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« En finir » ou non avec « la nature »

14 avril 2024|

Depuis la parution de Par-delà nature et culture (2005) et autres ouvrages de Philippe Descola assez largement « médiatisés » eux aussi, l’auteur n’a pas été avare de déclarations publiques et autres « petites phrases » à rebrousse-poil dont la presse est friande – du genre « La nature, ça n’existe pas ». En philosophe, Patrick Dupouey analyse le bienfondé et les attendus politiques de certaines propositions de l’anthropologue passé de l’Amazonie aux ZAD.

On se souvient peut-être que l’un des premiers chantiers intellectuels de Marx fut sa thèse de doctorat, soutenue à Iéna en 1841 sous le titre « Sur la différence de la philosophie naturelle de Démocrite et Épicure » – qui était moins un début de cheminement vers le matérialisme qu’une analyse des contradictions de la « physique » épicurienne et de son interprétation par Lucrèce –, qu’ensuite Engels, sur le tard de sa vie, consacra de longues années à composer une Dialectique de la nature, œuvre posthume restée inachevée, et qu’enfin Lénine, rongeant son frein en Suisse durant la Grande Guerre, entreprit de lire Hegel plume à la main, formulant dans des Cahiers publiés après sa mort des propositions corrigeant celles qu’il avait avancées dans Matérialisme et empirio-criticisme (1909), et insistant désormais sur la « dialectique » à l’œuvre dans la matière passant d’un état à l’autre, autre manière de renverser la philosophie idéaliste et de remettre la pensée « sur ses pieds ». Quelque importance et quelque validité qu’on accorde aujourd’hui aux écrits de chacun d’eux dans le projet d’émancipation générale, et quelque critique qu’il faille faire de leurs oublis ou de leur cécité – mais pouvaient-ils anticiper et mesurer ce que seraient les effets catastrophiques de « l’anthropocène » ? –, on ne saurait leur dénier une curiosité rare chez les penseurs révolutionnaires, celle de vouloir se forger « une idée de la nature ».

Curiosité absente ou très amoindrie chez ceux qui se sont ensuite réclamés de leurs idées ou de leurs ambitions de transformation sociale, mais dont les urgences climatiques et environnementales rappellent aujourd’hui, plus que jamais, l’utilité sinon l’absolue nécessité. On a pu lire dans ces colonnes (n° 42, avril 2019) un long entretien avec Philippe Descola, alors titulaire de la chaire « anthropologie de la nature » au Collège de France1 L’intitulé de cette chaire semble procéder d’un goût un peu « publicitaire » (sinon potache) du paradoxe par oxymore, avec cela qu’il reste toujours légitime de scruter et de discuter les diverses « idées de la nature » qu’a pu se former l’humanité., à propos de l’Amazonie et des « zones à défendre (ZAD) ». Il y fut brièvement question de l’idée qu’il se faisait de cette « nature » dont il entendait établir « l’anthropologie » (selon lui, un concept occidental récent, artificiel, idéologique, couvrant les méfaits de « l’anthropocène », de la colonisation, etc.), mais tel n’était pas l’objet principal de cet échange, davantage orienté sur des actions militantes en cours. Spécialiste de philosophie et engagé par ailleurs dans des mouvements de défense des paysages pyrénéens, Patrick Dupouey s’y est entendu dire « La nature, tu crois encore à ça ? » de la part d’un manifestant gagné à cette thèse particulière de Descola, et il a entrepris d’en sonder les présupposés, la cohérence, les conséquences, sur le terrain philosophique qui est le sien et sans contester la générosité des vues sociales de l’anthropologue, à qui il pose avec cet ouvrage des questions aussi courtoises que serrées.

