Face au dérèglement généralisé
D’une chronique à l’autre, Alain Accardo prend sa respiration avant de mâcher et remâcher ensemble les analyses mille fois reformulées, ciselés, affutées et celles que l’actualité font naître au jour le jour. Au moins une chose est sûre, progressent la lucidité, mais aussi le pessimisme, curieusement sans désespérance…
Une règle est, rhétoriquement parlant, l’énoncé verbal affirmant la nécessité qu’un processus donné se déroule selon certaines modalités définies à l’avance par une autorité supérieure, gardienne naturelle ou institutionnelle de la règle. Exemple, tiré d’un manuel de biologie : « En règle générale, la durée de la gestation biologique dans l’espèce humaine est de neuf mois. » Concernant toujours l’occurrence d’un événement à venir, la règle générale ne peut se vérifier qu’à posteriori. On dira que tout s’est passé « dans les règles ». Mais on ne peut jamais être certain que tout va se passer conformément à la règle.
Notre inlassable anthropomorphisme nous incline à penser que la nature ou que l’institution ont eu « l’intention » de produire l’événement prévu. Mais il n’en est évidemment rien. Et c’est seulement après coup qu’on peut se permettre de dire que l’événement était « prévisible ». Il est donc incorrect de prêter à l’énoncé de la règle on ne sait quelle force magique ou surnaturelle qui obligerait le processus à s’y conformer. Une fois encore, nous devons nous en tenir à l’explication traditionnelle par le déterminisme – un déterminisme aussi stochastique que l’on voudra et aussi peu laplacien que possible – pour réaffirmer que, chaque fois que les conditions d’apparition d’un phénomène seront réunies, le phénomène en question se reproduira.
Tout se passe comme s’il y avait des raisons qui nous échappent à l’œuvre dans la réalité, des plans, des logiques qui s’accomplissent, à cause ou grâce à nous, mais sans nous. Je crois que c’est à peu près ce que voulait dire Hegel – et d’autres, semble-t-il, avant et après lui, car c’est là une bien vieille histoire –, avec ses broderies optimistes sur le canevas des « rapports entre réel et rationnel » qui excitaient la verve de Voltaire et de quelques autres, à propos du « meilleur des mondes » leibnizien.
Au stade où j’en suis arrivé – en France, en 2025 –, en tant que praticien amateur de réflexion philosophique, avec tout le respect et toute l’admiration que je dois à Hegel – dont j’ai longtemps approuvé la conviction rationaliste (reprise et affinée à son tour par Marx et Engels dans un registre matérialiste) que l’Esprit était en voie d’objectivation dans la réalité historique et sociale –, je suis désormais convaincu que le genre humain ne verra jamais s’établir l’ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour que « tout le réel [se fasse] rationnel », c’est-à-dire, à mes yeux, pour que les luttes sociales réussissent à éliminer radicalement toutes les forces qui militent en faveur de la reproduction de l’ordre capitaliste, cet univers inégalitaire, injuste, inhumain et contraignant.
L’ordre capitaliste me paraît plutôt être la réalisation achevée de l’essence même de l’être vivant parvenu à son degré suprême d’individualisation et d’organisation (interconnexion généralisée), comme cela s’est produit avec l’apparition des premières espèces sociales d’hominidés. Au stade actuel de son évolution, il me semble extrêmement improbable que l’espèce humaine se mette à développer majoritairement des tendances altruistes suffisamment fortes et stables pour dissuader définitivement des humains toujours plus nombreux, et d’autant plus frustrés, las d’attendre indéfiniment et sur-armés, de se faire la guerre.
Jusqu’ici, aucune époque antérieure, si loin qu’on ait pu remonter dans le temps, où que cela fût, sauf dans quelques récits légendaires, n’aura témoigné que des groupes humains aient jamais vécu en paix de façon durable. La violence sous toutes ses formes semble avoir été de tout temps et en tout lieu, le mode le plus fréquent de relation entre les populations. Les philosophes de l’Antiquité grecque ont même inventé la notion de « pleonexia » pour désigner cette tendance universelle à accroître démesurément sa part, y compris au détriment de son voisin.
