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Bajass

Traduit de l’allemand (Suisse) par Magali Brieussel et Yasmin Hoffmann
Avec le soutien de Pro Helvetia.
Avant-propos de Marie Hermann

Édition originale : Nautilus, 2014.

Parution : 16/01/2017
ISBN : 9782748902532
Format papier : 160 pages (11 x 17 cm)
15.00 € + port : 1.50 €

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« Amérique. Le mot était sur toutes les lèvres.
De la gueule écumante des hommes ivres, il sortait en titubant dans le noir. Tout en haut dans le fumoir, il circulait de table en table comme un paquet d’actions, prenant l’accent des hommes du monde. Mais tout en bas, dans le ventre du navire, on le trouvait gravé, puis rageusement barré au charbon sur des murs dont la peinture s’écaillait, craché, noir et amer entre les mains calleuses qui l’envoyaient par pelletées dans les trouées de feu, parce que dans l’obscurité de la cale, le sens du voyage importait peu. »

Dans la Suisse des années 1900, où la modernité tarde à arriver, un couple de paysans est retrouvé mort, assassiné à la hache. Appelé sur le lieu du crime, l’enquêteur Albin Gauch se heurte au silence unanime des villageois. Soupçonnant un orphelin que le couple employait comme garçon de ferme et qualifiait de Bajass (“vaurien”), il embarque à sa suite pour New York sur le paquebot Liberté. Les semaines passées à bord de ce miroir grossissant d’une société de classes profondément inégalitaire, théâtre des craintes et des espoirs qu’inspire l’émigration à des Européens fuyant la misère, l’amèneront à désobéir à sa mission policière.

Flavio Steimann

Flavio Steimann, né en 1945, a publié des romans, nouvelles et pièces de théâtre pour lesquels il a été récompensé par plusieurs prix littéraires. Bajass est la première de ses œuvres à être traduite en français.

Les livres de Flavio Steimann chez Agone

Dossier de presse
Marianne Brun
Viceversalitterature, 17 juillet 2017
Georges-Arthur Goldschmidt
En attendant Nadeau, 20 juin 2017
Des choses à lire, 26 avril 2017
Geneviève Bridel
Radio RTS, 10/04/2017
William Irigoyen
Touch me - Arte TV, 14 mars 2017
Librairie Grangier (Dijon), mars 2017
Isabelle Ruf
Le Temps, 10 février 2017
Pierre Deshusses
Le Monde, 02/02/17
Critique de Bajass
Publié en allemand en 2014, Bajass, deuxième roman de l’auteur et dramaturge lucernois Flavio Steimann, nous revient traduit en français pour le compte d’une maison d’édition marseillaise, Agone.
Aussi noire que dense, sa langue ausculte la paysannerie du début du XXe siècle avec une précision d’entomologiste. Ce faisant, l’hyperréalisme de cette enquête policière ne laisse aucun doute sur sa critique sociale, désabusée. Elle ouvre également le champ au monstrueux, voire au fantastique, et sa mélancolie confine au métaphysique.

Un couple de fermiers a été retrouvé «mort dans le bois, tué à coup de hache.» Gauch est mandaté pour enquêter. Mais c’est un homme angoissé qui retrousse son pantalon pour marcher dans la neige fondue jusqu’à la Friche. Sa jambe lui fait mal, il craint une thrombose. Aussi, dès l’ouverture du récit, l’enquête va-t-elle prendre une teinte particulière. Préoccupé par l’imminence de sa mort, Gauch pose sur les faits, les gens et les lieux un regard tout à la fois mélancolique et d’une implacable lucidité.
Grâce à un tel personnage, l’auteur raconte avec une grande acuité, rendue avec brio par les deux traductrices Magali Brieussel et Yasmin Hoffmann. Aucun détail ne lui échappe. Par de longues phrases, il accumule les descriptions sans jamais recourir aux échanges verbaux. Le récit se fait tout en décryptage visuel. L’auteur choisit avec précision le vocabulaire technique de l’outillage, de l’habillage etc. De fait, en s’efforçant d’être hyperréaliste, le regard nous semble forcément au plus près de la vérité, et l’enquête se résout quasi de soi. Elle devient un McGuffin, comme on dirait en langage cinématographique, un prétexte pour livrer une critique sociale.

