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Guerres de l’eau en Irlande (II)

Après avoir analysé les raisons du déclenchement du mouvement social contre la privatisation de l'eau en Irlande, Daniel Finn revient sur son intensité, aussi grande qu'inattendue, et sur ses conséquences politiques. Si l'opposition a une nouvelle fois mis en lumière le pire de la machine médiatique, politique et judiciaire, toujours prompte à s’élever contre le « péril rouge », elle a aussi permis a des nouveaux militants de se structurer. Et elle a offert des perspectives politiques à une population qui n’attendait qu’une raison pour sortir de sa léthargie .

Si le mouvement d’opposition à la facturation de l’eau pouvait compter sur l’appui d’une véritable coalition de forces, même les militants les plus optimistes ne s’attendaient pas à l’ampleur qu’allait prendre la campagne de protestation à l’automne 2014. À Dublin, en octobre, à l’approche de la date butoir d’enregistrement auprès d’Irish Water, plus de 100 000 personnes sont descendues dans la rue (soit, rapporté à la population, l’équivalent d’un million en Espagne) alors que les organisateurs de la manifestation espéraient 20 000 personnes. Ensuite, la journée d’action du 1er novembre, marquée par des manifestations simultanées dans l’ensemble du pays, a mobilisé au total largement plus de 200 000 personnes. En octobre, l’élection partielle de la circonscription de Dublin Sud-Ouest a été dominée par l’opposition à la facturation de l’eau, le Sinn Féin et le Parti socialiste rivalisant d’efforts pour démontrer leur inflexibilité sur cette question. Ensemble, leurs candidats ont recueilli 57,5 % des suffrages, le Parti socialiste faisant la meilleure opération ; les deux partis au pouvoir, qui avaient réuni 64 % aux élections générales précédentes, sont péniblement parvenus à dépasser les 17 %. Inquiet de la force du mouvement, le gouvernement Kenny a fait des concessions : plafonnement de la taxe jusqu’en 2018 et cadeau de 100 euros (baptisé « prime de sauvegarde ») pour tout enregistrement auprès d’Irish Water. La première date butoir (d’autres allaient se succéder) a été dépassée tandis que les ministres se demandaient comment réagir. Dans un sondage commandé par l’Irish Times début décembre, moins de la moitié des ménages se sont déclarés prêts à payer la taxe et le 10 décembre, une troisième grande manifestation faisait encore monter la pression*.

Montée en puissance

En marge des interventions de personnalités, une mobilisation diffuse s’est développée dans les quartiers populaires où des groupes locaux, souvent constitués par le biais des réseaux sociaux, organisaient des manifestations et intervenaient pour empêcher l’installation des compteurs en bloquant les trottoirs devant les portes des logements. Une recherche sur Facebook fait apparaître des dizaines de groupes de ce type, intitulés « X contre la facturation de l’eau » ou « Y dit non » et répartis dans les grandes villes et dans des villes plus modestes comme Dundalk ou Cobh*. La plupart des militants à l’initiative de ces réseaux communautaires n’avaient jamais été impliqués dans des groupes de gauche, et au cours de la campagne, certains d’entre eux ont clairement exprimé leurs doutes sur les partis politiques. De fait, la crise en Irlande a débouché sur une vive méfiance vis-à-vis des « politiciens » en tant que tels, y compris ceux qui avaient à leur actif une longue opposition à l’establishment conservateur*. Les militants de base ont, par ailleurs, eu tendance à travailler en autonomie plus ou moins complète par rapport au comité de direction de Right2Water, tout en se mobilisant pour les manifestations nationales organisées par ce mouvement.

Une étude universitaire menée début 2015 a donné un premier aperçu des opinions des militants du mouvement*. L’étude s’appuyait sur un questionnaire en ligne auquel ont répondu 2 500 personnes faisant vraisemblablement partie des militants les plus motivés. Dans cette optique, l’étude donne une idée intéressante des conceptions qui ont motivé les protestations. Les répondants habitent à 45 % à Dublin, les quartiers populaires comme Tallaght, Inchicore ou Crumlin étant largement représentés ; 61 % d’entre eux ont entre 30 et 50 ans et un peu plus de la moitié a un emploi à temps plein. S’agissant de la raison qui les a conduits à manifester, ils déclarent pour la plupart (60 %) que « l’austérité est allée trop loin » ; l’opposition à la privatisation de l’eau est aussi une motivation fréquemment citée. Ils indiquent à 92 % n’avoir aucunement l’intention de payer la taxe. Une très large majorité d’entre eux passe par les réseaux sociaux pour s’informer sur la campagne et manifeste de la défiance vis-à-vis des médias traditionnels. Les porte-parole du gouvernement ont voulu se convaincre que l’opposition à la facturation de l’eau était exclusivement le fait d’« opposants professionnels ». Ce n’est pas du tout ce que révèlent les conclusions de cette étude : 55 % des répondants n’avaient jamais participé à une manifestation auparavant – mais 78 % d’entre eux sont désormais convaincus que la protestation est la façon la plus efficace d’obtenir un changement politique*. L’étude met aussi en évidence un sentiment de colère à l’encontre des partis de gouvernement. 35 % avaient voté pour les travaillistes en 2011, 16 % pour le Fine Gael ; au moment de l’étude, ils sont plus de 80 % à se déclarer prêts à voter pour le Sinn Féin, les socialistes ou des indépendants de gauche. Les travaillistes, en particulier, récoltent les fruits de leur duplicité. Le mépris manifeste du Parti travailliste pour les électeurs des classes populaires qui l’avaient soutenu en 2011 est désormais parfaitement réciproque*.

