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Hommage à Jacques Bouveresse. Lettre d’un internaute à l’auteur d’une lettre à l’éditeur de la « Fackel »

27 janvier 2023|

Il y a deux ans disparaissait Jacques Bouveresse. Son œuvre, entre philosophie du langage et épistémologie, fut aussi inspirée par la figure du bienaimé satiriste viennois Karl Kraus, dont les analyses de la presse à laquelle Gérard Noiriel fait référence n’ont rien perdu de leur mordant…

Très Honoré Monsieur Bouveresse,

En 2001, vous avez publié un ouvrage qui débutait par « une lettre d’un lecteur d’aujourd’hui à l’éditeur de la Fackel », c’est-à-dire au Très Honoré Monsieur Kraus.

Bien qu’une vingtaine d’années se soient écoulées depuis cette parution, je me suis permis, à mon tour, de vous écrire aujourd’hui. Je ne sais pas si, de l’endroit où vous êtes, vous avez encore la possibilité de jeter de temps à autre un coup d’œil sur le monde dans lequel nous vivons, mais si c’est le cas j’espère que vous êtes heureux de constater à quel point votre pessimisme et vos prédictions catastrophiques étaient injustifiés.

Dans votre ouvrage, vous donniez raison à Karl Kraus quand il affirmait que la seule forme de liberté que la presse a permise, c’est celle du marché. Vous abondiez dans son sens quand il ajoutait que sa force tenait au fait qu’elle avait réussi à se rendre économiquement et moralement indispensable. Vous étiez également d’accord avec lui pour critiquer les journalistes qui affirment se contenter de rapporter les faits. Comme Kraus, vous souteniez en effet que ce sont eux qui décident, aujourd’hui encore, du choix des faits qui méritent d’être considérés comme des « événements ». Et vous alliez même jusqu’à applaudir ce polémiste autrichien quand il affirmait que les journaux ont les moyens de faire exister ce qu’ils disent car la réalité et le journal ont tendance à se confondre.

Ce qui m’a choqué dans votre propos, c’est que vous puissiez dire que les réflexions incendiaires de Kraus à l’égard de la presse de son temps sont susceptibles de nous aider à comprendre où nous en sommes aujourd’hui. Comment un esprit aussi rigoureux que le vôtre a-t-il pu s’appuyer sur des analyses qui concernent l’Autriche impériale au début du XXe siècle, quand la presse était aux ordres du pouvoir, puis quand elle fut confrontée à la montée du nazisme ? Comment pouvez-vous négliger à ce point le fait que quoi qu’en disent certains, à la différence des Russes ou des Chinois, nous avons la chance, nous Français, de vivre dans une société où la démocratie et la liberté d’expression sont garanties par nos institutions.

Certes, vous avez raison de souligner que les médias d’aujourd’hui sont contrôlées par un petit nombre de capitalistes comme c’était déjà le cas à l’époque de Kraus. Vous avez même eu l’honnêteté de reconnaître, dans votre livre, que les combats qu’ont menés les journalistes tout au long du XXe siècle pour échapper à la tutelle du grand capital et à celle du pouvoir d’État, ont permis aux meilleurs d’entre eux, de conquérir une véritable autonomie.

Malheureusement, sans doute en raison de votre admiration sans borne pour ce polémiste autrichien, votre analyse se focalise sur la presse écrite, sans vraiment prendre en compte les bouleversements qui se sont produits depuis la Seconde Guerre mondiale dans le monde de la communication. Vous dites, à juste titre, que la tyrannie de l’image a pris le pas sur l’écrit, mais c’est aussitôt pour ajouter que cette tyrannie n’a rien de nouveau, et qu’il faut simplement parler aujourd’hui « d’amplification démesurée ». Votre collègue Karl Popper avait été plus lucide que vous, me semble-t-il, quand il dénonçait le « pouvoir colossal de la télévision », en précisant qu’elle semblait avoir « remplacé la voix de Dieu ». Toutefois, la philosophie poppérienne, pas plus que la vôtre, n’avaient pas prévu qu’aujourd’hui, « la voix de Dieu » ce sont les réseaux sociaux.

Leur irruption dans l’espace public a entraîné une nouvelle révolution démocratique en matière de communication, ce qui rend tout à fait obsolètes, permettez-moi de vous le dire, les sarcasmes de Karl Kraus et les vôtres à l’égard des journaux. Votre satiriste préféré affirmait que la presse était le seul pouvoir absolu car elle ne se heurtait à aucun contre-pouvoir. Un esprit aussi averti que le vôtre serait bien obligé de reconnaître qu’un tel constat était pertinent pour une époque où il existait un énorme fossé entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent, mais ce n’est plus le cas de nos jours. Grâce aux réseaux sociaux tous les citoyens ont la possibilité de s’exprimer directement dans l’espace public. Ils peuvent mettre en lumière des injustices et des discriminations qui étaient jusque là restées dans l’ombre et ils ne se privent pas d’utiliser les nouvelles possibilités que leur offrent les progrès de la démocratie pour critiquer sans relâche tous les pouvoirs en place.

