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Emmanuel Macron et la science, ou La martingale du vide

19 décembre 2023|

Deux sociologues soulignent les contradictions du discours présidentiel du 7 décembre dernier sur la politique de recherche scientifique. Soulignant notamment qu’Emmanuel Macron, en feignant de s’étonner d’une situation qu’il a participé à mettre en place, ne propose que de l’empirer.

Le président de la République veut imprimer sa marque sur la recherche scientifique. Une activité qui nécessite, certes, des ressources publiques, mais qui a surtout besoin d’indépendance pour chercher, trouver, innover.

Depuis vingt ans, le monde savant a été précipité dans un maelstrom de « réformes » qui en ont bouleversé le paysage en mettant en place un système de gouvernement de la science à la fois extrêmement centralisé, concurrentiel et volontairement « différencié », c’est-à-dire violemment inégalitaire.

La mise en concurrence de tous contre tous s’est imposée avec le financement de la recherche sur projets et l’évaluation managériale. Les moyens ont été concentrés sur un petit nombre tandis que le reste sombre peu à peu, soit dit sans excès, dans la misère.

C’est alors que parle notre Président. Sa martingale consiste à faire silence sur tout ce qui précède, le passé comme le quotidien des universitaires et des chercheurs. Et ce silence signe le vide de son discours.

Ce qu’il faut, « c’est continuer de réformer », dit-il. Mais à aucun moment la pensée présidentielle n’envisage d’évaluer les résultats des réformes qui ont précédé et qui ont été poursuivies par ses différents gouvernements .

A-t-on jamais évalué les effets, sur la qualité de la science et la précarité des jeunes chercheurs, de l’explosion des contrats de recherche au détriment de financements stables et pérennes ? De cela, il n’est pas question.

L’échec de la France, mentionné par le Président, à produire le vaccin dont nous avions besoin est d’abord celui de Sanofi, une des entreprises qui a le plus bénéficié du crédit impôt recherche (CIR). Ce poste de dépense publique, qui a atteint plus du double du budget du CNRS, alors qu’il a été démontré qu’il n’entraîne aucun effort supplémentaire de la part de ses bénéficiaires. Réformer le CIR ? Il n’en est pourtant pas question.

Le « sous-investissement chronique dans notre recherche » ? C’est le leitmotiv que tous les gouvernements successifs reprennent depuis des décennies, en particulier depuis que le Conseil européen de Lisbonne a adopté l’objectif de 3 % du PIB pour la recherche.

C’est la faute au secteur privé, nous dit-on. Alors à quoi bon le CIR ?

Mais c’est aussi la faute de l’État qui ne met pas au pot les 1 % qui sont de son ressort. Les proclamations d’aujourd’hui répètent celles d’hier et d’avant-hier. Comment pourraient-elles convaincre ? Les dernières promesses budgétaires de la loi de programmation de la recherche 2021-2030 n’engagent que ceux qui veulent bien y croire, loin de la réalité d’un budget qui diminue en euros constants dans la prochaine loi de finance.

Quant à l’« organisation de la recherche trop complexe, trop cloisonnée, souffrant de procédures administratives trop lourdes et chronophages », c’est l’antienne de tous les gouvernements depuis au moins le début de ce siècle.

Mais qui a créé et fait prospérer une agence d’évaluation qui exige des rapports de plus en plus épais et de plus en plus absurdes ? Qui contraint les chercheuses et chercheurs à rédiger projet sur projet dans un environnement de concurrence au couteau ? Qui a fait naître ces comités de pilotage, conseils stratégiques et appels d’offres qui engendrent bureaucratie, gaspillage d’argent public et perte de temps ?

« C’est quand même fou, s’exclame le Président, qu’on arrive à générer cela. » On ne saurait mieux dire. Mais ce qui est proprement sidérant, c’est que celui qui a consolidé et accéléré tous ces dysfonctionnements, celui qui a porté à l’incandescence la doctrine de la compétition généralisée, celui-là même feigne de s’en étonner.

Ne nous y trompons pas, ce dont il est question ici, c’est vraisemblablement un nouveau pas vers le démantèlement du CNRS.

La solidité de cet organisme, le statut de ses personnels, ses instances élues et la compétence de ses cadres scientifiques restent des obstacles de taille au pilotage politique de la recherche dans notre pays. C’est pourquoi ce n’est pas d’hier que, au nom de la « simplification », la liquidation du CNRS est à l’ordre du jour, sous des formes diverses : Sarkozy voulait en faire une « agence de moyens » ; Macron envisage une « agence de programmes ».

Le vague de la proposition sera peut-être bientôt précisée. En attendant, on peut être sûr la bénédiction d’Antoine Petit, actuel PDG du CNRS nommé sous Macron et partisan d’une conception « darwinienne » de la recherche où la lutte pour la survie fera triompher les meilleurs.

On promet enfin une « différenciation assumée ». Promesse qui s’accompagne d’une étonnante contorsion : certes, « on doit avoir partout une recherche de qualité », mais on doit, en même temps, concentrer les moyens sur les meilleurs.

Ce serait peut-être le moment d’évaluer les effets des politiques dites « d’excellence » inaugurée par Valérie Pécresse, poursuivies par Geneviève Fioraso et les ministres suivantes. Qu’ont donc produit les « laboratoires d’excellence » que n’auraient pas pu produire les laboratoires ordinaires correctement dotés ? Quelles avancées scientifiques ont faites les super-universités baptisées « initiatives d’excellence » ? On attend une évaluation de fond de ces « différenciations » imposées au forceps par les réformes.

Pour clore le concert, l’artiste embouche la trompette. Le Président annonce « une vraie révolution », qui devra être accomplie au pas de charge en dix-huit mois. Rien de moins ? Ce n’est pas ce genre de proclamation qui augmentera d’un iota la « confiance de nos chercheurs ». Ils connaissent la chanson, qu’on leur serine depuis vingt ans. Ils savent ce dont a besoin le progrès scientifique : de la liberté pour innover, des moyens plus importants et, surtout, mieux répartis, des postes statutaires et des budgets pérennes.

Les annonces du président Macron, dessinent, hélas, le chemin inverse. Après tout, sa martingale n’est peut-être pas si vide. Voici son secret : on continue, en pire.

Joël Laillier et Christian Topalov

Chercheurs en sociologie au Centre Maurice-Halbwachs (CNRS-EHESS-École Normale Supérieure), ils sont les auteurs de Gouverner la science. Anatomie d’une réforme, 2004-2020 (Agone, 2022)

Une première version de cette tribune a été publiée dans Le Monde le 15 décembre 2023 sous le titre « Dans la pensée présidentielle, il n’est pas envisagé d’évaluer les résultats des réformes de la recherche scientifique qui ont précédé ».