Grands prédateurs et petits prédateurs
En réaction à la parution de son dernier texte, « Épater le bourgeois », Alain Accardo a reçu quelques questions inquiètes de ses lecteurs, amis et anciens camarades. En voici le synthèse. Et quelques éléments de réponse, qui puisent dans l’appareil d’analyse marxiste enrichi de la sociologie critique – et toujours sous la pression du millénarisme sans rédemption qui menace l’anthropocène…
Vous étiez un marxiste plutôt « basique » du temps que vous militiez au PCF, dans les année 1960 à 1980, en tant que membre de la direction fédérale de la très ouvriériste fédération communiste de la Gironde. À l’époque, vous donniez l’impression de pouvoir dévorer tout cru un membre de la grande bourgeoisie capitaliste à chacun de vos petits-déjeuners. Mais depuis quelques années, vous vous êtes plutôt intéressé à la petite-bourgeoisie. Cela signifie-t-il que le mode d’exploitation capitaliste aurait, selon vous, cessé d’être l’apanage du capital grand-bourgeois ?
Il est vrai que, dans mon ardeur de néophyte, lecteur assidu de l’Humanité et militant responsable, il m’arrivait de tomber dans le syndrome de tous les activismes qui ont tendance à en faire trop de peur de ne pas en faire assez. En tant qu’intellectuel engagé dans un grand mouvement ouvrier, dirigé par des ouvriers devenus eux-mêmes des intellectuels organiques de qualité, qui connaissaient plutôt bien les classiques du marxisme, je redoutais toujours de retomber dans le péché d’intellectualisme et dans la singularité de pensée idéaliste que les bons léninistes de mon entourage étaient prompts à subodorer chez quiconque semblait s’écarter des formes habituelles d’expression. D’où sans doute, chez moi comme chez beaucoup d’autres, une tendance à confirmer, dans nos investissements personnels, le primat de l’action sur la pensée. Ce qui est d’ailleurs le péché mignon de la plupart des intellectuels de toute obédience, qui se voient volontiers en gestionnaires voire en « bâtisseurs » de quelque chose de plus consistant que les fumerolles de leur entendement. Nul plus que les faiseurs d’articles ne parle de « mettre les mains dans le cambouis ».
Mais j’avais commencé pour ma part à acquérir, du fait de ma formation académique (philosophique d’abord puis sociologique), des outils et des méthodes indispensables pour frayer ma voie dans le maquis conceptuel et idéologique. C’est dans ce long et difficile parcours pour me forger une identité personnelle cohérente que j’ai rencontré le marxisme d’abord. Plus exactement, c’est le marxisme qui a rencontré, vers la fin de mes études secondaires, le petit boursier de famille ouvrière culturellement indigent que j’étais. Puis, très vite, après un détour passionnant par la littérature de l’existentialisme sartrien, qui a véritablement contribué à me déniaiser intellectuellement, dans un mouvement logique, j’ai plongé, au début de mes études supérieures (et de la guerre d’Algérie), dans ce qui allait devenir, dans le sillage de Bourdieu, la sociologie critique. Celle-ci devait me conduire là où j’en suis encore aujourd’hui, après 20 ans d’engagement au PCF, que j’ai quitté en 1981 quand il fut devenu clair à mes yeux que l’évolution de la société française, de ses classes et de leurs luttes appelait l’introduction dans l’analyse de concepts nouveaux étrangers à une société de salariés en voie de gentrification qui déliraient de bonheur en hissant sur le pavois un politicien socialiste — et un sacré « pro » ! Pour moi qui n’étais pas encore remis du traumatisme que m’avait causé la politique imbécile et criminelle des généraux dévoyés et de leurs complices socialistes comme Mollet et Lacoste en Algérie, ce fut le coup de grâce. Je compris définitivement que, en dépit de toutes les ruses de la rhétorique et de tout le verbiage journalistique sur la renaissance de la République, les nouveaux fossoyeurs des classes populaires, ils étaient là dans cette petite-bourgeoisie aisée, diplômée et communicante, qui venait camper dans les médias et coqueter devant les caméras.
Pour répondre plus exactement à la question qui m’a été posée, si la petite-bourgeoisie a supplanté la grande dans mes commentaires, cela ne signifie nullement que celle-ci aurait perdu à mes yeux l’importance, la force et le rôle qu’elle jouait classiquement dans la vision marxiste du mouvement social. C’est là un acquis en matière de théorie de la gravitation sociale aussi définitif, à mon avis du moins, que la théorie newtonienne de la gravitation physique universelle.
