Entre récits, imaginaires et dialogues
Il est des géants que l’édition française ignore par paresse ou pusillanimité : Alessandro Portelli en est un. Fidèle à sa tradition qui nous a fait découvrir Howard Zinn, Paul Willis et tant d’autres auteurs, son éditeur français permet à un public francophone de lire enfin un des plus grands praticiens de l’histoire orale et des mondes ouvriers, célèbre tant en Italie que dans le monde anglo-saxon.
Au vrai, l’homme est un touche-à-tout. Diplômé en droit, c’est d’abord un littéraire, qui a enseigné la littérature et la culture américaine à La Sapienza, à Rome, et qui s’est passionné pour la chanson protestataire, notamment Woody Guthrie. En parallèle, il a fondé, en 1972, le cercle Gianni Bosio pour la mémoire et la connaissance des cultures populaires, où il continue de déposer ses archives orales. Cette question de la culture populaire, de sa présence, de sa déclinaison dans des pratiques et des traditions, de sa mémoire enfin, ne l’a jamais quitté, lui faisant multiplier les entretiens.
Portelli est d’abord un praticien au long cours de l’histoire orale avant de la théoriser. Les pages qui suivent montrent toute l’acuité et la finesse de cette théorisation. Elles doivent circuler largement pour asseoir définitivement la légitimité de l’histoire orale en France, où elle est restée longtemps trop en retrait, malgré les efforts de Philippe Joutard et Florence Descamps notamment1Je renvoie au panorama récemment dressé par Ariane Mak : « Enquêtes orales, enquêtes historiennes », Le Mouvement social, 2021/1.. Je ne doute pas un instant qu’elles ne deviennent bientôt une espèce de classique de l’historiographie contemporaine.
L’exceptionnelle fécondité de ses travaux tient à une méthode : arpenter sans relâche un territoire pour y interroger une foule de témoins, et confronter sans cesse ces récits à une documentation plus classique (archives, littérature scientifique, presse, etc.) pour en déplier l’épaisseur, la consistance, la puissance ou la beauté. Portelli ne vient pas faire la leçon, ne se place pas en surplomb de ses interlocuteurs. Tout au contraire, il fait de l’entretien, de l’écoute et de la relance une expérience de l’égalité2Alessandro Portelli, They say in Harlan County. An oral history, Oxford UP, 2012, p. 8.. Ensuite seulement vient le moment où il faut transcrire l’entretien, où l’historien-écrivain doit se faire le scripteur, attentif et respectueux du texte d’autrui3Alessandro Portelli, Biografia di una città. Storia e racconto : Terni 1830-1985, Torino, Einaudi, 1985, p. 10 – les mots français figurent dans le texte original..
C’est aussi une affaire de lieux : Terni d’abord, ville industrielle d’Ombrie, où la monarchie italienne a organisé l’implantation d’une usine sidérurgique en 1884. Alessandro Portelli y grandit à l’écart des quartiers ouvriers mais se passionne pour les chansons populaires, et bientôt les récits de la résistance antifasciste et des luttes ouvrières, les grèves et les rôles qu’y occupent les hommes et les femmes, les victoires et les défaites, les morts – celle de Luigi Trastulli – et les licenciements, enfin l’équipe de football locale dont les supporters sont de gauche. Ces récits polyphoniques, restitués avec une très grande minutie, il les associe ou les confronte avec un art consommé du montage. L’université italienne dans les années 1980 ne proposait pas de thèse de doctorat. Portelli, à l’instar de quelques-uns des meilleurs spécialistes de l’histoire du travail – comme Franco Ramella ou Stefano Musso – a donc travaillé dans son coin et à ses frais. Grâce à l’aide décisive de Carlo Ginzburg, son premier livre sur Terni paraît dans la prestigieuse collection « Microstorie » chez Einaudi en 1985 ; l’occasion de souligner la place qu’occupe l’histoire du travail dans la microhistoire qui s’invente. C’est donc au milieu des années 1980 que l’histoire orale italienne donne coup sur coup deux maîtres-livres : d’une part sur la vie ouvrière à Turin sous le fascisme par Luisa Passerini4Luisa Passerini, Torino operaia e fascismo. Una storia orale, Bari, Laterza, 1984. ; de l’autre avec cet opus de Portelli sur Terni.
