Skip to main content

Guerres de l’eau en Irlande (I)

Allant à l’encontre des espoirs de docilités placés en lui par les dirigeants européens, le peuple irlandais n’a, encore une fois, pas deçu son histoire. En 2014, il se soulevait contre la facturation de l’eau mise en place par son propre État. Daniel Finn revient sur ce qui a permis à ce mouvement social d’émerger, en dépit de la confiance néolibérale en l’application de ses politiques d’austérité. Dans la première partie de cet article, l’auteur questionne la supposée reprise de l’économie du pays à partir de 2008 et les dessous de la privatisation d’un bien public…

Depuis longtemps, les responsables politiques irlandais se donnent beaucoup de mal pour expliquer à leurs homologues du reste de l’Europe que les Irlandais peuvent tout encaisser. En 2009, le ministre des Finances, Brian Lenihan, avait vanté la « capacité d’endurance » de la population irlandaise. « En France, dans des conditions similaires, il y aurait eu des émeutes », avait-il déclaré*. Le Fianna Fáil, son parti, a été laminé aux élections générales de 2011, mais le nouveau gouvernement de coalition entre le Fine Gael* et les travaillistes a poursuivi sur le même ton : certes, les blessures étaient profondes, mais il n’y avait aucun risque de troubles sociaux – pas le genre des Irlandais ! Pendant ce temps, les responsables de la troïka alternaient critiques de l’indiscipline grecque et remarques mi-flatteuses, mi-condescendantes sur les Irlandais, solides et fiables, qui feraient sans broncher ce qu’on leur dirait de faire. Dans ce contexte, l’ampleur du mouvement d’opposition à la facturation de l’eau* de l’automne 2014 en a surpris plus d’un. L’émergence d’un véritable mouvement anti-austérité, capable de déployer un large éventail de tactiques, depuis les campagnes électorales jusqu’à la désobéissance civique, et d’essaimer dans les quartiers populaires de l’ensemble du pays, a curieusement coïncidé avec le moment où il était partout question de la reprise irlandaise. Comment expliquer ce paradoxe ? Quel impact cette flambée de protestation pourrait-elle avoir à plus long terme ?

La république d’Irlande était déjà présentée comme un modèle au reste de la zone euro à une époque où son économie était encore en pleine récession. Ces dernières années, ces discours se sont faits plus insistants, tandis que les chiffres semblaient appuyer ce réconfortant conte moral : les Irlandais avaient péché (« Nous avons tous participé », a déclaré Brian Lenihan) ; ils avaient fait pénitence, avalé l’amère potion de la troïka, et les résultats commençaient à se faire sentir. Les chiffres du PIB et du PNB cités à l’appui de ce raisonnement méritent toutefois d’être analysés avec la plus grande attention. Les grands groupes américains, qui utilisent l’Irlande comme un paradis fiscal, font entrer et sortir d’importants volumes de devises du pays : en 2012, sur les 91 milliards d’euros d’exportations de services de ces sociétés, près de 40 milliards correspondaient à des prix de transfert*. À supposer que l’économie irlandaise ait véritablement connu une reprise, celle-ci ne peut certainement pas être attribuée à l’acceptation des diktats de la troïka.

En tout état de cause, il ne faut pas s’en tenir aux statistiques contestables du PIB pour savoir si les choses se sont véritablement améliorées pour la majorité des citoyens irlandais. Le chômage a baissé par rapport au pic de 15 % enregistré en 2012 : à l’été 2015, son niveau était retombé un peu au-dessous de 10 %. C’est toutefois une émigration massive qui a permis la réduction du nombre des bénéficiaires de l’allocation chômage. Près de 475 000 personnes ont quitté le pays entre 2008 et 2014 (sachant qu’à cette date, la population active totale dépassait à peine deux millions de personnes. Alors qu’elle enregistrait précédemment les plus hauts niveaux d’immigration en Europe, l’Irlande a affiché après le crash le plus fort taux d’émigration, devançant le Kosovo et les pays baltes. La proportion des Irlandais de plus de 15 ans vivant à l’étranger atteint 17,5 %. C’est la plus haute des pays de l’OCDE, supérieure à celle observée au Mexique ; sans cette variable d’ajustement, les chiffres du chômage seraient proches de ceux de l’Espagne et de la Grèce. Toutefois, la situation s’est effectivement améliorée sur ce front pour ceux qui sont restés. La consommation des ménages a, quant à elle, baissé en termes relatifs – passant de 87 % de la moyenne de l’UE15* en 2013 à 85 % l’année suivante, tout en enregistrant une très faible augmentation globale*. Pour le moment, la reprise est partielle et hésitante. Les Irlandais sont encore bien peu nombreux à en percevoir les bénéfices.

