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Quand la gauche essayait
Les leçons du pouvoir (1924, 1936, 1944, 1981)

Troisième édition établie par Thierry Discepolo
Premières éditions : Robert Laffont, 1993, sous le titre Sisyphe est fatigué ; Arléa, 2000

Parution : 16/01/2018
ISBN : 9782748903560
Format papier : 680 pages (11 x 18 cm)
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Longtemps, la gauche au pouvoir a caboté entre deux récifs. Tantôt sa volonté de transformation sociale butait sur les « contraintes » imposées par l’ordre capitaliste. Tantôt sa pratique du pouvoir devançait les préférences et les exigences de ses adversaires. En France, au cours du XXe siècle, les périodes associées au Cartel des gauches (1924–1926), au Front populaire (1936–1938), à la Libération (1944–1947), et aux premières années de l’ère mitterrandienne (1981–1986) ont illustré cette tension entre espérance et renoncement, audace et enlisement.
   La gauche a chevauché au pouvoir la puissance de passions collectives, dont celle de l’égalité. Mais elle a accepté ensuite de les dompter, avant de les étouffer sous une couverture de rationalité technique. Cette retraite bureaucratique, cette nouvelle conscience qui ne voit dans le monde que moyens et machines ont forgé les barreaux de sa cage de fer.

Réédition, légèrement revue, d’un ouvrage épuisé depuis plus de dix ans, ce livre reste la seule étude comparative sur les réalisations et les échecs de la gauche française.

Serge Halimi

Journaliste et historien, essayiste, spécialiste des médias et d’économie politique, directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi est notamment l’auteur du Grand Bond en arrière (Agone, 2012) et des Nouveaux Chiens de garde (Raisons d’agir, 2005).

Les livres de Serge Halimi chez Agone

Dossier de presse
Daniel Zamora et Serge Halimi
Lava, 5 avril 2018
Ph. « La Voix »
La Voix du Nord, 31 mai 2001
Frédéric Antoine
Le Courrier de Mantes, 10 mai 2001
Christian Authier
L’Opinion Indépendante, 5 janvier 2001
Les Échos, 22 janvier 1993
Quand la gauche n’essaie plus. Entretien avec Serge Halimi


Alors que la gauche de gouvernement traverse la crise la plus importante de son histoire, de ses décombres émergent de nouvelles forces politiques. Comment peuvent-elles éviter le même destin ?

Daniel Zamora. Les éditions Agone viennent de rééditer Quand la gauche essayait que tu avais initialement publié en 1993. Tu y analysais, en détail, les différentes périodes de la gauche au pouvoir en France ( 1924, 1936, 1944, 1981 ). Ton dernier chapitre s’intitulait déjà « la chute finale » avec les renoncements de la présidence de Mitterrand. Aujourd’hui, où en est-on ?

Serge Halimi. En 1993, au moment où la première édition de mon livre est sortie, le Parti socialiste venait d’enregistrer la pire débâcle électorale de son histoire. Une sanction méritée à mon sens, même si elle débouchait sur le retour d’une droite bourgeoise et réactionnaire assez insupportable ( Édouard Balladur ). Mais, à cette époque, je ne marchais plus quand le Parti socialiste, après avoir mené une politique économique et sociale de droite, cherchait à remobiliser en sa faveur les électeurs de gauche en alertant sur ses affiches « Au secours, la droite revient ! ». En tout cas, en mars 1993, le PS a perdu les quatre cinquièmes de ses sièges lors des élections législatives. Le premier ministre sortant Bérégovoy fut tellement affecté par ce résultat, par le fait que ses « amis » cherchèrent à le lui imputer plutôt qu’à François Mitterrand et par des soupçons relatifs à son intégrité qu’il se suicida quelques semaines plus tard. On pensait alors que le PS mettrait beaucoup de temps à se rétablir. Pourtant, dès 1995, Lionel Jospin arrive en tête de l’élection présidentielle ( Jacques Chirac sera élu au deuxième tour ). Encore deux ans plus tard, et la « gauche plurielle » ( PS, PC et écologistes ) remporte l’élection législative anticipée de 1997 et forme le nouveau gouvernement. Le rétablissement des socialistes était donc intervenu beaucoup plus vite qu’on ne l’imaginait en 1993.

Là, la situation est différente. En 2012, François Hollande a été élu avec exactement la même majorité que François Mitterrand en 1981 ( 51,7% ), et il a bénéficié d’une majorité absolue de députés socialistes, de sénateurs socialistes, du contrôle de toutes les régions métropolitaines de France sauf une ( l’Alsace ), de la majorité des départements, des grandes villes. Jamais dans l’histoire de France, un président ou chef de gouvernement de gauche n’avait détenu autant de leviers de pouvoir national. Or qu’en a-t-il fait ? Un de ses ministres, Arnaud Montebourg, a bien résumé la chose : « En votant pour les socialistes, les Français ne savaient pas qu’ils votaient pour le programme de la droite allemande.»

Dans le détail, le résultat fut donc plus décevant encore que les deux septennats de Mitterrand. Nombre de promesses de gauche n’ont pas été tenues ( le pacte de stabilité n’a pas été renégocié, aucune inversion de la courbe du chômage n’est intervenue, il n’y a pas eu de taxe Tobin sur les transactions financières ) ; nombre de politiques de droite mises en œuvre par Hollande ont été décidées sans avoir été annoncées ( le « pacte de responsabilité », idée d’Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l’Elysée, représenta un cadeau de 30 milliards d’euros aux entreprises, qui fut financé par des économies budgétaires ). Par ailleurs, François Hollande, Manuel Valls et le PS ont été jusqu’à renier des éléments importants de l’identité de la gauche ( la « loi travail » a réduit les protections des salariés ; la proposition de déchéance de la nationalité pour les auteurs d’actes de terrorisme a légitimé une idée issue de l’extrême droite ). Enfin, en politique étrangère, le bilan est lamentable, le plus mauvais sans doute depuis qu’un président du conseil socialiste, Guy Mollet, avait relancé en 1956 la guerre d’Algérie et ordonné l’expédition de Suez. La France de François Hollande a, par exemple, participé à l’étranglement de la Grèce. Le « mariage pour tous » et le sommet de Paris sur le réchauffement climatique, c’est bien, mais ça ne pèse pas lourd à côté de tout ça.

Au demeurant, les électeurs de gauche ne s’y sont pas trompés. En 1993, le PS était passé de 275 à 57 députés. Il est très rare de perdre les quatre cinquièmes de ses sièges. Eh bien, l’année dernière, le PS a perdu les neuf dixièmes de ses députés ( il n’en compte plus que trente ! ) après avoir récolté 6,3% des voix à l’élection présidentielle, à peine plus que Nicolas Dupont-Aignan ( 4,7% ). Pour le parti du président sortant, c’est une déroute, peut-être, cette fois, les prodromes de la mort.



Tu citais Mitterrand qui déclarait déjà, en 1985, que « gauche, droite, c’est vrai que ces mots se sont un peu usés ». A lire ton livre, il se dégage rapidement l’impression qu’après 1983, la discussion politique ne se fait plus qu’à l’intérieur du cadre de l’économie de marché. Toute alternative est enterrée. L’historien Michael Scott Christofferson écrivait récemment que « le nouveau centre de 2017 émerge de l’effondrement d’une autre force politique : celle du centre constitué à la fin des années 80 ».Tu partages cette analyse ?

En mars 1983, François Mitterrand, Pierre Mauroy et Jacques Delors opèrent un choix stratégique – l’option de ce qu’ils appellent à l’époque les « solidarités européennes » plutôt que la poursuite du « Projet socialiste » de 1980 qui, selon eux, les aurait condamnés à une forme d’autarcie économique. Or, l’Europe étant ce qu’elle est en 1983 – avec le chrétien démocrate Helmut Kohl au pouvoir en Allemagne et Margaret Thatcher au Royaume-Uni – ces solidarités européennes impliquent presque aussitôt une politique d’austérité rigoureuse. Elle prend le contre-pied de la relance keynésienne décidée en 1981. En substance, Paris s’aligne sur la politique monétaire de Bonn ( la réunification allemande n’est pas encore intervenue ) et la France va subordonner chacun des « réajustements » de sa monnaie nationale ( l’euro n’existe pas encore ) au consentement d’un pays, l’Allemagne, qui est le bénéficiaire du tiers du déficit commercial français… Une fois ce choix fait, la question de l’avenir du socialisme en France est réglée.