Il est vrai que, depuis la parution de Par-delà nature et culture (2005) et d’autres ouvrages assez largement « médiatisés » eux aussi, Descola n’a pas été avare de déclarations publiques, et que la presse est friande de « petites phrases » à rebrousse-poil du genre « La nature, ça n’existe pas ». À juste titre, Dupouey a appuyé son analyse aussi bien sur ces déclarations de circonstance, vulgarisant ses principales idées, que sur les volumes à visées plus théoriques ou savantes de cette figure des « sciences humaines » d’aujourd’hui, qui n’est pas plus novice en philosophie que ne l’était Lévi-Strauss auquel on l’égale parfois, et qui comme lui prétend s’être affranchi de cette discipline embrassée dans sa jeunesse2 Dans une longue note (p. 217-218), Dupouey épingle avec tact « quelques erreurs » dans les références de Descola à « la grande tradition philosophique », et il cite un de ses propos où il prétend ne disposer que du « bagage commun d’un élève de terminale littéraire ». À sa sortie de l’ENS de Saint-Cloud, le futur anthropologue avait néanmoins obtenu le CAPES de philosophie, et une admissibilité à l’agrégation… Ce qui commence à dessiner son « rapport ambivalent à la philosophie » (p. 214).. Mais s’agit-il seulement de croire ou de ne pas croire à la « nature », et l’affaire se réduit-elle à une querelle de mots ? Dupouey a consacré à ce type de question un livre récent, La Croyance. Comment savoir ce qu’il faut croire ? (Vrin, 2022), montrant que si l’on ne peut se passer de « croyances », il reste toujours essentiel de s’assurer qu’elles sont recevables ou non, d’abord par souci d’« éthique intellectuelle », mais la plupart du temps aussi en considération de leurs conséquences. L’ouvrage s’appuyait sur un chapitre de l’Essai sur l’entendement humain (1690) de John Locke, l’un des textes fondateurs de l’esprit des Lumières, alimentant après quelques autres un essor sans précédent de la critique, du doute et même de l’« incroyance ». Toutes démarches intellectuelles considérées depuis lors comme légitimes, et même de toute rigueur dans nombre de domaines de la connaissance, mais dont les limites ont également été reconnues, notamment au travers des excès de ce qu’on a pu appeler « l’hypercritique ». Succédant aux vieilles provocations nietzchéennes du type « Pourquoi le vrai plutôt que le non-vrai ? », on a vu fleurir les « négationnismes » les plus éhontés – et ne se bornant pas à des dénégations de la Shoah qui ont peut-être montré la voie –, puis est venue la vogue des « vérités alternatives » en tous domaines, « conspirationnistes » souvent, démarches dont il est évident qu’elles visent elles-mêmes à imposer d’autres croyances, en tâchant de persuader pour commencer qu’elles résultent d’un exercice raisonné du doute, un doute réputé sensé et exempt de délire. Aussi faut-il parler prudemment de doutes recevables ou « raisonnables », comme disent les juristes, et c’est en somme la question principale qu’adresse Dupouey à Descola : ceux qu’il formule à l’égard de l’idée de « nature » sont-ils fondés, ou ne doit-on pas les mettre en doute à leur tour ?

Il est clair par exemple que la conception dualiste opposant nature et culture n’est pas si récente qu’il dit dans la pensée occidentale, et qu’elle s’est substituée ou superposée à des oppositions plus anciennes, certaines déjà en usage chez les sophistes grecs, et qui remontent peut- être à la confrontation entre chasseurs-cueilleurs de la « forêt » ou de la « jungle » – demeurés les « hommes des bois » dans l’imagerie du Moyen Âge, puis les « sauvages » à partir de la Renaissance et de la colonisation des « Indes occidentales » –, et premières sociétés agropastorales des villes et des campagnes, avec leurs ébauches de « pré-droit » et de répartition parcellaire (à quoi renvoie la notion grecque de « nomos », partage, pâture et loi d’instauration humaine3 S’il fallait entrer dans une critique interne que Dupouey évite prudemment d’aborder, Descola lui-même s’est épargné le soin d’analyser et d’exposer tout ce que l’ethnologie officielle a enregistré de réflexes ou de conceptions « dualistes » sur ses « terrains » classiques. Sur ce qu’est un « ami », un « allié » ou un « ennemi » et la guerre entre humains, par exemple, travaux d’Alfred Gell pour la Nouvelle-Guinée, pour ne pas énumérer ceux dont on dispose pour d’autres contrées ou dans d’autres domaines comme celui de la « parenté »…. Telle était l’idée classique sur laquelle Rousseau fondait encore son fameux Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité de 1755. On peut accorder à Descola, comme le fait Dupouey, que le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme ont beaucoup profité d’une « certaine idée de la nature », idéologie autorisant toutes les prédations et toutes les exactions, mais il faut aussi rappeler qu’il a voulu solder un vieux compte avec les débuts historiques de sa discipline, l’ethnologie, qui parlait jadis de Naturvölker, ou de « naturels » en français – procès à la vérité depuis longtemps jugé et clos par ses prédécesseurs, qui avaient également dénoncé ce qu’il pouvait y avoir de présupposés et de programmes racistes dans cette « anthropologie », allant jusqu’à comparer, d’une population à l’autre, les volumes crâniens.

