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Mai 68 et ses vies ultérieures

Titre original : May ‘68 and its afterlives (University of Chicago Press, 2002)
Traduit de l’anglais par Anne-Laure Vignaux
En co-édition avec Le Monde diplomatique

Réédition en poche d’un livre publié en 2005 par les Éditions Complexe et Le Monde Diplomatique.

Parution : 28/10/2010
ISBN : 9782748901320
Format papier : 384 pages (11 x 18 cm)
12.00 € + port : 1.20 €

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Célébrée dans nombre de spectacles commémoratifs, l’histoire officielle affirme que les idées et les pratiques les plus radicales des révoltes de Mai 68 ont été récupérées ; que Mai 68 serait une quête individualiste et spirituelle annonçant le mot d’ordre des années 1980, « liberté ».
La position que j’adopte en est le contre-pied, car Mai 68 fut avant tout un événement politique : Mai 68 fut le plus grand mouvement de masse de l’histoire de France, la grève la plus importante de l’histoire du mouvement ouvrier français et l’unique insurrection « générale » qu’aient connue les pays occidentaux depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle s’est étendue au-delà des centres traditionnels de production industrielle pour gagner les travailleurs du secteur tertiaire. Aucun secteur professionnel, aucune catégorie de travailleurs n’ont été épargnés ; il n’y a pas de région, de ville ou de village de France qui ait échappé à la grève générale. Et ce mouvement s’inscrit dans la lignée de l’aspiration profonde des années 1960, à savoir l’aspiration à l’égalité.

Kristin Ross

Kristin Ross enseigne la littérature comparée à New York University. Elle a étudié à l’université de Californie et obtenu son doctorat de littérature française à Yale en 1981. Elle est l’auteure de plusieurs livres sur la culture politique française, dont Aller plus vite, laver plus blanc (Abbeville, 1997), sur la « modernisation » en France à l’orée des années 1960.

Les livres de Kristin Ross chez Agone

L’objectif de cet ouvrage n’est pas d’apporter une pierre supplémentaire à l’immense édifice des représentations de Mai 68. Il se soucie plus de la France des années 2000 que de celle de 1968, s’intéresse davantage à l’écho qu’au bruit et à la fureur. Son objet est de montrer comment l’événement en lui-même s’est trouvé dépassé par ses représentations successives, comment son statut événementiel a résisté aux tentatives d’annihilation, à l’amnésie sociale et aux assauts conjugués des sociologues et des ex-leaders étudiants qui, tour à tour, ont voulu l’interpréter ou en réclamer le monopole.
Mon intention n’est pas de faire l’inventaire des erreurs et des réalisations de Mai 68, ni de faire la démonstration des « leçons » que l’on pourrait en tirer. J’utilise l’expression « vies ultérieures » pour bien marquer que ce que l’on désigne aujourd’hui comme « les événements de Mai 68 » ne peut être considéré indépendamment de la mémoire et de l’oubli collectifs qui les entourent. C’est l’histoire des manifestations concrètes de ce couple mémoire/oubli que je souhaiterais retracer dans ce livre. Trente ans après, la gestion de la mémoire de Mai 68 – ou, autrement dit, la façon dont les commentaires et les interprétations ont fini par vider l’événement de ses dimensions politiques – est au centre même de sa perception historique.

****

Non contente d’affirmer haut et fort que certaines des idées et des pratiques les plus radicales de Mai 68 ont été récupérées et recyclées au bénéfice du « marché », l’histoire officielle affirme que la société capitaliste d’aujourd’hui, bien loin de symboliser le déraillement ou l’échec des aspirations du mouvement de Mai, représente au contraire l’accomplissement de ses aspirations les plus profondes. En établissant une téléologie du présent, elle gomme les souvenirs d’alternatives passées qui recherchaient ou imaginaient d’autres résultats que ceux qui se sont effectivement produits.
Selon cette perspective, Mai 68 devait être compris comme l’affirmation du statu quo, une rébellion au service du consensus, une révolte générationnelle de la jeunesse contre les raideurs structurelles qui bloquaient la nécessaire modernisation culturelle de la France. En réinsérant la rupture dans une logique du même, et en renforçant les identités des systèmes et des groupes qui permettent la reproduction des structures sociales, la version officielle de l’après-68 a servi les intérêts des sociologues, tout comme ceux des militants repentis désireux d’exorciser leur passé, même si l’autorité revendiquée par ces deux groupes diffère radicalement. Les ex-leaders prétendent fonder leur discours sur leur expérience personnelle et s’appuient sur ces données pour nier ou déformer certains aspects clés de l’événement. À l’inverse, les sociologues ont recours à des structures et à des mécanismes abstraits, à des moyennes et à des quantifications, et élaborent des typologies construites sur des oppositions binaires – le tout étant bien évidemment fondé sur une méfiance viscérale vis-à-vis des enquêtes de terrain. En dépit de leurs prétentions contradictoires, les deux groupes ont travaillé de concert pour établir les codes déshistoricisés et dépolitisés qui servent à interpréter Mai 68 de nos jours.

Dossier de presse
L'émancipation syndicale & pédagogique, décembre 2010
Jacques Dubois
Mediapart, 29/11/2010
Jean-Pierre Duteuil
Offensive, printemps 2008
Samuel Schellenberg
Le Courrier, 03/05/08
Christelle Dormoy
Le Mouvement Social n°223, printemps 2008
Charles Heimberg
Le Courrier, 16/01/06
Olivier Wieviorka
Libération, 16/06/05
Nicolas Weil
Le Monde, 15/05/05
Didier Eribon
Le Nouvel Observateur, 28/04/05
SUR LES ONDES

France Inter – « Là-bas si j’y suis »
Mai 68 et ses vies ultérieures (16 juin 2005)

Compte rendu

Célébrée dans nombre de spectacles commémoratifs, l’histoire officielle affirme que les idées et les pratiques les plus radicales des révoltes de Mai 68 ont été récupérées ; que Mai 68 serait une quête individualiste et spirituelle annonçant le mot d’ordre des années 1980, « liberté ».
Kristin Ross, enseignante de littérature comparée à New York University, prend le contre-pied de cette analyse.
Son objectif n’est pas d’apporter une pierre supplémentaire à l’immense édifice des représentations de Mai 68. Elle se soucie plus de la France des années 2000 que de celle de 1968, s’intéresse davantage à l’écho qu’au bruit et à la fureur. L’objet de ce livre est de montrer comment l’événement en lui-même s’est trouvé dépassé par ses représentations successives, comment son statut événementiel a résisté aux tentatives d’annihilation, à l’amnésie sociale et aux assauts conjugués des sociologues et des ex-leaders étudiants qui, tour à tour, ont voulu l’interpréter ou en réclamer le monopole.

L'émancipation syndicale & pédagogique, décembre 2010
Interdit d'oublier

Voici un petit ouvrage magnifique et que chacun voudra lire. Publié trop discrètement chez Complexe en 2005, il est réédité par Agone cette année et reprend le débat sur mai 68 en France, analysant l’événement sur base de ce qui s’en est dit, écrit, montré pendant la période et depuis lors. L’on pourrait se formaliser de ce qu’il nous vienne d’une Américaine qui avait 15 ans en 68 et qui a le culot aujourd’hui d’en remontrer aux analystes sans nombre – et souvent défaitistes – qui ont prétendu dégager le sens profond de la grande révolte étudiante. Mais Kristin Ross ose, mène son analyse avec maestria et dit des choses essentielles sur la question. Elle a surtout le mérite de rendre justice à tous ceux, innombrables, qui firent l’événement.

Elle part de ce que, à travers la plupart des interprétations du mouvement, Mai 68 a été vidé de son sens tant par des personnalités issues du mouvement que par les adversaires de celui-ci. Et c’est comme si, au fil du temps, tous avaient rejoint Raymond Aron déclarant : il ne s’est rien passé en 1968. Ou tout au moins ont-ils soutenu que ce ne fut guère qu’une révolte adolescente, exprimant un fait de génération. Au cœur de cette révolte, soutiennent les mêmes, s’affirmait un profond individualisme de tendance narcissique et hédoniste (jouissons sans trêve !), qui ne représentait que l’adaptation d’une jeunesse à la société de consommation et à la postmodernité. Bref, sous les slogans marxistes et maoïstes, on ne trouve guère que des motifs ajustés par avance au libéralisme new look. Ainsi s’est constitué un vaste discours interprétatif émasculant l’événement pour le réduire à une explication de type biologique des plus symptomatique : l’explication par la génération.