Certains le comprennent tout de suite, comme Jean-Pierre Chevènement, auteur du « Projet socialiste » de 1980. D’autres le comprennent assez vite. En 1986, Henri Emmanuelli, qui se situe alors à la gauche du PS ( Benoît Hamon sera un de ses proches ) résume ce qui s’est passé : « Les socialistes ont longtemps rêvé d’une troisième voie entre le socialisme et le capitalisme. À l’évidence, elle n’est plus possible. La solution, c’est de choisir clairement l’un des deux systèmes et d’en corriger les excès. Nous avons choisi l’économie de marché.» Et, quatre ans plus tard, à un moment où le revirement du PS est devenu définitif ( négocié par la gauche, ratifié par la droite, l’Acte unique européen est en place ), Emmanuelli précise son analyse : « Nous avons fait notre Bad Godesberg. Nous l’avons fait le 23 mars 1983 à onze heures du matin. Le jour où nous avons décidé d’ouvrir les frontières et de ne pas sortir du SME ( système monétaire européen ), nous avons choisi une économie de marché.»

Le 2 juin 1982, François Mitterrand, encore offensif, déclare devant l’Organisation internationale du travail : « J’ai dessiné trois objectifs ; d’abord l’emploi au centre de la politique sociale communautaire.» Trois ans plus tard, alors que le chômage a beaucoup augmenté depuis que les socialistes sont au pouvoir, le revirement de politique économique est complet puisque Mitterrand capitule et annonce à la télévision : « Notre grande priorité est l’inflation.» Le nouveau centre de 2017, Macron en somme, c’est à la fois l’aboutissement de cette conversion des socialistes au libéralisme, au monétarisme, et la volonté de ne plus s’encombrer, y compris en période électorale, des thèmes et des vocables de la gauche. Des socialistes opportunistes et dépourvus de scrupules comme Laurent Fabius se sentaient tenus de citer Jean Jaurès ou Léon Blum. Emmanuel Macron, lui, n’a cure de cette histoire et il ne s’interdit donc pas d’exprimer sa tendresse pour les productions culturelles de Philippe de Villiers qui célèbrent pourtant une France catholique et antirévolutionnaire.



Ce désastre électoral semble d’ailleurs s’étendre aux autres partis sociaux-démocrates en Europe. En Allemagne, aux Pays Bas, en Italie, en Belgique… La social-démocratie ne risque rien de moins que d’être rayée de la carte politique. Que t’inspire cette hécatombe et la renaissance, de ses décombres, de nouvelles forces politiques comme Jeremy Corbyn ou Bernie Sanders qui contestent ouvertement le tournant néolibéral ? Comment peuvent-ils échapper à ce triste destin ?

Le combat d’idées n’explique pas tout mais on est tout de même frappé par la pauvreté des réflexions de la social-démocratie européenne ou des démocrates américains lorsqu’ils ont cherché, ces trente dernières années, à se distinguer de leurs aînés, qui étaient plus à gauche et plus liés au monde du travail. Il y a des épreuves qu’il faut s’être infligé au moins une fois dans la vie pour mesurer cette indigence théorique. Lisez le livre de Gary Hart, A New Democracy, paru en 1983 quand il démarre sa campagne contre Walter Mondale qui incarne à l’époque l’aile du Parti démocrate la plus proche des syndicats américains. Ou l’ouvrage de Bill Clinton en 1996, Between Hope and History. Ou, en 1998, Anthony Giddens et Tony Blair, La troisième voie et le renouveau de la social-démocratie. Le lecteur a l’impression que son cerveau est à l’arrêt, qu’il tourne les pages d’un catalogue de clichés et de mots creux imaginés par des agences de communication. En résumé, tous ces auteurs nous disent : le passé est derrière nous, l’avenir nous tend les bras ; il faut revaloriser les risques, stimuler la création ; les idées nouvelles se substituent aux vieilles catégories devenues périmées ; la propriété des outils de production n’est plus un vrai sujet ; la coopération entre travail et capital supplante la lutte des classes, qui ne serait au fond qu’un social-conservatisme ; le libre-échange, l’ouverture des frontières, enfantent une société ouverte, moderne, métissée, etc. Depuis plus de trente ans, ce salmigondis managérial sert de trame philosophique à la social-démocratie et aux bavardages des journalistes. Avec la généralisation des ordinateurs portables, on a simplement ajouté « Il faut changer de logiciel » à la liste des formules anciennes, type « réalisme de gauche », « se réconcilier avec les entreprises », « faire son Bad-Godesberg.»

Corbyn et Sanders, mais Mélenchon aussi, rompent avec ces dérives et réactualisent un discours social qui met en lumière la nature à la fois inégalitaire et destructrice de l’environnement de la logique de marché. Leurs programmes varient ; parfois, notamment sur les questions de politique étrangère, Sanders donne trop de gages à ses alliés politiques, les démocrates, qui ont toujours été les gérants loyaux ( voire les architectes ) des politiques impériales américaines. Mais Corbyn, Sanders et Mélenchon tiennent bon pour le moment sur une ligne qui refuse tout autant le social-libéralisme et le verbiage universitaire gauchiste et postcolonial usiné dans les établissements d’élite américains – ce qui semble tenir lieu de « radicalité » dans certains milieux. Je pense ici à une obsession de la « diversité » qui célèbre toutes les identités, qui souvent les fige et les essentialise, mais à condition qu’il ne s’agisse jamais d’identités de classes définies par le rapport à la production capitaliste.

Alors, comment les nouvelles forces dont tu parles peuvent-elles échapper au destin des partis socialistes ? Il me semble que, justement, la première réponse serait de reconquérir les groupes sociaux qui constituaient l’ossature d’une coalition de gauche, ceux-là même que les politiques menées par les socialistes ont sacrifiés – et qui ne seront jamais convaincus non plus par une logomachie gauchiste moins soucieuse de gratuité de l’enseignement que de déconstruction du langage. Or il faut comprendre pourquoi les sociaux-libéraux ont abandonné le peuple. Il y a une analyse derrière. Et autant j’ai été sévère pour les productions intellectuelles à la Anthony Giddens, autant je dois admettre la qualité – et la franchise – des réflexions de Dominique Strauss-Kahn quand, il y a une quinzaine d’années, il a expliqué ce qui venait de se produire en Europe et ce qu’il entendait amplifier. En résumé, il s’agissait de théoriser la priorité donnée par les sociaux-démocrates à un électorat de classes moyennes et supérieures, et leur abandon concomitant des catégories populaires à l’extrême droite et à l’abstention. Dit plus brutalement, la préférence à ce que Christopher Lasch appelait les « minorités civilisées » sur ce que Stendhal avait nommé la « majorité crottée ».

Dans son livre La flamme et la cendre, paru en 2002, Strauss-Kahn, qui n’est plus à cette époque ministre de l’économie, et qui n’est pas encore devenu directeur général du FMI, explique que les socialistes ne doivent plus défendre le « prolétaire qui n’a que ses chaînes à perdre », mais plutôt des gens qui ont « hérité une culture, une éducation, parfois un tout petit peu d’argent, un appartement. Bref qui ne sont pas les plus malheureux, mais qui ne sont pas non plus les plus riches. Ils forment l’armature d’une société comme la nôtre.» En somme, ni les 20% du bas, ni même les 50% les moins riches, quand même pas ( ou pas encore ) le 1% du haut, mais « le groupe central ». La bourgeoisie qui possède « un tout petit peu d’argent et un appartement » devient donc la clientèle privilégiée d’un mouvement socialiste né au XIXe siècle grâce au syndicalisme ouvrier pour unir les prolétaires de tous les pays… Strauss-Kahn, charitable, n’oublie pas tout à fait les pauvres : il propose de « s’en préoccuper, de les aider à vivre, de les former pour essayer de les amener vers les couches centrales.» Mais il ne suggère plus de « s’appuyer sur eux, car la plupart du temps ils n’ont pas envie de participer à la vie politique, parce qu’ils s’en sentent exclus.»