L’auteur fait tout d’abord le constat sans appel d’une paysannerie pervertie qui mérite son sort.
Gauch s’immisce dans la scène de crime en brisant les scellés. Il inspecte. Les objets parlent d’eux-mêmes.

"Chaque porte gauchie dans ses gonds, chaque manche de couteau ou d’outil fendu, chaque toile d’araignée ou moisissure témoignaient d’un désir tacite: sombrer corps et bien dans la déchéance."

Tout, dans cette ferme et ses environs, révèle la veulerie de ses habitants. Le paysage est hostile, détrempé, on y patauge dans la neige. Les corbeaux sont moqueurs. Le fermier assassiné aurait de toute façon été bientôt emporté par un cancer. La ferme, «pas entretenue depuis fort longtemps», est un vaisseau fantôme – «une laisse de chien rouillée se perd dans le vide». Un idiot rôde pour piéger des fouines avant de subir une crise d’épilepsie. À la messe, les paysannes récitent les prières en latin «depuis leur enfance, mais que jusqu’à la fin de leurs jours elles ne (comprendront) jamais.» Après l’enterrement, on rit gras entre convives «cupides au point de s’envier leurs dents pourries».
Cette galerie rappelle celles des nouvelles paysannes de Maupassant. Mais ici, la peinture des mœurs grotesques ne prête pas à rire. L’auteur et son personnage y captent la fatalité d’une condition humaine qui écrase la grâce et touche malheureusement tout le monde. C’est une danse macabre dont l’illustration la plus symbolique est celle de la communauté Yéniche. Ces Tziganes qui ont installé leur campement près de la ferme sont les criminels tout désignés. Ils sont conditionnés par leur appartenance communautaire, ils ne peuvent s’en échapper et, s’ils s’élèvent, à l’image de l’enfant que Gauch entend jouer divinement bien du violon, c’est parce qu’en contrepartie, ils ont une tare personnelle en plus d’une tare familiale et sociale. Gauch remarquera en effet que cette enfant est aveugle.
Gauch lui-même est touché par la fatalité du sort. Il est «issu d’une lignée de fou» car son nom signifiait «le bouffon» en allemand. De plus, à cause de son mal de jambe, il fait partie intégrante de la galerie de personnages monstrueux qui ne se relèveront pas de leur fange originelle. Il est en train de pourrir sur place. Sa jambe porte des traces violacées. Dans le dictionnaire, il ne peut s’empêcher de compulser les pages sur «des moignons recousus, des scies à os et, en dessous, des prothèses en bois, des monstruosités avec des articulations en acier, des ressorts tenseurs et des lanières en cuir.»

Face au poids de la fatalité, il semblerait que Gauch n’ait pas d’autre mission que de sauver ce qui peut l’être encore.
C’est ainsi que, dans la ferme, en proie à «une fatigue résignée», il est frappé par le portrait d’un petit garçon méchamment endimanché pour la photo : «Bajass», autrement dit un «bouffon» lui aussi. Personne ne le connaît dans les environs. Il s’agit d’un enfant de l’assistance placé chez ces fermiers où «il n’était pas rare qu’il passe des nuits entières enfermé à la cave, avec les rats et les cloportes».
Il paraît dès lors évident qu’il s’agit du meurtrier. Mais au lieu d’enquêter à charge, l’inspection de Gauch va mettre à jour la détresse de cet orphelin en même temps que ses rêves et ses aspirations à une vie meilleure.
Dans la poche d’une veste de travail, il retrouve, entre autres, une publicité pour un trajet vers l’Amérique. Gauch décide de suivre cet appel du large. Il ne le fait pas pour acculer le coupable du crime, car il ne prévient personne de son plan, mais pour satisfaire une intuition personnelle. De plus, cela permet à l’auteur de filer le champ métaphorique qu’il tisse autour de Gauch et de sa mélancolie.
En effet, depuis l’ouverture du récit, le regard de Gauch s’abîme vers les étendues d’eau, comme pour s’extraire de ce qui l’environne ou bien parce que tout concourt vers elles. Dans ce roman, l’eau, le lac, les rivières, les flaques, l’océan s’apparentent au Léthé, le fleuve de l’Oubli qui sépare la Vie des Enfers. Gauch fait ainsi figure de passeur qui amène les âmes d’une rive à l’autre.

