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Quand la gauche essayait
Les leçons du pouvoir (1924, 1936, 1944, 1981)

Troisième édition établie par Thierry Discepolo
Premières éditions : Robert Laffont, 1993, sous le titre Sisyphe est fatigué ; Arléa, 2000

Parution : 16/01/2018
ISBN : 9782748903560
Format papier : 680 pages (11 x 18 cm)
15.00 € + port : 1.50 €

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Table des matières

Avant-propos

Introduction

I. La gauche de l’entre-deux-guerres

II. Le Cartel des gauches

III. Le Front populaire

IV. La Libération

V. La chute finale

Conclusion

Index général

Avant-propos

« Osez désirer, soyez insatiables, ne rougissez pas de vouloir la lune : il nous la faut. » Jean-Paul Sartre, préface à Aden Arabie de Paul Nizan (1960)

La gauche a perdu du poids, elle s'est vidée de son histoire. Légère, elle a pu rebondir d'une « alternance » à l'autre. Presque confiante, comme François Mitterrand l'annonçait trois ans après son élection, d'être devenue « la garantie permanente d'un bon gouvernement du pays », là où auparavant elle n'aurait su que « conquérir le pouvoir une ou deux fois par demi-siècle, portée par de brefs mouvements d'humeur »  1.

Mais les veillées électorales fiévreuses, les grandes grèves, les foules exprimaient-elles simplement des « mouvements d'humeur », auxquels se seraient substitués le « cercle de la raison » capitaliste et la loi des marchés ? En 1997, déjà, le retour des socialistes aux affaires quatre ans seulement après l'une des déroutes électorales les plus cinglantes de leur histoire  I parut confirmer une baisse de régime idéologique. Et la participation électorale de cette année-là fut chétive, comparée à celle des scrutins législatifs ayant précédé l'élection de François Mitterrand, quand les enjeux étaient encore tranchés  II. Au moins, en signant dès sa prise de fonction le pacte de stabilité européen contre lequel il s'était prononcé quelques semaines plus tôt, Lionel Jospin épargna-t-il à chacun de devoir attendre trop longtemps pour devoir instruire, une nouvelle fois, le réquisitoire des engagements non tenus de la gauche.

Depuis, on le sait, les socialistes ont fait pire. Et, en cinq ans, leur parti est passé d’une position de surpuissance jamais atteinte dans l’histoire de France – puisqu’il a cumulé la présidence de la République, une majorité absolue à l’Assemblée nationale, une majorité au Sénat, le contrôle de la quasi-totalité des régions de France et celui de la plupart des municipalités – à la perte successive de chacun de ces leviers et des trois quarts de son électorat. Mais tandis que l’effondrement de 1993 coïncidait avec la montée en puissance d’une vague sociale-libérale (Bill Clinton devient président des États-Unis en 1993, Tony Blair, leader du parti travailliste, l’année suivante), la déroute de 2017 intervint dans un contexte caractérisé par le recul général d’une gauche devenue tellement modérée que son identité s’était effacée, pendant que, simultanément, surgissait à ses flancs une puissante contestation radicale (percée électorale de Jean-Luc Mélenchon en France, de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni, de Bernie Sanders aux États-Unis, de Podemos en Espagne). Dorénavant, c’est sans doute d’abord à de telles forces encore naissantes ou renaissantes, qui n’ont pas, elles, renoncé à la transformation de la société, qu’il reviendra de tirer les leçons pratiques des périodes pendant lesquelles la gauche essayait.

Cette gauche est-elle morte de modestie depuis ? On pourrait détailler l’affaire de mille manières, étoffer l’acte d’accusation, rassembler les éléments d’une défense honorable. Mais contrairement à la situation qui existait encore au moment de la publication de ce livre (1993), le dossier paraît désormais classé. La gauche n'essaie plus.

Et elle ne cherche pas à donner le change. « Le capitalisme est une force qui va, mais qui ne sait pas où elle va. Nous, socialistes et sociaux-démocrates, voulons assigner à cette force un sens, c'est-à-dire à la fois une signification et une direction », expliquait par exemple Lionel Jospin en 1998  III. Quand donner « une signification et une direction » au capitalisme devint la grande ambition que s'assignait le chef du socialisme français, un livre analysant la dialectique entre un idéal et une pratique présentait surtout un intérêt historique, ou encourageait déjà à la relève. Car ce qui a été réalisé depuis une vingtaine d’années par la gauche au pouvoir – loi des 35 heures et extension du temps partiel subi, couverture maladie universelle, PACS, « mariage pour tous », quinquennat, parité, « pacte de responsabilité », « loi travail » –, tout ceci s'apparente davantage à une tentative de décrassage de l'ordre économique et social en place qu'à un projet, fût-il inabouti, de remise en cause des dominations que cet ordre porte et perpétue. En ce sens, le 10 mai 1981 et les abdications qui suivirent ont clos un cycle historique. Rappeler ce qu'il fut suggérera peut-être ce que nous avons perdu, et de quoi cette perte nous menace.

