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Il y a 50 ans, le collège Pailleron brûlait. Un drame politique. Et maintenant ?

6 février 2023|

Dans le cimetière de la rue d’Hautpoul, dans le 19e arrondissement parisien, la tombe de la petite Marianne est encore régulièrement entretenue. Des fleurs y sont posées près d’un angelot tenant un violon à côté d’une photo-médaillon de la jeune musicienne. Un peu plus loin, le nom de Nathalie commence, lui, à s’effacer sur une pierre tombale familiale, grise, vide…

Marianne et Nathalie sont décédées le 6 février 1973 à quelques centaines de mètres du cimetière, lors de l’incendie du collège Pailleron. Quatorze autres enfants et quatre adultes ont trouvé la mort ce soir-là 1 . Il y a très peu de traces de cet évènement dans le quartier ; et encore moins dans la mémoire collective. Pourtant, ce drame est bien plus qu’un fait divers. En retracer l’histoire permet de lui conférer une dimension politique pleine de résonances au présent.

L’incendie du collège Pailleron s’est déclaré à 19 heures 30 après une séance de ciné-club autour du film Alexandre le Bienheureux. À cette heure-ci, le collège aurait dû être vide. Mais le conservatoire avait décidé d’y délocaliser ses cours du soir. Ce pourquoi une cinquantaine d’enfants, avec leurs enseignants, s’y trouvaient lors de l’incendie.

Aux dires des témoins, le collège s’est consumé et effondré en moins de trente minutes, ce dont les archives de police attestent. Dans la salle d’information et de commandement, on note minute par minute le déroulé des évènements. Alertés par des témoins à 19 heures 54, la police croit longtemps que tous les enfants ont été évacués et que quelques-uns, intoxiqués, ont été emmenés dans les hôpitaux environnants. On annonce bâtiment détruit à 20 heures 19. Mais l’incendie se poursuit. Le couperet tombe vers 22 heures, lorsque les pompiers dégagent des corps et que commence un funeste comptage. Il sera définitif à 2 heures du matin 2.

Beaucoup d’enfants, réfugiés sur la terrasse du premier étage, sont sauvés par les pompiers et des parents, en contrebas, qui leur intiment de sauter dans leurs bras. Mais d’autres, ne connaissant pas les lieux, ne peuvent pas quitter le collège à temps. Du fait de la vitesse de propagation du feu, ils restent piégés dans une forêt métallique.

Quelques jours plus tard, deux élèves du collège, Marc et Patrick, finissent par avouer l’un sa complicité, l’autre sa culpabilité. C’est Patrick, 14 ans, qui a mis le feu à l’aide de white spirit acheté à l’épicerie du coin. Il en avait assez, raconte-t-il à la police, d’être le bouc émissaire des enseignants et voulait se venger car on menaçait de le mettre dans la«  classe des déchets », surnom donné à la classe des élèves les plus en difficulté.

Patrick ignorait évidemment que des enfants se trouvaient sur place. Pendant quelques jours, il était resté suspendu dans le déni. Ça ne pouvait pas être lui, répondait-il. Le feu avait eu trop de mal à démarrer dans la corbeille de papier. Patrick ne voulait pas faire de mal à des camarades collégiens. Mais il voulait rendre coup pour coup à une école qui ne voulait pas de lui : « J’étais la bête noire, je voulais me venger », avait-il confié.

Les aveux ne suffisent à calmer ni les familles. Ni les organisations de parents d’élèves et de lycéens. N i les médias qui, dès le lendemain, exigent la réponse à une autre question : non pourquoi le collège avait brûlé, mais pourquoi il s’était embrasé si rapidement alors que, selon les normes en vigueur, il aurait dû résister pendant au moins 1 heure 30.