Mais de même qu’il aura fallu aller au-delà du cadre spatio-temporel de la physique newtonienne classique pour comprendre les phénomènes quantiques, de même il a fallu (et il faut encore) aller au-delà de la vulgate marxiste enseignée dans les écoles des partis communistes européens – à l’époque où existait encore cet enseignement de « diamat » [c’est-à-dire « dialectique matérialiste »]. Même s’il y a nettement moins de différences entre les grands bourgeois et les petits qu’entre les phénomènes quantiques et les phénomènes macro-physiques, la sociologie a elle aussi changé d’univers social. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle a changé son paradigme de la lutte des classes, mais elle a assurément bien modifié sa conception des classes en lutte, ne fût-ce que pour tenir compte des changements considérables introduits quantitativement et qualitativement, objectivement et subjectivement, sur tous les terrains, par les péripéties et les résultats mêmes de plus d’un siècle de luttes, y compris de libération nationale, toujours au nom, bien sûr, de l’émancipation du genre humain.
Pour faire court, je veux dire qu’à mes yeux la grande-bourgeoisie a largement remporté la guerre sociale entreprise probablement dès les débuts de l’accumulation capitaliste, c’est-à-dire depuis le néolithique. À cet égard rien n’interdit l’hypothèse que le souvenir fabuleux de la lente révolution néolithique, premier grand bouleversement civilisationnel, a hanté l’inconscient collectif des générations qui ont suivi jusqu’à inspirer, beaucoup plus tard, les essais de théorisation de l’histoire par les philosophes grecs antiques, comme Platon qui semble faire avec sa pleonexia la théorie de ce qui ressemble fort à un processus d’accumulation capitaliste et d’expansionnisme civilisationnel.
Les changements générationnels, morphologiques et démographiques ne font rien à l’affaire, qui relève plutôt des changements structurels affectant toute réalité en voie de croissance. Mais la forme primitive des classes et de leurs conflits qui, avec le temps, s’est développée en « lutte des classes », n’aurait pas réussi à se fixer structurellement sans la désertion, malheureusement prévisible et récurrente, du camp prolétarien par la petite-bourgeoisie, à chaque étape de la croissance ancestrale.
L’histoire des civilisations qui nous ont précédés montre que, sur la longue durée, sous des formes à la fois très différentes et très semblables, la différenciation en classes et en fractions – entraînée par la croissance et la mobilité des ascenseurs sociaux (qui descendent ou chutent autant qu’ils montent) – a abouti à des situations, des rapports de forces et des perspectives sociologiquement très comparables.
Quand une fraction sociale commence à abandonner, pour insuffisance de gratification, l’espace social qu’elle occupait pour investir un espace supérieur, promettant un accès à des capitaux plus convoités ou plus abondants, elle emporte évidemment ses armes et ses bagages, c’est-à-dire tout ou partie de ce qui a fait sa force (dynamisme, nombre, compétences et talents, influence sur les classes populaires, etc.) et sa faiblesse (essentiellement ses insuffisances sur le plan éthique et philosophique, son inculture historique et son culte des apparences, son hédonisme et son narcissisme, son refus individualiste de l’union politique et de l’organisation révolutionnaire, etc.).
La petite-bourgeoisie française par exemple, renforcée par la croissance économique et culturelle, a considérablement grandi en volume, en poids spécifique et en autorité politique tout au long des XVIIIe et XIXe siècles. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle est venue, dans une France qui conservait encore de nombreux et solides bastions d’idéologie prolétarienne, ajouter à l’hégémonie bourgeoise classique le dynamisme de sa jeunesse de plus en plus instruite et américanisée culturellement, ainsi que les prétentions modernistes qui allaient avec.
C’est cette désertion, cette démission et pour finir cette compromission que j’essaie d’analyser en m’appuyant sur la sociologie critique. Je suis d’autant plus enclin à le faire que je fais partie de cette petite-bourgeoisie et que je suis mieux placé pour en parler que de la grande. Au risque de donner à croire que je minimise ou que j’oublie la malfaisance de cette dernière. Mais on ne peut parler de tous les sujets à la fois.
La petite-bourgeoisie est devenue un univers complexe, pléthorique, un État dans l’État, à l’image de la grande, avec cette différence de taille que la grande a su domestiquer la petite par le biais de l’intégration politico-culturelle – essentiellement en l’enrôlant dans le jeu de la social-démocratie et du parlementarisme « représentatif ».