Ainsi, au lieu de combattre le glissement censitaire de la vie politique dans les pays occidentaux ( zéro ouvrier, quarante-six chefs d’entreprise élus à l’Assemblée nationale française en juin dernier ), la social-démocratie européenne entérine dans tous les domaines la domination des classes moyennes supérieures, de la bourgeoisie cultivée. La gauche de Strauss-Kahn ( c’est-à-dire aussi celle de Hollande, du SPD allemand, de Matteo Renzi, de Justin Trudeau, etc. ), de plus en plus délaissée par un monde ouvrier qui sent bien qu’elle le délaisse, recherche auprès d’autres groupes sociaux l’appui à ses politiques. Assez vite, ce dédain du peuple se transforme en une peur aristocratique de la plèbe. Un peu comme le Tocqueville des journées de juin 1848, Strauss-Kahn écrit : « Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’Histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence.»

Pourtant, ce « groupe le plus défavorisé », ce fut longtemps le socle même de la gauche, et s’en soucier, lui donner le pouvoir, la raison d’être de son action ! Il me semble donc que, dès lors que les socialistes ont abandonné ce groupe social en oubliant au passage que les ouvriers et les employés constituent encore environ 50% de la population, d’autant plus solidaires entre eux que les ouvriers et les employés se marient souvent entre eux, « les nouvelles forces de gauche » dont tu parles devraient se tourner vers eux. Le font-elles suffisamment ? Je n’en suis pas certain. Essaient-elles de le faire ? Je le crois.



Tu soulignes qu’hormis en juin 36, les ouvriers ont été généralement tenus à l’écart lorsque la gauche socialiste française était au pouvoir. Elle n’en a jamais vraiment fait des acteurs d’une nouvelle politique. C’est dès lors intéressant de remarquer que le retour ( contre vents et marées ) d’une gauche « de gauche », s’est précisément accompagné d’un retour d’une conception de la politique plus militante. A cette idée qu’être président ou premier ministre ne suffit pas à infléchir le cours des évènements, à transformer le rapport de force…

Le cas de 1936 éclaire plusieurs choses mais aucune autant que le lien entre action politique et mouvement social. Le programme du Front populaire n’annonçait aucun des acquis auxquels cette période historique a été associée : congés payés, semaine de 40 heures, conventions collectives, etc. Et pourtant, ces dispositions ont été votées, non seulement par la gauche qui ne les avait pas inscrites dans son programme électoral, mais par une bonne partie de la droite qui avait combattu le Front populaire en estimant qu’il allait déjà beaucoup trop loin. La Chambre des députés adopta les congés payés par 563 voix contre 1, les conventions collectives par 571 voix contre 5 ; même la semaine de quarante heures fut votée par le score sans appel de 408 voix contre 160. Néanmoins, on ne peut pas tirer de ce précédent l’idée que le spontanéisme, l’action directe, le conseillisme seraient mille fois plus efficace que la stratégie politique, les partis, les alliances. Car, sans les accords péniblement construits entre radicaux, socialistes et communistes à partir de 1934, sans la victoire électorale et parlementaire du Front populaire qui en fut la conséquence en avril-mai 1936, il n’y aurait pas eu de mouvement social en juin. Celui-ci n’a éclaté qu’après l’annonce du résultat du scrutin, comme si les ouvriers voulaient prendre des gages, s’assurer que cette fois leur gouvernement ne les décevrait pas.

Mieux vaut cependant ne pas oublier que nombre d’acquis que nous défendons ou de « reformes » que nous combattons en ce moment ont été produits par de la politique, c’est-à-dire aussi par des majorités électorales, des lois, des décisions gouvernementales. Il serait par conséquent imprudent de renoncer à cet outil de la puissance publique, de la conquête du pouvoir, sous prétexte que nous nous en servirons toujours plus difficilement que nos adversaires. Ou que cet outil, quand on s’en empare, ne nous suffira jamais s’il n’est pas simultanément adossé à des mobilisations sociales et épaulé par elles.



Pour revenir un peu sur l’actualité de 68, il y a un peu plus de dix ans Nicolas Sarkozy débutait son mandat présidentiel par un discours véhément contre l’héritage de Mai 68. C’était l’ennemi à abattre. Il était question de rétablir la « valeur travail », « l’autorité », de lutter contre le « relativisme culturel » et « moral »… De l’autre côté, François Hollande s’en revendiquait et défendait « l’utopie d’une société fraternelle ». Aujourd’hui, à l’approche des 50 ans de Mai 68, cette lutte sur la mémoire semble avoir disparu. Pourquoi ?

Non, cette lutte n’a pas disparu. Je pense au contraire que la lecture ( à mon sens erronée ) de Mai 68 comme un affrontement culturel et sociétal plutôt qu’économique et social projette cet événement dans le choc actuel entre deux capitalismes, l’un libéral et post-national ( Macron, Renzi, Trudeau, etc. ), l’autre autoritaire et nationaliste ( Trump, Orban, Wauquiez-Le Pen ).

Pour ceux qui, comme Régis Debray dès les années 1970, ont estimé que Mai 68 avait eu pour vocation principale de moderniser le capitalisme, de précipiter le remplacement de De Gaulle par Valéry Giscard d’Estaing dans un camp, celui du PCF et de la CGT par un PS modernisé et la CFDT dans l’autre, le fait que Daniel Cohn-Bendit, anarchiste en 1968, soit devenu un écolo-libéral chauffeur de salle d’Emmanuel Macron, doit constituer la confirmation délicieuse de tous leurs soupçons. Il y a un peu moins de trois ans, Cohn-Bendit dévoilait d’ailleurs la recomposition qu’il appelait de ses vœux puisqu’il annonçait : « Aujourd’hui le grand clivage, ce n’est plus gauche/droite, c’est souverainisme ou ouverture au monde et ouverture à l’Europe. Il faut en tirer les conséquences politiques. Or aujourd’hui les plus forts dans le camp des souverainistes, c’est le Front national.» Une telle dialectique avec, dans l’esprit de Cohn-Bendit, les lanceurs de pavés du Quartier latin dans le camp de Macron, et les CRS ou les manifestants gaullistes du 30 mai 1968 dans celui de Le Pen, correspond aussi à la configuration que l’extrême droite appelle de ses vœux. Mais là où les libéraux-libertaires vont opposer les partisans de sociétés ouvertes, intelligentes et mobiles aux habitants obtus de périphéries culturellement frustrées et économiquement condamnées, le Front national, tout comme Steve Bannon aux États-Unis, dresse plutôt le tableau d’un choc entre patriotes et globalistes, nationaux et mondialistes. Et réclame, comme une partie de la droite autoritaire au pouvoir en Europe de l’Est, un « Mai 68 à l’envers » ( pour reprendre la formule de Pierre Rimbert sur le schisme culturel actuel en Europe ).