Le plus fascinant est que ce discours ait notamment été porté aussi par des « anciens combattants » que furent certains militants d’alors, qu’ils se nomment Glucksmann, Debray ou Kouchner. Chez ceux-là, une vaste dénégation s’est produite, qui était aussi un reniement. Occupant peu à peu des positions en vue, ils édulcorèrent leurs revendications premières en adhérant au mouvement pour les droits de l’homme qui allait occuper les années 80 et 90. Une histoire s’est ainsi écrite, soutenant que « les journées de Mai 68, par-delà la violence des nuits chaudes, (reproduisaient) moins le schéma des révolutions modernes fortement articulées autour des enjeux idéologiques qu’elles ne (préfiguraient) la révolution postmoderne des communications » (p. 288). Au terme, la liquidation d’une révolution véritable allait s’achever dans la triste Pensée 68 de Ferry et Renaut.

Contre tous ceux-là et au nom des documents qu’elle rassemble, Kristin Ross choisit de renverser violemment la perspective. À bon escient, elle commence par montrer combien le mouvement n’a pas correspondu à une éruption spontanée mais s’est inscrit dès avant 68 dans tout un courant de lutte contre les guerres d’Algérie et du Vietnam. Tout un militantisme s’est élaboré dans ces deux combats étroitement mêlés l’un à l’autre. Mais surtout l’historienne va placer au centre de sa démonstration le fait que, par-delà les mots d’ordre libertaires et libertins, l’exigence d’égalité fut, dans Mai 68, bien plus forte que celle de liberté. Comme le prouvent maints faits d’époque, une telle aspiration naquit dans le mouvement étudiant avant de gagner le monde ouvrier et de se répandre à travers la plus grande grève qu’ait jamais connue la France. On vit d’ailleurs, en maintes circonstances, jeunes ouvriers et étudiants se rejoindre, manifester ensemble, animer en commun actions et débats (tout l’épisode Censier fut à cet égard passionnant). On vit encore des ouvriers occuper la cour de la Sorbonne quand des étudiants « s’établissaient » en usine. Pendant quelques semaines et jusqu’aux accords de Grenelle, au cours desquels syndicats et partis assurèrent la « paix sociale », un énorme courant eut tendance à abolir, fût-ce symboliquement, la différence sociale. Et nul doute que là résida la beauté émouvante d’un mouvement digne de vivre en nos mémoires à hauteur de la Commune de Paris.

Quant à l’argument selon lequel les soixante-huitards rentrèrent dans le rang quand ils ne se lançaient pas dans des carrières fructueuses, il est loin de valoir pour tous. Car il y eut tous ceux, bien plus nombreux, qui, au sortir des luttes, se relevèrent mal du désenchantement, refusant de s’intégrer, vivant dans les marges, se suicidant même.

Multipliant les sources documentaires (quelle richesse !), l’ouvrage de Ross mène d’un bout à l’autre une réflexion sur le sens de mai 68 qui doit à des pensées comme celle de Sartre ou de Rosa Luxembourg. L’auteure observe d’ailleurs que la conception d’une société anti-hiérarchique propre à cette dernière inspira fortement le mouvement. Dans ses groupuscules comme dans ses comités d’action lycéen, Mai 68 voulut que l’on ne s’en remette pas à quelques chefs mais que les décisions soient prises en permanence à l’intérieur de petites formations. Kristin Ross rappelle encore combien le sentiment de se fondre dans un collectif était une sorte d’ivresse recherchée.

Sur ce thème et bien d’autres, Mai 68 et ses vies ultérieures retrouve beaucoup de l’émotion d’un temps qui, autour d’un sens du partage, mobilisa tant de monde. Il est bien que, de sa plume alerte, Ross rende ainsi hommage à un moment essentiel qui, il faut le dire et s’en offenser, a connu dans ses vies ultérieures trop de défigurations et de falsifications.

Jacques Dubois
Mediapart, 29/11/2010
Entretien avec Kristin Ross

Jean-Pierre Duteuil : Dans « Mai 68 et ses vies ultérieures », tu ne fais pas une histoire de Mai 68, mais tu cherches à montrer comment, dans la société française, le couple mémoire/oubli a fini par vider l’événement de ses dimensions politiques. Ne penses-tu pas que cette « évacuation » est, en elle-même, un fait politique de première importance ? Ne peut-on considérer Mai 68 comme un analyseur important de la société française de ces quarante dernières années ?

Kristin Ross : Oui. L’importance politique de l’évacuation de la dimension politique de 68 peut se mesurer à la façon dont ce travail semble ne jamais être terminé ! Encore et encore, l’État et les forces de l’ordre – les médias, les conservateurs haut placés, les partisans du « traitement de choc » économique – reviennent sur la tâche d’éradiquer la moindre trace du mode politique de sociabilité et des aspirations de 68. Le rythme narratif de leurs efforts rappelle un film de George Romero, Le Retour du zombie. Ainsi, on a vu récemment Sarkozy se montrer résolu à exterminer la bête, une fois pour toutes. Sa tactique, cependant, différait un peu de ce qui se faisait habituellement, et elle confirme l’avancée de ce que j’ai défini récemment comme une sorte d’« américanisation de la mémoire du Mai français ». La tendance dominante, pendant un certain temps en France, a été de transformer les dimensions politiques du mouvement en dimensions artistiques ou poétiques. À l’apogée de cet assaut concerté contre une mémoire politique de Mai, le 20e anniversaire, en 1988 : le seul témoignage textuel cité par des livres prétendant être d’une façon ou d’une autre « au sujet de 68 » (La Pensée 68 ou L’Ère du vide, par exemple), c’était le graffiti.
Le graffiti était le condensé absolu de l’« esprit » de 68, alors que des boîtes et des boîtes de tracts (qu’on peut trouver notamment à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine à Nanterre), des témoignages des militants, ou des documents sur la violence frontale exercée par la police disparaissaient de la vue. Sous couvert de célébrer une libération expansive de l’expression individuelle, cette emphase visait bien sur à anéantir ou amoindrir la signification qu’on pouvait vouloir attribuer au fait même de la plus grande grève salariale des temps modernes en France. 68, en ce sens, a constamment été reformulé de façon à servir comme un atout au courant politique dominant. Sarkozy a décidé d’imiter la stratégie des Américains, qui ont passé les quarante dernières années à forger une industrie géante pour rejeter la faute de n’importe quoi sur les années 6o – depuis la crise de l’enseignement supérieur jusqu’à la mort de la famille. Sarkozy a pris aux États-Unis et à des Présidents tels que Nixon et Reagan la stratégie d’associer 68 aux thèmes de la dégénérescence morale et du déclin national, de façon à empêcher les électeurs de penser aux inégalités et à les préparer aux dures mesures nécessaires qu’il était résolu à faire passer sur le terrain économique.

À propos de la mise en avant de la dimension artistique et poétique, ne penses-tu pas que c’est en partie ce qui a fait le succès un peu mythique des situationnistes ?

Si ce sont les situationnistes qui ont été responsables de la dissémination de graffitis comme « Jouir sans entraves » ou « Sous les pavés la plage », c’est assez ironique, parce que ce sont les phrases lapidaires de ce genre qui se sont révélées les plus « marchandisables » comme représentation triviale de Mai.