On ne sache pas que les choses aient beaucoup changé dans le monde contemporain, qui est présentement déchiré, comme précédemment, par de multiples intérêts antagonistes, à dominante économique et financière, qui semblent ne plus pouvoir se résoudre que par une nouvelle conflagration mondiale, qui pourrait bien être la plus dévastatrice et la dernière. Soit qu’elle ne laissera rien subsister – nous disposons des moyens d’un tel anéantissement. Soit, plus probablement, qu’elle aura instauré un ordre dictatorial, un nouveau totalitarisme qui fera figure d’expérience inédite et salvatrice, et qui reposera sur l’adhésion de foules définitivement aliénées et amnésiques.
Car nous disposons également, grâce au capitalisme triomphant, des technologies de com’ nécessaires pour finir d’abêtir le genre humain. Les développements actuels de l’intelligence artificielle nous donnent bon espoir de parvenir bientôt à rendre l’humanité à un néant dont elle n’a apparemment pu sortir que par une incompréhensible et regrettable méprise.
Certes, on peut entendre d’ores et déjà les gémissements des pleureuses de la tradition humaniste, qui semblent ne pas se lasser de chanter les louanges de cette humanité moribonde « … qui aurait pu… aurait dû… aurait voulu… mais n’a pas su… n’a pas eu la chance de… etc. » Hypocrite engeance d’une philanthropie de papier, cessons donc de chercher des excuses à l’espèce humaine qui n’a que trop bénéficié déjà de privilèges, d’indulgences, de préférences, de rémissions, et qui doit ses malheurs, pour l’essentiel, à ses défauts, ses vices, son aveuglement et son retour opiniâtre à son vomi.
Le monothéisme, qui est allé encore plus loin dans l’exploration de la psyché humaine que nos psychologies les plus pénétrantes, a donné à sa façon une clé de cette obstination en transférant dans la conscience de l’individu lui-même la cause initiale de cette volonté du mal dont seule la miséricorde divine est censée pouvoir guérir le genre humain. La théologie a appelé ce premier moteur « péché originel » ; et la grande métaphysique ancillaire classique (Leibniz en particulier) y a immédiatement reconnu l’expression de la « liberté humaine ».
Sans prendre de nouveau parti dans ces débats de hauts parages, on peut aussi admettre qu’en l’occurrence l’introduction de la notion de « péché originel » peut également être entendue, dans un registre profane et un langage plus prosaïque, comme l’équivalent d’un « défaut de fabrication » ; et même, de nos jours, comme le « bug d’un logiciel ». Rien n’interdit, en effet, de considérer les erreurs, divagations et blocages de nos élus, institutions et autres responsables comme des incidents plus ou moins graves survenus dans l’évolution des situations réelles ou au cours de l’évolution proprement dite des espèces elles-mêmes.
Tout bien pesé, la seule grande création vraiment originale qu’on puisse mettre au compte du genre humain, c’est d’avoir pu et su se servir de ses capacités natives pour construire un commencement de science digne de créance en plaçant la pensée humaine sous le signe de la recherche de la vérité objective. Reste que cette entreprise considérable, et sans équivalent dans le règne du vivant, n’en est encore qu’à ses débuts (deux millénaires à peine) et qu’elle semble d’ores et déjà marquer le pas, vu son incapacité à unifier la physique de l’infiniment grand et celle de l’infiniment petit, sans même parler des effets pervers qu’elle a induits sur le plan des mœurs, des valeurs, des rapports sociaux, etc. De sorte que l’avènement de la science a eu le double effet contradictoire d’éclairer le monde tout en assombrissant l’horizon – ou inversement.
Peut-être l’origine de tout le mal dont souffre le genre humain réside-t-elle dans un contresens initial, passé inaperçu au moment où il s’est produit et qui pourrait être le suivant : lorsque les révolutionnaires de 1848 ont décidé de choisir les valeurs de « Liberté, Égalité, Fraternité » pour en faire la devise officielle de la république rétablie, on sait que l’interprétation des termes du triptyque républicain fit débat. La notion d’« égalité », en particulier, eut du mal à s’imposer à tous. Non pas du fait que les inégalités sociales étaient depuis toujours innombrables, voyantes et justifiées aux yeux de beaucoup mais parce que, du fait d’une secrète et inavouable connivence – à ce moment-là, comme par la suite, et de façon ininterrompue jusqu’à aujourd’hui –, les citoyens de la IIe République – tout comme ceux des suivantes –, voyaient dans le nouveau régime la promesse de devenir à leur tour les bénéficiaires de ces inévitables inégalités ainsi que d’autres encore.