On ne peut résumer ici toutes les étapes, très instructives, par lesquelles Dupouey passe au crible d’une philosophie étendue jusqu’à l’épistémologie et à l’histoire des sciences4Dupouey est également l’auteur d’une Épistémologie de la biologie. La connaissance du vivant (Nathan, 1997). Voir la longue note (p. 141-142) où il reprend certaines vues hasardeuses, voire dangereuses, de Descola sur la « biologie contemporaine ». les écrits et déclarations de Descola, en veillant à distinguer ses apports réels à la connaissance et les scories de taille et de poids très variables qui s’y trouvent mêlées, les unes prêtant à sourire, les autres plutôt à s’en inquiéter. Au terme de son enquête, il assure avoir « eu l’impression d’élaguer plutôt que de déraciner » une œuvre qu’il juge dans l’ensemble estimable, n’était son abus de références philosophiques « plus décoratives qu’autre chose » – qualification pour le moins indulgente. Si Dupouey affirme ignorer si cette tendance, ou ce tic, affecte aussi « l’anthropologie non francophone », on peut au moins signaler ici qu’elle participe d’une propension ancienne et sans cesse accentuée, dans les pays occidentaux à prétentions intellectuelles et scientifiques, visant à extraire cette discipline de l’humble description ethnographique ou de l’obscure étude de « terrain » pour lui faire gagner l’empyrée du monde des idées et des chaires universitaires à force de références ronflantes et souvent creuses : ce ne sont certes pas les pratiques de jardinage ou les techniques de chasse des Achuar d’Amazonie qu’il s’agit d’enseigner au Collège de France ou à la London School of Economics…

Tout en pointant un nombre important d’approximations, de confusions ou d’abus de langage affaiblissant ses ouvrages, la critique de Dupouey vise néanmoins en premier et en dernier lieu le relativisme qui émane, à son insu semblerait-il, de la thèse de Descola sur la nature : « L’accumulation des marques de défiance à l’égard de la rationalité scientifique et de sa prétention à l’universalité5 Aucun esprit honnête ne peut considérer « universalité » comme synonyme d’« universalisme », pas davantage que « relativité » ne l’est de « relativisme » : générale ou restreinte, la « théorie de la relativité » n’est en rien « relativiste »… Dupouey s’inscrit ici comme ailleurs dans l’héritage du rationalisme impeccable de Jacques Bouveresse, dont les derniers écrits ont été publiés par Agone, et qui s’était penché lui aussi sur la question de la « croyance ». finit par ôter toute espèce de poids aux dénégations qu’il oppose au soupçon de relativisme » (p. 219), sans parler du crédit auquel il prétend avoir droit comme « savant ». Faire « dépendre la réalité même des choses de la diversité des regards » paraît, dans le principe, difficile à admettre de la part d’un professionnel des « sciences humaines » et de leur enseignement : pourquoi et à quel titre l’écouterait-on ou le lirait-on, lui plus qu’un autre ? Mais dans le cas d’espèce – celui de « la nature », que Descola ne sait trop dénommer autrement que « la multitude des non-humains » –, décréter ex cathedra que « cela n’existe pas6 Sur le plan rhétorique, on ne peut éviter de faire le rapprochement avec la fameuse déclaration de Margaret Thatcher, « There is nothing such as society » (« La société, ça n’existe pas », interview pour Woman’s Own, 1987), en soulignant tout l’écart des intentions sous-tendant ces déclarations usant de formules similaires, petit aspect de la vaste question des moyens et des fins. » ouvre évidemment la porte à toutes les dénégations préfigurant ou couvrant à leur tour tous les anéantissements possibles et imaginables, et la répétition de cette formule débouche d’ores et déjà, même si par courtoisie Dupouey n’y insiste pas, sur un début de découragement, de désenchantement ou d’aveuglement chez ceux qui tentent de s’opposer aux ravages qu’on lui inflige : lourde responsabilité de la part de l’anthropologue prétendant parler de populations les moins impliquées dans les bouleversements planétaires en cours, et qu’il était de la responsabilité du philosophe familier et défenseur des paysages de montagne de lui signaler, comme à celles et à ceux que ses écrits ou discours ont inconsidérément séduits.

 

Gilles Bounoure
Recension parue dans la revue Contre-Temps en avril 2024 (p. 146-149).

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Patrick DUPOUEY