Tu analyses avec précision ce qui a été dit jusqu’au vingtième, puis jusqu’au trentième anniversaire de Mai 68. Selon toi, ce qui s’est passé en France depuis la rédaction de ton ouvrage renforce-t-il ou au contraire tempère-t-il en partie ce que tu as décrit dans ce processus de réduction de la mémoire ? Ne penses-tu pas que depuis le « Non » au référendum sur l’Europe, une autre parole moins consensuelle et convenue a commencé à y voir le jour ? »

En dépit des efforts des « nouveaux philosophes », des grands médias et autres fonctionnaires de la mémoire, un événement à l’échelle de Mai 68 continue d’échapper à leur emprise. Il résiste aux formes d’écrasement et de réduction qu’il a subies, en particulier durant les années 80. Je crois que c’est précisément du fait de son excès qu’un événement comme 68 devient une trope historique puissante, qui force et continue de nous forcer à la suivre jusqu’au bout, une optique à travers laquelle on peut apprécier les divers courants politiques et trajectoires venant après. C’est précisément l’excès de l’événement qui donne la mise au point sur d’autres activités, histoires et trajectoires telles que les mouvements apparus en France depuis le mouvement social de 1995.
La traduction française de mon livre est sortie au printemps, et quand j’ai fait une tournée en France pour donner des conférences à son sujet, cela s’est trouvé être durant les jours qui ont immédiatement précédé le vote sur le référendum européen. Certaines de ces conférences se sont déroulées dans des librairies ; d’autres dans le cadre de rencontres organisées par « Les Amis du Monde diplo », où j’ai compris qu’on s’organisait de façon efficace au sujet du référendum. En particulier dans le Sud, å Montpellier et Toulouse, j’ai rencontré de jeunes gens qui avaient lu mon livre et le voyaient comme « allant dans le sens » de leurs propres efforts organisationnels pour produire un retentissant vote « Non » à l’Europe aux prochaines élections. C’étaient de jeunes gens, pour la plupart actifs dans le mouvement altermondialiste, et qui exprimaient très clairement leurs raisons de voter « Non » et leur désir d’une autre Europe – sociale, économique et démocratique. Et ils parlaient aussi de leurs débats à l’intérieur du mouvement altermondialiste, entre les personnes ayant des positions anticapitalistes, par exemple, et celles qui croyaient possible une plus juste ou plus équitable distribution.

Il faut souligner le parallèle existant entre les grèves contre le chômage partiel et les licenciements qui se sont déroulées en 1968 et 1967 et ce qui se passe maintenant sur le terrain social – y compris les séquestrations et les sabotages, ainsi que les grèves faites par des salariés dans des secteurs qui échappaient jusque-là aux luttes, comme celles des caissières dans les supermarchés. Non, bien sûr, pour suggérer la venue d’un nouveau 68, mais pour comprendre que les jeunes qui baignent actuellement dans cette ambiance ne peuvent avoir le même regard sur 68 que celui de la génération précédente (celle de Mitterrand). Et cela s’est mis en place tout doucement depuis 1995.

Effectivement, je continue de croire que les grèves de 1995, sur lesquelles j’ai conclu mon ouvrage, ont constitué un tournant majeur dans la bataille sur la mémoire de 68. Je vois le vote sur le référendum, le mouvement anti-CPE et le mouvement étudiant de ces derniers mois [contre la LRU] comme émergeant à l’intérieur de l’espace politique ouvert par ces grèves – elles ont mis fin au caractère inéluctable du néolibéralisme (la fameuse formule de Thatcher : « Il n’y a pas d’alternative »). Et dans le même temps, chacun de ces mouvements qui ont suivi tend à rendre Mai 68 visible d’une façon nouvelle : ils reconstruisent ce qui nous est donné à voir, en retravaillant le réseau de concepts qui fait que la vie quotidienne aujourd’hui parait inaltérable et donnée comme répétitive à l’infini. Il y a ainsi une sorte d’action réciproque du présent sur le passé et du passé sur le présent, et c’est cet effet que je trouve fascinant. Je n’ai aucun intérêt pour l’Histoire coupée du présent – de même que pour 68 réduit à lui-même. Et je ne pense pas davantage le mouvement de 68 comme capable de « donner des leçons » au présent. L’Histoire se rend visible à certains moments, non pour nous donner des images de notre passé, mais plutôt pour nous « défamiliariser » avec et restructurer notre expérience de notre propre présent, pour forcer à une confrontation avec le scandale du présent, ou avec le présent lui-même comme scandale.

Tu montres bien que Mai 68 ne fut pas un orage imprévu dans un ciel serein. Parmi les prémisses, outre les luttes contre la guerre du Vietnam et les grèves ouvrières des années précédentes, tu cites l’opposition à la guerre d’Algérie. Cela nous a un peu surpris car, vu d’ici, nous avions l’impression que la société française dans son ensemble s’était plutôt montrée indifférente à cette guerre coloniale, même si celles et ceux, en très faible nombre, qui se sont engagés ont été marqués durablement par elle dans leur militantisme. Peux-tu préciser ce que tu voulais dire ?

Il n’y a bien sûr pas eu de mouvement de masse de la part de Français contre la guerre d’Algérie, et le ne l’ai pas suggéré. En revanche, les victoires des guerres de libération nationale en Afrique et en Asie ont fourni un contexte politique immédiat, sinon une inspiration, à des militants en Europe, aux États-Unis et au Japon. Quand j’ai commencé à faire des recherches pour mon livre, j’ai été confrontée à ce qui m’a semblé être une curieuse façon de disloquer et compartimentaliser l’histoire de l’après-guerre française. On aurait dit que l’histoire coloniale entière de la France était pensée comme arrivée à une fin en 1962 avec les accords d’Evian, et qu’ensuite ce pays avait mué instantanément en autoroutes modernes, Communauté européenne et cuisines tout électriques (j’ai écrit à ce sujet dans mon deuxième livre, Rouler plus vite, laver plus blanc). C’était comme si l’histoire coloniale française en Algérie n’était rien de plus qu’une expérience « extérieure » qui, quelque part, était arrivée à une fin abrupte, nette, en 1962. Mais ensuite, juste six ans plus tard, il y a les bouleversements de 68 ! Il m’a semblé impossible que puisse exister une telle séparation entre le début des années 6o et leur fin ; et quand j’y ai regardé de plus près, j’ai trouvé que, en effet, il était impossible de mettre entre parenthèses l’Algérie, la guerre et la récente histoire coloniale par rapport à l’histoire de 68. Même le slogan situationniste sur la « colonisation de la vie quotidienne », qui reflète une analyse de la privatisation de la vie quotidienne durant les Trente Glorieuses, a un rapport avec la façon dont le colonialisme survit à sa propre histoire, sa propre chronologie au sens strict.
J’ai aussi été frappée par le nombre de militants actifs en 68 disant que la première fois qu’ils avaient été en réaction contre l’État français et ce qui était fait au nom du peuple français, c’était durant la guerre d’Algérie – que cela soit en rapport avec la torture, la répression contre les intellectuels ayant signé le « Manifeste des 121 », ou encore la violence policière à Charonne. Pour quelques-uns (un très petit nombre), l’Algérie avait conduit à une rupture avec le Parti communiste du fait de son attentisme sur la question de l’indépendance algérienne. Les bagarres antifascistes et les affrontements avec les groupes d’extrême droite en 1961 et 1962 au Quartier latin, l’énorme présence policière à Paris à la fin de la guerre étaient autant d’expériences dont au moins quelques-uns des gens actifs durant 68 se rappelaient. Du côté de l’État, il y avait visiblement des liens de continuité entre ces deux moments des années 6o : des figures comme Papon, chef de la police à Paris en 1961 et dirigeant de Sud-Aviation en 1968 ; ou Massu, cerveau de la bataille d’Alger à la fin des années 50, et vers qui de Gaulle s’enfuit à Baden-Baden pour s’assurer de la force militaire de son gouvernement, face aux grèves et au peuple dans la rue. Un autre exemple très frappant est la façon dont les prisons ont dû être vidées de gens comme Bidault et Salan pour faire de la place pour les nombreux militants de 68 arrêtés !

Jean-Pierre Duteuil
Offensive, printemps 2008
Mai 68, pas qu'un mois

Cette année, la commémoration de mai 68 s’émancipe : timidement, les médias évoquent davantage que la seule rébellion estudiantine ou la « révolution sexuelle ». « C’est grâce à Sarkozy », estime Kristin Ross, fine analyste des discours sur la France de 1968. Interview

Mai 68 ? Une rébellion d’étudiants, qui n’aspiraient qu’à deux choses : entrer dans les dortoirs des filles et préparer le terrain au libéralisme économique qu’on connait aujourd’hui. La France était figée, il fallait décoincer ses mœurs et moderniser sa culture et pour cela, rien de tel que des barricades et quelques pavés bien soupesés. Quand ils n’accusent pas Mai 68 d’être responsable de la « crise morale » contemporaine, beaucoup résument de cette manière les événements qui se sont déroulés en France il y a quarante ans.