Ces hommes et ces femmes étaient atteints d’un mal qui ne les tuait pas mais rendait peu ou prou mensongère toute la devise républicaine : le désir frénétique de la promotion sociale, de l’accès à la grande bourgeoisie, la voie la plus courte étant celle de l’enrichissement personnel. Non seulement beaucoup de républicains craignaient que l’égalité ne fût synonyme de nivellement social (donc d’abaissement de leur propre niveau de distinction) ; mais encore, et peut-être surtout, préféraient-ils, et de loin, le dénivellement général, car au moins celui-ci rendait crédible, aux yeux des électeurs les moins lucides, la métaphore du ruissellement, chère au libéralisme économique et encore en usage chez les politiciens actuels, qui font ruisseler à qui mieux mieux, avec leur « défense du pouvoir d’achat » et autres mesurettes salariales à leur programme qui ne peut satisfaire que des cadres de la CFDT.
Nous en sommes toujours là, prisonniers du contresens de nos aïeux quarante-huitards qui (à l’exception d’une petite minorité de socialistes comme Louis Blanc) ont compris « égalité » là où il fallait entendre « proportionnalité ». Grâce aux arrogantes majorités de l’énarchie « socialiste » de la Ve République nous vivons désormais sous la dictature des marchés, c’est-à-dire des boutiquiers les plus enrichis, les plus âpres au gain, les plus retors ou les moins soucieux de l’intérêt général. Nous ne ruisselons même plus, nous cascadons, nous faisons la culbute, nous nous noyons…
Ce qui motive le plus fortement mon scepticisme quant à notre possibilité d’accéder un jour à un règne digne de la devise républicaine de Liberté, Égalité, Fraternité, c’est le fait que le genre humain ne contienne pas en lui-même une force, une tendance, un conatus, une foi – peu importe le terme par lequel on peut désigner cet élan, cet appétit, cette faim insatiable, cette espèce d’instinct naturel indispensable aux êtres humains pour progresser tous ensemble vers cet Eden dont ils ont confusément la notion sans en avoir manifestement l’énergie. En tout cas, pas suffisamment pour affronter cette titanesque entreprise.
Le principal obstacle, pour le dire d’un mot qui englobe tout le reste, c’est l’humanité elle-même : tout ce qui, en elle, tant sur le plan individuel que collectif, sépare et distingue les êtres les uns des autres ; c’est-à-dire, on l’aura immédiatement deviné, tout ce qui constitue ce qu’il est convenu d’appeler leurs « propriétés », celles-ci étant si nombreuses et si diverses qu’on n’a pas encore fini de les recenser toutes. On en voit constamment surgir de nouvelles. Beaucoup sont vieilles comme l’humanité elle-même. D’autres tout aussi nombreuses et convoitées sont des acquisitions plus récentes. Certaines propriétés, qui jusque-là n’exerçaient aucun attrait sur quiconque, se mettent à fonctionner comme des signes de ralliement pour les uns et de rejet pour les autres. Ainsi, pour un mot, pour un signe, pour un schibboleth, des gens d’apparence grave et sérieuse sont prêts à s’entretuer, à mettre pendant dix ans le monde à feu et à sang pour une bagatelle qui peut-être aura perdu tout intérêt aux yeux de la génération suivante.
Il est clair en effet que ce qui fait la valeur apparemment insurpassable d’une propriété et lui confère sa capacité mobilisatrice, ce n’est pas tant un caractère objectif (qu’elle posséderait intrinsèquement) que la signification qu’on peut y projeter et qui (momentanément, pour des raisons contingentes ou conjoncturelles) va la transformer en un symbole périssable.