L’affaire se politise et prend alors une dimension nationale. Dans les jours qui suivent l’incendie, les accusations pleuvent. Dans un tract, les lycéens de Bergson dénoncent la responsabilité de Joseph Fontanet, ministre de l’Éducation nationale. Les « Anars » d’Hélène Boucher (c’est ainsi que le groupe se nomme) déclarent que « s’il nous prend envie de faire sauter les lycées, c’est qu’on y risque sa vie, c’est qu’on nous y tue d’ennui 3». De nombreuses déclarations suggèrent que ce qui est arrivé à Pailleron était attendu. Et surtout que le risque existe dans de nombreux autres établissements, à Paris et ailleurs.

Les parents des victimes, eux, se constituent en association pour saisir la justice. Le juge d’instruction Jean Sablayrolles, dont c’est la dernière affaire, leur promet de mener l’investigation à son terme.

La colère gronde. L’accident n’a surpris ni les riverains, ni les élèves, ni les enseignants. Toutes et tous alertaient depuis plusieurs années sur l’état de l’établissement. Avaient été signalés des glissements de terrain, des cloisons si étroites qu’un crayon pouvait les transpercer, des panneaux de la toiture qui s’étaient envolés un jour de grand vent. Les parents avaient déjà fait plusieurs jours de grève pour alerter les pouvoirs publics. Le conseil d’administration avait fait remonter une liste de malfaçons, et ce depuis… 1970.

Quelques jours avant le drame, dans une rédaction, Brigitte, élève de troisième, écrivait, comme un funeste présage : « On risque sa peau tous les jours dans mon CES. C’est beau de moderniser, mais il faut savoir s’arrêter. »

Les parents des victimes exigent la vérité sur toutes les défaillances de l’Éducation nationale en matière de bâti scolaire. C’est précisément la question de la mise en danger des enfants par une institution censée les protéger qui est posée. Et c’est bien en cela que l’affaire est politique.

Les premiers éléments de l’enquête ne laissent aucun doute sur les carences de la construction. La structure et les matériaux utilisés expliquent la vitesse de propagation du feu. En laissant des vides entre les planchers et les faux plafonds, ainsi qu’entre la façade et les cloisons, et en faisant communiquer entre eux ces vides, les concepteurs ont fabriqué des cheminées naturelles horizontales et verticales dans lesquelles le feu s’est propagé dans tous les sens à une vitesse fulgurante. En outre, les poteaux porteurs, dans leur partie supérieure, n’étaient pas recouvert de matériaux empêchant la propagation du feu (l’amiante à l’époque). À l’intérieur des vides circulaient toutes les canalisations, notamment de gaz et électricité. Enfin, du polystyrène était présent au niveau des fenêtres.

La chaleur intense a déformé les poteaux métalliques, qui n’ont plus soutenu le bâtiment, lequel, construit sur quatre étages, n’a pas résisté et s’est effondré.

Comment expliquer un tel cumul de lacunes dans la sécurité ? Et comment comprendre que rien n’ait été mis en place pour y remédier malgré les alertes ?

Dès les années 1950, l’institution fait face au phénomène de massification scolaire, c’est-à-dire à l’arrivée en masse d’élèves dans l’enseignement secondaire, due à la croissance démographique d’abord, mais aussi au volontarisme politique de démocratisation scolaire et d’allongement de l’âge de la scolarisation obligatoire. Selon le célèbre slogan du ministre Christian Fouchet en 1959, il fallait construire « un CES [collège d’enseignement secondaire] par jour, un CET [collège d’enseignement technique]  par semaine, un lycée par mois ». De fait, 3 225 collèges sont édifiés entre 1965 et 1985, ainsi que 1 060 lycées. Construire vite devient un impératif ; mais construire bien, beaucoup moins.

En 1956 est créée la Direction des équipements scolaires, universitaires et sportifs (DESUS), qui a pour objectif de simplifier les procédures et les réglementations. De rationaliser en somme, surtout économiquement. Par exemple, abandonner les murs porteurs pour leur préférer des poteaux métalliques et poutres assemblées sur la base d’une même trame permet de réaliser 15 à 17 % d’économies, indique l’historien Julien Cahon 4. Le ministère se se dirige donc vers la standardisation et le préfabriqué. De fait, rien de plus facile pour construire un établissement en temps record : une structure en béton ou en métal sur laquelle on monte des éléments de planchers et des panneaux de façades. Ne reste plus qu’à mettre en concurrence des entreprises par appels d’offre. C’est ainsi que plus d’une centaine de collèges et lycées ont été construits sur le modèle du CES Pailleron et plus de 700 autres pas à l’identique mais aussi avec une construction modulaire métallique.