« Les barricades, l’occupation de la Sorbonne et du Théâtre de l’Odéon, les graffitis poétiques surtout, sont devenus aussi incontournables que les visages des mêmes trois ou quatre anciens leaders étudiants que l’on voit vieillir au fil des commémorations diffusées tous les dix ans à la télévision française », remarque Kristin Ross dans Mai 68 et ses vies ultérieures. Au fil des pages de son excellent ouvrage, la professeure de littérature comparée a l’Université de New York décrypte la doxa qui s’est mise en place dès la fin des années 1970. Ce discours formaté, repris en cœur par les médias à chaque anniversaire, occulte totalement des faits majeurs comme la grève générale de juin 1968 — tout de même le plus important débrayage de l’histoire de France ! Il oublie aussi de placer les événements de Mai dans un contexte plus large, qui va des années 1950 au milieu des années 1970. Ainsi, sans références aux luttes anti-coloniales ou aux alliances étudiants-travailleurs, Mai 68 peut effectivement se résumer a une grosse tempête dans le cerveau de quelques jeunes en pleine crise existentielle.

Cette doxa est le fait de quelques ex-gauchistes et autres intellectuels, présents pour la plupart dans les rangs des contestataires de Mai. Les noms sont connus — ils squattent aujourd’hui encore le petit écran et la presse écrite, voire occupent des ministères : Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, Serge July, Bernard Kouchner, etc. D’abord antitotalitaires, ils sont devenus néolibertaires puis… neolibéraux, ironise Kristin Ross. Discussion autour d’un anniversaire à la fois semblable et différent des précédents.

Les États-Unis commémorent-ils le Mai 68 français, comme le fait la presse européenne ?

Kristin Ross : Non, à part dans les campus universitaires. Mais vous savez, commémorer n’est pas un truc américain : les gens ne s’intéressent pas vraiment à l’histoire, même quand il s’agit d’événements récents, comme ceux des années 1960. Aux États-Unis, contrairement à la France, il n’y a pas eu de grève générale mais des assassinats — Martin Luther King, Bobby Kennedy… Un film sortira bientôt sur le massacre de quatre étudiants a la Kent State University [le 4 mai 1970, pour cause de protestation contre l’annonce d’invasion du Cambodge par les États-Unis, ndlr] ; un autre aborde les procès des violences qui ont accompagné la Convention démocrate de 1968, à Chicago.

En Europe, en revanche, la commémoration va bon train… Avait-elle la même ampleur lors du 30e anniversaire, il y a dix ans ?

J’étais à Paris en 1998. Quelques livres et autres émissions TV ont marqué le coup, mais le public ne s’intéressait pas vraiment à cet anniversaire. Je me souviens d’avoir assisté a la projection du film Grands soirs & petits matins, de William Klein, tourné en 1978 avec des images de Mai 68 : j’étais seule dans la salle ! (rires)

Qu’est-ce qui explique ce regain d’intérêt, dix ans plus tard, avec des dizaines de nouveaux ouvrages sur Mai 68 et une énorme couverture médiatique ?

Les remarques négatives sur Mai 68 de Nicolas Sarkozy l’an dernier étaient une aubaine : elles ont permis de redonner un contenu politique à la commémoration, en ajoutant une dimension de défi à la coutume de fêter cet évènement selon un programme répétitif. Potentiellement, cet anniversaire est plus intéressant et nettement moins prévisible que les précédents.

Tout ça grâce à Sarkozy, donc ?

Pas seulement. Pour moi, le déclic s’est fait à la suite des grèves françaises de 1995, contre le « plan Juppé » sur les retraites et la sécurité sociale. Ces événements ont réveillé certaines curiosités, qui n’existaient pas dans les années 1980. Mai 68 a gagné en visibilité : on pouvait finalement en dire des choses différentes de ce qui avait été dit jusque là. Résultat : il y a aujourd’hui des tentatives sérieuses d’élargir le sujet et de creuser des aspects occultés de 1968.

Pour revenir à Sarkozy : en tentant de décrédibiliser Mai 68, il a voulu tuer la bête une fois pour toute. Il a très bien appris la leçon auprès de Nixon et Reagan : ce sont eux qui ont inventé cette stratégie d’associer les années 1960 aux termes de « dégénéréscence morale », de « déclin de la famille », etc. Ceci dans le but de préparer les électeurs à des programmes économiques impopulaires. La seule différence, c’est que Nixon et Reagan l’ont fait dans la foulée de 1968, alors que Sarkozy le fait 40 ans après…

Aujourd’hui, qu’est-ce qui intéresse cette nouvelle volée de chercheurs que vous évoquez ?

Pendant longtemps, c’est surtout la Seconde Guerre mondiale et la France de Vichy qui ont occupé les historiens. Maintenat, le thème de l’insubordination ouvrière ou des préludes à Mai 68 intéressent aussi — par exemple les grèves du début des années 1960. En revanche, je ne crois pas que les choses se soient arrangées au niveau d’une vision internationale : les seuls points de comparaison pris en compte par les Français semblent demeurer les autres exemples européens — on s’intéresse peu au Mexique, au Japon, etc.

D’où vient cette vision réductrice de Mai 68, qui a longtemps prévalu et qui est loin d’avoir totalement disparu ?

Dès la fin des années 1970, la doxa se limite à faire rimer Mai 68 avec « révolte de la jeunesse », « changements culturels » ou « révolution des mœurs ». Tout ce qui s’éloignait des faits mis en avant n’était plus « disponible ». En cela, le 20 anniversaire s’est particulièrement distingué, avec son lot de clichés de banalisation. À la télévision, on n’entendait jamais le mot « Vietnam » et les images de la violence policière restaient invisibles.

Parmi les auteurs de cette théorie, on trouve des ex-gauchistes et les intellectuels connus sous le nom de Nouveaux Philosophes.

En 1980, l’essayiste et militant Guy Hocquenghem a donné un visage a ces personnes : « Il a le nez de Glucksmann, le cigare de July, les lunettes rondes de Coluche, le bronzage de Lang, les cheveux longs de Bizot, la moustache de Debray, la chemise ouverte de BHL et la voix de Kouchner »…

Ces ex-soixante-huitards ont aussi affirmé que Mai 68 a lancé le libéralisme économique.

Lorsque vous avez la plus importante grève générale de l’histoire française, qui a paralysé tout le pays en juin 1968, et que vous résumez Mai 68 a une affaire de garçons frustrés parce qu’ils ne peuvent pas entrer dans les dortoirs des filles à Nanterre, alors oui : vous êtes en face d’une réécriture de l’histoire dans le but de la faire correspondre avec l’arrivée de l’idéologie libérale. Dans les années 1980, les Nouveaux Philosophes, auparavant de gauche, se sont réconciliés avec les idées libérales et l’économie de marché et ont mis cette reconversion sur le dos de Mai 68. Ce qui frappe, c’est que la France des années 1980 essayait de coller au mouvement de libéralisation économique, avec une attitude très « philo américaine », même sans Thatcher ou Reagan. Ceci grâce à des personnes bien placées — notamment dans les médias ou dans l’édition —, désireuses de réécrire leur propre histoire en même temps que celle de tout le mouvement.

Il y a un problème de calendrier autour de Mai 68 : on retient essentiellement ce qui s’est passé entre les premières arrestations d’étudiants le 3 mai et le discours du général de Gaulle le 30 mai.

On a fait un résumé chronologique qui ne prend pas en compte les événements de manière large : en réalité, il faudrait considérer les faits entre la fin de la Guerre d’Algérie en 1962 et le milieu des années 1970. Même juin 1968, avec ses 9 millions de grévistes, a été évacué de la doxa. On évite aussi de parler des thématiques tiers-mondistes, des guerres anti-coloniales ou du marxisme anti-stalinien, pourtant très présent dans les sciences humaines à cette époque. Tous ces aspects ont été réduits à une « révolte d’étudiants » d’un mois.

Même si la manière de parler de Mai 68 s’est « libéralisée », les images préférées des médias restent aujourd’hui celles montrant des jeunes étudiants en révolte.

C’est surtout le cas à la télévision, qui résume et préfère le spectaculaire : elle organise des talk shows, avec quelques porte-parole, presque en condition de repentis…

Actuellement, vous donnez un cours à l’université de New York sur le thème des « correspondants étrangers » dans les films ou fictions. L’un des cours traite des écrits de l’auteure canadienne Mavis Gallant, qui a tenu un journal pendant Mai 68, à Paris.