"Albin Gauch aimait l’eau, il aimait les remous autour des piliers et contre les digues, il succombait à leur ivresse, s’y abîmait (...), il aimait se perdre, plonger, se laisser gagner par un étourdissement à force de regarder les spirales se former et mousser sous l’effet des tourbillons, et qui dans le même mouvement se transformaient en un verre translucide pour redevenir une eau paresseuse qui ne révélait rien, se bornait à suivre son cours.
Doucement, presque sans bruit."

Dans le bateau symboliquement appelé Liberté qui prend le large en direction d’Ellis Island, Gauch poursuit ses observations sociales. Et, d’évidence, les voyageurs de troisième classe transportent là-bas la misère dont ils sont issus.
Aucun de ces gaillards n’était appelé à se caler dans un fauteuil moelleux, on manquait de bras pour creuser et piocher, là-bas on construisait des chemins de fer et des routes, des fabriques et des abattoirs où on les payait à la pièce, ça demandait des gars capables d’enfoncer des tiges dans la tête des bœufs pour les assommer par milliers, des gars capables, sans tourner de l’œil, d’éventrer des bêtes, de scier leurs os ; tous les jolis cœurs n’étaient pas appelés à danser sous le regard admiratifs de belles divas dans des studios cinématographiques.

Gauch réussira-t-il à identifier Bajass parmi les passagers? Et, si oui, le condamnera-t-il à la guillotine ou bien le laissera-t-il à son sort, peut-être aussi funeste? À moins qu’un nouveau jour se profile, le «huitième», qui repousse les limites du calendrier divin et rebatte les destinées de chacun.

Sans que l’auteur ne s’immisce dans le texte, sans qu’il nous livre le moindre commentaire, par la seule force d’évocation du champ visuel, tout devient symbolique dans ce roman dense qui ne peut se lire qu’avec la lenteur de l’effroi. Tout prend une résonance mythique, voire métaphysique. Ce qui est l’apanage des grands textes.
Marianne Brun
Viceversalitterature, 17 juillet 2017
Une enquête en voie de disparition
Les écrivains suisses de langue allemande contribuent fortement à localiser et à caractériser, souvent malgré eux, la substance du pays, à lui donner quelque chose de rétif et de non conforme. Robert Walser, Philipp Ingold, Christoph Geiser et surtout Paul Nizon sont parmi les grands maîtres suisses de la langue allemande, d’une langue rendue à elle-même, sans revendication d’appartenance nationale, tout au plus territoriale, sans jamais tomber dans le provincialisme de l’entre-soi. Les écrivains autrichiens et suisses ont souvent une conscience aigüe de l’expression linguistique ; c’est particulièrement sensible chez Flavio Steimann, dont Bajass est le premier ouvrage traduit en français.