Je parle là de ce travail de re-structuration alterne-interne de la personnalité d’un peuple qui a pris des générations, avec les temps forts des révolutions françaises. Mais la capacité de résistance de la petite-bourgeoise me semble pour l’essentiel épuisée. Elle n’a plus que le rôle d’encadrement et d’entraînement qu’elle exerçait sur les classes populaires. Et il serait aujourd’hui rigoureusement impossible et proprement inconcevable de voir se constituer un courant ressemblant de près ou de loin à cette cohorte d’esprits généreux, profonds et lumineux qui, au XVIIIe siècle, ont fait L’Encyclopédie, le nouveau Contrat social, les Droits de l’homme et du citoyen, le mouvement révolutionnaire – avec son sans-culottisme plébéien1Par « sans-culottisme », on désigne la composante la plus radicale du mouvement révolutionnaire qui s’est mobilisée pour pousser la pique dans les reins, au besoin, afin d’avancer dans le sens d’une rupture consommée avec l’Ancien Régime. Nous comptons encore beaucoup de sans-culottes, mais ils sont aussi, voire plus aliénés encore par la consommation capitaliste que leurs ancêtres ne l’étaient par la religion et la tradition qui continuent à être des freins à l’engagement politique. En outre, mon sentiment est que nous voyons désormais beaucoup plus nos classes populaires à travers l’impressionnisme médiatique qu’à travers des études sérieuses. , qui n’est pas, hélas, ce qui fait le moins défaut à la gauche française d’aujourd’hui, de quelque nom qu’elle se travestisse.
De la déconfiture-effondrement des forces de gauche et de « progrès » – qui s’est produite avec le retour en 1981 de la social-démocratie aux « affaires » et son ralliement définitif à la gestion loyale du capitalisme qui se poursuit depuis –, on ne sortira assurément pas par la résurrection, purement électoraliste, d’un NFP, avec ou sans Mélenchon, mais par la constitution d’un immense mouvement véritablement écologiste, que la catastrophe en marche va « imposer » (pour parler comme le philosophe canadien Deneault) en dépit de tous les opportunistes d’EELV en voie d’être balayés. Encore faut-il qu’il y ait suffisamment de monde pour se lancer dans cette bataille, difficile entre toutes parce qu’elle suppose une reprise des luttes à frais nouveaux, un examen de conscience intégral et un inventaire de l’héritage de plus de deux siècles de luttes des forces « progressistes » et de contresens sur la nature du progrès, confondu avec l’agenouillement généralisé devant le modèle sociétal états-unien.
Je me refuse, bien entendu, à faire de la petite-bourgeoisie le nouveau responsable de l’oppression des masses en France et, à fortiori, dans le monde. À sa façon, elle est, elle aussi, une victime, irrémédiablement mutilée par les comprachicos de la culture de masse. Mais la vérité oblige à dire qu’elle y a mis énormément du sien. Et cela continuera tant que les petits-bourgeois assiégeront les universités (entre autres lieux de certification) pour s’y faire délivrer des brevets de noblesse (d’État) et prendre leur part aux festivals de normalisation réciproque qu’organisent en permanence les salariés du capital en état d’émulation mimétique.
Nous, Européens, sommes devenus semblables à des chimères, avec des têtes et des casquettes d’ados américains, nés du croisement de républicains trumpistes du Wisconsin avec des démocrates de l’Ohio sur un corps très-vieux-monde (en forme d’armoire-bibliothèque à vitres biseautées, dernier vestige de notre grandeur passée). Le résultat est misérable. Et effrayant.
Ce spectacle auquel, hélas, j’ai pris longtemps part, me navre et assombrit mes pensées. Tant qu’il y aura des petits-bourgeois gentilshommes et damoiselles, que de comédies semblables, ou pires, faudra-t-il endurer ! Mais cela ne durera pas. L’anthropocène n’y résistera pas.
« Tant pis pour le Sud… On aurait pu vivre un million d’années… Et toujours en été… »
Alain Accardo
Du même auteur, lire notamment Le Petit-Bourgeois gentilhomme et De notre servitude involontaire (Agone, 2020 et 2013).
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- 1Par « sans-culottisme », on désigne la composante la plus radicale du mouvement révolutionnaire qui s’est mobilisée pour pousser la pique dans les reins, au besoin, afin d’avancer dans le sens d’une rupture consommée avec l’Ancien Régime. Nous comptons encore beaucoup de sans-culottes, mais ils sont aussi, voire plus aliénés encore par la consommation capitaliste que leurs ancêtres ne l’étaient par la religion et la tradition qui continuent à être des freins à l’engagement politique. En outre, mon sentiment est que nous voyons désormais beaucoup plus nos classes populaires à travers l’impressionnisme médiatique qu’à travers des études sérieuses. ↩︎