Ne pas léser les actionnaires

Tout discours sur la « reprise » doit naturellement être interprété en fonction de la situation précédente. À partir de 2008, l’État irlandais a connu le plan de sauvetage bancaire le plus coûteux de toute l’histoire européenne. Pour financer cette énorme charge, d’importantes coupes dans les dépenses publiques ont été imposées, au moment même où le chômage s’envolait – dans un pays qui pointait déjà à la deuxième place du monde développé en matière de pauvreté et d’inégalité. Entre 2008 et 2014, les budgets d’austérité ont privé l’économie nationale de 30 milliards d’euros, deux tiers de cette somme provenant d’une réduction des dépenses publiques. À chaque fois, le gouvernement a affirmé qu’il s’agissait des dernières restrictions budgétaires avant que l’Irlande ne voie « le bout du tunnel », mais les coupes dans les dépenses sociales se sont néanmoins poursuivies. Le taux officiel de « privation matérielle » a bondi, passant de 12 % en 2007 à 30,5 % en 2013*. Et ces chiffres ne peuvent suffire à exprimer le véritable impact de la récession sur une société complètement pressurée. Chaque coupe touche un nouveau groupe de population dont le revenu dépend partiellement ou totalement des allocations ; chaque « serrage de ceinture » imposé au secteur public représente un nouveau tour de vis pour ceux qui n’ont pas les moyens de recourir au privé.

La méthode travailliste

Le Fianna Fáil, qui était au pouvoir au début de la récession, en a payé le prix électoral. De 41 % des suffrages en 2007, il est passé à 17 % quatre ans après. Le Fine Gael et les travaillistes, qui ont tiré les marrons du feu aux élections de 2011, ont formé un gouvernement de coalition avec Enda Kenny au poste de Premier ministre. Ces deux partis avaient fortement critiqué le sauvetage des banques et promis d’imputer les pertes aux actionnaires. Les travaillistes, en particulier, avaient appelé à un changement radical de politique par rapport à celle du gouvernement Cowen* et aux plans imposés par la troïka fin 2010.

Force est de constater qu’il y a eu une rupture dans la façon de gérer la crise, mais pas celle qui avait été promise : après 2011, la politique économique est devenue beaucoup plus régressive. Jusque-là, l’austérité avait, proportionnellement, davantage frappé les plus hautes strates de l’échelle des revenus. La tendance s’est inversée lorsque le Fine Gael et les travaillistes sont arrivés au pouvoir. Avec les budgets qui se sont succédé de 2012 à 2014, ce sont les revenus les plus bas qui ont le plus souffert*, tandis que les discours culpabilisants sur les mères célibataires et les chômeurs se multipliaient. Les ministres travaillistes se sont montrés particulièrement actifs sur ce front. On a aussi assisté à des scènes d’auto-avilissement capables de retourner les estomacs les mieux accrochés (Kenny se faisant tapoter la tête – au propre comme au figuré – par les dirigeants européens tel un bon petit chien). Et le budget « post-austérité » de 2015 ménageait des gains de revenu aux 40 % des ménages les plus riches (les 10 % les plus riches étant les plus avantagés) mais imposait encore des restrictions aux 60 % restants*.

Il n’est pas exclu que les références répétées à la reprise aient contribué à l’explosion. Depuis 2008, on avait tellement dit et redit aux citoyens irlandais que l’État se trouvait confronté à une situation sans précédent dans son histoire et que la moindre turbulence risquait de faire chavirer le navire ! En s’entendant dire que la phase la plus aiguë de la crise était désormais passée, ceux qui en avaient subi la violence de plein fouet se sont sentis en droit de demander grâce.

Liquidités

Si toutes les conditions d’une explosion étaient réunies à l’automne 2014, pourquoi celle-ci s’est-elle cristallisée autour de la question de la facturation de l’eau ? Le gouvernement Kenny avait créé la société Irish Water en 2013* et se préparait à appliquer la taxe avant la fin de l’année suivante. Du point de vue de la coalition, l’idée présentait certes des avantages. C’était en effet le moyen de générer des revenus à court terme et, à plus long terme, de transformer un actif public en une entreprise lucrative qui pourrait ensuite être cédée à des intérêts privés. En outre – et c’est peut-être une raison plus pressante encore –, en créant avec Irish Water une société officiellement indépendante, le gouvernement allait pouvoir réduire de quelques points la dette nationale puisque les emprunts de l’entreprise n’apparaîtraient pas dans les comptes de l’État.