J’aime beaucoup ce texte, écrit à chaud. Mavis Gallant souligne des détails frappants, qui permettent de sentir la vie quotidienne et montrent ce qui se passe quand rien ne fonctionne, quand les étudiants n’étudient plus et que les travailleurs ne travaillent plus… Elle raconte par exemple que dans les rayons des librairies, on ne trouve plus de livres sur la Commune de Paris : ils ont tous été vendus !

Est-ce que vos étudiants sont au courant de ce qu’était le Mai 68 français ?

Il y en a plusieurs qui étaient a Paris en 2006 et qui ont assisté ou participé aux contestations contre le Contrat première embauche de Villepin. Ceux-ci sont capables de faire des comparaisons avec ce qu’ils ont lu de Mai 68.

Samuel Schellenberg
Le Courrier, 03/05/08
Compte-rendu

Spécialiste de la culture française et notamment des mouvements politiques de gauche (voir ses articles sur le situationnisme, la Commune de Paris et le post-modernisme, et son livre sur la décolonisation), K. Ross enseigne la littérature comparée a l’université de New York.

Mai 68 et ses vies ultérieures est un essai sur les usages sociaux de l’histoire de cette période, qu’elle fait courir du milieu des années 50 à celui des années 70. L’objectif de l’auteure est de réhabiliter la dimension essentiellement politique de la contestation des années 68, son aspiration à l’égalité plus encore qu’à la liberté, son refus des hiérarchies sociales, de l’autorité et de la délégation politique. Pour K. Ross ces aspects sont délibérément occultés par « l’histoire officielle » de 68, la plus médiatisée. Pour elle, l’interprétation de la période « 68 » s’est vue monopolisée par deux figures : celle de l’ex-militant étudiant reconverti en intellectuel médiatique et celle du sociologue. Les premiers ont peu a peu imposé une vision édulcorée de 68 comme révolte hédoniste-libertaire d’une jeunesse en mal de liberté, notamment sexuelle. Cette représentation dominante de 68 en occulte les revendications éminemment politiques, à la fois égalitaristes, anti-capitalistes, anti-impérialistes et tiers-mondistes. Elle fait passer le parcours de ces militants « repentis » pour exemplaire d’une « génération », faisant oublier par là tous ceux qui sont restés fidèles à leur engagement, si ce n’est dans ses formes du moins dans ses intentions. Au-delà des enjeux de mémoire et d’interprétation, se profilent bien évidemment des enjeux politiques. Les thèses de B. Kouchner dénonçant l’individualisme, le « nombrilisme » du mouvement, ou de G. Lipovetsky dans L’ère du vide, ou encore d’A. Renaut et L. Ferry dans La pensée 68, ont contribué a faire de Mai 68 un mouvement précurseur de l’individualisme libéral. C’est donc contre cette lecture « qui ne donne à Mai 68 que des dimensions culturelles, sinon morales et spirituelles », le réduisant par là à un mouvement petit-bourgeois de libéralisation des mœurs, que s’élève l’auteure qui tente de rendre justice à ce qui fut à ses yeux « l’un des plus grands mouvements sociaux de l’après-Seconde Guerre mondiale en Europe, la plus importante contestation de l’ordre social existant ». Plus largement, c’est le passage d’un discours tiers-mondiste, politisé, anti-capitaliste, au discours humanitaire sur les droits de l’homme et sur le totalitarisme des idéologies, développé par les Nouveaux Philosophes, qui est pointé et dénoncé dans ce livre. Si les Nouveaux Philosophes et autres intellectuels médiatiques apparaissent comme les principaux responsables de cette forme de survivance estropiée de 68, les sociologues ne sont pas en reste. K. Ross critique les explications de la révolte de 68 en termes de « génération », de « jeunesse » qui donnent l’impression d’une crise d’adolescence à grande échelle.

Jusqu’ici, on peut suivre l’auteure dans sa critique de l’usage de ces catégories soi-disant sociologiques pour expliquer les phénomènes sociaux. Mais très vite s’affirme une hostilité certaine envers la sociologie et l’histoire sociale, considérées comme enclines à la réification des identités sociales et qui seraient donc, si l’on prolonge le raisonnement, des pensées conservatrices par essence, incapables de concevoir le changement. Prenant ses distances avec les interprétations sociologiques de la période 68 et partant du constat d’un désinvestissement de l’histoire, la littéraire se fait alors historienne et tâche de mieux comprendre l’événement par sa réinscription dans une temporalité longue. Elle redécouvre alors l’influence décisive de la guerre d’Algérie sur les militants de 68 et souligne l’importance de la lutte anti-impérialiste qui prend forme en France à l’occasion du conflit vietnamien. Cette vision plus large permet d’intégrer le contexte historique, celui des luttes de libération nationale, antibureaucratiques, anticapitalistes et anti-autoritaires. Ceci, allié à un travail sur les discours, slogans et affiches de l’époque, met en évidence les schèmes d’interprétation du monde prégnants à l’époque, ceux du tiers-mondisme et plus largement des marxismes. Pour K. Ross, la position de la direction du PCF à l’égard de l’Algérie a conduit tout un pan de militants de gauche à se désolidariser du communisme dans sa forme institutionnelle pour donner naissance, dans les années soixante, à des groupes « gauchistes ». Ces ruptures d’identification politique vont de pair avec diverses recherches de modes d’action politique différents. Pour K. Ross, les comités d’action, hérités des comités Vietnam, en sont l’exemple même ; ainsi que l’établissement en usine (commencé avant 68) ou les enquêtes militantes en milieu ouvrier, etc. K. Ross affirme que, dans cette logique de l’auto-organisation du mouvement ouvrier, émerge, sur la scène politique, la question du statut du « travailleur immigré » dans la société française, jusque là délaissée par les partis de gauche. Elle se livre en outre à d’autres « rappels des faits » peu compatibles avec l’histoire « dominante » : pendant cinq à six semaines, 9 millions de travailleurs se sont mis en grève (en réalité sans doute 7 millions et selon des modalités fort diverses, cf. Prost), ce qui en fait « la plus grande grève générale de l’histoire de France ». Des lors, Mai 68 ne peut plus être considéré comme une simple révolte étudiante et sa portée limitée à l’Université. K. Ross également souligne l’importance et la violence de la répression policière qui a pu être, pour beaucoup, l’élément déclencheur de leur engagement. Elle tient aussi à rappeler les résistances et actions que suscitèrent les événements : la manifestation de soutien au Général de Gaulle, le 30 mai, qui réunit 300 000 personnes, de Malraux et Aron aux activistes du groupe Occident, autour de slogans dont elle retient les plus outranciers – « La France aux Français », « Les ouvriers au boulot », « Cohn-Bendit à Dachau ».

S’il est aisé de rejoindre K. Ross sur sa critique de l’usage social dominant de « Mai 68 », on peut déplorer que son hostilité à la sociologie la rende à rétive toute analyse sociale de la conjoncture. En dehors de quelques rappels, utiles, du contexte de la décolonisation et des luttes anti-impérialistes, rien n’est dit de la situation de l’emploi ni des conditions de travail et d’accès a l’emploi. Rien non plus sur la situation universitaire marquée par l’explosion des effectifs, grosse, pour les uns, d’une dévaluation des diplômes (cf. Bourdieu et Boudon) et, pour le moins, d’une crise pédagogique (cf. Prost). Bref, la structure sociale et son évolution ne sont pas prises en compte. L’analyse des trajectoires des acteurs fait aussi cruellement défaut. K. Ross nous pane de « révolte massive », réunissant ouvriers, paysans, chômeurs et étudiants, mais sans plus de détails. Du coup, elle véhicule l’idée que tout le monde était mobilisé (de surcroît de la même façon) en 68, et donne l’image d’une unanimité très éloignée des intenses polémiques de la période et de la variété des positions.

