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Faux et usage de faux

23 mars 2009|

Au cours d’un échange avec des journalistes qui se pourléchaient de l’entendre, M. Jean-Marc Ayrault, Président du groupe PS à l’Assemblée, a déclaré avec aplomb : « La presse est libre et indépendante. »

De deux choses l’une : ou bien M. Ayrault ignore tout de l’état réel du journalisme d’information et de l’inféodation de la presse au pouvoir politique et aux puissances financières. Dans ce cas, qu’il prenne la peine de s’informer. Des travaux sérieux existent sur le sujet. Il découvrira alors que de grands groupes industriels et financiers, comme Bouygues, Lagardère, Dassault, Pinault, Rothschild, et autres amis du peuple et des Lumières, sont les propriétaires de la plupart des grands titres de la presse écrite, des grandes chaînes de télévision et des grandes stations de radio. Il sera éclairé sur l’appartenance idéologique et politique de tous les journalistes placés aux postes de commande de ces entreprises de presse, il aura une idée de la composition du CSA, il prendra la mesure des dégâts infligés par la tyrannie des annonceurs et l’emprise publicitaire, enfin il sera édifié sur les conditions dans lesquelles fonctionnent les rédactions et où se fabrique une information biaisée de A à Z par la connivence et l’autocensure, le sensationnalisme, l’inculture, la précarité, etc. Si après cette remise à niveau de ses connaissances, M. Ayrault continue à parler d’indépendance et de liberté de la presse comme d’un fait établi, alors c’est que nous sommes effectivement arrivés au stade de la propagande totalitaire décrit par Orwell, où les mots signifient exactement le contraire de ce qu’ils voulaient dire à l’origine. Si à la rigueur M. Ayrault avait déclaré : « Il existe encore en France une presse libre et indépendante, constituée de quelques titres de la presse écrite, animés avec une conviction et un désintéressement allant souvent jusqu’au total bénévolat, par de petites équipes courageuses et lucides, qui refusent la manne publicitaire pour mieux se battre contre les mensonges et les injustices de l’ordre établi, comme font par exemple CQFD, Le Plan B, La Décroissance, Le Sarkophage, et tant d’autres que je ne peux énumérer », alors on ne pourrait que souscrire à ses propos, surtout s’il avait ajouté : « Malheureusement, tous ces organes de presse sont devenus atypiques et quasi marginaux en dépit ou plutôt à cause de leur admirable résistance. En additionnant tous leurs lectorats respectifs, y compris ceux des plus diffusés d’entre eux, comme Le Monde diplomatique ou Le Canard enchaîné, on n’atteindrait pas l’audience ordinaire d’un des grands journaux télévisés quotidiens. C’est dire que l’antidote vaillamment distillé par cette presse critique reste très en deçà de la quantité de poison massivement déversée par les grands médias audiovisuels. Et ceux-ci, ouvertement ou hypocritement, se font tous les avocats du monde capitaliste ». Voilà ce que M. Ayrault aurait pu dire, mais il ne l’a pas dit. Il a proféré au contraire un énorme mensonge. Non pas parce qu’il ignorerait tout de ce qui vient d’être rappelé. Une telle ignorance serait indigne d’un président de groupe parlementaire. L’autre hypothèse, la plus probable, c’est que, bien qu’il soit parfaitement informé de l’état actuel d’aliénation de la grande presse, il se garde bien de le dénoncer, pour la raison décisive qu’il sait d’expérience à quel point cette institution gangrenée par l’argent fait corps avec le système en place, dont lui et son parti sont devenus des suppôts zélés, et parce qu’il a conscience de la nécessité de conserver le soutien de cette presse de propagande pour perpétuer l’alternance au pouvoir des différentes fractions de la bourgeoisie. Si Paris valait bien une messe, le retour « aux affaires » vaut bien un brevet de moralité à la journaille. Encore une illustration de la complicité des grands médias et des pouvoirs dans leur entreprise conjointe de faux-monnayage !

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juin 2008. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d’Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)