Il s'agit en effet d'une perte et d'une menace. La béatitude convergente des principaux responsables politiques, des industriels et des médias, la sérénité, pour ne pas dire le soulagement, que leur procure le renoncement de la gauche française à ce qui pendant plus de soixante ans avait été sa raison d'être, l'aversion rétrospective vouée à toutes les grandes « passions » collectives lèvent assez aisément le voile sur la couleur de classe de l'optimisme qui enlumine l'existence des dominants. Car le triomphe que nous vivons n'est pas celui de la « modernité » mais celui de la bourgeoisie. Elle seule désormais semble pouvoir imposer sa loi aux deux coalitions susceptibles de se succéder à la tête de l’État. La « fin de l’Histoire » est la fin de ses craintes et l'éternité de ses privilèges.

Mais il fut un temps où la gauche essayait. Et c'est ce temps qui nous intéresse. On faisait de l'adjectif « incontournable » un emploi parcimonieux ; on regrettait les « contraintes » au lieu d'en devenir le notaire, voire d'en ajouter comme pour mieux se protéger de la tentation de refaire un jour l'échappée belle. Révolution ? Réforme ? Ce débat qu'on prétend frappé de caducité était indissociable de l’espérance qui donnait à la gauche son utilité et sa puissance quand on se mobilisait pour elle. Il n'est pas vrai que la chute du Mur ait par elle-même scellé le sort de cette interrogation. La coïncidence de l'événement berlinois et du bicentenaire, taillé en forme de suaire, de la Révolution française a simplement conforté un effet d'optique trop providentiel pour ne pas dévoiler un long travail idéologique. Car, d'une part, le « modèle » soviétique avait depuis bien longtemps – au moins depuis Mai 68 et l'écrasement du « printemps de Prague » trois mois plus tard – cessé d'inspirer la gauche française. D'autre part, loin d'avoir enseveli quelque hypothétique espoir de « révolution », les débris du Mur ont surtout permis aux réformistes les plus modérés de solder enfin la crainte d'être un jour débordés par des forces plus radicales. Ce qui leur a permis d’embrasser à leur tour la « seule politique possible », c'est-à-dire celle des entrepreneurs et des marchés.

Alors ils se sont affairés, ils ont géré, banalement et sans génie particulier, un système qui les attendait. À cette tâche, ils ont apporté un supplément d'âme « sociétal » et « humanitaire », susceptible de satisfaire ceux qui attendaient, avant de se rallier eux aussi à l'ordre capitaliste, qu'on apprît à le peinturlurer d'audaces et de fantaisie. Concluant deux mandats présidentiels ponctués par la suppression de l'aide fédérale aux pauvres, l’explosion de la population carcérale dans les prisons de la misère, un nouveau creusement des inégalités et le triplement des valeurs cotées à Wall Street, Bill Clinton a prodigué ce conseil aux privilégiés : « Si vous voulez vivre comme un républicain, votez pour un démocrate  4. » Lui aussi avait « modernisé » son parti en l’éloignant de l’égalitarisme rooseveltien qui l’avait caractérisé et qui lui fut reproché, en particulier par les milieux d’affaires.

Mais la stigmatisation bien-pensante de l'« archaïsme », c'est-à-dire ici de la radicalité, paraît à ce point vissée dans nos têtes qu'elle nous interdit presque d'évoquer ces moments où le peuple a pris l'avantage, conquérant, pas à pas et contre un marché qui n'en voulait pas, la journée de huit heures, les congés payés, la Sécurité sociale. Les vainqueurs du jour et leurs scribes nous rabâchent en effet que notre « modernité », la fin des utopies et le début de la raison, ce serait le retour des deux cents familles, mais à condition qu'elles ne soient plus que trente et qu'elles détiennent en prime les médias qui nous instruiront que nous vivons dans le meilleur des mondes. Jusqu'en 1981, la gauche française évoquait son histoire, l'enseignait, parfois s'en faisait gloire. À présent ces souvenirs la gênent, surtout les plus forts.

