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Fratalli tutti

13 octobre 2020|

S’il fallait ne retenir de l’actualité récente qu’un seul événement d’importance, particulièrement significatif et qui, à terme, pourrait s’avérer lourd de conséquences, ce serait assurément la publication de la troisième encyclique du pape François, le 4 octobre 2020, jour de la fête de son saint patron, François d’Assise, d’illustre mémoire. « Fratelli tutti », tous frères, c’est en ces termes que ce dernier parlait des membres de la communauté qu’il avait fondée, chrétiens fervents qui avaient tout quitté dans le monde pour se vouer au service des plus pauvres.

Nul doute que le pape actuel, par la publication de cette encyclique, n’ait voulu confirmer son intention – déjà manifestée par le choix même de son nom, « François », après son élection – de revivifier davantage, dans l’Église catholique romaine, son inspiration évangélique originelle, qui lui fait obligation d’être, à l’exemple du saint d’Assise, du côté des plus humbles, des faibles, des petits, des pauvres et des opprimés, dans un monde qui, aujourd’hui autant sinon plus que jamais, tend à n’honorer que les puissants et les riches, Mamon plutôt que Dieu.

Il semble qu’il ait voulu, du même coup, rappeler que les premiers écologistes authentiques, les premiers décroissants volontaires, ont été ces hommes et ces femmes des premières communautés franciscaines, ces François Bernardone et ces Claire Offreduccio qui – plutôt que de mener une vie mondaine, hédoniste et sophistiquée des bons petits héritiers et héritières de respectables familles bourgeoises d’Assise uniquement soucieux et soucieuses d’amasser plus de capital et d’en jouir – ont opté pour une vie de frugalité et de simplicité, mais riche de foi, de bienveillance et de respect pour les autres humains, pour les animaux et pour la Nature tout entière. Car enfin, si François d’Assise a mérité son nom d’ « il poverello », de « petit pauvre », c’est parce qu’il a incarné dans sa personne cette vérité que l’éminente dignité de toute personne humaine réside dans l’enrichissement de son être spirituel et non dans la croissance de son avoir matériel.

Ce faisant, le pape François n’ignore pas – son encyclique en témoigne expressément – qu’il prend le risque d’être classé par les faiseurs d’opinion médiatiques à la solde du système, parmi les « populistes », au sens uniformément péjoratif qu’ils donnent aujourd’hui à ce terme. Il y a, n’en doutons pas, parmi les forces économiques, politiques et sociales, qui bénéficient, ou espèrent bénéficier, des privilèges du système dénoncé dans son encyclique, beaucoup de gens qui seraient prêts à lui faire payer très cher cette dénonciation perçue comme une « trahison ».

On sait, depuis au moins Jésus-Christ, et même un peu avant, que les puissants, les patriciens, leurs sénats, leurs sanhédrins, leurs médias de milliardaires, n’aiment pas beaucoup les avocats des pauvres ni les tribuns du peuple.

Un premier indice déjà nous en est donné par le faible écho journalistique éveillé par l’encyclique. Celle-ci aurait-elle chanté la louange du système capitaliste globalisé, au lieu d’en dépeindre avec lucidité les méfaits abominables, qu’elle aurait été déjà célébrée à grand bruit dans toutes les rédactions de la presse mainstream, comme une nouvelle Déclaration universelle des droits humains ou une nouvelle Charte des Nations Unies. Dans les rédactions survoltées, les journalistes et les enseignants-chercheurs-en-IEP préposés au marketing politique du régime auraient illico entonné un vibrant Hosanna ! à la gloire de ce pape si merveilleusement « ouvert à la modernité », si « jeune », si « réaliste », si « courageux », etc.

Au lieu de quoi, tout l’appareil de la communication institutionnelle s’efforce de nous vendre une présidentielle américaine d’une affligeante médiocrité et s’évertue à intéresser la planète aux vaines gesticulations de dirigeants européens dont l’incapacité à élever le niveau de quelque débat que ce soit illustre parfaitement l’épuisement politique et idéologique d’un modèle néo-libéral voué à la gestion morne, répétitive et asphyxiante du seul marché économique, sans autre but qu’une croissance inégalitaire anarchique et destructrice, en vue d’une consommation débridée, qui profite toujours aux mieux nantis.

L’encyclique « Fratelli tutti » est un événement d’importance en cela qu’elle vient nous rappeler avec force et clarté quelques questions fondamentales que nous avons perdu l’habitude d’entendre poser par les élites dirigeantes de notre système, non plus que par la plupart de leurs opposants unis dans le même économisme, fascinés par les mêmes idoles et grisés par les mêmes alcools : « À quoi cette puissance sert-elle ? À quoi cela nous mène-t-il ? Est-ce bien là le sens de notre vie, notre véritable raison d’être ? Dois-je continuer à m’en soucier ? Dois-je m’y associer ? Comment pourrai-je encore garder l’estime de moi-même ? »

Le pape François a la sagesse non seulement d’admettre mais aussi d’apprécier, semble-t-il, qu’on puisse donner à ces questions d’autres réponses que chrétiennes.

Si j’ai bien compris sa lettre, elle dit que peu importe à la limite l’Église dont nous nous réclamons pourvu qu’elle nous fasse ressentir comme un seul et même devoir, envers nous-même et envers Dieu, de conserver notre dignité en préservant celle de nos fratelli, à commencer par les plus petits d’entre eux, les poverelli. Car eux et nous, c’est tout un.

Là où on respecte le Créateur dans toutes ses créatures et dans toute la Création, là commence en vérité le Royaume du Ciel. Il est bon qu’une voix autorisée vienne nous rappeler cette news un peu oubliée qui, en ces temps difficiles, mérite d’être tweetée, likée et méditée, bien plus que les inepties et les incongruités de Donald Trump et autres écumeurs de réseaux sociaux.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en novembre 2020.

Du même auteur, à paraître le 5 février prochain (et en souscription jusqu’au 15 janvier), Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, coll. « Éléments », quatrième édition revue et actualisée.