C’est tout ceci que dénonce l’association des parents des victimes de l’incendie, avec des investigations rigoureuses et une ténacité étonnante malgré les entraves régulières des autorités : refus de donner des informations, rapports biaisés, accusations faites aux parents d’être manipulés par les communistes et les gauchistes, etc.

Au final, ils réussissent à faire inculper pour homicides et blessures involontaires deux dirigeants de l’entreprise de BTP, deux architectes, un cadre de Gaz de France, deux responsables du service constructeur de l’Académie ainsi que l’adjoint du directeur et le directeur de la DESUS – en tout neuf personnes. Tous plaident non coupables. Ils arguent de la confusion généralisée des responsabilités dans le choix des matériaux, de la construction et de la sécurité, ainsi que du manque de coordination.

Le procès des deux incendiaires a lieu en 1977. Les avocats de l’association des familles de victimes refusent d’y plaider car ils y voient un prétexte pour ne pas juger les vrais responsables. Condamnés à cinq (Patrick) et quatre (Marc) ans de prison avec sursis, ils sortent libres.

Le procès des adultes, « Le vrai procès » (comme titre L’Humanité) commence un mois plus tard. C’est « Le chœur des innocents », titre L’Aurore le 18 novembre tant aucun des neuf inculpés ne concède quoi que ce soit durant les cinq semaines d’audience. Le substitut du procureur réclame des peines très modestes. De fait, cinq accusés écopent de prison avec sursis et seront par la suite amnistiés.

Il faut vraiment s’approcher pour trouver la stèle commémorative déposée devant le collège Pailleron reconstruit en 1979. Un arbre y a été planté pour « symboliser le combat des familles et pour que pareil drame ne puisse se reproduire ».

« Ici brûla le CES Pailleron », peut-on lire sur la plaque. Sans qu’aucune responsabilité n’apparaisse clairement. Comme s’il ne s’agissait que du produit de la fatalité.

Pourtant les faits sont clairs : face à la massification, l’Éducation nationale a privilégié une logique de rentabilité et d’économie. Ce qui fait écho aux alertes plus récentes de la part des élèves et personnels travaillant dans des conditions matérielles indignes, surtout dans les quartiers populaires. Qu’on pense au lycée Voilaume à Aulnay-Sous-Bois et aux nombreuses photos d’autres établissements qui circulent sur les réseaux sociaux (collège Lavoisier à Pantin, lycée Jacques Feyder à Épinay, université Paris-est Créteil) : bâtiments délabrés, non chauffés, préfabriqués avec fils électriques apparents, fuites d’eau, sanitaires à l’abandon, etc. Combien d’alertes via les conseils d’administration et la presse ? Combien de signalements restés sans réponses ? Devra-t-on attendre un autre drame ?

Administration centrale et collectivités territoriales se renvoient les responsabilités. C’était déjà le cas il y a 50 ans. Traditionnellement, on invoque l’enchevêtrement administratif pour justifier les blocages et l’inertie des autorités. Un argument bien maigre et surtout pleutre au regard de ce que risquent les enfants et de ce qu’une puissance économique comme la France pourrait allouer comme moyens pour l’école publique.

Il est peut-être temps de mettre cette question au cœur des combats pour une Éducation nationale digne de ce nom.

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue dans Le Café pédagogique, le 6 février 2023.
Enseignante et historienne, elle prépare un ouvrage sur le bâti scolaire à l’aune de l’incendie du collège Pailleron.
De la même autrice, sur les mêmes thèmes, dernier livre paru : École publique et émancipation sociale.