D’autre part, K. Ross a tendance à surestimer la concrétisation des revendications et objectifs des militants, notamment concernant la convergence des luttes. Elle idéalise l’effectivité de la disparition de la division entre travail manuel et travail intellectuel. Des subversions pratiques des rapports d’autorité ont bien été expérimentées, mais des études moins normatives montrent qu’au-delà des changements de façade, perdure une certaine inertie des structures sociales. Le désir de l’auteure de voir disparaître la hiérarchie des statuts et la division sociale du travail, y compris militant, altère encore sa perception du rôle des intellectuels dans le mouvement. Apres avoir abordé l’importance du rôle des lectures militantes et, plus précisément des publications des éditions Maspero, ainsi que celui d’intellectuels comme Sartre, K. Ross déclare que « les intellectuels n’avaient pas de place spécifique, pas de rôle particulier ». Au contraire, les intellectuels au sens large ont joué un rôle décisif dans le mouvement de 68, au moins celui de divulgateurs de schèmes d’interprétation du monde.

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage présente un grand intérêt pour sa mise au jour et sa critique de ce que B. Lacroix appelle les « images publiques qui tendent à affadir la portée de ces journées, voire à les ignorer » et leur « travail de neutralisation ». Il reste toutefois plus militant que scientifique, descriptif qu’explicatif. L’analyse de la période semble en tout cas répondre à une forte demande dont atteste le succès commercial de l’ouvrage.

Christelle Dormoy
Le Mouvement Social n°223, printemps 2008
L'espoir de Mai était aussi politique

La lecture des événements de 1968 ne peut se limiter à une protestation d’étudiants parisiens. L’apport du mouvement ouvrier, à Paris comme en province, n’est de loin pas a négliger.

Les événements de Mai 68 et leurs conséquences sur l’évolution de nos sociétés n’ont pas été qu’une aimable révolte culturelle de jeunes gens voulant transformer leur mode de vie, comme le suggère aujourd’hui la vulgate dominante. Ainsi, il ne faudrait pas passer sous silence ce qu’ont été les cibles idéologiques de ce mouvement : le capitalisme, l’impérialisme (en pleine contestation de la guerre du Vietnam) et le gaullisme. En outre, réduire Mai 68 au mois de mai parisien, c’est mettre de côté à la fois les travailleurs en grève dans les faubourgs ouvriers et les agitations de province qui ont eu d’importantes répercussions dans l’histoire de France ultérieure. Par ses affirmations, un récent ouvrage de Kristin Ross bouscule les idées reçues. Il nous encourage a faire de Mai 68 un véritable objet d’histoire sans le désincarner. Inscrivant 68 dans la moyenne durée, il rappelle la proximité des événements algériens et la violence policière qui s’était déjà déchaînée sur les trottoirs parisiens (17 octobre 1961, Charonne l’année suivante). Il remet aussi la figure de l’ouvrier au cœur du processus : « À bientôt, j’espère », disait l’un d’entre eux dans un film de Chris Marker portant ce titre, diffusé par URTF en février 1968 et consacré à une grève. Cela dit, si le mouvement de Mai na pas pris le pouvoir, ce n’est pas parce que cela ne l’intéressait pas, mais c’est plutôt parce qu’il a d’abord mis l’accent, à la base, sur des formes nouvelles de démocratie.

« Il faut savoir arrêter une grève »

Les sources des vies ultérieures de Mai ne proviennent pas des auteurs les plus connus. Kristin Ross cite par exemple le film Reprise. « Un voyage au cœur de la classe ouvrière », d’Hervé Le Roux, une enquête portant sur un film de 1968 (La reprise du travail aux usines Wonder), plus de 3 heures d’enquête sur 9 minutes d’un film extraordinaire, une scène emblématique, tournée en continu par de jeunes étudiants de l’Institut des hautes études cinématographiques, le 10 juin 1968, à Saint-Ouen, devant l’usine Wonder. La reprise du travail venait d’être votée dans une certaine confusion et l’équipe de tournage s’est retrouvée au cœur de l’attroupement, en pleine discussion. Une jeune femme, ouvrière chez Wonder, attire immédiatement l’attention. « Je rentrerai pas là-dedans, crie-t-elle, je rentrerai pas dans cette taule. » Allez-y voir vous, le bordel que c’est. On est dégueulasses jusque-là. On est toutes noires. Elle est entourée, nous dit-on, par deux représentants de la CGT. Ils lui parlent d’un ton paternaliste du recul de la direction, de la victoire de ceux de Wonder. « C’est par étapes que tu arrives à une victoire définitive. » Mais aussi, « il faut savoir arrêter une grève ». Ils lui égrènent la liste de tout ce qui a été obtenu. Sans la convaincre. Le vote de la reprise a été truqué par la direction. Un jeune homme interpelle les syndicalistes. Il s’en fout des étapes, leur dit-il. « Ils peuvent fermer tout, et c’est terminé. » On lui cloue le bec parce qu’il ne travaille pas chez Wonder. Arrive le chef du personnel qui prie les ouvriers de rentrer dans le calme. La jeune ouvrière proteste de nouveau. Une autre passe en disant qu’elle ne rentrera pas. Une femme, très élégante, rentre. Suivie par des ouvriers.

Une mémoire réactivée

Reprenant le dossier près de trente ans plus tard, Hervé Le Roux nous propose une enquête dans laquelle il a retrouvé la plupart des personnages de la séquence. Par exemple, Pierre Guyot, l’homme a la cravate, n’était pas de la CGT. Il était conseiller municipal communiste et fils du dirigeant communiste Raymond Guyot. Mais il raconte surtout tout autre chose : son refus d’obéir à la guerre d’Algérie et la prison qui suivit. Maurice Bruneau, le vrai cégétiste, était agacé par ces jeunes qui filmaient. Poulou, le gauchiste, était un jeune lycéen de 16 ans, maoïste. Il se rappelle avoir été prudent, pour ne pas trop se dévoiler. Il a l’air d’avoir pris beaucoup plus de distance avec cette époque. Au fil du documentaire, la séquence de 1968 s’enrichit d’une profondeur nouvelle. Des visages sont reconnus, ils sont devenus les personnages d’une mémoire ouvrière réactivée. Mais la fameuse jeune fille, qui s’appellait Jocelyne, n’a pas été retrouvée. Le livre de Kristin Ross s’intéresse bien sûr à de tels témoins, mais dans le feu de l’action, à travers les documents qu’ils ont produits sur le moment. Par contre, il se distancie des très nombreux propos d’anciens combattants conditionnés par un air du temps désormais peu favorable aux utopies de Mai et ne cite ainsi que quelques témoignages qui se révèlent en décalage avec le discours dominant. En fait, il porte d’abord son attention non seulement sur les espoirs et les rêves, mais aussi sur la capacité d’innover et de sortir des sentiers battus. Il se montre ainsi plus sensible aux expériences singulières que ces structures sociales lourdes qui ont peut-être contribué à faire rentrer le gros des troupes soixante-huitardes dans le rang. Ce qui ne l’empêche pas de reconstruire aussi la dimension éminemment policière du régime gaulliste et le rôle de la répression pour et dans les premières vies ultérieures du mouvement. Enfin, si les années soixante marquent bien une forte évolution des mœurs, une révolution sexuelle encore évoquée récemment par Robert Muchembled dans son essai L’orgasme et l’Occident1, elles ne peuvent pas se réduire pour autant à cette seule dimension. C’est là que le livre de Kristin Ross est le plus convaincant, lorsqu’il nous montre la dimension politique de la révolte de Mai 68 et la présence centrale de la question coloniale, dont les mémoires sont aujourd’hui fort discutées, dans la lutte de l’époque contre les guerres impérialistes.

[…]

1 L’orgasme et l’Occident. Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours, Seuil, 2005.

Charles Heimberg
Le Courrier, 16/01/06
Mai 68, ce n'était qu'un début

Kristin Ross, chercheur américain, replace Mai 68 dans sa dimension politique insurrectionnelie, bien au-delà de l’antienne hédoniste de la révolution des mœurs.

À entendre les anciens, la cause est entendue. Mai 68 représente un phénomène culture! avant tout, dont la révolution des mœurs en général et la libération sexuelle en particulier constituent les traits les plus saillants. Cet hédonisme revendiqué s’accompagne de quelques remords. L’espérance révolutionnaire que caressaient quelques leaders comme la dévotion portée à l’expérience maoïste pouvaient mener au totalitarisme et à la sacralisation de la violence politique ; le nombrilisme d’une génération conduisait à ignorer « _ce qui se passait dans le reste du monde_ », pour reprendre les termes de Bernard Kouchner. Cet examen lucide provoquait, les années passant, de déchirantes révisions. Brûlant ce qu’ils avaient adulé, quelques auteurs chantaient les louanges d’un libéralisme postmoderne célébrant les noces de la démocratie et de l’économie de marché. Par une ruse de l’histoire, le joli mois de mal léguait donc à la France contemporaine un héritage inattendu mais non sans cohérence — l’adaptation du capitalisme aux temps modernes.