En 2007, Nicolas Sarkozy avait compris que la défense du libéralisme à tout-va et la glorification de l’argent réclamaient une contrepartie morale et culturelle pour les éléments de sa coalition conservatrice qui n’adoraient pas forcément la modernité américaine et qui estimaient que « c’était mieux avant ». D’où ses coups de trique contre Mai 68 ramené par lui à un chahut d’enfant gâté : « volonté de tout démolir », « nihilisme », « relativisme », « perte d’autorité ». En 2015, au moment de démarrer sa campagne ( ratée ) pour être à nouveau candidat de la droite, Sarkozy prend à nouveau Mai 68 pour cible et se présente comme l’artisan d’un libéralisme autoritaire, voire disciplinaire – ce qui n’a rien de paradoxal quand on pense à Ronald Reagan ou à Margaret Thatcher, sans parler de Pinochet. Sarkozy campe alors ( comme Laurent Wauquiez aujourd’hui ) le rôle de dissident face aux nouveaux bien-pensants, les soixante-huitards : « Dès que quelqu’un posait une question sur l’identité française, c’était un réactionnaire. Dès que quelqu’un à l’école mettait en cause le pédagogisme et expliquait – quand même ! – que l’élève n’est pas l’égal du maître, que l’élève doit se lever quand le maître rentre à l’école, que le maître n’est pas un copain, c’était un réactionnaire. Dès que quelqu’un défendait la famille, c’était un petit-bourgeois.»

A gauche, les choses ont toujours été plus compliquées. Il y a tout de même ceux qui se souviennent ( ou qui se sont un peu renseignés et qui ont appris ) que 68 en France et dans le monde, ce ne fut pas seulement les affiches des étudiants des Beaux-Arts sur les murs de Paris et Daniel Cohn-Bendit à Nanterre. Mais le mouvement de Mai a favorisé une critique de l’Etat, jugé alors autoritaire, moraliste et conservateur, laquelle fut ensuite utilisée ( ou dévoyée ) par les libéraux de gauche hostiles à l’Etat social et au secteur public et nationalisé. La chose ne s’est pas faite tout de suite, mais insensiblement, par récupération successive des thèmes libertaires et autogestionnaires au profit de la consommation et du marché. En profitant au passage du climat intellectuel produit, à partir de 1975, par des « nouveaux philosophes » anticommunistes et hostiles au pouvoir d’Etat.

Lorsqu’il affrontait Michel Rocard, François Mitterrand lui reprochait ( déjà ) l’idée qu’il serait possible de transformer la société sans prendre le pouvoir, sans nationaliser l’industrie et le secteur bancaire. Et il qualifiait le socialisme de la « deuxième gauche » rocardienne de « mélange paradoxal de Fourier gratiné de Proudhon et corrigé par les pères de l’Église : il a de l’homme et du travail une idée plus morale qu’économique, se fie au spontané, se méfie des structures et, faute de croire à sa capacité de transformer la société capitaliste, en retourne au saint-simonisme du père Enfantin, féru de modernisme organisationnel. Je le rejoins quand je le vois protéger l’homme, fragile produit du quotidien et de l’espérance éternelle. Je m’en éloigne quand je le vois camper au pied de la forteresse ennemie et se contenter d’emboucher la trompette, comme si les murs allaient tomber la septième fois.» Rocard lui répondait en pourfendant l’« archaïsme » centralisateur de Mitterrand, de Chevènement et de la « première gauche », leur alliance avec le Parti communiste, leur manque de prise en compte de ce que Mai 68 – dont Rocard et ses amis de la CFDT se voulaient les héritiers – avait chamboulé dans la société française. Electoralement, la première gauche l’a remporté, puisque Rocard a été battu en 1979 lors du congrès socialiste de Metz, mais politiquement c’est la version la plus libérale de la deuxième gauche qui a triomphé dès 1983. Au point qu’assez vite l’essayiste influent Alain Minc allait assimiler « libéral-libertaire » et « capitalisme soixante-huitard ».



Au fond, ceux qui façonnent généralement les représentations courantes de Mai 68 sont rapidement passés du col Mao au Rotary, pour reprendre le mot de Hocquenghem. Comment expliques-tu, de ton côté, ce passage ? S’agit-il d’ailleurs d’un passage ? Au fond, ne pourrait-on pas penser, rétrospectivement, que des gens comme André Glucksmann étaient déjà, en Mai 68, plus « antitotalitaires » que de gauche ? Est-ce d’ailleurs un phénomène propre à la France ou qu’on a pu retrouver ailleurs ?

Derrière la sinuosité du parcours de certains des anciens amis gauchistes d’Hocquenghem vers le Rotary, il n’y a pas eu méprise, mais accomplissement. En un sens, le discours « néostalinien » qui, dès mai 68, a insisté sur la nature petite-bourgeoise, individualiste, narcissique, du mouvement étudiant, et mis en garde contre l’instabilité politique associée aux « gauchistes » n’était pas tout à fait injustifié. C’est la loi de la montre cassée qui donne quand même l’heure exacte deux fois par jour : cette analyse est tombée juste même si elle reposait sur l’idée ( fausse ) que tout mouvement social que les communistes n’inspiraient pas était voué au destin d’une provocation policière ou patronale. Avant même Mai 68, une chanson de Jean Ferrat ( « Pauvres petits cons » ) avançait même que des « fils de bourgeois ordinaires » à qui tout était acquis n’avaient aucun droit de « parler au nom de la jeunesse ouvrière » puisqu’ils deviendraient, comme leurs pères avant eux, des piliers de l’ordre capitaliste, le service d’encadrement du prolétariat. C’était là une forme de loi sociale : la bourgeoisie retrouvait toujours ses petits. Par ailleurs, on sait bien que les métamorphoses politiques de gauche à droite sont plus fréquentes qu’en sens opposé. Elles ont en effet davantage à offrir à ceux qui les empruntent puisque le système ( économique, médiatique ) a toujours besoin de se régénérer en recyclant à son avantage les talents de ses adversaires.

Cependant, Mai 68 comportait dès le départ des dimensions qui l’ouvraient naturellement à la récupération. Pas seulement l’origine sociale des acteurs étudiants, mais aussi le narcissisme de quelques-uns des ténors du mouvement, leur amour du happening « subversif » et de ces transgressions symboliques dont toute l’histoire suggère qu’elles s’apparentent souvent à une façon plus performante d’emballer la même marchandise. En somme, une fois que Mai 68 fut amendé, épuré, réécrit, pour être débarrassé de sa dimension principale ( la grève générale la plus importante de l’histoire ouvrière ), et de ses acteurs les plus sincères, la « trahison » est devenue une évidence presque aveuglante. Vingt ans après, il ne restait déjà plus rien du mouvement, dans la conscience de ceux qui ne l’avaient pas vécu, que l’image sympathique mais peu dérangeante d’un chahut d’étudiants contre le moralisme bourgeois. Epuré de ses scories prolétariennes, l’insurrection de Mai a régénéré un système en panne d’oxygène et de couleurs et un mode de production, une hiérarchie des pouvoirs que les contestataires prétendaient pourtant ne pas vouloir rendre plus performants – mais détruire.

Daniel Zamora et Serge Halimi
Lava, 5 avril 2018
Bonnes feuilles : Pourquoi la gauche a gouverné si peu, et déçu si vite


Les éditions Agone rééditent Quand la gauche essayait de Serge Halimi (directeur du Monde diplomatique), paru pour la première fois en 1993. Épuisée depuis plus de dix ans, cette étude comparative sur les réalisations et les échecs de la gauche française nous paraît plus utile que jamais à l’usage de ceux qui veulent encore transformer le monde. Nous en publions les bonnes feuilles, avec l’aimable autorisation des éditions Agone.


La gauche a exercé le pouvoir quatre fois au cours du XXe siècle. Une année en 1924, guère plus en 1936, moins de trois ans à la Libération, quelques allers-retours après 1981, au fil desquels les catégories politiques se sont brouillées, sans doute pour longtemps. Même si la tendance est à la hausse, ces passages ont représenté à peine deux décennies de pouvoir en soixante-dix ans d’histoire, petits cailloux d’« expériences » de gauche éparpillés sur une route construite et balisée par la droite. Dans un pays où le score électoral du « parti du mouvement » n’est pas souvent descendu au-dessous de 45 %, on est en droit de s’interroger sur les raisons du mariage difficile entre la gauche et le pouvoir. Pourquoi fut-il si rare ? Pourquoi fut-il si bref ? Pourquoi fut-il si décevant ? Comment la gauche, qui mobilisait si bien, parvint-elle à gouverner si peu, et à décevoir si vite ? Dans le contexte actuel, les réponses vont au-delà d’un rappel historique ou d’un règlement de compte. Elles permettent de comprendre le remaillage de la politique française très loin de ses pesanteurs traditionnelles, l’identification d’une gauche gouvernante aux intérêts des classes moyennes supérieures et du nouveau capitalisme.