Seuls les préjugés, idées toutes faites et autres clichés intéressés qui ont accompagné l’élaboration par les peuples de leurs gestes nationales ont pu installer aussi durablement dans les mentalités ces sentiments de supériorité qui sont le lot le mieux partagé des différents peuples et parfois même de leurs seules aristocraties guerrières. Avec la patine des siècles et la piété des héritiers, tout ce qui est ancestral devient sacré, mythique et intangible. C’est uniquement grâce au travail spécialisé des historiens – s’il s’en trouve un jour dans la postérité et si le contexte civilisationnel s’y prête – qu’on voit renaître un intérêt général pour la vérité historique des faits. Jusque-là, les esprits resteront étroitement emprisonnés dans des mythologies exaltantes et intéressées.
Or rien n’est plus dur à briser que le granit des croyances anciennes. Spécialement de celles qui restent attachées aux préjugés ethniques et biologiques qui furent (des siècles durant et encore aujourd’hui) les propriétés les plus commodes en pratique pour caractériser les individus. Tout changement en profondeur dans les mentalités « racialisées » (ou « racisées ») exige, par exemple, des facteurs favorables concomitants si nombreux qu’il est exclu de les trouver tous réunis en dehors de rares périodes « révolutionnaires » – et encore… ! Il y faut généralement un coûteux travail pédagogique, complexe et volontariste que peu de groupes sociaux sont en mesure de fournir durablement.
En d’autres termes, le cours des choses va plus volontiers dans le sens des avantages déjà acquis et du renforcement des privilèges que dans le sens de leur suppression. D’où mon pessimisme quant à la probabilité de voir des tendances altruistes apparaître et se développer spontanément dans le cours des événements historiques. En France, nous n’en avons qu’un seul exemple : la nuit de l’abolition des privilèges (de l’aristocratie), le 4 août 1789, qui, comme toutes les nuits grandioses, fut de courte durée et de lendemain nauséeux.
Les autres beaux élans de solidarité et de fraternité, si tant est qu’il y en ait eu beaucoup, sont tous le résultat de luttes dont certaines furent immenses, terribles, douloureuses. C’est dans ces épisodes de conflits de toute nature que se sont forgées les principales dimensions caractérisant idéologiquement l’ensemble de la gauche française et que résume la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité. Ces grands principes, loin de décrire une réalité effective, définissent un idéal à inscrire toujours davantage dans la réalité des institutions. N’en déplaise à la droite française, au-delà même de l’appartenance de classe, ce qui fait l’irréductible opposition entre la droite et la gauche, c’est l’avidité insatiable, soupçonneuse, boutiquière et comptable des possédants face à la générosité insouciante, libertaire, partageuse et compatissante des petits. C’est quasiment là une opposition ontologique qui rend l’univers bourgeois et l’univers prolétarien irréductibles l’un à l’autre, aujourd’hui encore malgré l’aliénation, efficace comme jamais, du prolétariat par la classe dominante.
En dépit d’un état d’adultération approfondi, qui ôte aux classes populaires françaises jusqu’à leur capacité traditionnelle de produire une musique originale (ne parlons même pas de poésie écrite et plus encore chantée), je persiste à entendre encore dans l’air du temps quelque chose qui pourrait, en termes plus savants, apparaître comme l’écho lointain d’une opposition entre une éthique bourgeoise dominante de la propriété (qu’on aurait le devoir de conserver et consolider en la rationalisant) et un ethos prolétarien qui préférerait explorer la diversité des choses et des affects en faisant varier leurs saveurs de façon plus impressionniste.
Sans doute les deux dimensions sont-elles complémentaires et se retrouvent-elles entrelacées dans ce qui caractérise le psychisme humain, l’alliance pour le meilleur et pour le pire, en quelque chose sur quoi la science n’a pas encore réussi à mettre un nom précis, quelque chose d’unique et dont la complexité dépasse l’entendement, une chose qui tient indistinctement du sensible et de l’intelligible et que, faute de mieux, nous appelons anima, l’âme, c’est-à-dire un souffle, dont personne ne sait d’où il vient et pas davantage où il va.
Alain Accardo
Du même auteur, derniers livres parus, les réédition de Petit-Bourgeois gentilhomme et De notre servitude involontaire (Agone, 2021 et 2013).