Flavio Steimann, né en 1945 à Emmen près de Lucerne, est connu pour une œuvre importante, plusieurs récits dont Bajass est le plus récent (2014). Un « Bajass », en dialecte local, peut-être issu de « bajazzo » ou de « Paillaisse », est une sorte de simple d’esprit, un fantasque, insaisissable, un vaurien ; un « bajass » dont Steimann fait un portrait saississant, inoubliable. L’auteur recourt, en effet, à de nombreux termes très précis et souvent peu utilisés ou très spécialisés,

À cet égard, il convient de souligner, une fois de plus, l’importance du travail du traducteur, en l’occurrence des traductrices Magali Brieussel et Yasmin Hoffmann. L’allemand qu’elles traduisent accentue la précision visuelle et sonore de cette langue par l’emploi de termes souvent inusités mais presque immédiatement compréhensibles du fait de la composition verbale par agglutination. Cette langue n’est jamais pédante ou savante, mais simplement exactement appropriée. Le traducteur est celui à qui l’on demande presque l’impossible : faire qu’un texte reste tel qu’il est dans une autre langue, et quand – comme dans Bajass – la langue est le sujet même du livre, cela relève de l’exploit.

Ce récit, fait de longues phrases au vocabulaire parfois inattendu et rare, raconte une histoire de crime et d’enquête policière commencée au sein de la Suisse la plus montagnarde et la plus délaissée, une Suisse de misère et d’exclusion campagnardes comme elle est rarement représentée, où d’innombrables enfants sont placés et utilisés, jusqu’à épuisement. Un chapitre fort peu exploré de l’histoire suisse et européenne.

On est au début du XXe siècle. Albin Gauch, policer à la veille de la retraite et qui a des problèmes de genou, est chargé d’établir les circonstances de la mort d’un vieux couple de paysans qui ont à leur service un valet idiot. Ils ont été tués à coups de hache – on ne saura pas par qui, au passage –, Gauch va voir le médecin légiste qui, de façon difficile à oublier, lui explique ce qu’il en est.

Tout se déroule de façon cinématographique. Le récit est visuel, sans aucun recours à quelque commentaire abstrait. Gauch mène une enquête qui se prolonge sur un paquebot d’émigrants chassés de Suisse et d’ailleurs par la misère, en partance pour l’Amérique. Ce sont des pages de littérature maritime visionnaire et fantastique : tout élément de réalité devient aussitôt onirique. Les descriptions sont d’une précision incisive et qui laisse les objets pantelants : « En fait de table, il s’agissait d’un billot qui avait fait son temps dans la cambuse et était placé sous une bouche d’aération dont la taille atteignait le diamètre d’un tronc d’arbre ; deux caisses à vin en bois faisaient office de tabourets. »

La succession des épisodes est déterminée par le rythme en quelque sorte descendant de la phrase allemande et par la parcimonie du récit dont l’extrême densité résulte d’une élision constante de toute notation qui ne serait pas essentielle. La lecture de cet ouvrage ne peut être que lente, comme ce devrait être le cas de tout livre qui vaut, lecture qui fait participer à une aventure de l’intimité humaine.

Les quelque cent trente pages de ce petit livre étendent le champ du visible bien au-delà de ce qui est raconté ; inquiétant et puissant, il s’enfonce, sans que ce soit son propos explicite, au cœur de la misère humaine par petites touches. Tous ces personnages sont singuliers, abandonnés en tout cas, comme Gauch, désabusé, en sursis de lui-même. L’enquête, finalement, va se perdre en pleine mer, dans tous les sens du terme.
Georges-Arthur Goldschmidt
En attendant Nadeau, 20 juin 2017
Compte-rendu de Bajass
L’arrivée sur les tables de nos librairies d’un nouvel auteur suisse allemand (une première traduction en français) ça mérite bien la curiosité. Enrobé policier et annoncé enfumé par le quatrième de couverture doit on obligatoirement penser à Dürennmatt ? Pourquoi ne pas commencer par là. Non. On comprend vite que c’est noir mais ce n’est pas du réchauffé et il n’y a pas de recherche de la même tonalité.