Mais au vu des expériences souvent contraires des pays environnants, on peut aussi se demander pourquoi la France a mis si longtemps à se fondre dans le moule d’une politique professionnalisée, déshumanisée, abandonnée aux élites. Ce résultat ne fut vraiment atteint que récemment. Jusqu’à l’élection de François Mitterrand, les socialistes et les communistes pouvaient encore incorporer leurs références révolutionnaires dans le corpus de leurs programmes politiques. Des gouvernements de gauche avaient assurément précédé celui de 1981, ils avaient déçu, mais chaque fois leurs environnements institutionnel, économique et politique les rendirent impropres à tout jugement définitif ; l’échec pouvait être imputé à des circonstances exceptionnelles : expériences trop brèves pour être concluantes, guerre qui menace (1936), ou dont on doit apurer l’héritage (1924, 1944). En 1981, en revanche, la gauche dirigea un pays moderne dans un contexte « ordinaire ». L’appréciation de sa performance allait donc permettre de déterminer dans quelle mesure l’ancienne culture politique serait confortée ou consumée. Et puisque cette culture, ce radicalisme avait contribué à la polarisation politique française, une embardée idéologique de sa part ne pourrait manquer de provoquer de sérieux remous.

De sérieux remous. Et quelques regrets aussi. Est-il désormais incongru de rappeler le rôle bénéfique joué par les passions politiques et leur confrontation ? Elles ont transformé des spectateurs cyniques en acteurs de leur propre épopée, et ont ainsi contribué à cet essor de la participation civique qui constitue souvent la garantie d’une bonne vie démocratique. Même Tocqueville, qui ne goûtait pas vraiment l’arrivée de la plèbe et des gueux sur la scène politique, a décrit les émotions suscitées par la Révolution de 1789 comme « […] une croyance admirable qui nous manque, […] une sorte de religion nouvelle qui, produisant quelques-uns des grands effets qu’on a vu les religions produire, arrachait les Français à l’égoïsme individuel, les poussait jusqu’à l’héroïsme et au dévouement, et les rendait souvent comme insensibles à tous ces petits biens qui nous possèdent. »1

Une telle transfiguration politique ne peut pas se comprendre indépendamment des combats qui l’ont enfantée. Un débat technocratique opposant entre elles deux visions modérées du monde provoque rarement le degré de mobilisation et l’ardeur des loyautés qui se sont retrouvés à travers l’histoire de France. Le désarroi actuel, la désaffection politique doivent beaucoup au fait que, plus de deux siècles après 1789, la Révolution paraît avoir été expulsée de la politique française avec la rudesse qu’on réserve à un squatter qui a épuisé son seuil de tolérance. […]



Le rocher de Sisyphe

Tel le Sisyphe de Camus, la gauche française a longtemps été condamnée au « supplice indicible où tout l’être s’emploie à ne rien achever ». Vint un moment où elle en eut assez de sa lutte vers les sommets, de son rocher qui roule et de sa nuit sans fin. Redescendue dans la plaine, elle s’y est installée pour de bon.

Une caractéristique commune rattache les quatre cas évoqués ici. Chacun pourrait être décrit comme un bref bain de soleil suivi d’une longue souffrance, le tout aboutissant au retour de la droite. C’est sans doute de là que vient le terme d’« expérience » dont on a longtemps affublé les gouvernements de gauche. Un peu comme s’il s’était agi avec eux d’une récréation entre deux classes, utile quand elle permettait de se dérouiller les jambes, mais peu susceptible de constituer une activité durable, et dès lors nécessairement interrompue par le sifflet d’un maître de droite sous l’autorité duquel le labeur reprendrait. On raconte ses vacances et ses voyages plus volontiers que le reste, empreint de subordination. C’est aussi pour cela que jusqu’en 1981 chacun des passages de la gauche au pouvoir a évoqué des souvenirs durables et passionnés.

De manière un peu romantique, plus court fut le passage, plus brillant son souvenir, que les compromis n’avaient pas eu le temps d’altérer. Dans le panthéon de la gauche française, le héros dont communistes et socialistes se sont longtemps disputé les dépouilles est un homme, Jean Jaurès, qui ne gouverna jamais. Et François Mitterrand, encombré du poids d’une présidence interminable pendant laquelle il épuisa la plupart des espoirs qu’il avait chevauchés, n’a pas suscité autant de commémorations émues que les gouvernements précaires de Léon Blum et de Pierre Mendès France.

Doit-on transformer au plus profond ou parer au plus pressé ? Dans le premier cas, comme le pouvoir est rare et court, il doit laisser sa marque aussitôt, faute de quoi l’occasion historique sera dilapidée. Compte tenu de la taille des obstacles qui se présentent, la priorité logique est d’agir vite, avant que des tensions internes ne menacent la coalition et que l’opposition, un temps désarçonnée, ne se regroupe. Par ailleurs, comme elle l’emporte après une succession de défaites, la gauche n’a que l’embarras du choix quant aux réformes à entreprendre. Toute prudence serait alors perçue comme l’abandon virtuel d’une partie d’entre elles. Ainsi que l’expliquera Marceau Pivert en 1936, il faut être « audacieux » pour saisir la chance de cette « heure qui ne reviendra pas de sitôt au cadran de l’histoire ».

La tentation inverse consiste à éviter un changement brutal, de peur qu’il ne mette en cause une victoire fragile et un équilibre précaire. Cette approche du « ne rien faire qui pourrait tout faire perdre » dévoile la reconnaissance tacite du fait que le gouvernement du pays serait la propriété des conservateurs. La gauche victorieuse, hasard merveilleux de l’histoire, doit par conséquent se comporter comme une invitée au pouvoir, soucieuse de déranger le moins possible ce qui bientôt devra être restitué à ses propriétaires légitimes. Il ne serait d’ailleurs pas très sage pour un pilote sans expérience de s’engager, vitesse au plancher, sur un chemin de traverse. Tout au plus la gauche peut-elle espérer améliorer au pouvoir ce que Pierre Mauroy appellera dès novembre 1982 son « record de longévité » précédent. Quand « la gauche au pouvoir » devient « les socialistes dans les ministères », réussir, c’est durer.

Qu’elle choisisse d’agir trop vite ou de ne rien bouleverser, la gauche française intériorise un manque de confiance en sa capacité de gouverner. Dans le premier cas, elle provoque un éblouissement et laisse ensuite à d’autres le soin d’en administrer les conséquences. Dans le second, elle agit à la manière du fondé de pouvoir des conservateurs, gardienne de leur argenterie pendant leur courte absence. Peut-être nettoiera-t-elle même la demeure des châtelains négligents : elle fera alors « le sale boulot de la droite » et en attendra quelque reconnaissance. Lorsque la gauche adopta successivement les deux approches, elle en additionna les inconvénients : sa précipitation effraya les uns, sa temporisation impatienta les autres. […]



Ouvriers et intellectuels

Dans sa quête du pouvoir et dans ses efforts pour transformer la société, la gauche française a cependant disposé d’alliés de taille : le prolétariat et les couches intellectuelles. Ils auraient pu l’aider à surmonter les difficultés ; parfois ils s’y employèrent. Pourquoi alors ce soutien ne suffit-il presque jamais ?

