviaire antilibéral de Serge Halimi
Lire l’article sur le site du Point.
Alain Duhamel
Le Point, 29/04/04
Débat avec Thomas Frank et Serge Halimi : "Les élections américaines à Paris"
Le mercredi 29 juin 2016    Paris (75)

Thomas Frank et Serge Halimi parlent des élections américaines au micro de Daniel Mermet pour l’émission « Là-bas si j’y suis ».
https://la-bas.org/

Auteur du Monde diplomatique, Thomas Frank a notamment écrit Pourquoi les pauvres votent à droite (Agone, 2013).
http://agone.org/auteur/thomas_frank

Directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi a notamment écrit Le Grand Bond en arrière (Agone, 2012).
http://agone.org/auteur/serge_halimi

le mercredi 29 juin à 18h
au Lieu dit
6, rue Sorbier
Paris (20e)

Réalisation : William Dodé