Le deuxième lieu se trouve dans le comté d’Harlan, au cœur des Appalaches, le Kentucky minier. Il le parcourt pendant 45 ans, y accumule 166 entretiens, qu’il agence pour restituer une mémoire qui remonte au XVIIIe siècle, et faire raconter le travail, la silicose et la vie, la religion et la boisson, les divisions raciales et la violence des patrons, enfin les mines qui ferment. On le voit, ces lieux, pour peu qu’on y écoute les hommes et les femmes qui y vivent et y travaillent, constituent d’extraordinaires laboratoires pour analyser tant la civilisation industrielle que les événements, ordinaires ou tragiques, qui les traversent.
Les tragédies qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, frappèrent l’Italie et, singulièrement, Rome – troisième lieu – constituent une autre facette centrale de son travail. L’immense intérêt de ces pages est dans l’analyse rigoureuse des constructions mémorielles auxquelles Portelli procède, démêlant ainsi des responsabilités politiques. Par l’exemple, l’attitude de la papauté face aux rafles des juifs de Rome en octobre 1943 et l’ignominie du Vatican qui incrimine les résistants pour mieux dédouaner les nazis en mars 1944. C’est aussi l’occasion pour le lectorat français de découvrir des épisodes mal connus ou inconnus de l’histoire italienne : le déchaînement des fascistes et des nazis pendant la guerre civile entre 1943 et 1945 ; la violence d’État de la démocratie chrétienne après son accession au pouvoir en 1948 ; et la virulence des conflits politiques dans l’Italie contemporaine.
Parce que Portelli, qui prend grand soin de donner la parole à tous les protagonistes, quel que soit leur rattachement partisan, dit tranquillement de quel côté il est : avec les 335 habitants de Rome, parmi lesquels des antifascistes et 75 juifs, que les nazis fusillent dans les Fosses Ardéatines en mars 19445Alessandro Portelli, L’ordine è già stato eseguito. Roma, le Fosse Ardeatine, la memoria, Roma, Donzelli, 1999. ; avec les sidérurgistes licenciés par la Terni en 1953 et à nouveau écrasés par Thyssen à partir de 1994. Ce faisant, il est un des plus fins analystes de la désindustrialisation, des blessures qu’elle laisse chez ses victimes et de leurs conséquences politiques, avec l’extrême droite qui conquiert des villes et les saccage6Alessandro Portelli, They say in Harlan County…, op. cit., p. 361-362 ; et Dal rosso al nero. La svolta a destra di una città operaia, Rome, Donzelli, 2023.. Il assume ainsi d’être à gauche, avec les ouvriers, tranquillement mais fermement, proposant au passage une des plus belles définitions que je connaisse de cette classe, comme celle qui porte l’intérêt général7Alessandro Portelli, La città dell’acciaio. Due secoli di storia operaia, Roma, Donzelli, 2017, p. 320.. On comprend dès lors pourquoi il a consacré tellement « de temps, de travail et de passion […] à une chose que tant de monde aujourd’hui considère comme obsolète et qu’on appelait la classe ouvrière8Alessandro Portelli, Storie orali. Racconto, immaginazione, dialogo, Roma, Donzelli, 2007, p. 4. ».
Car le propre des géants est aussi de travailler contre l’air du temps. En cette période où il est nauséabond, nous avons besoin des pages d’Alessandro Portelli, de sa rigueur, de son exigence et de son sourire malicieux.
Xavier Vigna
Préface au livre d’Alessandro Portelli, Prendre la parole, à paraître en janvier 2026
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- 1Je renvoie au panorama récemment dressé par Ariane Mak : « Enquêtes orales, enquêtes historiennes », Le Mouvement social, 2021/1. ↩︎
- 2Alessandro Portelli, They say in Harlan County. An oral history, Oxford UP, 2012, p. 8. ↩︎
- 3Alessandro Portelli, Biografia di una città. Storia e racconto : Terni 1830-1985, Torino, Einaudi, 1985, p. 10 – les mots français figurent dans le texte original. ↩︎
- 4Luisa Passerini, Torino operaia e fascismo. Una storia orale, Bari, Laterza, 1984. ↩︎
- 5Alessandro Portelli, L’ordine è già stato eseguito. Roma, le Fosse Ardeatine, la memoria, Roma, Donzelli, 1999. ↩︎
- 6Alessandro Portelli, They say in Harlan County…, op. cit., p. 361-362 ; et Dal rosso al nero. La svolta a destra di una città operaia, Rome, Donzelli, 2023. ↩︎
- 7Alessandro Portelli, La città dell’acciaio. Due secoli di storia operaia, Roma, Donzelli, 2017, p. 320. ↩︎
- 8Alessandro Portelli, Storie orali. Racconto, immaginazione, dialogo, Roma, Donzelli, 2007, p. 4. ↩︎