Face à une droite dont les racines sociales ont longtemps plongé dans le monde paysan et dans celui des travailleurs indépendants, la gauche, pour l’essentiel, a tiré sa puissance d’une coalition entre les ouvriers de l’industrie et les salariés intellectuels. Mais dans celle-ci, les ouvriers ne jouèrent pas souvent le premier rôle. Sociologiquement, les travailleurs de l’industrie ont un temps constitué la majorité des actifs au Royaume-Uni, mais jamais en France. Le discours traditionnel de la gauche, à forte connotation ouvriériste, s’est par conséquent trouvé décalé par rapport à une réalité qui campait les ouvriers dans le rôle de minorité permanente.

Des facteurs purement politiques ont également empêché la classe ouvrière française d’occuper une place comparable à celle de ses homologues étrangers. Après 1914 et l’effondrement de l’anarcho-syndicalisme, aucune idéologie nouvelle n’est née du monde ouvrier, et les syndicats se sont transformés en courroies de transmission des partis dont ils étaient les plus proches. En somme, et différente en cela des cas britannique ou allemand, la gauche française a été relativement peu influencée par un groupe social dont elle n’a pourtant presque jamais cessé de se réclamer. L’exemple le plus flagrant fut celui du parti socialiste, sociologiquement et culturellement étranger à la classe ouvrière au sens strict. Compte tenu du rôle moteur que celui-ci a joué dans chacun des gouvernements de gauche, une telle absence de familiarité a tiré à conséquence chaque fois qu’a éclaté la contradiction entre un discours ouvriériste et une sociologie de classe moyenne. Quand les gouvernants ont été contraints de choisir entre la politique sociale égalitaire qu’espéraient les catégories populaires et la stratégie financière censitaire qui avait les préférences de bon nombre de cadres, cette dernière, déjà encouragée par les partenaires commerciaux de la France et par le monde des affaires, l’emporta assez facilement.

En partie à cause de la faiblesse organique du monde du travail, les intellectuels ont joué un rôle important dans le débat politique, orientant les stratégies et les discours de la gauche. Pendant les premières années de la IIIe République, par exemple, les républicains auraient eu beaucoup de mal à contenir la résurgence monarchique et cléricale sans le soutien de leurs « hussards noirs » laïques, les instituteurs. Jusque dans les villages les plus reculés, ceux-ci tinrent tête à une autre armée formidable, mais au service de la réaction, composée de milliers de prêtres de paroisse. Les choses ont changé ensuite, mais quand, en juin 1981, une « vague rose » déposa deux cent quatre-vingt-cinq députés socialistes sur les travées de l’Assemblée nationale, cent trente-huit d’entre eux étaient des enseignants – et six seulement des ouvriers.

La spécificité de 1981 allait pourtant se faire sentir, cruellement. Une fois parvenue au pouvoir, la nouvelle coalition se retrouva abandonnée par nombre de ses alliés intellectuels qui, dans un revirement idéologique déjà perceptible avant la victoire, pourfendirent les idées radicales dont ils avaient été les propagandistes une décennie plus tôt. Ayant fait leur révolution culturelle à l’envers, certains de ces anciens rebelles de mai 1968 se retrouvèrent bateleurs d’antenne au service d’une vision patronale de la société industrielle. La gauche contrôlait enfin l’État pour de bon ? On lui imputa des tentations totalitaires ; et Voltaire invita Gavroche à cesser de dépaver les rues dans l’espoir insensé de changer le monde. Comme si cela ne suffisait pas, la victoire de 1981 coïncida avec le déclin accéléré d’organisations syndicales déjà malingres sur lesquelles allaient pleuvoir toutes sortes de sarcasmes : « corporatisme », « intérêts catégoriels », « toujours plus ». Des deux alliés présumés de la gauche, l’un apparaissait ainsi tenté par le silence ou la désertion, l’autre, au bord de la décomposition. Sitôt les premières difficultés nées de la mise en œuvre d’un programme progressiste, le changement de cap devint une tentation presque irrésistible.



Trahison des hommes ou résistance des choses

L’ensemble de ce qui précède permet peut-être de relativiser certaines des critiques opposées aux dirigeants de gauche, celles qui imputent leurs échecs passés au compte de leur propension récidiviste à trahir les espoirs qu’ils ont alimentés. S’il y a quelque chose de réel dans l’analogie entre la gauche française et un héros stendhalien qui apprend de ses tribulations et de ses erreurs, qui navigue entre romantisme et amertume, c’est aussi à condition que l’analogie intègre les circonstances de la mutation.

Trahison des hommes ou résistance des choses, il y eut presque toujours une contradiction de fond entre la stratégie de conquête du pouvoir et l’élaboration de plans pratiques destinés à son exercice dans un environnement peu hospitalier, entre la fin et les moyens, le désirable et le possible, les appétits de rupture et les urgences de la gestion. Pour autant, nous le verrons dans les chapitres qui suivent, rien de cela ne revient à dire que l’ensemble particulier de circonstances auxquelles la gauche dut faire face débouchait sur un seul type de réponse – celui-là même qui nous aurait conduits où nous nous trouvons aujourd’hui.

Au bout de notre route, le « réalisme » s’est installé et a vidé le débat politique de sa ferveur. Ayant renoncé à penser comme ils espèrent, des millions de Français se sont résignés à l’alternance d’une droite « civilisée » et d’une gauche « moderne ». Ce n’est pas le meilleur des mondes. Mais un dirigeant socialiste expliqua en 1985 : « Nous avons fait rêver, nous avons déçu. À présent, nous avons grandi et perdu notre goût du rêve. »
S’il dit juste, si, sous couvert de lucidité, le fatalisme et le conservatisme s’installent dans notre siècle, nous regretterons bientôt ne plus jamais entendre ce qu’exprima un militant de gauche espagnol lorsque, débris d’une armée républicaine en déroute, il s’exila du côté français des Pyrénées : « Nous avons perdu toutes les batailles, mais c’est nous qui avions les plus belles chansons. »2


Lire les Bonnes feuilles en ligne sur Les Inrocks

1. Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Robert Laffont-« Bouquins », 1986, p. 1046.
2. Cité par R. W. Johnson, The Long March of the French Left, Mac-Millan Press, 1981, p. 23

Quand la gauche essayait – Les leçons du pouvoir 1924, 1936, 1944, 1981 de Serge Halimi, éd. Agone, 680 pages, 15€.

Les Inrocks, 20 janvier 2018
Serge Halimi : l’histoire de la gauche

Lundi, un public nombreux est venu assister à la conférence – débat, à l’université de Lille 3. Il s’agissait d’une discussion sur l’histoire de la gauche au pouvoir en France. Le journaliste Serge Halimi du Monde diplomatique est venu pour expliquer son point de vue sur le sujet.

« Un nouveau monde est possible », voilà comment l’association Idées à coudre, organisatrice du débat, présentait le thème de ce début de soirée. Beaucoup d’étudiants, mais pas seulement, étaient présents pour écouter le journaliste sur les espoirs perdus de la gauche actuelle. Auteur déjà d’un ouvrage qui mettait à mal la presse, notamment parisienne, Serge Halimi présentait également son dernier titre paru Quand la gauche essayait. Il s’agit donc d’un constat assez pessimiste sur les objectifs de la gauche actuelle.


Ph. « La Voix »
La Voix du Nord, 31 mai 2001
Serge Halimi commente « quand la gauche essayait »


La Réserve recevait il y a quinze jours Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique et auteur de l’ouvrage Les nouveaux chiens de garde (dont le thème est la collusion presse – pouvoir) déjà vendu à 220 000 exemplaires. Ce dernier attaque fort encore une fois, avec son nouvel ouvrage publié chez Arléa Quand la gauche essayait.

« La gauche a perdu du poids, elle s’est vidée de son histoire. »
C’est le propos du dernier ouvrage de Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, – Quand la gauche essayait – publié chez Arléa. L’auteur, qui était le 25 avril à la librairie La Réserve, part d’un constant simple : « […] on nous présente à longueur de temps un monde imparfait que plus personne ne peut transformer ». Le dogme néolibéral est aujourd’hui repris par les partis qui avaient auparavant vocation à le contester, au premier rang desquels, le parti socialiste.