Je vous entends déjà ricaner en me jetant à la figure la fameuse citation de Kraus quand il a voulu justifier le lancement de son propre journal, Die Fackel : « Du fait que notre procès pénal public et oral ne connaît plus la plainte populaire, c’est en vérité pour les besoins de la plainte populaire, publique, écrite, que j’ai fondé la Fackel ». Vous saluez le courage de votre héros en vous extasiant sur le fait qu’il ait donné « une expression publique et écrite à la plainte que les gens ordinaires ne peuvent généralement faire entendre *». Mais ce genre de populisme est devenu obsolète aujourd’hui puisque grâce aux réseaux sociaux. les gens ordinaires ont désormais la possibilité de se faire entendre sans que des satiristes comme Kraus ou comme vous parlent à leur place.

Vous cautionnez aussi les réflexions acerbes de Kraus sur le style journalistique. Pour capter l’attention de la masse des lecteurs, la presse s’est efforcée de mobiliser leurs émotions en accordant une place démesurée aux catastrophes, en premier lieu les crimes et les guerres. La focalisation sur les faits divers alimente un « voyeurisme » généralisé, ce qui contribue à abolir la distance nécessaire au déploiement de l’expérience vécue et de la réflexion. Et Kraus d’ajouter que la presse de son époque a fabriqué ainsi une génération de lecteurs « privée du vécu par le récit ».

Je suis prêt à admettre que ces constats sont fondés quand on examine le rôle que jouent aujourd’hui dans notre vie publique les grandes chaînes de télévision en continu. Mais si vous n’étiez pas aussi farouchement hostile à notre système libéral, vous auriez admis qu’il existe au sein même du champ médiatique, des contre-pouvoirs efficaces. Grâce au développement des réseaux sociaux, tous les journaux disposent aujourd’hui de sites internet au sein desquels les journalistes d’investigation développent un immense travail de « décryptage » de l’information, pour traquer les fausses nouvelles et lutter contre l’exploitation commerciale des émotions.

J’imagine aisément quel genre d’argument vous auriez avancé afin de nier les progrès démocratiques que nous ont apportés les réseaux sociaux. L’un des plus grand mérite de Karl Kraus, dites-vous, c’est d’avoir lutté toute sa vie pour la protection de la sphère personnelle. Son journal fourmille en effet de critiques acerbes contre l’intrusion de la justice dans les questions de moralité privée et contre ces plumitifs qui, disait-il, se donnent le droit d’avilir des individus au nom du droit d’informer. Vous ajoutez que Kraus était hostile à la mise en phrase, dans un langage stéréotypé, de tout ce qui – selon lui – devrait rester inexprimé. Il détestait la propension des journalistes à exiger des citoyens qu’ils aient un avis sur tout, qu’ils manifestent des « réactions », expriment des « sentiments » face à tel ou tel événement du jour. C’est ce que vous appelez vous-même l’«industrie du questionnement déplacé et de la curiosité indécente *».

Kraus ne pouvait pas admettre non plus que la prétention de la presse d’être partout, de tout voir, de tout savoir, de tout juger soit « excusée » parce que cela permettrait « d’exhumer des vérités que d’autres voudraient cacher ». Et vous n’avez rien trouvé de mieux que de souscrire à ces propos ! Malgré tout le respect que j’ai pour votre œuvre, je dois vous faire part de mon indignation. Dans votre désir acharné de nous convaincre que la prose satirique de Kraus est encore d’actualité, vous allez jusqu’à vitupérer contre « la campagne de dénonciation publique entreprise récemment, avec tous les effets désastreux que l’on peut prévoir, par certains journaux de la presse populaire contre les pédophiles *». Vous faites certainement allusion, dans ce passage, aux journaux de Londres qui ont publié, en juillet 2000, les photos et les noms de centaines de personnes accusés de pédophilie.

Heureusement pour vous, cette réflexion figure dans une note de bas de page à la fin de votre ouvrage. Comme les commentateurs ne lisent pas les livres jusqu’au bout, vous avez échappé à l’indignation collective que de tels propos auraient pu provoquer. Si l’on suit à la lettre votre doxa krausienne, il faudrait donc que les journalistes qui exhument des vérités que d’autres voudraient cacher « s’excusent » parce qu’ils alimenteraient ainsi « le voyeurisme organisé » des médias ! On peut en effet déplorer que le nom et la photo d’individus qui n’ont pas été condamnés par la justice, mais qui sont suspectés de pédophilie, soient publiquement dévoilés. Mais les investigations que mènent les vrais journalistes dans la vie privée des citoyens ne peuvent pas être confondues avec le voyeurisme de la presse de caniveau. Devraient-ils « s’excuser » eux aussi de mettre en lumière des injustices et des crimes restés dans l’ombre jusqu’ici : comme les agressions pédophiles, les violences faites aux femmes ou les discriminations que subissent tous les racisés de notre société ?

