Entre la rage et la honte
Voilà des mois que le régime d’Emmanuel Macron ne répond plus à ATD quart-monde, l’une des principales associations chargées de lutter contre l’extrême pauvreté. C’est ce qu’a expliqué sa présidente, Marie-Aleth Grard, lors du congrès national de la FCPE, le 7 décembre dernier, intitulé opportunément « Ce que la pauvreté fait à l’école, ce que l’école fait de la pauvreté ».
Il faut mesurer ce que cela signifie : nos gouvernants ne font même plus semblant de s’intéresser au sort des plus démunis, même lorsqu’il s’agit d’enfants.
Pourtant les dernières données sur la pauvreté en France sont des plus alarmantes. En particulier les enquêtes de l’Unicef, le Fonds des Nations unies pour l’enfance. À partir d’entretiens réalisés auprès de 20 000 enfants entre six et dix-huit ans, leur Rapport 2024 livre un portrait du monde de l’enfance en général, en insistant sur trois dimensions : les privations, le déficit de protection, le rejet social.
Le verdict est sans appel, ces trois dimensions cumulent chez les enfants pauvres, et plus encore chez ceux qui vivent dans des conditions de précarité aiguës : en hébergements d’urgence, dans des hôtels sociaux ou dans la rue. À tout ceci s’ajoute un angle mort, dont l’ampleur est effarante : il y a, en France, 330 000 enfants non scolarisés.
Le gouvernement s’était engagé à lancer un observatoire de la non-scolarisation, qui n’a jamais vu le jour. Quand le ministère de l’Éducation a-t-il feint pour la dernière fois de s’intéresser à cette situation indigne ? Lorsqu’il a été question d’expérimenter les uniformes, présentés comme un moyen de lutter les inégalités sociales – en fait, les camoufler. À grand renfort de formules de com’, on nous a expliqué qu’il fallait agir contre la honte sociale ressentie par les enfants des catégories populaires. Cacher les stigmates de la pauvreté plutôt que de lutter contre la pauvreté. Tout un programme.
L’hiver dernier, une directrice de l’académie de Toulouse qui eut l’outrecuidance d’accueillir des enfants à la rue dans son établissement a été convoquée au rectorat pour être sermonnée. Les reportages télévisés se multipliaient, où l’on voyait des enfants dormant dans la rue : 200 à Strasbourg, 400 à Paris. Un reportage montrait un enfant blotti contre sa mère et pleurant de froid.
Cet automne, les choses ne vont guère mieux. Elles sont juste recouvertes d’une chape de plomb. Dans un lycée professionnel parisien, des enseignants ont lancé une cagnotte pour aider une vingtaine de leurs élèves, qui dorment dans la rue. Leur chef d’établissement, craignant pour la réputation de son lycée, leur a refusé son soutien. Si rien n’est fait, ces élèves ne pourront même plus se réchauffer pendant la journée.
Les analyses sur les parcours scolaires des enfants pauvres se concentrent sur leur devenir en pointant les effets du déterminisme social. Ce faisant, elles privilégient des données quantitatives, dont on comprend l’utilité mais qui passent sous silence l’expérience subjective de la pauvreté. Qu’est-ce qu’une enfance en tant que pauvre ? Dans son livre magnifique, L’Exception consolante, Jean-Paul Delahaye raconte son quotidien dans une fratrie de cinq enfants auprès d’une mère seule. Il raconte l’attente des allocations familiales, l’enveloppe qu’on guette pour régler ses dettes.
C’était il y a longtemps. Mais les choses ont-elles vraiment changé ? Que ressent un enfant qui attend le panier solidaire de victuailles dans la file auprès de sa mère ? Qui s’habille grâce aux dons de la Croix rouge ? Qui ne s’autorise même pas à saliver devant les vitrines de Noël ? Qui entend sa mère pleurer le soir tandis qu’il dort dans un lit glacial — quand il en a un… Comment cet enfant qui ne mange pas à sa faim peut-il se concentrer la journée sur les bancs de l’école ? Que ressent un enfant qui n’invitera jamais d’ami chez lui ? et qui ne sera pas non plus invité ? Un enfant dont les camarades de classes disent qu’il pue, qu’il est laid, gras, maigre, boutonneux, triste, ennuyeux… Cet enfant cheminera entre la rage et la honte.
C’est cette réalité-là que nos gouvernants ignorent et nient.
Dans les années 1930, Élise et Célestin Freinet, un couple d’instituteurs en Provence, parlait de « matérialisme éducatif ». Militants communistes, ils ont théorisé le lien entre les conditions matérielles d’accueil des enfants et la qualité de leur travail. » En mars 1935, Célestin s’adresse aux parents dans sa revue l‘Éducateur prolétarien :
N’oubliez pas enfin qu’il n’y a pas de pire handicap pour des enfants que la misère physiologique. En réclamant pour vos salaires, en luttant pour le travail et le pain, vous luttez pour une meilleure éducation de vos enfants car un régime qui attente aussi gravement que le régime actuel à votre niveau de vie atteint encore plus profondément vos enfants dans leurs possibilités éducatives, quelles que soient les apparentes sollicitudes foncièrement hypocrites par lesquelles on tente de masquer ce crime social. Ne séparez donc pas dans votre lutte quotidienne des revendications qui sont aussi intimement liées : il n’y a pas, d’un côté, votre vie à vous, votre travail exténuant, votre asservissement et votre misère et, de l’autre, la possibilité pour vos enfants de profiter de l’école capitaliste pour s’émanciper et secouer le joug de l’exploitation. Ces deux questions sont intimement matériellement liées : votre misère, c’est la misère de vos enfants, leur défiance scolaire, leur impuissance devant la vie. Un anneau seulement de la chaîne qui vous rive à vos maîtres.
Célestin Freinet rappelle ainsi qu’un enfant élevé dans des conditions de pauvreté ne peut ni progresser, ni s’épanouir dans les mêmes conditions qu’un enfants issu de milieux favorisés. C’est aussi simple que ça. Et ça va mieux en le disant.
On ne lutte pas contre la détresse en détournant les yeux. Et on ne prétend pas agir contre les inégalités sans un état des lieux exact de la situation. Les associations spécialisées dans les droits de l’enfant et dans le combat contre la précarité sont prêtes à partager le produit de leurs enquêtes. Il faut désormais leur ouvrir les portes des ministères.
Laurence De Cock
Une première version de ce texte est parue au Café pédagogique, le 17 décembre 2024 sous le titre « Cachez cette pauvreté que je ne saurais voir ».
De la même autrice sur ces sujets, derniers livres parus, École publique et émancipation sociale et Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants (Agone, 2021 et 2023).

