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Errare… Persevarare…

Si on en croit les calculs et les projections des experts de l’ONU, la population mondiale a atteint les huit milliards d’individus en 2023 et devrait atteindre les dix milliards en 2050. Est-il nécessaire de préciser que, de l’avis d’à peu près toutes les personnes réellement compétentes sur la question des équilibres démographiques, avec de tels effectifs de population, l’état de la planète, d’ores et déjà plus qu’inquiétant à tous égards, deviendrait absolument ingérable. À cet égard, deux thèses prévalent…

La première consiste à dire carrément, sans circonlocution inutile, qu’il y avait des limites à ce que pouvait supporter la planète en matière d’exploitation des ressources naturelles, de pollution, de dégradation de l’environnement, de consommation, etc., et que si, comme toutes les mesures les plus objectives l’indiquent, ces limites ont déjà été franchies, à fortiori le seront-elles davantage encore en 2050.

L’autre thèse, moins sévère en apparence, consiste à dire qu’assurément la situation deviendrait ingérable, non pas à cause du nombre des êtres humains mais à cause de leur mode de vie. Ce qui signifie qu’on ne perdrait tout espoir d’éviter la catastrophe que si ces dix milliards d’individus s’obstinaient à copier l’American way of life, comme s’efforcent, ou rêvent, de le faire actuellement la plupart des peuples de la Terre. En revanche, si cette immense population apprenait à modérer ses appétits dans tous les domaines et sur tous les plans, la planète pourrait continuer à se montrer hospitalière pour ses habitants.

C’est là une hypothèse de nature à réjouir n’importe quel partisan de la décroissance. Mais qui ne va pas sans quelques interrogations.

D’abord, d’où tire-t-on l’assurance que la population globale s’arrêtera d’augmenter en 2050, une fois franchi le seuil des dix milliards d’individus ? La question des équilibres démographiques est une des plus complexes qui soient, et il est difficile d’y intervenir à bon escient. C’est un scénario comportant tellement de variables – baisse de la fécondité, ratio des individus en âge de procréer et des individus qui ne le sont plus, évolution de la concurrence internationale et des relations entre peuples, etc. – qu’on peut craindre qu’elles ne soient pas toutes favorablement réunies avant longtemps. Ensuite – et c’est de loin la condition la plus importante –, comment être assuré que se produise, dans un domaine qui a toujours échappé à ce genre de régulation « morale », un changement d’attitude sans précédent dans l’histoire de l’espèce.

Certes, la crainte de la catastrophe définitive pourrait constituer une motivation puissante pour abandonner des comportements vicieux et en adopter de plus vertueux. Mais, outre qu’en matière écologique les effets de ralentissement ou d’accélération exigent beaucoup de temps avant de se faire sentir, comment et pourquoi pourrait-on se fier aux réactions d’une espèce humaine dont « tout le malheur vient de ce qu’elle ne sait rester en repos dans une chambre », comme disait Pascal. Une espèce qui, mille fois déjà, a prouvé qu’elle préférait aller « danser sur un volcan » plutôt que de rester tranquille à la maison. Rien n’est plus commun que l’erreur. Tous les sages nous l’ont répété à satiété au fil des siècles, en ajoutant généralement que ce qui était pire que l’erreur, c’était de s’y complaire.

Aujourd’hui, qui peut encore douter que la majorité de la population des pays européens et au-delà ne soit tombée amoureuse du modèle américain au point de vouloir lui ressembler trait pour trait ? C’est malheureusement le constat d’une telle aliénation qui s’impose.

En quelques millénaires de « civilisation », Homo sapiens a fait la démonstration qu’il était aussi constant dans ses élans de solidarité avec ses semblables que dans ses sentiments de haine, de crainte et de rejet pour ceux qu’il percevait comme des étrangers à sa communauté ou comme des concurrents. Les rapports à autrui n’ont cessé de fluctuer sur une ligne de crête entre amour (pouvant aller jusqu’à l’oblation de soi-même) et détestation (pouvant aller jusqu’au sacrifice impitoyable de l’autre). Une fluctuation qui n’a pas échappé à ce bon animal social capable d’analyser et rationaliser ses affects.

Pour autant qu’on puisse en juger, on en est toujours à ce stade. Après deux guerres mondiales, quelques siècles d’exploitation et d’impérialisme colonialiste et esclavagiste, après l’invention du suffrage universel, de l’enseignement public obligatoire, de la sécurité sociale, du salaire minimum… on voit bien que les deux tendances fondamentales, d’une part à l’amour et au respect et d’autre part à la haine et au mépris du genre humain sont toujours à l’œuvre dans le monde, en France comme ailleurs, avec cette particularité notable que l’hégémonie planétaire du mode de production capitaliste a privilégié le modèle égoïste du processus de civilisation au détriment du modèle altruiste.

La grande question qui n’a cessé nous opposer les uns aux autres – celle de l’appropriation des biens et ressources naturels, et donc du partage équitable des richesses entre toutes les composantes de la population – a été tranchée comme toujours de façon léonine, conformément à la loi du plus fort, éventuellement adoucie par les coutumes (humanitarisme, entraide, etc.) ou déguisée en droit formel universel et théorique, c’est-à-dire privé de moyens d’application.

L’état actuel de la répartition des richesses, tant à l’échelle des nations qu’à l’échelle des individus, montre par l’explosion de ses inégalités de toutes sortes que les êtres humains les mieux nantis d’aujourd’hui n’ont pas moins de réticence à partager avec les pauvres que leurs ancêtres, plus ou moins lointains. Corrélativement, l’évolution des mentalités modernes marquée par le désir obsédant d’accumuler toujours plus de capital, tant chez les simples particuliers que chez les milliardaires oligarques, rend encore plus douteuse la conversion massive et rapide d’une plus grande proportion de la population mondiale à une décroissance économique inconcevable pour l’homo sapiens capitalisticus qui peuple aujourd’hui la planète.

Une telle conversion, qui conditionne désormais le sauvetage de notre maison commune, est évidemment une affaire politique de première importance, mais dont la dimension militante reste elle-même fondée, en dernière analyse, sur une foi en l’humanité d’origine philosophique ou religieuse et certainement pas sur le seul pouvoir d’achat des multitudes.

Alain Accardo

Une première version de ce texte est dans La Décroissance en janvier 2024.

Du même auteur, derniers livres parus, les rééditions d’Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu et du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).