Le « massacre » de Jobstown

Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement n’a pas tardé à réagir. La ministre travailliste Joan Burton et ses sympathisants ont trouvé un bon prétexte en novembre 2014. Mme Burton s’est rendue à Jobstown, au sud de Dublin, en quête d’une jolie photo. Il s’agit d’un secteur populaire, du genre de ceux à propos desquels elle avait précédemment déclaré que le chômage y était « un choix de vie » des jeunes. Les habitants ont organisé une manifestation et demandé le soutien de Paul Murphy, député du Parti socialiste récemment élu dans cette circonscription ; ils ont bloqué la voiture de la ministre en s’asseyant sur la chaussée et un petit malin a envoyé un ballon rempli d’eau en direction du véhicule. Mme Burton, qui disposait d’une escorte de police, n’a à aucun moment couru le moindre risque et cette histoire aurait à peine mérité une ligne de commentaire en Grèce ou en Espagne. Longtemps après le départ de la ministre, l’arrivée de la police anti-émeute a donné lieu à une confrontation inutile mais photogénique avec quelques adolescents ; une brique solitaire a été lancée, pour le plus grand plaisir de la meute des journalistes présents.

L’hystérie déchaînée par cet incident mineur aurait suffi à alimenter la turbine d’une éolienne pendant plusieurs jours. C’est un parlementaire du Fine Gael qui a obtenu la palme du commentaire le plus stupide en déclarant « qu’une situation de type Daech » était à craindre si on tolérait des choses pareilles ; toutefois, il avait affaire à une forte concurrence : un journaliste a, par exemple, assimilé le fait de lancer un ballon rempli d’eau à une première étape vers le goulag. Une bonne part du venin était dirigée contre Paul Murphy, désigné comme l’évident chef d’orchestre de toute cette affaire, notamment parce qu’il refusait de condamner les manifestants*.

En février 2015, la Garda (police irlandaise) a arrêté Murphy et d’autres militants de gauche dans le cadre d’une série de raids effectués avant l’aube et répartis sur une quinzaine de jours pour maximiser leur impact public ; ils ont également ramassé des adolescents qui avaient participé à la manifestation de Jobstown. Pour ceux que ce type de mesure impressionne, ces arrestations ont suffi à jeter le discrédit sur le mouvement et il aurait peut-être été prudent d’en rester là, mais le procureur a relancé l’affaire en septembre en prononçant toute une série d’accusations – notamment de séquestration, d’actes de violence et d’actes de vandalisme – à l’encontre de pas moins de vingt-trois personnes. Les procès à venir ne manqueront pas de susciter de nouveaux échauffements et des prises de position bien tranchées. Les conséquences en sont imprévisibles pour le gouvernement, qui pourrait bien regretter de ne pas avoir laissé les choses tomber dans l’oubli.

