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Il était une fois… 1789

20 octobre 2013|

Il ne serait pas du tout incongru – et peut-être quelques bons esprits s’y sont-ils déjà employés – d’établir un parallèle entre l’état de la France à la veille de 1789 et celui dans lequel elle se trouve aujourd’hui.

Sans torturer les faits par des rapprochements hasardeux ou arbitraires, on pourrait sans doute montrer que, pour s’en tenir à l’essentiel, on a dans les deux cas un pays potentiellement riche mais en partie ruiné par des politiques économiques et sociales conçues et appliquées par des classes possédantes-dirigeantes crispées sur la défense de leurs privilèges, soucieuses de verrouiller toutes les structures sociales et de perpétuer leur domination, avec en face d’elles des classes laborieuses idéologiquement abêties et matées par la paupérisation matérielle et l’aliénation culturelle. Dans les deux cas, une société profondément inégalitaire, injuste et manipulée, où les classes populaires ont pour destin de servir de monture à toutes sortes d’aristocraties et de clergés insatiables autant que corrompus et corrupteurs. Bref, de part et d’autre, une société en crise, bloquée et souffrante où, derrière une façade d’ordre public qui se désagrège toujours davantage, on sent se décomposer irrémédiablement le lien social. De là à penser que nous sommes de nouveau à la veille d’une révolution, il y a un grand pas que les plus optimistes n’hésitent peut-être pas à franchir. Ce serait, hélas, prendre ses vœux pour la réalité. En effet, si on peut reconnaître des ressemblances objectives profondes entre les deux époques, on perçoit aussi entre elles une différence de taille, qui empêche de conclure aujourd’hui à l’existence d’une situation pré-révolutionnaire. Pour autant qu’on puisse la définir en quelques lignes, cette différence est la suivante :

La Révolution de 1789 a réussi, dans un premier temps (grosso modo jusqu’à la réaction thermidorienne), grâce à l’alliance des classes populaires avec la bourgeoisie. Celle-ci se serait contentée au départ d’une monarchie constitutionnelle ; elle n’a avancé politiquement que la pique des sans-culottes dans les reins et est restée fondamentalement réformiste et méfiante, sinon hostile, envers le peuple. Si bien que, le mouvement populaire étant devenu un allié encombrant et dangereux, elle s’en est débarrassée en préférant le césarisme à la démocratie.

Du moins doit-on reconnaître à cette bourgeoisie apostate le mérite d’avoir été durant tout le XVIIIe siècle le véhicule de la philosophie des Lumières qui a apporté à la Révolution française la pensée politique, économique et sociale dont elle avait besoin pour combattre l’Ancien Régime. Mais une fois assurée de son succès (c’est-à-dire concrètement d’avoir évincé l’ancienne aristocratie), elle a tourné casaque et entrepris d’instaurer, avec l’aide intéressée des classes moyennes, toujours prêtes dans leur majorité à se blottir sous l’aile des puissants, une hégémonie qui dure encore. La bourgeoisie capitaliste actuellement régnante, en France comme ailleurs, a-t-elle la moindre raison de mettre un terme à sa domination séculaire ? Évidemment non. Il ne reste donc aux classes populaires d’alliance possible qu’avec la fraction de la classe moyenne la plus engagée dans la résistance anticapitaliste, fraction intellectuellement éclairée et moralement probe, mais malheureusement insuffisante en nombre et beaucoup trop émiettée. Les autres fractions, les plus nombreuses, servent de sherpas à la grande bourgeoisie, les unes sous la bannière de la droite, les autres sous celle du PS, toutes ensemble au service de leurs médiocres intérêts de classe et de leurs dérisoires stratégies carriéristes, à l’instar des petits bourgeois d’Europe Écologie Les Verts. Mais les classes populaires, demandera-t-on, ont-elles vraiment envie de mettre fin à la dictature du Capital ? Elles auraient pour cela, comme toujours et partout, les meilleures raisons du monde… si elles étaient encore capables de concevoir expressément ces raisons et d’en tirer les conséquences. Mais le temps est révolu où, comme à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, un mouvement ouvrier puissant était capable de développer au sein même des classes populaires la force intellectuelle organique nécessaire pour éclairer et organiser l’ensemble des travailleurs. Et les intellectuels des classes moyennes s’associaient alors d’enthousiasme à cette tâche primordiale. Mais du fait de l’effondrement du mouvement ouvrier international, et singulièrement des partis et des syndicats de classe (en France, le PCF et la CGT), les classes populaires ne sont plus maintenant qu’une masse de figurants engagés pour jouer les foules anonymes dans le grand cinéma « républicain » où les classes dominantes mettent en scène leur propre sociodicée.

Atomisées, démoralisées, grugées, mystifiées de mille façons et, ce qui est encore plus grave, divisées contre elles-mêmes, ces classes populaires en état de déréliction ne donnent assurément pas le sentiment d’être à la veille d’un nouveau 1789, à la grande satisfaction du Medef, du PS, de la CFDT et des grands médias, trop heureux d’avoir sous la houlette un troupeau si docile.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de septembre 2013.

Du même auteur, vient de paraître, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).