Le mystère de « la pesanteur sociale »

Une loi mystérieuse de « la pesanteur sociale » fait qu’il n’y a pas d’autre choix aujourd’hui que de se plier à ces règles. « Quand la gauche essayait, elle voulait remettre en cause le système dominant. », commente Serge Halimi.
L’auteur fait, pour commencer, un retour en 1997 : les socialistes reviennent aux affaires quatre ans seulement après l’une des routes électorales les plus cinglantes de leur histoire, l’année écoulée paraît alors déjà confirmer une baisse de régime idéologique.
D’importantes manifestations avaient eu lieu, mais dix-huit mois plus tôt. La participation électorale de 1997 fut faible, comparée à celle des élections législatives ayant précédé l’élection l’élection de François Mitterrand, « à cette époque les enjeux étaient encore tranchés » souligne Serge Halimi. « Au moins en signant dès sa prise de fonction le pacte de stabilité européen contre lequel il s’était prononcé quelques semaines plus tôt, Lionel Jospin épargna-t-il à chacun de devoir attendre pour développer une nouvelle fois le réquisitoire des engagements non tenus de la gauche. », glisse Serge Halimi. Parallèlement, il remarque que sur la période allant de 1983 à 1997, les entreprises ont connu une croissance sans précédant correspondant à 10 points de valeur ajoutée, soit 800 millions de francs par an, équivalent encore à 12 fois les revendications des chômeurs lors du mouvement social de 1997.


« Le temps des réformes ne reviendra pas »

À l’arrivée de Lionel Jospin au gouvernement, le dossier d’une mission de la gauche dans le désordre économique mondial était donc déjà classé. En 1986, ce dernier l’avait lui-même exprimé clairement : « Le temps des réformes ne reviendra pas. ». L’affaire n’intéressait plus personne, la gauche n’essayait déjà plus. Serge Halimi commente les mesures phares de la législature Jospin « La loi des 35 heures et l’extension du temps partiel subi, la couverture de la maladie universelle et les “ fonds partenariaux ”, le Pacs, le quinquennat, la parité et la baisse des impôts… tout s’apparente davantage à une tentative de décrassage de l’ordre économique et social qu’à un projet, fût-il inabouti, de remise en cause des dominations que l’ordre porte et perpétue. ». En ce sens, le 10 mai 1981, dont la gauche fête le 20ᵉ anniversaire ces jours-ci, et les revirements qui l’ont suivi ont bien clos un cycle historique. « Depuis 1983 la gauche s’affaire, gère banalement et sans génie particulier, un système qui l’attendait. À cette tâche, elle a apporté un supplément d’âme “sociétal” et “humanitaire” » poursuit-il. « Or qui possède le mieux cet art de peinturlurer le système libéral d’audace et de subversion que la gauche elle-même ? » Serge Halimi laissait la question en suspens devant un auditoire presque conquis.


Frédéric Antoine
Le Courrier de Mantes, 10 mai 2001
La gauche au pouvoir : chronique d’une liquidation politique


Entre son combat idéologique contre le capitalisme et son ralliement à l’ordre du marché, Serge Halimi étudie dans Quand la gauche essayait l’histoire de la gauche française à travers quatre périodes d’exercice du pouvoir. La longue histoire d’un reniement.


De Serge Halimi, outre les articles du Monde diplomatique, on connaissait les fulgurantes analyses des propagandes médiatiques (comme L’Opinion, ça se travaille… cosigné par Dominique Vidal et consacré à la guerre du Kosovo ou Les Nouveaux chiens de garde qui fut l’un des succès inattendus de ces dernières années) mais on peut aujourd’hui découvrir une réédition revue et augmentée d’un imposant et passionnant essai intitulé Quand la gauche essayait. Sur plus de 600 pages, c’est l’histoire des victoires et défaites de ce que l’on appelait autrefois « la gauche » (terme que l’on continue à employer par commodité ou habitude pour désigner les sociaux-libéraux sans plus de raisons que l’on nomme « la droite » les libéraux-sociaux) que retrace méticuleusement Serge Halimi.


Si le renoncement des partis de gauche aux idées qui constituaient leur corps idéologique est sans doute plus frappant et spectaculaire que, par exemple, la métamorphose du parti gaulliste en formation libéralo-centriste, c’est parce que la gauche avait depuis longtemps bâti son légendaire sur l’Histoire et une vision quasi-mythologique de la politique. Il y a vingt ans encore, la gauche clamait haut et fort ses ambitions et ses utopies – « changer la vie », « passer de l’ombre à la lumière », « rupture avec le capitalisme » – quand la droite post-gaullienne affirmait décomplexée, dès 1974, dans le sillage du fringant Giscard d’Estaing sa soif de modernité, d’intégration européenne et sa modestie nouvelle d’une France « puissance moyenne ». C’est donc de plus haut, de plus loin et à tous les étages que la gauche a liquidé l’héritage : sa tradition pacifiste sacrifiée dans les expéditions punitives en Irak et en Yougoslavie, sa tradition patriotique noyée dans les abandons de souveraineté sur l’autel de la construction européenne, son jacobinisme dans le bain de la décentralisation, tout le reste dans le règne de la marchandisation.


Bref, le Roi est nu. Mais pour ne pas désespérer tout à fait les derniers naïfs, la gauche prend soin de dissimuler sa conversion libérale – libertaire par un habile maniement de la « novlangue » : les guerres impérialistes devenant « humanitaires », le travail de nuit pour les femmes une forme d’ « égalité entre les sexes », les gadgets électoralistes et démagogiques (Pacs, parité…) des « avancées sociétales », les privatisations massives de « nouvelles régulations », etc. Cet étrange renoncement aux allures de panurgisme est analysé par Serge Halimi avec le désenchantement de l’amoureux trompé : « Maigre réussite ou échec éclatant, la gauche plaide un dossier qu’elle connaît par cœur, celui de ses circonstances atténuantes : les choses étant ce qu’elles étaient, elle ne pouvait pas faire mieux ; le résultat fut ce qu’il fut, médiocre, à cause de difficultés insurmontables ; le pouvoir de renverser le cours des choses n’existe jamais ; la virtualité d’une alternative fait toujours sourire. Avouons-le, il serait plus convenable que les théoriciens de la « fin de l’Histoire » – et les architectes de la fin de la gauche – avouent de temps en temps la nature de leurs préférences politiques : pour eux, l’Histoire cesse sitôt que la démocratie libérale et l’économie de marché s’installent en maîtres ; la gauche devient adulte quand elle renonce à sa spécificité et à ses traditions ; la France se « normalise » le jour où elle se dissout dans le modèle anglo-américain. ».


Christian Authier
L’Opinion Indépendante, 5 janvier 2001
Qui a lâché Sisyphe ? Serge Halimi invite à tirer la leçon des échecs


Plus que de reconstruire « la gauche », il s’agit d’inventer l’avenir. Et pourtant. Comment concevoir le nécessaire « remaillage de la politique française » ? Le PCF a des réponses. Ni à prendre ni à laisser. À débattre.


Trois mois avant que la droite ne connaisse le plus fort raz de marée parlementaire de son histoire, Serge Halimi, docteur en sciences politiques de l’université de Berkeley (États-Unis), faisait paraître en France une étude portant sur « les échecs de la gauche au pouvoir ». Cela a duré une année en 1924, à peine plus en 1936, moins de trois ans à la Libération, et cinq ans entre mai 1981 et la première expérience de cohabitation en 1986. Cela représente à peine plus d’une décennie discontinue sur trois quarts de siècle. Paru avant même le cinquième échec de la « gauche au pouvoir », c’est-à-dire avant la réaction massive de rejet de la politique de droite menée par le Parti socialiste, l’ouvrage est significativement titré : Sisyphe est fatigué.