La campagne de protestation a écorné la réputation de la Garda, qui avait jusque-là réussi à préserver une image de police bienveillante et consensuelle. La stratégie qu’elle a appliquée dans le cadre du projet gazier de Shell dans le comté de Mayo* a toutefois été si démesurée qu’une organisation de défense des droits de l’homme de Dublin s’est sentie obligée d’envoyer des observateurs et de rédiger un rapport du type de ceux qu’on lit généralement à propos de pays comme le Mexique ou le Nigeria*. Mais dans le comté de Mayo, les victimes étaient des ruraux isolés qu’il était facile de faire passer pour des malfrats ou des terroristes avec l’aide de quelques médias conciliants. L’application de méthodes semblables à l’ensemble du pays risque de remettre sérieusement en cause la réputation des forces de l’ordre. La situation a encore été envenimée par un scandale de corruption : un commissaire de la Garda et un ministre de la Justice du Fine Gael ont été contraints de démissionner après avoir essayé de diffamer des lanceurs d’alerte au sein de la police ainsi qu’un groupe de parlementaires qui avaient relayé les accusations de ces derniers. À l’aune des pays méditerranéens (ou de la métropole londonienne), tout cela pourrait passer pour de la petite bière, mais il semble que la Garda, qui s’est efforcée depuis si longtemps de rester « au-dessus de la politique », soit véritablement secouée par cette mise en cause. De plus, des candidats à des postes de responsabilité dans la police ont déclaré avoir eu à répondre à des questions sur « l’extrémisme de gauche » pendant les entretiens*. Si l’État décide de passer à la vitesse supérieure pour briser le mouvement anti-taxation de l’eau, la situation ne peut qu’empirer pour ses représentants sur le terrain.

Du droit à l’eau à l’accession au pouvoir ?

Le projecteur a ensuite été braqué pendant plusieurs mois sur les dissensions tactiques qui déchiraient le mouvement Right2Water. Le Sinn Féin et les syndicats répugnaient à appeler explicitement au non-paiement de la taxe ; la gauche radicale n’avait pas ce genre d’inhibition, pas plus que la plupart des groupes locaux participant au mouvement. La question du non-paiement était la principale ligne de divergence entre le Sinn Féin et le Parti socialiste au moment des élections partielles de Dublin Sud-Ouest ; c’est d’ailleurs ce qui a grandement contribué à la défaite surprise du Sinn Féin dans un de ses bastions. Au début de l’année 2015, certains des responsables syndicaux impliqués dans la campagne ont commencé à militer pour un transfert de l’action sur le terrain électoral. Ils proposaient de présenter des candidats aux prochaines élections générales, idée qui a provoqué des discussions fébriles sur la possible arrivée au pouvoir d’un premier gouvernement de gauche en Irlande. Right2Water a organisé une conférence en juin 2015 avec des représentants chargés de débattre d’un projet de programme qui dépassait largement la question de l’eau pour aborder les problèmes du logement, de l’emploi, de la santé, de l’éducation et de la réforme parlementaire*.

Cette orientation électorale a été inspirée par les retournements politiques spectaculaires intervenus depuis les précédentes élections générales. Aux élections européennes de 2014, le Sinn Féin, les indépendants et deux petits partis de gauche ont réuni 42,6 % des suffrages tandis que le score combiné du Fine Gael, du Fianna Fáil et des travaillistes tombait au-dessous de la barre des 50 %, un résultat inimaginable quelques années plus tôt. Un bloc que l’on peut grosso modo qualifier d’« anti-système », comprenant le Sinn Féin, la gauche radicale et les indépendants de différents horizons, a ainsi systématiquement réuni entre 40 et 50 % des voix aux élections. Les choses ne sont toutefois pas si simples si l’on considère séparément les différentes composantes de ce bloc. Le Sinn Féin, qui a été le grand bénéficiaire de l’écroulement des travaillistes, s’est clairement appuyé sur un programme anti-austérité mais les groupes socialistes s’en méfient à juste titre : le Sinn Féin, dont on peut considérer qu’il est un parti nationaliste de gauche plus nationaliste que de gauche, est parfaitement capable de passer au centre à la première occasion. De son côté, la gauche radicale s’est avérée incapable de surmonter ses divisions internes pour défendre un programme cohérent, même s’il semble qu’elle s’apprête à présenter des listes unies aux prochaines élections générales.

Quant aux députés indépendants, si l’on excepte les transfuges du Fianna Fáil ou du Fine Gael, on constate un très large éventail d’opinions, allant de crypto-marxistes à vaguement sociales-démocrates. L’étiquette d’« indépendant » remporte un certain succès auprès de l’électorat en raison de l’aversion croissante suscitée par la politique traditionnelle ; de plus, le système électoral irlandais donne aux candidats hors partis une véritable chance de remporter un siège (il n’y a pas de seuil minimal pour entrer au Parlement et plusieurs sièges sont en jeu dans chaque circonscription). Mais au bout du compte, cette fragmentation de l’opposition risque de réduire les chances de déloger les partis conservateurs. L’un dans l’autre, la politique irlandaise se rapproche de plus en plus du modèle décrit par Peter Mair dans l’un de ses derniers essais, dans lequel il évoque « une fracture croissante dans les systèmes de partis européens entre les partis qui prétendent avoir une fonction représentative mais n’agissent pas et ceux qui agissent mais ne sont plus considérés comme représentatifs* ».

