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Être communiste en France au XXe siècle

26 janvier 2021|

Il y a des livres qui comptent. Des thèses qui deviennent vite des classiques. Parce que la démarche couvre la quasi-totalité de l’objet étudié. Parce que le croisement des approches retenues favorise la problématisation et dégage une vue synthétique, nette. C’est le cas du travail mené par Julian Mischi sur le communisme français…

Sur les chemins de la socio-histoire, Julian Mischi articule l’analyse de configurations politiques localisées (territoires du communisme) de sociabilités militantes questionnées sous l’angle des pratiques (milieux communistes) et de la fabrication et la désagrégation d’une culture communiste (crise de l’institution partisane). Aussi ses deux ouvrages forment-ils un tout pour appréhender l’histoire sociale du déclin du PCF, fait marquant qui bouleverse le système partisan façonné puis recomposé entre 1944 et 1981.

En se fondant sur une diversité de sources (documents internes au PCF, entretiens, archives locales), le « tome 1 » (Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF), véritable enquête d’ethnographie historique, vise à analyser l’organisation militante communiste par en bas. En disséquant quatre configurations différentes et représentatives de l’ancrage populaire de la structuration militante du PCF, entre communisme rural, ouvrier et urbain (Allier, Loire-Atlantique, Meurthe-et-Moselle, Isère), l’idée centrale vise à penser le PCF comme une entreprise de mobilisation des classes populaires.

La première partie, intitulée « Territoires et militants communistes », remet en perspective la veine historiographique de l’implantation communiste (formes, cycles, trajectoires), si féconde pour l’histoire des partis politiques depuis les années 1970- 1980. La focale d’analyse, celle de l’observation du phénomène partisan à l’échelle locale et sur le temps long, déconstruit bien entendu l’image d’un bloc communiste monolithique pour faire apparaître, finement, par petites touches, la réalité d’un milieu partisan centralisé et ouvriériste, certes, mais où confluent une pluralité de réseaux militants et où se déploient une diversité de sociabilités militantes. Sur le terrain, loin de Moscou ou de Paris (réalité qui reste toute relative), les dirigeants départementaux du PCF composent avec les sociabilités propres aux groupes et territoires qu’ils investissent, et cherchent à les politiser. Cette approche mériterait d’être adossée et confrontée à une synthèse de l’enracinement du PCF à l’échelle nationale, qui manque largement pour la période récente (années 1968-1989).

La deuxième partie, très stimulante, porte sur « Travail partisan et usages sociaux du parti ». Ainsi, la gestion des carrières militantes, le contrôle biographique des militants et des cadres syndicaux, subtilement examinés, mettent en exergue la sélection et la promotion des cadres locaux par le parti. L’encadrement des pratiques militantes, au cœur de la démonstration pour saisir le sens de ces vies en rouge, passe par différents canaux de sociabilisation politique, d’homogénéisation partisane et de valorisation/contrôle de militants multipositionnés du fait de leur polyengagement. Si ce travail de cohésion symbolique recherché par le PCF passe par les ressources du passé, dans des mobilisations militantes qui fabriquent une mémoire communiste, les appropriations populaires du parti, singulières, témoignent d’une marque partisane communiste protéiforme. Du Parti communiste aux communistes, c’est bien l’identité communiste, ses ressorts et ses paradoxes vécus, qui se trouvent au cœur de la réflexion. La conclusion mène une réflexion large sur le désengagement des classes populaires en politique, en retraçant les voies de la désaffiliation communiste et de la désouvriérisation du PCF, dans un contexte social (désindustrialisation), électoral (Union de la gauche et inversion des gauches socialiste-communiste) et international (effondrement du bloc soviétique) pris en compte de façon multiscalaire. Au même titre que l’introduction qui présentait de façon rigoureuse l’objet, la méthode et les sources de l’étude, la conclusion, un modèle du genre, ouvre sur un style enlevé des perspectives et des chantiers de recherche. Une histoire en questions, une histoire qui pose question, une histoire qui pose des questions…

Le troisième temps de l’argumentation fait l’objet d’une publication autonome, sous un titre sans équivoque, Le Communisme désarmé. En partant des mutations à l’œuvre durant les années 1970, Julian Mischi retrace le processus de désagrégation des filières militantes de la contre-société communiste et analyse la déstructuration, voire la décomposition de la subculture rouge. L’idée-force ici est de comprendre comment et pourquoi le PCF a perdu les classes populaires, au centre du projet communiste passé d’un parti de classe jusqu’au Front populaire à un parti populaire à l’échelle nationale à la Libération. Neutralisé au temps du néolibéralisme, le communisme local, qui avait produit une élite ouvrière et aspirait à représenter les groupes populaires, se perd et se délite à la base, comme déboussolé par les changements de ligne, démantelé en raison des fragilisations du mouvement ouvrier et social (et les recompositions sociales des classes populaires elles-mêmes), effrité par les mutations des mondes militants. Cette crise globale se traduit par un lent déclin du PCF, devenu un parti rétracté sur un communisme municipal qui tend à se décomposer. L’effacement du permanent ouvrier au profit du cadre territorial, dans les directions locales du PCF, symbolise la recomposition identitaire dans les trajectoires militantes, où le lien partisan apparaît comme effiloché. Si la chronologie mériterait ici d’être précisée, ce processus, assez long, apparaît comme intériorisé par les militants eux-mêmes et de plus en plus inexorable au fil du temps. La crise du PCF, qui bouleverse le système partisan dans les années 1980, affecte en réalité la gauche dans son ensemble, si longtemps calquée sur le modèle militant communiste, une gauche où existe une composante communiste au militantisme renouvelé (entre dépolitisation du ressort militant, radicalisation des postures politiques et engagement militant distancié), mais plus que jamais coupée des catégories populaires et à la recherche d’un nouveau souffle.

Bien écrits et stimulants, ces deux volumes, qui auraient pu s’intituler « Être communiste en France au XXe siècle », constituent un passage obligé pour qui s’intéresse à l’histoire du communisme français depuis 1945. Un brillant plaidoyer pour la poursuite d’une histoire locale du communisme français et européen, assurément.

François Prigent

Cette note de lecture est parue dans Le Mouvement social en juillet-septembre 2020 : Julian Mischi, Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Presses universitaires de Rennes, « Histoire », 2010, 344 p. ; Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone, 2014, 336 p.