Découvrir au xxie siècle les problèmes qu'affrontèrent – et les hostilités qu'ont suscitées – Édouard Herriot, Léon Blum, Pierre Mendès France ou François Mitterrand expose par conséquent au risque de l'incompréhension. Car certaines des stratégies imaginées à l’époque pouvaient requérir des mesures tellement passées de mode qu'elles semblent presque ressortir au domaine de la préhistoire : planification, socialisation de la production, contrôle du crédit, protectionnisme ; sans parler de ce qu'on appelait, encore au début des années 1980, la « rupture avec le capitalisme »… Le cours néolibéral et le matraquage médiatique qui l'a favorisé ont installé dans nos têtes une « lucidité » trop susceptible de nous faire apprécier comme rétrospectivement raisonnables les préconisations les plus conservatrices d'autrefois. Celles qui ressemblent en somme aux renonciations du temps présent. Or, n'en déplaise aux greffiers d'une histoire apaisée et d'une téléologie de la modernité bourgeoise, c'est souvent quand la gauche s'est battue qu'elle a triomphé. Et c'est quand elle s’est enfermée dans les cadres de pensée de ses adversaires, quand elle n’a pas essayé, qu'elle s'est perdue. En 1924, il fallait soumettre les banquiers centraux, en 1936 se réjouir des grèves, en 1944 décoloniser et démocratiser le pouvoir dans les entreprises, en 1981 ne pas subordonner la transformation sociale aux diktats de la concurrence européenne.

Mais dorénavant, l'idée semble s'être évanouie, non pas seulement d'une « révolution » – dont il ne fut presque jamais sérieusement question dans la période qui nous occupe –, mais de ces changements qui graduellement devaient transformer – voire subvertir – la logique du système en multipliant les pilotis d'un projet collectif sur la mer des profits privés. Au mieux la social-démocratie déplore les « excès » d'un système qu’elle n’aspire plus qu’à gérer avec un zeste supplémentaire de social, de diversité et d’écologie. Pourtant ce système, longtemps en dispute, n'est pas le produit d'une fatalité historique (mort des « utopies ») ou technologique (« nouvelle économie »). Il représente, comme toujours, l'aboutissement d'une construction politique et sociale (la « mondialisation ») ayant débouché sur un basculement du rapport de force au profit des détenteurs de fortunes. Une modification voulue : le « marché » et l'« Europe » (du marché) ont été créés par le démantèlement, la casse – consciente, obstinée – des organisations, des solidarités et des mentalités collectives.

Le chef travailliste Anthony Blair a confessé un jour ses péchés de jeunesse : « Concernant Maggie Thatcher, soyons honnêtes avec nous-mêmes : la gauche a eu tort de s'opposer à certaines des choses faites par la droite dans les années 1980  5. » Lui et ses amis auraient ainsi failli en n’acceptant pas leur défaite historique avec assez d'allégresse. Lucides, ils ont ressuscité pendant quelques années, mais en amplifiant la politique qu’ils combattaient autrefois. « Avec M. Blair, le Royaume-Uni est entre de bonnes mains », conclut alors Mme Thatcher  6. Presque au même moment, en France, un ancien conseiller de Raymond Barre avouait les mille motifs qu’il avait de se juger comblé : « Jamais au xxsiècle le programme du parti socialiste n'a été aussi à droite. […] Les forces de l'opposition doivent accepter l'idée que Lionel Jospin ne mène pas fondamentalement une politique économique et européenne différente de celle qu'elles mèneraient au pouvoir  7. » Il n’imaginait pas encore la présidence de François Hollande flanqué d’un ministre de l’Économie nommé Emmanuel Macron.

