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Guy Môquet

29 octobre 2018|

Fusillé le 22 octobre 1941 à Châteaubriant par les Allemands, Guy Môquet est entré dans le panthéon de Nicolas Sarkozy à l’université d’été des Jeunes populaires {Marseille, 03.09.06}. Escamotant l’engagement communiste du plus jeune des vingt-sept otages exécutés, il se sentira obligé de compléter sa biographie après les protestations d’une partie de la gauche. Nicolas Sarkozy évoque ainsi pour la première fois au Zénith de Paris, devant la « jeunesse » {17.03.07}, le fait que son nouveau héros était communiste et revient sur ce point à Villebon-sur-Yvette {20.03.07} et Tours {10.04.07} : « J’accorde à l’amour de la patrie plus de valeur qu’au patriotisme de parti. »

Outre le fait que Môquet ne fait aucune référence à la patrie dans sa dernière lettre largement utilisée par le candidat, la formule cocardière sonne creux, car si le patriotisme fournissait bien un cadre moral de référence, il n’a pas signifié une ligne de conduite unique : personne n’invoque davantage la patrie que les vichystes et c’est par « amour » pour elle qu’ils vont s’engager dans la collaboration. Cette mise en scène d’une résistance purement nationale permet d’en occulter les autres ressorts comme l’antifascisme, l’internationalisme et la tradition républicaine.

À Rouen, Nicolas Sarkozy revient sur les causes de la mort de Môquet, « fusillé par les Allemands […] pour faits de résistance » {24.04.07}. Il n’insiste pas sur les « faits » précis car ceux-ci réactivent le caractère idéologique des événements qu’il a décidé d’escamoter : le jeune Guy a été arrêté le 13 octobre 1940 pour avoir distribué de la propagande communiste *. Son engagement, dans le contexte de la clandestinité dans laquelle le Parti communiste français est plongé et de la ligne d’abord anticapitaliste qu’il suit, est avant tout politique et révolutionnaire. Il prendra une coloration clairement résistante lorsque les ambiguïtés des positions communistes auront été levées *.

Dans sa stratégie de « refus de la repentance », Nicolas Sarkozy choisit par ailleurs de ne pas évoquer le rôle joué par le régime de Pétain : Môquet a été arrêté par des policiers français et interné par Vichy. Un an plus tard, en représailles à l’assassinat d’un officier allemand à Nantes par trois jeunes communistes, il est désigné comme otage par les Allemands avec l’aval de Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur, toujours en raison de son engagement politique et de celui de son père, Prosper Môquet, syndicaliste cheminot élu député communiste de la Seine en 1936. En octobre 1941, Guy Môquet est membre d’un parti entré depuis le début de l’été dans la lutte armée contre l’occupant. Outre les vingt-sept de Châteaubriant, seize otages seront fusillés le même jour à Nantes et cinq autres au mont Valérien. Gommer la composante idéologique des événements permet aussi à Nicolas Sarkozy d’éviter le retour, pourtant fondamental, sur le sens de l’engagement des résistants et les valeurs pour lesquelles ils sont morts. Cela contraste avec l’insistance à mettre en scène la jeunesse du condamné et son amour pour sa « petite maman chérie » (l’expression revient à quatre reprises dans son discours du Zénith). Au-delà du choix de recourir au registre émotionnel, la suite du discours à la jeunesse laisse entendre que la courte vie de Môquet a pu avoir une forte résonance personnelle pour le candidat de l’UMP : derrière l’entrée en résistance de ces jeunes, il y a un aspect de révolte contre les « vieux » de Vichy, qui ne doit pas être sans signification pour le « candidat de la rupture » cherchant pendant la campagne à se démarquer de Jacques Chirac, son « père » en politique.

Cette instrumentalisation de l’histoire se poursuit après la victoire de Nicolas Sarkozy. Encore en campagne, il était revenu sur sa volonté de faire lire à l’école la dernière lettre du « martyr » en balisant son interprétation : « Il est mort pour la France, pas pour le communisme. Et si je demande que la lettre de Guy Môquet soit lue chaque année à tous les lycéens de France, ce n’est pas parce qu’il était communiste mais parce qu’il avait 17 ans, […] et qu’il a donné sa vie pour notre pays. Voilà la leçon de l’histoire que nous voulons donner à la gauche d’aujourd’hui. » {Toulouse, 12.04.07} Ce choix partisan est clairement assumé comme un acte politique.

Une circulaire, parue au bulletin officiel de l’Éducation nationale le 30 août 2007, précise les modalités de la lecture de la lettre dans les lycées le 22 octobre, au moment où le président devait commémorer lui-même la mort du jeune condamné. Une cérémonie que les autorités ont souhaitée fidèle à l’esprit de la campagne puisque la « dépolitisation » du militant des Jeunesses communistes apparaît jusque dans l’intitulé de la journée d’hommage : « Commémoration du souvenir de Guy Môquet et de ses vingt-six compagnons fusillés ». Le « camarade » des communistes, encore employé par le condamné dans un dernier courrier à son amie Odette Leclan, est remplacé par le « compagnon » des gaullistes.

Le dispositif pédagogique annoncé autour de la lecture ritualisée montre que ce n’est pas l’analyse critique et la mise en perspective qui importent ici mais plutôt le pathos et la volonté de mettre en scène une forme de « communion » avec le président. Une journée au cours de laquelle Nicolas Sarkozy, finalement privé de lecture, aurait sans doute voulu apparaître comme notre instituteur national et faire des enseignants de nouveaux « hussards noirs » participant à un « culte unanimiste de la nation » escamotant « les enjeux les plus actuels de la recherche et de l’enseignement de l’histoire » *.

(À suivre…)

Pierre Schill

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Du même auteur, avec les contributions de Caroline Recher, Smaranda Olcèse, Mathieu Larnaudie, Quentin Deluermoz, Réveiller l’archive d’une guerre coloniale. Photographies et écrits de Gaston Chérau, correspondant de guerre lors du conflit italo-turc pour la Libye (1911-1912), Créaphis, 2018.