Colportée par les médias, cette vulgate trahit pourtant la lettre et l’esprit d’un mouvement qui, souligne Kristin Ross, professeur de littérature comparée à New York University, fut d’abord et avant tout politique et social. Les insurgés ouvriers et paysans ne se battaient pas pour imposer une révolution sexuelle ; ils entendaient abattre le gaullisme, récuser la loi du capitalisme et refuser d’entrer en discussion avec un État qu’ils exécraient. Cette espérance fut suffisamment violente pour mobiliser des millions d’individus qui, par la grève ou la manifestation, voulaient remanier les règles du jeu. Brouillant les identités sociales traditionnelles, comblant le fossé séparant l’usine de l’université, ce puissant mouvement menaçait les positions des grandes organisations : PCF, CGT, État gaulliste. Elles firent tout pour éviter le contact entre les deux mondes, isolant qui le Quartie latin, qui Billancourt, pour empêcher la fusion ouvriers-étudiants. La connivence objective du pouvoir et de l’appareil communiste permit également une sévère répression. Restaient à enterrer les raves. Après l’euphorie du printemps, les dures réalités de la reprise s’imposèrent et le retour, dans les ateliers comme dans les amphithéâtres, fut terrible. Les professionnels de la tribune prirent en charge les funérailles, mêlant commémoration et amnésie. Procédant a l’autocélébration d’une fête libertaire et, affirmaient-ils, non violente, ils en turent la dimension révolutionnaire, préférant devenir les hérauts d’un discours aseptisé exaltant la libéralisation des mœurs et cachant la radicalité que masquait le mouvement.

Ce discours doit-il pour autant être entendu ? Sur ce point, Kristin Ross émet sans fard de sérieuses réserves. Rien ne dit, de fait, que les vedettes soient représentatives des masses. Les Nouveaux Philosophes, pour ne donner que ce seul exemple, peuvent-ils s’arroger le rôle de porte-parole et parler pour les milliers de Français qui payèrent — parfois au prix de suicides ou de dépressions —, le retour a la normalité ? Faut-il, par ailleurs, appréhender le mouvement comme un phénomène générationnel, suivant la thèse défendue par Hamon et Rotman ? Mêlant des classes d’âge variées, Mai 68 a porté une révolte qui excédait, et de loin, la seule jeunesse. Peut-on également admettre, sans bénéfice d’inventaire, qu’une génération ouverte sur la Chine, suivant le conflit vietnamien et fréquentant librairie et éditions Maspero aient été, comme le prétendent certains, insensibles à la destinée du tiers-monde ? Pourquoi, enfin, ne considérer la violence que du seul point de vue des insurgés alors que le pouvoir en fit largement usage — même si les documentaires tendirent par la suite à masquer cette réalité dérangeante.

On pourra, ici ou là, discuter certaines thèses du livre. L’union des étudiants et des ouvriers mériterait, par exemple, un examen plus attentif et des preuves plus nourries. L’auteur reste discret sur les horizons d’attente des insurgés, définissant mal les débouchés politiques vers lesquels Mai 68 pouvait mener. La dimension générationnelle, enfin, ne saurait être totalement rayée des schémas explicatifs. Reste l’essentiel. Kristin Ross amène à revisiter les lectures simplificatrices d’un mouvement qui portait, face à l’ordre existant, des menaces plus dissolvantes que la promesse d’une révolution sexuelle.

Olivier Wieviorka
Libération, 16/06/05
Mai 68 revu et corrigé

Même si le compte n’est pas rond — trente-six ans —, quelque chose se passe autour de la mémoire de Mai 1968. Longtemps objet de commémoration ou signe de reconnaissance pour une génération, le « joli mois de mai » est en passe de devenir un objet d’histoire, comme en témoignent les nombreux ouvrages et colloques qui se multiplient sur la base d’un commencement d’exploitation des premières archives.

Après Vichy et l’Algérie, le tour serait-il venu pour les turbulentes années 1960 de passer sous la loupe des spécialistes ? Une constatation s’impose en tout cas : plus on avance dans le temps, plus les historiens se montrent méfiants à l’égard du discours des anciens leaders du mouvement sur eux-mêmes, dont certains estiment qu’il a engendré un mythe : celui d’un soubresaut dont le contenu ne serait que « sociétal » et libertaire.

Pour une Américaine comme Kristin Ross, spécialiste de la culture française a l’université de New York (NYU), les « repentis », de Daniel Cohn-Bendit à Bernard Kouchner, auraient imposé une lecture de Mai en termes de révolution culturelle, voire sexuelle, qui correspond non à la réalité historique mais à la montée en puissance de l’idéologie libérale à partir du milieu des années 1970. Depuis les années 1980, pense-t-elle, un courant dominant ne donnerait à « Mai 1968 que des dimensions culturelles, sinon morales et spirituelles », alors qu’il s’agit d’un événement non seulement social mais politique à part entière.

Avec neuf millions de salariés ayant cessé le travail, Mai 68 demeure à ce jour « le plus grand mouvement de masse de l’histoire de France », « la grève la plus importante du mouvement ouvrier français » et « l’unique insurrection «générale qu’aient connue les pays occidentaux surdéveloppés depuis la Seconde Guerre mondiale », écrit Mme Ross dans un ouvrage paru récemment, Mai 68 et ses vies ultérieures.

Ce mouvement de révision doit beaucoup à l’influence des grèves de décembre 1995 et à l’ébranlement intellectuel qu’elles ont provoqué. Pierre d’achoppement d’un triomphalisme libéral régnant depuis la chute du communisme, 1995 aurait rendu moins sympathique la « conversion » réelle ou supposée d’une partie des soixante-huitards aux valeurs du marché galopant.

Autre changement de regard : désormais, ni les batailles de rue du Quartier latin ni la courte séquence du printemps 1968 ne suffisent à définir l’étendue d’une rébellion qui aurait pris naissance dès le début des années 1960, dans l’atmosphère troublée de la guerre d’Algérie, pour ne s’achever qu’au milieu des années 1970, avec l’épuisement de la geste gauchiste… Mai 68 prend donc désormais la densité d’une période de l’histoire contemporaine française à proprement parler.

Parmi les nouveaux chantiers que permettent l’exploration balbutiante des archives départementales et les travaux universitaires encore clairsemés, il faut noter l’intérêt porté à l’impact des « événements » en province, où le souvenir partagé de Mai se cristallise sur d’autres foyers que la Sorbonne : Neyrpic dans la région grenobloise, les chantiers navals de Saint-Nazaire ou, un peu plus tard, les usines Lip, en 1973…

Le rôle joué par le Parti communiste francais, qui frôlait alors le quart de l’électorat, focalise lui aussi l’attention. Ce thème a fait l’objet d’une journée d’étude, samedi 16 avril, organisée a l’initiative de Claude Pennetier, coauteur du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, et de Bernard Pudal, professeur de sciences politiques a Paris-X.

Y ont participé des acteurs du temps comme Gérard Belloin, alors permanent à la section des intellectuels du PCF,
Claude Poperen, alors membre influent de la fédération CGT des métaux, l’historien Roger Martelli, toujours membre du comité national, et Pierre Juquin, alors membre du comité central, responsable du secteur enseignement. Tous se sont accordés pour reconnaître que le PCF — engagé dans une stratégie de « passage pacifique au socialisme » qui devait aboutir a la signature, en 1972, du programme commun — a freiné des quatre fers le mouvement, refusant de céder l’avant-garde aux étudiants. Ce « désajustement », selon l’expression de M. Pudal, s’explique par le fait que pour des dirigeants communistes alors très sollicités par le « printemps de Prague », les luttes sociales pouvait certes accompagner le processus électoral. Mais sûrement pas s’y substituer.