La tentation récurrente des socialistes de dénier une capitulation que chacun observe suggère néanmoins que l'idéal capitaliste, le repli individualiste, la privatisation des entreprises et des têtes demeurent en France un peu moins assurés qu'ailleurs. D'où peut-être ce pilonnage idéologique de chaque instant auquel – sous couvert de « modernité » nécessaire, de « retard » à rattraper, d'« ouverture », de « dure et juste loi des marchés  8 » – se livrent les médias qui ouvertement roulent pour le patronat. Quant à la plupart des autres, l'« ultra-libéralisme » leur paraît convenable, mais agrémenté d'une pincée de « capitalisme éthique » ; les « fonds de pension » si on les rebaptise « fonds partenariaux » ; les « stock options » une fois transformés en « bons de croissance » ; la pollution à condition qu'elle soit taxée ou recyclée. Dès lors que nous serions dorénavant « condamnés à vivre dans le monde où nous vivons  9 », pourquoi ne pas se satisfaire de soulager çà et là quelques petites misères grâce au dévouement d'une armée de bénévoles et à la bonté (médiatisée) d'une poignée de mécènes ? Sans jamais plus céder à l'antique « tentation totalitaire » : celle d’extirper les racines de l'injustice.

D'ailleurs, où seraient les instruments permettant encore de le faire ? Plus lucide que d'autres, un ministre de droite, Alain Madelin, qualifia d'« assurance vie contre le retour à l'expérience socialiste » le traité de Maastricht ratifié à l'arraché en septembre 1992. Depuis, il y a eu l’euro, le pacte de stabilité, la règle d’or budgétaire. Car le paradoxe des années Mitterrand et de celles qui ont suivi tient aussi à ce qu'elles ont détruit les principaux outils que la gauche avait autrefois conçus pour rééquilibrer à son avantage un rapport de force économique qui la soumettait presque toujours aux préférences et aux diktats du « mur d'argent ». Arraché par le Front populaire et consolidé à la Libération, le contrôle de la politique monétaire a été abandonné à une Banque centrale européenne « indépendante » ; les marges de manœuvre budgétaires sont enserrées dans l'étau de l'euro et de ses critères de convergence ; les services publics (télécommunications, transports, énergie, postes) se heurtent aux croisés bruxellois de la concurrence. En d'autres termes, là où François Mitterrand avait bénéficié d'une certaine latitude, durement forgée par les conquêtes de la gauche, de choisir et de décider, ses successeurs ont hérité des contraintes que les gouvernants socialistes des années 1980 ont entérinées, voire imaginées eux-mêmes.

Loin d'être seulement internationale, la « contrainte » – un terme qu'on peut juger étrange quand il résulte de traités librement signés par la France et, parfois, comme celui de Maastricht, pensés par elle – serait aussi sociale. Certes les pauvres sont toujours là – et chaque année plus nombreux ; certes les ouvriers et les employés, tout invisibles qu'ils soient dans les lieux de pouvoir, continuent à représenter la majorité de la population active ; certes la rémunération du travail n'a cessé de croître beaucoup plus lentement que la richesse nationale, tandis que la rémunération du capital progressait elle infiniment plus vite. Mais tout cela ne compterait pas. La vraie contrainte, nous dit-on, tiendrait plutôt à la recomposition sociale du monde occidental d'après les lignes du modèle américain : gonflement du nombre des salariés précaires et des auto-entrepreneurs à la mode Uber, épuisement de la conscience et de l'organisation de classe, essor des valeurs « post-matérialistes » (qualité de la vie, environnement, droit des minorités, multiculturalisme). En ricochets successifs, cette recomposition aurait à présent atteint la plupart des pays européens et transformé le champ des possibles de l'ensemble des partis de gauche. Au point que certains d'entre eux aient théorisé la nécessité d'inégalités économiques qui serviraient de locomotive à la croissance. Et que tous aient déréglementé, privatisé, réduit la fiscalité sur le capital.

Si cette perception de la modernité s'installe, on sait à quels « retards » elle imposera de remédier sans tarder : privatisation de la santé et de l'école, « responsabilisation » et surveillance systématique des allocataires de la solidarité nationale, généralisation des paranoïas sécuritaires, durcissement des sanctions pénales. Avec, pour corollaire, un affrontement politique réduit au récital parodique que composent médias et publicitaires et qu'arbitrent moins d'un électeur sur deux. Observant au tournant du siècle la puissance du vent qui soufflait d'Amérique, le politologue Seymour Martin Lipset s’interrogea : « Parler des États-Unis comme d'une nation exceptionnelle conserve-t-il un sens ? À mesure que les partis sociaux-démocrates de la planète se rallient au marché, les différences entre les États-Unis et les autres démocraties occidentales risquent de s'amenuiser un peu plus  10. »

C'est à l'aune du refus de cet avenir-là que chacun doit aujourd’hui apprécier le bilan de la gauche française quand, autrefois, elle essayait.

Notes de contexte

Notes de référence

Réalisation : William Dodé