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Gallimard, la dilatation et la concentration de l’édition. LettrInfo 23-IX

Alors qu’une actrice au firmament multiplie les pavés dans la mare et qu’une réalisatrice primée à Cannes sort du rang, reprenant en paroles la musique des casseroles réduites au silence, dans le monde des livres, l’ordre règne. Mal noté par Fitch pour son bilan économique, Bruno Le Maire a aussi raté son devoir de Français. Pour autant, son dernier navet paraît quand même, encore une fois, dans la « Blanche ».

En France, Gallimard, c’est la littérature, et la littérature, c’est Gallimard. Tautologie du monde des lettres. Vérité incontestée, incontestable. Et séculaire. Dont l’efficacité s’approche de la perfection mécanique. Tout ce qui entre dans Gallimard ressort littérature. Tout ? Tout !

Peu importe que ce soit involontaire. Ne retirons pas son mérite au ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique. C’est à lui qu’on doit l’allégement, non des taxes, mais de l’atmosphère politique, si lourde depuis si longtemps, de répression policière en répression juridique, d’inflation en défaites syndicales et régressions sociales. Ça n’a pas duré plus d’une semaine. Ne faisons pas la fine bouche.

Lancée sur les rézosociaux, une farandole de grivoiseries a enflé de médias en médias, sabotant les efforts de l’auteur, « normalien, énarque et ancien du Quai d’Orsay, qui rêve » de s’inscrire dans la tradition des diplomates écrivains, de Chateaubriand à Romain Gary. Bruno Le Maire a pourtant tartiné sa prose de la « distinction » la plus choisie : une couche de Richter et de Rubinstein, une autre d’Horowitz et de Toscanini, deux de Wertheimer. Ça n’a pas suffi à compenser l’abondance de trivialités libertines du plus bas étage qui soit dont il a truffé son millefeuille. Non que les vieilles recettes pour faire parler la déesse aux cent bouches soient éventées — la preuve. Mais battre tambour avec ses parties génitales sur un Steinway a paru un peu vulgaire dans les salons de l’Élysée.

Pas du tout ! l’assure au Monde le patron des éditions Gallimard : pour ceux qui ont « grandi avec André Pieyre de Mandiargues et le marquis de Sade », il ne peut s’agir que de « sympathiques incartades ». En sus de la dilatation anale de ses élégantes protagonistes, le ministre romancier mettant en scène « le dos doucement velu de la main » qu’un prêtre promène « sur la raie des fesses » des enfants avant d’abuser d’eux, son éditeur aurait pu moucher les esprits étroits en citant Gabriel Matzneff, dont les récits pédophiles paraissent dans la même prestigieuse collection.

Avec désormais près de cent parutions par an, la « Blanche » a porté la religion littéraire française à son stade industriel. Quelle que soit la nature du texte que la chaîne de production du groupe Madrigall y fait entrer — prose déboutonnée d’un ministre graphomane, carnets d’un maniaque pédophile ou d’un aventurier cryptofasciste, pensées d’un réactionnaire approximatif ou confirmé, etc., etc. – tout en sort littérature pure, prête à être promue par des médias amnésiques et transformée en profits pour des libraires assujettis de gré ou de force.

On trouve bien sûr dans la « Blanche » de véritables écrivains. Une « nouveauté » de Sartre lui-même y a même été entrelardée en 2023. Et y paraît l’œuvre irréprochable d’une autrice irréprochable et nobélisée. Sans quoi la « Blanche » ne pourrait remplir sa fonction : le blanchiment, justement.

Aussi indispensable aux mafias qu’à l’économie officielle pour l’argent sale, le blanchiment de capitaux symboliques douteux l’est au marché du livre. Et aucune institution comme la “Blanche” ne recycle aussi discrètement et efficacement les auteurs les plus frauduleux dans le système éditorial légitime. Ajoutons à la liste susdite des plumes pétainistes et antisémites sinon collaborationniste ou antisémite, etc., etc. Quel que soit l’état de pourrissement à l’entrée, tout à la sortie est d’une pureté blanche.

Entre autres vertus de ce système qui s’approche de la perfection, la censure n’y a pas sa place. Madrigall laisse ces méthodes vulgaires et surannées aux parvenus de l’édition. Aussi le livre de l’humoriste et chroniqueur sur France Inter Guillaume Meurice refusé par LeRobert-Editis en septembre 2022 est-il paru en mars 2023 chez Flammarion-Madrigall. Une belle victoire pour la liberté d’expression. Et pour la concentration éditoriale. Car ce passage de relais entre le deuxième et le troisième groupe français laisse les choses en l’état.

On l’a bien compris, pour les ténors de la gauche intellectuelle, la concentration éditoriale n’est un problème qu’entre les mains d’un Bolloré. Parce que ce patron ne cache pas sa défense de l’Occident chrétien ni son soutien du programme politique d’Éric Zemmour. C’est un fait. Un autre fait est que nous sommes « en pleine réhabilitation de la bibliothèque antisémite et collaborationniste », comme le déplore l’historienne de l’édition Anne Simonin. Et c’est un fait enfin que cette bibliothèque est blanchie chez Gallimard.

Voilà le paradoxe de la gauche intellectuelle en lutte contre l’extrême droite éditée chez un grand groupe ou un autre : qu’au nom cette lutte elle laisse intacte aussi bien l’ordre du capital que la progression de l’extrême droite.

Notre dernière LettrInfo s’ouvrait par la réception mouvementée de la précédente, consacrée au dernier livre de Noam Chomsky. Un rebondissement nous oblige à y revenir encore. Nous avions qualifié les commentaires plus ou moins bienveillants que nous avions reçus de « pensée dominante qui germe et fleurit dans les marges ». Un tweet d’Edwy Plenel confirmant notre qualification, le texte d’un blog s’est retrouvé en une de MediaPart quatre jours plus tard. Ce mouvement a toutefois privé les lecteurs d’une précision donnée par Morvan Lallouet « à toutes fins utiles : je n’ai pas de compte personnel à régler avec Agone, à part, peut-être, celui de la profonde déception —pour ne pas dire plus— que m’inspirent les prises de position d’une maison d’édition que je considère comme l’une des meilleures du monde francophone. Il ne s’agit pas tant de viser Agone qu’un type de discours largement répandu dans cette fraction du champ politique et intellectuel ».

Au-delà des satisfactions narcissiques (qu’on ne va pas bouder) dont nous prive cette promotion, sans cette précision donnée par l’auteur à toutes fins utiles, son second texte peut n’être pas lu avec autant de bienveillance que le premier. Maintenant, les commentaires laissés sur Mediapart laissent penser que les lecteurs ne sont pas tous dupes : « L’opinion, ça se travaille », pour reprendre le titre d’un livre dont on attend sans impatience le second volume.

Thierry Discepolo

Sur ces sujets, lire :
— « Céline mis à nu par ses admirateurs, même », par Évelyne Pieiller (Au jour le jour, mai 2022)
— « Le comique de gauche et le croquemitaine de l’édition française », par Thierry Discepolo (Au jour le jour, septembre 2022)
— « À l’abri de la religion littéraire française », par Thierry Discepolo (Agone, 2014, n° 54)

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