Le mouvement heurtait de front la culture encore ouvriériste d’un bon nombre de dirigeants. L’étoile montante du PCF, que Waldeck Rochet dirigea jusqu’en 1972, le « secrétaire à l’organisation » Georges Marchais, fustige dans L’Humanité, le jour même de l’occupation de la Sorbonne (3 mai 1968), les « groupuscules gauchistes » et qualifie Daniel Cohn-Bendit d’« anarchiste allemand ». Une attitude qui rebutait les plus jeunes des communistes. « Quand j’entendais à l’époque les prises de position du PC, témoigne l’une d’elle, l’historienne Claudie Weill alors à la Sorbonne, je croyais entendre l’autorité sur le mouvement social. C’était comme une structure qui voulait conserver son pouvoir sans le prendre. » Pour Pierre Juquin, qui tenta le dialogue avec les étudiants de Nanterre, certains au comité central auraient été taraudés par le souci de dévoiler « l’anticommunisme profond du mouvement ». « Ce qui n’était pas tout a fait faux », ajoute-t-il ironiquement.

LECTURE DE CLASSE

En réalité, dans l’univers communiste, toute la palette des attitudes a pu être représentée. Depuis celle d’un Roland Leroy, membre du bureau politique, qui flirte avec l’idée d’un bouleversement à condition que le parti en prenne la tête, jusqu’à celle d’Aragon, qui apporte son soutien à la révolte étudiante dans Les Lettres françaises du 15 mai.

Comme le montre la sociologue Frédérique Matonti, dans ses Intellectuels communistes (La Découverte), certains dirigeants soviétiques, comme Boris Ponomarev, responsable des rapports avec les PC étrangers en décembre 1968, ont pu reprocher au PCF de n’avoir pas su saisir le moment révolutionnaire.

Une des raisons de l’attitude du PCF renvoie à l’histoire intérieure du parti. Comme l’a noté l’historien Julian Mishi, le recrutement du PCF dans les années 1960 commence à entamer sa nature de parti ouvrier. Le choc de ces adhérents de fraîche date, femmes, employés ou enseignants, avec l’encadrement traditionnel des cellules et des fédérations expliquerait les itinéraires de certains déçus vers le maoïsme.

La lecture de classe, à laquelle tient obstinément le parti, l’a rendu aveugle à l’émergence d’une nouvelle figure du
mouvement social : le travailleur immigré. Les mobilisations autour des foyers Sonacotra dans les années 1970 heurteront de plein fouet les municipalités communistes. Autant de rendez-vous manqués, dont la prise de conscience aurait pu être moins tardive si, comme le confesse Claude Poperen, le résultat aussi exceptionnel qu’inattendu (21,3 % des suffrages exprimés) obtenu par Jacques Duclos à la présidentielle de 1969 n’avait pas conforté les dirigeants « dans l’idée que tout n’allait pas si mal ».

Nicolas Weil
Le Monde, 15/05/05
Refaire Mai 68

Une enseignante américaine dénonce la manière dont la mémoire officielle de Mai 68 a été dépolitisée au point de faire du mouvement insurrectionnel une vague aventure romantique.

À proprement parler, Mai 68 n’aura duré que deux mois. Mais sa mémoire n’a cessé depuis de hanter la vie politique et intellectuelle française. Si bien que, presque quarante ans après, ce moment aussi intense que bref, dont on nous dit chaque jour qu’il serait temps enfin de l’oublier, continue de troubler les esprits et de servir — négativement s’entend — de référence indépassable. Ce sont ces « vies ultérieures » de l’événement que Kristin Ross a entrepris d’explorer dans un ouvrage rageur et décapant que toute personne qui,se pense aujourd’hui comme étant de gauche devrait s’empresser de lire et de méditer.

Car elle montre a merveille comment ce qui fut une extraordinaire irruption d’action et d’expression politiques a été dépolitisé et neutralisé par les couches successives de commentaires qui l’ont recouvert, année après année, commémoration après commémoration, pour n’en laisser subsister que la vague image romantique d’une crise de génération, d’une révolte de la jeunesse contre ses pères, ou d’une entrée dans la modernité culturelle qui se serait de toute façon produite, les monômes estudiantins l’ayant au mieux accélérée de quelques années. C’est au point que l’on peut désormais considérer que, au fond, il ne s’est rien passé en mai 1968. Ce que des auteurs conservateurs, tel Raymond Aron (que l’on voudrait nous présenter aujourd’hui comme un expert en lucidité ? mais que les citations données par Ross renvoient a sa triste vérité), s’étaient empressés de proclamer aussitôt l’ordre revenu, c’est-à-dire au lendemain de la grande peur qui avait tout de même conduit le général de Gaulle a Baden-Baden pour s’assurer de la fidélité de l’armée.

Comme si l’on pouvait oublier que des millions d’ouvriers s’étaient mis en grève, que d’innombrables usines avaient été occupées, que de violents affrontements s’étaient produits entre manifestants et policiers dans tout le pays, et qu’il s’était alors agi d’imaginer d’autres formes de vie sociale, une autre organisation des rapports de travail, bref, un autre monde.

Kristin Ross s’en prend a ceux qui, au nom d’un engagement qu’ils s’acharnent a renier, se sont arrogé le droit de monopoliser la parole dans les journaux ou les médias, où ils ne se précipitent que pour disserter sur leurs regrets, gloser sur leurs illusions d’hier et rejeter dans l’ombre tout ce qui fit la grandeur de ce moment d’insurrection. Comme si d’autres — telle l’ouvrière qui ne voulait pas reprendre le travail et dont la colère illumine le documentaire qui ouvre le film « Reprise » d’Hervé Le Roux n’avaient pas, eux aussi, leur mot a dire, et leurs sentiments d’hier et d’aujourd’hui a faire valoir.

Et puis il y a ceux — parfois les mêmes — pour qui Mai 68 est responsable de tous les maux de la société actuelle. Les pamphlets se sont donc succédé pour en éradiquer l’héritage, et notamment, bien sûr, l’héritage intellectuel et théorique. Kristin Ross ne se prive pas d’en démolir quelques-uns, avec un brio et une férocité qui ne manqueront pas de faire plaisir a beaucoup de ses lecteurs.

Qu’on ne s’y trompe pourtant pas : l’ire polémique de Kristin Ross, si elle fait souffler un vent d’air frais sur chaque page, n’est qu’un élément de ce qui rend son livre si important, car il nous invite surtout a une plongée dans l’archive au ras du mouvement, dans l’événement tel qu’il se fabriquait et se vivait au jour le jour, tel que les acteurs les plus divers l’imaginaient et l’inventaient. Elle cite des tracts, des journaux éphémères, des affiches…, et aussi les autobiographies ou les témoignages de ceux et celles qui n’ont rien abdiqué et n’ont jamais renoncé, au cours des années qui ont suivi — mais sans que personne s’y intéresse —, à dire la beauté de ce qu’ils avaient vécu, et dont ils gardent à jamais le souvenir plein d’espoir.

Aux yeux de Kristin Ross, ce qui caractérise avant tout Mai 68, c’est que des gens réussirent à échapper à leur destin, à quitter les lieux qui leur étaient imposés, les places et les identités sociales qui leur étaient assignées : on vit des étudiants aller dans les usines, des ouvriers, dans les universités, et de multiples frontières s’abolir… C’est d’ailleurs — et bien que ce soit l’idée directrice qui anime son propos — ce qui est le plus discutable dans son livre, qu’un anti-sociologisme primaire fait souvent verser dans une naïveté surprenante. L’on regrettera par exemple qu’elle néglige totalement les analyses de Pierre Bourdieu, au point de ne même pas mentionner l’influence dés cette époque de la pensée de ce dernier, et notamment de son livre écrit avec Jean-Claude Passeron, les Héritiers (Minuit, 1964), pour leur préférer celles d’un Jacques Rancière qu’elle semble avoir fait vœu de citer le plus grand nombre de fois possible, mais qui ressortissent de toute évidence à un utopisme d’intellectuel plutôt qu’à une perception lucide des réalités sociales.

Quoi qu’il en soit, on sera ému par la manière dont elle s’attache a décrire comment les grandes grèves de décembre 1995 nous ont permis de regarder a nouveau Mai 68 dans toute sa puissance radicale. Elles ont, écrit-elle, interrompu le discours dépolitisant, en mettant à mal le néoconservatisme de la gauche traditionnelle, convertie aux vertus du libéralisme. Une autre histoire de Mai, un autre regard rétrospectif, et donc une nouvelle appropriation du passé sont désormais possibles.

Didier Eribon
Le Nouvel Observateur, 28/04/05
Réalisation : William Dodé