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Enfance éternelle de l’artiste [LettrInfo 24-XII]

19 mai 2024|

Egon Schiele se veut « enfant éternel ». Voyons voir : un siècle après sa mort, on produit des cartes postales et des posters de ses œuvres comme s’il en pleuvait. Va donc pour l’éternité. Quant à « enfant », il fallait bien en être un pour être aussi inconscient dans l’insolence.

Du temps de Schiele, son genre d’enfants éternels pouvait être envoyé (quelques mois) en prison. De nos jours, on les met au coin dès qu’ils se permettent des impertinences auxquelles mieux vaut ne pas se risquer, ou qu’ils prennent la défense des pestiférés de toujours. Mais qu’est-ce qui effraie autant les censeurs ? Que leurs menaces n’aient aucun effet : que malgré les punitions, les audacieux persistent et signent !

Schiele était radical dans sa vision de l’art : il n’existe pas d’« art moderne » – parce qu’il n’y a qu’un art, qui est éternel –, mais il y a bien, pour lui, des « artistes nouveaux ». Si l’on remplace « artiste » par  « intellectuelle et féministe », ou par « instituteur”, ou par « pédagogue », ou par « lanceur d’alerte », ou par « révolutionnaire », on pourrait lister ainsi une bonne partie des auteurs et autrices de notre catalogue – sans revendiquer bien sûr aucun monopole.

Est-ce à dire que nous publions principalement des éternels enfants ? S’ils ne partagent pas tous et toutes avec Schiele l’enfance ni l’éternité (encore que, pour cette dernière, tous les espoirs sont permis), ils ont en commun ce culot, caractéristique des fous, des enfants et des précurseurs.

Et chacun d’eux, à sa manière, a peint la lumière qui vient de tous les corps. Celle des oubliées de l’histoire, celle de ceux dont la vie ne compte pas assez, celle des précaires, celle des enragées, celle de ceux qui se sont effondrés. Notre catalogue est ainsi construit comme un tableau : par touches qui, lorsqu’on prend du recul, forment un tout cohérent.

Comment s’y insère ce jeune peintre, aussi fou qu’enfantin et précurseur ? Si ce n’est par sa contribution théorique à l’histoire de l’art ou par son engagement politique, c’est au moins par sa fougue, son mépris des conventions lorsqu’elles protègent les plus forts, et sa foi dans une vérité à défendre.

Iris Delhoum
Sur Egon Schiele, à lire : « L’audace, l’orgueil, et l’éternité de l’artiste » (Antichambre, mai 2025).