Le projet présentait toutefois l’inconvénient de frapper indistinctement toutes les strates de la population : locataires et propriétaires, employés du secteur privé et du secteur public, chômeurs et titulaires d’un emploi. De plus, l’Irlande avait déjà connu, plus de vingt ans auparavant, des précédents de lutte contre la « double taxation ». En effet, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, une campagne contre la facturation de l’eau, dirigée par la gauche radicale, avait déjà obtenu son abolition. L’argument en faveur d’un financement des services de base par l’imposition progressive (et non par une redevance à la consommation) avait aussi refait surface en 2003-2004 quand, au plus fort du combat contre la taxe sur l’enlèvement des ordures qui mobilisait les classes populaires de Dublin, plusieurs militants avaient été arrêtés*. Ce combat n’a pas été victorieux mais l’expérience a servi. Après y avoir participé, ceux qui avaient vu les dispenses accordées aux plus faibles revenus être progressivement supprimées avaient peu de chances de se laisser convaincre par les promesses de plafonnement d’Irish Water. Autre expérience utile : en dix ans, la privatisation déjà évoquée du ramassage des ordures à Dublin a mené à une complète désorganisation du service rendu aux habitants, doublée d’une dégradation des conditions de travail des éboueurs. Et au début de l’année 2014, certains des groupes les plus actifs dans le mouvement contre la facturation de l’eau avaient fait leurs classes en bloquant les camions des briseurs de grève de la société de ramassage d’ordures Greyhound – qui imposait alors un lock-out à ses employés syndiqués.

La société Irish Water a, par ailleurs, réussi à cristalliser une bonne part de la colère suscitée par les connivences entre politiques et hommes d’affaires quand, à la suite de la crise, le ministre de l’Environnement du Fine Gael, Phil Hogan, a attribué à une société appartenant à Denis O’Brien, plus grosse fortune d’Irlande, le contrat d’installation des compteurs d’eau (Hogan, un personnage particulièrement déplaisant, respirant la médiocrité, même selon les standards de son parti, a depuis rejoint Bruxelles où il a été nommé commissaire européen pour l’Irlande). La percée d’O’Brien dans le monde des affaires est liée à l’acquisition d’une licence de téléphonie mobile dans les années 1990. Le tribunal Moriarty* devait plus tard établir que le responsable politique du Fine Gael chargé de superviser l’appel d’offres, Michael Lowry – qui a été condamné pour « usage vénal de ses fonctions » – avait reçu d’O’Brien de généreux pots-de-vin. Poursuivant sur cette lancée, O’Brien est devenu un acteur majeur des médias privés irlandais et contrôle deux stations de radio nationales et un bouquet de journaux. Non content d’occuper cette position dominante, l’homme d’affaires a régulièrement attaqué en justice des journalistes et responsables politiques qui se permettaient de critiquer sa façon de faire des affaires. Siteserv, la société chargée d’installer les compteurs d’eau, est passée sous son contrôle en 2012 ; dans le cadre de cette transaction, l’Irish Bank Resolution Corporation – ex-Anglo Irish Bank nationalisée suite à la crise – a effacé 110 des 150 millions d’euros de dettes de la société.

Quelques signaux sont passés à l’orange dans les premiers mois de l’année 2014. Dès le début de l’année, une première polémique a éclaté à propos de l’avidité des entreprises quand on a su qu’Irish Water prévoyait de dépenser 85 millions d’euros en frais de consultant. À l’approche des élections locales et européennes de mai, les candidats de la gauche et les candidats indépendants ont fait de l’opposition à la facturation de l’eau un point central de leur campagne (le Parti socialiste a même ajouté « Non à la taxation de l’eau » sur ses bulletins de vote en dessous du nom du parti). Les protestations contre l’installation des compteurs d’eau avaient déjà commencé au niveau local dans un certain nombre de villes au moment du lancement à grande échelle, en septembre, de la campagne Right2Water (Droit à l’eau), avec l’appui du Sinn Féin, de la gauche socialiste et d’un certain nombre de syndicats. Right2Water s’appuyait sur les bases d’une précédente campagne menée contre un projet de taxe forfaitaire applicable aux propriétaires de logements qui avait suscité d’importantes protestations en 2011-2012. Le gouvernement avait finalement décidé du prélèvement direct de la taxe sur les salaires pour couper court à la menace d’un refus massif de paiement. Du côté des syndicats, le principal soutien est venu de Mandate (syndicat du commerce de détail) et de la section irlandaise de Unite*. Au cours des dix dernières années, ces deux syndicats se sont distingués au sein de l’Irish Congress of Trade Unions* (Ictu) par leurs prises de position contre les accords corporatistes de « partenariat social ». Ils se sont ainsi démarqués des deux principales forces de l’Ictu, Siptu et Impact*, dont les directions sont très proches du Parti travailliste et se sont employées à maintenir le statu quo pour le compte de ce parti depuis 2011. Right2Water a représenté la première tentative d’envergure de Mandate et Unite d’organiser des manifestations contre la politique du gouvernement en dehors des cadres de l’Ictu.

(À suivre…)

Daniel Finn

Première partie d'un texte paru sous le titre « Water Wars in Ireland » dans la NLR II-95, septembre-octobre 2015 ; traduit de l’anglais par Françoise Wirth pour la revue Agone, « Nouvelles masses, nouveaux mouvements ? » (2016, n° 60).

Du même auteur, Par la poudre et par la plume. Histoire politique de l’IRA, à paraître le 21 avril 2023.