Pas très joueur Steimann avec son policier vieillissant qui arpente la montagne enneigée, pas très causant non plus. Mais très bien écrit (et traduit, ça doit aller de paire). C’est précis et la vision est plus précise que le lent épuisement ne le fait apparaître directement.

Ce n’est pas non plus vraiment un révision de littérature prolétarienne, l’époque et la traversée de l’Atlantique ne doivent pas non plus nous tromper là-dessus. Il est actuel, sans forcer le propos, ce fonctionnaire pas modèle mais certainement efficace, actuel et fatigué.

Bonne lecture. Un texte à la fois très accessible et très solide et bien édité.

Recommandation.
Des choses à lire, 26 avril 2017
Sortir de l'Emmental: chronique sur Bajass
Autour dʹun crime crapuleux commis au début du XXe dans une ferme près dʹEmmen, dans "Bajass", Flavio Steimann décrit une Suisse inégalitaire et misérable. Au point de pousser le policier chargé de lʹaffaire à désobéir, faute de trouver du sens à son action.

Retrouvez l’émission sur: https://www.rts.ch/play/radio/six-heures-neuf-heures-le-samedi/audio/6h-9h-les-chroniqueurs?id=8490993
Geneviève Bridel
Radio RTS, 10/04/2017
Le conseil littéraire
Bajass est le premier livre traduit en français de Flavio Steimann. Paru en 2017 chez Agone, ce « faux roman policier » met en scène le double assassinat d’un couple de paysans âgés. Les soupçons portent vite sur un jeune homme, qualifié de « bajass », vaurien. L’inspecteur chargé de l’enquête Gauch, littéralement le bouffon, se retrouve confronté à un complot du silence...

Retrouvez l’émission sur : http://sites.arte.tv/culture-touch/fr/video/bajass-de-flavio-steimann
William Irigoyen
Touch me - Arte TV, 14 mars 2017
Coup de coeur sciences humaines
Dans le flot des émigrés européens fuyant la misère vers les Etats-Unis au début du XXè siècle, un policier part à la recherche d’un jeune orphelin soupçonné d’un meurtre sauvage...

Dans une belle langue évocatrice, Flavio Steimann écrit magnifiquement l’espoir d’un ailleurs meilleur, la dureté des relations entre classes sociales, et la solidarité... Le meilleur de la littérature dans une atmosphère "prolétarienne" !
Librairie Grangier (Dijon), mars 2017
Bajass : un polar attachant qui raconte la Suisse d'en-bas
Par un matin froid d’avril, on appelle l’inspecteur Gauch: un couple de paysans âgés vient d’être assassiné.

Surprise: un auteur alémanique, né en 1945, auteur d’une œuvre importante, est traduit pour la première fois par une maison d’édition marseillaise, connue pour son catalogue engagé à gauche. Une note en exergue annonce que la collection «Infidèles» se propose de «montrer ce qui pourrait être plutôt que ce qui est, mettre à l’épreuve des rêves et non se lamenter des faits, vêtir les vaincus d’étoffes victorieuses et donner à l’imagination l’injustice à ronger».

C’est exactement le propos de «Bajass», un court récit qui emprunte la forme du roman policier pour parler de la Suisse rurale du début du XXe siècle. Par un matin neigeux du mois d’avril, l’inspecteur Albin Gauch est appelé à enquêter sur un double assassinat, un couple de paysans âgés, dont la maison a été pillée. Qui a fait le coup? Les bohémiens au bord de la rivière, le valet idiot, qui d’autre? Gauch est fatigué de servir un Etat «qui lui-même le retient prisonnier», sa santé l’inquiète, cette histoire le dégoûte, les victimes n’étaient pas de braves gens et personne ne les regrette.