La question des alliances politiques n’a pas été réglée directement par la proposition de programme de Right2Water ; de fait, la stratégie électorale qui la sous-tend reste très nébuleuse. Les sondages d’opinion ont refroidi ceux qui affirmaient qu’un « gouvernement progressiste » était à portée de main : même si le Sinn Féin, les groupes d’extrême gauche et les indépendants progressistes dépassaient les scores attendus et réussissaient à s’accorder sur un programme, ils auraient encore besoin de l’appui d’un des partis pro-troïka pour obtenir la majorité au Parlement. Du côté de la gauche radicale, on redoutait justement que la direction de Right2Water ait en tête un projet de ce type et des éclaircissements sur ce point ont été demandés dans une déclaration commune qui excluait toute coalition avec le Fine Gael, le Fianna Fáil ou les travaillistes. Les radicaux ont également appelé à boycotter la taxe sur l’eau et à maintenir le mouvement sans fléchir avant les élections générales ; ils ont par ailleurs souligné que tout arrêt des politiques d’austérité impliquerait un conflit direct entre un gouvernement de gauche et l’Union européenne : il fallait donc que la déclaration de principes inclue la volonté de rompre, au besoin, avec les règles de la zone euro, et garde en ligne de mire une annulation unilatérale de la dette*. Des mesures ont été prises pour organiser un « réseau de non-paiement » fédérant les partisans du boycott. Les initiateurs ont toutefois pris soin de souligner qu’ils ne cherchaient aucunement à supplanter Right2Water*.

Il y eut une brève accalmie pendant ces discussions et Right2Water n’appela à aucune manifestation majeure pendant plusieurs mois. Le mouvement reprit ensuite de plus belle, dopé par deux importants revers enregistrés par le gouvernement en juillet 2015. Après des mois de tergiversations, Irish Water a finalement publié ses propres statistiques. L’entreprise se voyait bel et bien obligée d’admettre qu’une large majorité des ménages n’avait toujours pas payé*. Les responsables politiques et les journalistes qui avaient qualifié les « refuzniks » de groupuscule non représentatif étaient confondus, tandis que ceux qui avaient fait du non-paiement de la taxe une pièce centrale de leur stratégie voyaient leur position confortée. Le gouvernement a reçu un second coup d’une source plus inattendue : Eurostat a en effet battu en brèche le projet de faire passer Irish Water pour une entité privée, soulignant le fait que les emprunts contractés par cette société devraient être incorporés dans la dette nationale. Voilà qui réduisait d’un seul coup à néant l’un des principaux arguments à l’origine du projet de taxation de l’eau. C’est sans doute la prétendue « prime de sauvegarde » qui a eu l’effet le plus nuisible à ce niveau, aucune entreprise bénéficiant de telles largesses ne pouvant en effet se prétendre véritablement indépendante*. Si Kenny, Burton et consorts ne sont aucunement troublés d’être accusés d’insensibilité, l’incompétence notoire est en revanche plus gênante. À la fin de l’été, une nouvelle grande manifestation lancée par Right2Water a montré que la mobilisation ne faiblissait pas malgré les efforts des porte-parole du gouvernement pour faire croire à son déclin.

Voilà qui laisse la coalition au pouvoir dans une situation délicate, à quelques mois de nouvelles élections. Le gouvernement pourrait bien décider d’annuler toute l’opération en espérant que cette capitulation fasse retomber toute l’énergie déployée au cours de l’année 2014. Mais, comme l’a récemment écrit Gene Kerrigan, seul journaliste à avoir invariablement appuyé le mouvement, cette ligne de conduite présenterait certains inconvénients : « Il serait désastreux de saborder Irish Water avant les élections. Ce serait un signe de faiblesse, d’incertitude et de panique – à un moment où le gouvernement a justement besoin d’apparaître fort et doué d’autorité*. » Quant aux militants, il leur faut se projeter dans un avenir qui dépasse des élections risquant fort de déboucher sur une coalition Fine Gael-Fianna Fáil, montage pro-troïka le plus prévisible*. Le mouvement contre la facturation de l’eau a déjà fait voler en éclats l’image erronée d’un peuple irlandais conservateur et apathique. Ses prochaines évolutions seront cruciales pour l’avenir de la politique irlandaise.

Daniel Finn

Deuxième partie d'un texte paru sous le titre « Water Wars in Ireland » dans la New Left Review, septembre-octobre 2015 ; traduit de l’anglais par Françoise Wirth pour la revue Agone, « Nouvelles masses, nouveaux mouvements ? » (2016, n° 60).

Du même auteur, à paraître le 21 avril 2023, Par la poudre et par la plume. Histoire politique de l’IRA.