Je crains fort que tout ce que vous pourriez dire à ce sujet finisse par se retourner contre vous car les intellectuel-les intersectionnel-les auraient vite fait de vous renvoyer dans les cordes en vous disant que c’est facile quand on est un homme-blanc-de la classe bourgeoise, de minimiser l’importance capitale de ces combats. Pour votre défense, je dirais que votre aveuglement résulte certainement de vos origines populaires, car cela vous a incité à privilégier le critère de classe au détriment des autres dimensions – sans doute plus fondamentales, en tout cas sous-estimées – des relations de pouvoir qui gouvernent nos sociétés.

Sur un plan plus philosophique, les théoriciens d’aujourd’hui ne manqueraient pas d’ironiser sur le côté « vieux jeu » de votre raisonnement qui persiste à séparer la sphère privée et la sphère publique. Ce que vous n’avez jamais réussi à comprendre, je suis désolé de vous le dire, c’est que « tout est politique » ! Pour combattre efficacement les formes de domination qui existent depuis les débuts de l’humanité dans l’espace privé, il fallait forcément les rendre publiques. Voilà pourquoi, contrairement à ce qu’affirmait Kraus, la prétention des journalistes « d’être partout, de tout voir, de tout savoir, de tout juger » n’est pas condamnable, elle doit même être encouragée. C’est ce que font aujourd’hui les intellectuels critiques courageux qui travaillent aux côtés des journalistes d’investigation, en tenant, par exemple, des « blogs » dans la presse numérique.

Pour le dire très franchement, j’ai été surpris aussi de constater que vous présentiez comme une chose positive le fait que Karl Kraus ait appliqué, « en tant que satiriste, le principe selon lequel on doit toujours faire en premier lieu le ménage dans sa propre maison, c’est-à-dire dans son métier, dans son milieu et dans son pays », en ajoutant qu’à vos yeux, le plus grand courage c’est « de voir l’ennemi dans son propre camp * ». Dans un éclair de lucidité, vous dites vous-même que cette forme d’autoflagellation a sans doute alimenté les réflexions à caractère antisémite de Karl Kraus, alors qu’il était lui-même juif. En donnant des armes à ses adversaires, Kraus a fait le jeu des nazis qu’il condamnait fermement par ailleurs. Je suis surpris qu’un esprit aussi bien informé des réalités politiques de notre temps que le vôtre, n’ait pas déploré ces naïvetés autocritiques pour souligner qu’elles risquaient d’alimenter le vent conservateur qui souffle aujourd’hui sur notre pays.

Vous auriez pu approfondir ce point en analysant plus sérieusement la trajectoire de Karl Kraus. Alors qu’il avait constamment affirmé que seule la satire pouvait avoir une efficacité politique, le triomphe du nazisme l’a conduit à remettre en question cette croyance. La parole devient dérisoire quand les tyrans sont capables de parler comme les démocrates de liberté, d’humanité, de dignité, de justice et de défense des faibles. Quand la réalité coïncide avec sa satire, dites-vous, quand il n’y a plus de distance entre le contenu et la forme, il faut trouver d’autres moyens de lutte « que ceux dont disposent les gens comme lui et même probablement les intellectuels en général *».

Ceux qui vous lisent depuis longtemps, comme c’est mon cas, comprendront que dans ces propos attribués à Kraus, c’est votre propre combat contre un certain type d’intellectuels qui affleure. Je m’arrête là pour aujourd’hui, car je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais même si vous ne me répondez pas, je vous écrirai à nouveau pour tenter de clarifier ce dernier point.

Gérard Noiriel

Une première version de ce texte est parue sous le titre « Lettre d’un internaute d’aujourd’hui à l’auteur de Schmock où le triomphe du journalisme (Seuil, 2001) » sur le blog de l'auteur le 19 septembre 2022.

Sur Au jour le jour, de Jacques Bouveresse, lire :
— « Poussée de nationalisme philosophique à la rue d’Ulm » (juin 2011)
— « Sur la “détresse lamentable des honnêtes gens face aux gens culottés” » (septembre 2022)
— « Il ne peut être question en aucun cas pour moi d’accepter l’honneur supposé qui m’est fait » (juillet 2010)

En hommage à Jacques Bouveresse (mai 2021), lire :
— « Bouveresse et ce qu'on peut et ne pas faire de la philosophie » (Pascal Engel)
— « Une idée de la philosophie peut-être un peu trop grande pour notre temps » (Benoit Gaultier)

Sur Jacques Bouveresse et Kraus, « Le démon de Karl Kraus et le philosophe du Collège de France » (Thierry Discepolo, mars 2019)