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Épatantes dignités

Longtemps deux écoles s’affrontèrent, non sans animosité. Il y avait ceux qui préféraient Hammett, il y avait ceux qui préféraient Chandler. Irréductible. Mais avant ?…

Les années 1930 ne furent évidemment pas particulièrement douces, mais elles semblent avoir suscité de la douceur chez certains écrivains, cette douceur singulière et indispensable qui s’appelle l’humanité.

C’est évident pour ces romanciers charmants qui ne se souciaient aucunement de respectabilité et qui œuvraient dans le policier. Qu’il s’agisse d’Arthur Upfield (1890-1964), un Anglais catapulté en Australie par des parents soucieux de s’en débarrasser ; de Earl Derr Biggers (1884-1933), l'Américain qui inventa le policier Charlie Chan ; ou de Ngaio Marsh (1895-1982), auteur anglo-néo-zélandaise d'une trentaine de romans : ils furent tous nourris du « lait de l'humaine tendresse » (pour citer, une fois n’est pas coutume, Shakespeare) et ils envisagèrent tous la littérature « à détective », gaillardement de seconde zone ou même de troisième classe, comme un joli moyen de se faire, littéralement, du bien.

Arthur Upfield, garçon bien né mais quelque peu turbulent, fut donc expédié vers les années 1910 le plus loin possible du berceau familial pour se faire oublier. Arrivé en Australie, il découvre le bush et les aborigènes. En 1928, il publie la première enquête de Napoléon Bonaparte, métis aborigène doté d’un sens de l’humour assez singulier, et d’une angoisse existentielle tout à fait remarquable. On ne saurait trop admirer l’intrépidité. Upfield fut à l’évidence un homme surprenant. Et son Bony est une merveille. Surtout dans L’os est pointé(1938), qui conte l’effet de certaines pratiques magiques : on pointe un os dans la direction de la victime, qui en mourra. Évidemment, « c'est ce qui est derrière qui tue, c’est-à-dire le pouvoir mental de transfert de pensée ». Au fil d’une intrigue assez nerveuse, on suit les complications intimes de Bony, clivé entre son côté aborigène et son côté blanc, on découvre les façons de vivre dans la brousse côté blanc et côté aborigène, le savoir aborigène et les préjugés blancs, et même si, parfois, le roman est gracieusement kitsch, on est ému.

Avec Earl Derr Biggers, c’est à une autre façon de saluer l’étranger qu’on est convié, une façon joueuse, sans ambition ethnologique, mais il n’empêche que son Charlie Chan, policier chinois en poste à Honolulu, est le premier héros chinois sympathique de notre occidentale littérature (1925-1932). Charlie est génial de bonté, tout en sourires, proverbes exquis et raisonnements impeccables. Il donne des leçons de, très exactement, savoir-vivre *.

Même époque, du moins pour les premiers Ngaio Marsh. Very English of course, un détective très smart, des comparses au verbe magnifique, un sens du dialogue aussi remarquable que chez Dorothy Sayers (1893-1957)et une sympathie entière pour toutes les classes et les bêtises humaines. Dans La Mort aux habits noirs (1938) et Au jeu de la mort (1940), Ngaio Marsh sait montrer aussi bien les riches qui s’ennuient que les villageois qui militent dans un parti communiste encore artisanal. Elle a cette grâce de rendre à chacun sa grandeur, dans la chaleur de l’humour, et avec une élégance si lumineuse qu’on en prend le goût de la fraternité *.

Puis ce fut une autre époque, ces années 1970où on saluait la littérature « noire » avec entrain, pour ses qualités littéraires et non pour la simplicité de son message. Une époque, compliquée et stimulante, où naissait une littérature « noire » en France, de Manchette à Vautrin (première manière), de l’histoire directement politique, nerveuse, violente (Nada), à la blague (Billy-the-Kick),des gauchistes survoltés à la droite pure et dure ADG *.

Après avoir été inspirée par Faulkner – que Chase, soit dit en passant, pilla sans la moindre gêne dans Pas d’orchidées pour Miss Blandish *– et par Hemingway assez logiquement, cette littérature méchante s'imposa, toute en action, ellipses, dialogues, et beaucoup crurent y reconnaître la quintessence « d’une littérature strictement contemporaine ».  Après que se furent fait connaître les grands titres, pour le plaisir, puis pour l’exemple, il y eut des réflexions, des déclarations, et, miracle, la possibilité pour des auteurs français de constituer à eux tout seuls une nouvelle vague « noire ».

Alors, on n’aima plus le suspense, l’énigme, le mystère des chambres closes, on raffola des « privés » et des embrouilles politico-psycho-sociales. Terminé, le détective et les salons. On redécouvre les « hard-boiled guys », les « tough guys », les durs : le « policier », qu’on n’appelait pas encore « polar », permit des fables qui contaient, à coups de poing, la jungle des villes et la loi du plus fort. Et, dans le même élan, les ombres des rues. Les œuvres (semi)fantastiques, d’Irish à Ryck, parce qu’elles se consacraient au… mal, pouvoir et argent, suscitent l'intérêt, elles qui chantent la malchance et les paumés – et c’est le beau Goodis *.

Mais les deux maîtres demeurèrent longtemps Hammett et Chandler, les autres restèrent des isolés, des singularités *. Hammett plus sec, plus violent, parfois éblouissant d’intrépidité, dans la conduite sans compromis d’une histoire toute en gestes et échanges. Chandler plus brillant, plus causant,plus tendre. Deux écoles pour un même registre. On peut admirer davantage Hammett et aimer davantage Chandler. Ou l'inverse…

Évelyne Pieiller

Montage de textes initialement parus dans l’hebdomadaire Révolution, sous les titres de « Epatante dignité » (5 mai 1994, p. 50) et « Gentleman de Californie » (7 janvier 1993, p. 48)

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique, à paraître, Mousquetaires et Misérables (Agone, mai 2022).