Sisyphe, dans la mythologie grecque, est ce roi de Corinthe, célèbre par ses fourberies, qui, s’étant attiré la colère de Zeus, roi des dieux, fut condamné, après avoir réussi à berner la Mort, et Hadès, dieu des Enfers, à pousser éternellement en haut d’une colline un énorme rocher qui dévalait à nouveau la pente dès qu’il parvenait à le hisser au sommet. Sisyphe, symbole nietzschéen de « l’éternel retour » ou figure mythique, selon Camus, de « l’absurdité » du monde moderne, serait donc devenu, si l’on en croit Serge Halimi, la métaphore d’« une gauche » épuisée par ses « échecs successifs ». Fatiguée ? Que recouvre cette notion lorsqu’elle désigne l’état de « la gauche » à sept ans de l’an 2000 ? Qualifié de « morne » par l’auteur, le bilan des rares interludes où « la gauche » a été aux affaires amène à poser la question : « Comment la gauche qui mobilise si bien parvient-elle à gouverner si peu et à décevoir si vite ? » (Page 10)

Les réponses, écrit avec lucidité l’auteur, vont bien au-delà « d’un simple rappel de l’Histoire ou d’un médiocre règlement de comptes ». Plus que de reconstruire « la gauche », il s’agit d’inventer l’avenir. Et pourtant ! Comment concevoir le nécessaire « remaillage de la politique française très loin de ses pesanteurs traditionnelles ? ». Deux siècles après la Révolution française, droite et gauche continuent de constituer deux pôles, générateurs de vraies émotions, et entre lesquels finissent par se cristalliser toutes les tensions sociales. Deux mondes, deux univers de valeurs, pour lesquels on s’est battu avec férocité et dont on se souvient, à l’occasion, avec ferveur. Ce conflit ne transporte pas telle quelle la lutte de classe entre exploiteurs et exploités, oppresseurs et opprimés, dans le champ de la politique. Loin s’en faut. Et c’est en ce sens que le conflit opposant la société d’Ancien Régime au Nouveau Monde né de la Révolution, n’est pas prêt de perdre de son actualité.
Bicentenaire réduit à la prise symbolique de la Bastille, le 14 juillet 1989. Deux siècles après, silence, ou presque, sur la prise des Tuileries en août 1792, la bataille de Valmy et la fondation de la première République. Campagne médiatique pour réhabiliter Louis XVI, à l’occasion de l’anniversaire de sa mort le 21 janvier 1993. Ces commémorations opposent-elles la gauche à la droite ou bien plutôt le malaise des conservateurs de tous bords « devant l’intrusion des masses dans l’histoire » ? Toute l’ambiguïté de ce que recouvre la notion de « gauche » est là. Pendant soixante-dix ans, Serge Halimi le constate : « Incapable de soutenir aux affaires l’élan provoqué par son discours révolutionnaire, la gauche perd le soutien de son électorat et prépare le retour de la droite. Lorsque, au contraire, elle reconnaît l’étendue des contraintes qui s’opposent à ses projets, lorsqu’elle adapte son programme aux objectifs modestes qu’elle peut atteindre sans combat […] la gauche facilite son maintien au pouvoir mais le fait au prix de l’abandon de son héritage. »

Que la notion ait fini par recouvrir une réalité faite d’une culture commune, qui peut en douter ? D’abord, celle du « rejet passionné d’un ennemi qui incarne tout à la fois Thermidor, la Restauration monarchique, la répression de juin 1848, l’écrasement de la Commune, la réaction cléricale, et Vichy ». Et aussi, comme déjà le reconnaissait l’historien Alexis de Tocqueville dans « l’Ancien Régime et la Révolution », une sorte de citoyenneté minimum : « Les passions politiques et leurs confrontations ont transformé des spectateurs cyniques en acteurs de leur propre épopée, et ont contribué ainsi à cet essor de la participation civique qui constitue souvent la garantie d’une bonne vie démocratique. »

Ceux qui font mine de regretter aujourd’hui que la fonction tribunitienne – qui consiste à être une sorte de porte-voix de la colère populaire et à l’élever en conscience – soit exercée à gauche, au lendemain des législatives de 1993, par le seul Parti communiste, ne contribuent pas à ce que soient clairement distingués les courants contradictoires qui composent « la gauche ». Là n’est d’ailleurs pas le propos de Serge Halimi. Le politologue connaît sur le bout de ses doigts les vieilles explications qui imputent à « la gauche » ses propres échecs. Justifications externes : « expériences trop brèves pour être concluantes », « guerre qui menace en 1936 », ou dont « on doit apurer l’héritage en 1924 et en 1944 ». Par contre, ce genre d’explication ne tient plus, ni en 1981, ni en 1988, où « la gauche » dirige un pays moderne dans un contexte « normal ». Ce sont précisément ces normes et le flou des notions utilisées, qu’il faut faire évoluer. L’ouvrage de Serge Halimi y invite.

Questions simplement internes ? Voire. Questions de fond ? Certainement. Et d’abord, de quelle « gauche » l’année 1988, et surtout 1993, sont-elles l’échec ? Est-il vrai qu’en 1993 le pouvoir soit parvenu à expulser l’idée de révolution hors de la politique française « comme un squatter qui aurait atteint son seuil de tolérance » ? S’il faut reconnaître que la classe ouvrière n’a « inspiré » ni la Révolution française, ni « l’idéologie des partis de gauche », quelle classe a porté dans son mouvement les idées de Babeuf, Blanqui, Louise Michel, Jules Guesdes, Jean Jaurès, et bien d’autres ? Qui porte aujourd’hui l’issue à la crise de la société française ? Si ce sont des intellectuels progressistes qui ont pris en charge, hier, le monde du travail et qui ont dirigé en son nom les affaires de « la gauche », doit-on en conclure qu’aucune modification organisationnelle n’a commencé à changer cet état de choses ?

Serge Halimi fait comparaître au banc des accusés l’étatisme et la centralisation (pages 16 et 17). Certes, il conserve, pour « l’approche gradualiste du changement social », une tendresse qui ne s’explique que par la fonction de repoussoir qu’exerce, dans son esprit, « le noyau de révolutionnaires professionnels qui pourraient s’emparer de l’État et ainsi faire marcher le pays ». Il faut bien admettre que ni ce noyau ni ce parti, n’existent plus. Le Parti communiste français a changé. Change. Et changera encore. Il est vrai qu’ « au fil des temps la France s’insère dans une matrice historique qui met en cause les normes de souveraineté, de simplicité, et de contrôle » (page 22). Raison de plus pour combattre ensemble tout attentisme et ne pas se laisser enfermer dans la trace de nos rêves passés. Ce n’est pas le mouvement ouvrier qui lâche « la gauche lorsqu’elle est au pouvoir » (page 461). Ne serait-ce pas plutôt l’invention qui lui fait défaut ?

Sisyphe est fatigué. Les échecs de la gauche au pouvoir, 1924, 1936, 1944, 1981. Par Serge Halimi, docteur en sciences politiques, professeur à l’université de Berkeley, journaliste au « Monde diplomatique ». Éditions Robert Laffont. 480 pages, 139 francs.

Lire l’article en ligne sur l’Humanité

L'Humanité, 20 avril 1993
Sisyphe est fatigué

Serge Halimi, docteur en sciences politiques de l’université de Berkeley (États-Unis), dresse dans la bonne tradition de l’école historique américaine une étude d’ensemble sur la gauche française au pouvoir. Radicaux-socialistes et économistes auront tous échoué, à des périodes différentes, sur les contraintes de gouvernement sans jamais tirer les leçons de leurs échecs précédents. Un chapitre intitulé « La chute finale » montre comment la révolution culturelle favorable à l’entreprise – au début des années Mitterrand – a été payée d’un prix social élevé.

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Les Échos, 22 janvier 1993
Serge Halimi à la Fête de l'Humanité pour « Quand la gauche essayait »
Le samedi 15 septembre 2018    La Courneuve (93)

  • Le samedi 15 septembre, de 15 h à 17 h, Serge Halimi dédicacera Quand la gauche essayait sur le stand des éditions Agone.
Réalisation : William Dodé