Un bouton

Les indices sont minces: un bouton sur les lieux du crime, une empreinte de chaussure, et surtout, la photo, retrouvée dans la maison, d’un adolescent au regard de bête traquée. Au verso: «Bajass», ce qui peut signifier clown ou vaurien. Gauch apprend que le couple accueillait parfois des enfants placés qu’il exploitait à la ferme avant de les envoyer à la mine de charbon. Ce Bajass aura été l’un d’eux, sans doute. L’inspecteur trouve aussi une annonce de traversée à bon marché sur le «Liberté», Le Havre-New York, en partance quelques jours plus tard. Sur un coup de tête, sans avertir sa hiérarchie, il embarque, dans une cabine de deuxième classe, en quête de l’assassin.

Une position qui lui permet d’observer les riches commerçants de première et la pègre dans la cale. Parmi les candidats à l’émigration, beaucoup sont issus des pays de l’Est, mais on compte aussi de nombreux Suisses fuyant la pauvreté. Quand les affres du mal de mer lui en laissent la force, Gauch cherche son coupable dans ces bas-fonds. A la faveur d’un spectacle improvisé, puis d’une partie d’échecs qui renvoie fortement aux romans policiers de Dürrenmatt, le vieil enquêteur croit avoir trouvé son coupable. A l’aube de la modernité – radio à bord, avion-courrier – que fera-t-il de cette certitude? Steimann propose une fin étonnante.

Crépusculaire

Nourri de l’histoire familiale de l’auteur – enfants placés, émigration –, «Bajass» est baigné d’une lumière crépusculaire. Dans le regard de Gauch, fatigué de la vie, malade, la Suisse apparaît archaïque, dure, pauvre, fermée sur elle-même. Le lexique, disent les critiques de langue allemande, emprunte beaucoup aux expressions dialectales, ce que la traduction ne peut pas restituer.

Reste une écriture descriptive, hyperréaliste, aux images fortes, avec d’impressionnantes échappées oniriques – dans le regard de l’inspecteur, le convoi funéraire des deux paysans se transforme en une fabuleuse danse macabre – ou réalistes – le festin qui suit évoque les repas breughéliens. Généreux et sombre, «Bajass» parle avec efficacité d’une Suisse inhospitalière qu’il fallait quitter pour survivre.
Isabelle Ruf
Le Temps, 10 février 2017
Roman. Suisse profonde
Bajass. Le titre a de quoi dérouter. Ce n’est pas un nom propre mais un terme dialectal helvétique qui signifie « vaurien ». Le choix de garder ce mot est judicieux. Les langues ne sont jamais superposables et la part d’habitus qu’elles colportent est, outre un défi à la traduction, l’essence d’une atmosphère. Né en 1945 à Lucerne, Flavio Steinmann aime ce recours aux mots d’autrefois, dont il s’instaure d’une certaine façon le gardien, pour nous raconter ici une histoire qui s’apparente à un roman policier transgressant le genre. Nous sommes au début du XXe siècle. L’enquêteur Albin Gauch, aussi désabusé que tenace, est appelé sur les lieux d’un crime survenu dans un hameau au milieu des forêts. Un couple de paysans a été tué à coups de haches. Le complot du silence rend la tâche de Gauch malaisée, comme si tout le monde avait quelque chose à cacher. Une photo le met néanmoins sur la trace d’un individu qui pourrait être le meurtrier. Ce dernier vient de prendre un billet sur un bateau en partance pour l’Amérique. Gauch décide de le suivre. La traversée sera riche en révélations.
Pierre Deshusses
Le Monde, 02/02/17
Rencontre avec Flavio Steimann : "Bajass"
Le mardi 30 mai 2017    Paris (75)
Rencontre avec Flavio Steimann : "Bajass"
Le jeudi 26 janvier 2017    Paris (75)
Rencontre avec Flavio Steimann : "Bajass"
Le mercredi 25 janvier 2017    Clermont-Ferrand (63)
Projection-débat avec Flavio Steimann autour de "Bajass" et "Fuocoammare"
Le mardi 24 janvier 2017    Marseille (13)
Réalisation : William Dodé